KARINE GINISTY

ATER, Université Paris-Est Marne-la-Vallée
Doctorante, Université Paris Ouest Nanterre la Défense
k.ginisty@gmail.com

 

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Tout se termine rua da justiça, une rue parmi tant d’autres de Maputo. Sur ses trottoirs, les dalles de béton désagrégées, posées pour certaines il y a plus de 30 ans par le pouvoir colonial, tentent de survivre tant bien que mal au déracinement d’arbres en quête d’espace ; les voisins échangent les dernières salutations à la mode ; les gardiens postés devant chaque maison s’endorment enfin sous les premiers rayons de soleil. Nous sommes dans les derniers jours d’août de l’année 2010 ; deux années viennent de s’écouler ; je ne reviendrai pas pour comprendre la place de l’espace dans la production de la justice et de l’injustice à Maputo. Désormais, je suis censée « savoir ». Ce « savoir » est pourtant loin de correspondre à un processus linéaire de recherche, où chacun des moments passés dans cette ville renverrait à un seul et même « objet » géographique. A mon arrivée à Maputo, je me suis intéressée à ce qu’Henri Lefebvre appelle la « production de l’espace ». Produit social, l’espace « […] dénote et connote tous les espaces possibles, abstraits ou « réels » mentaux ou sociaux. » (Lefebvre, 1974 : 345). Ce qui fait espace interroge une multitude d’acteurs, de pratiques, de stratégies, de décisions, de rêves… En cherchant à saisir l’espace et son rôle dans la production de la justice et de l’injustice, mon terrain a peu à peu porté une démarche critique. Le terrain s’est tout d’abord présenté comme une pratique exploratoire de la ville. C’est en allant vers les citadins, les cadres techniques et les décideurs, en partageant des moments de vie jamais retranscris, que mon terrain a pris peu à peu forme ; il est devenu au fil des semaines, des mois, cet ensemble de moments privilégiés pour comprendre les réalités sociales qui m’entourent, dont je fais finalement partie intégrante. Si le terrain m’est avant tout apparu comme une expérience humaine, il a aussi contribué à la formation d’un regard critique sur les catégories dominantes utilisées pour penser et concevoir l’espace, qu’elles soient académiques ou ordinaires. En effet, à Maputo, le terrain permet la critique en offrant un espace de mise en visibilité des rapports de pouvoirs dans la production de l’espace. La critique est donc une démarche de questionnement qui porte le terrain jour après jour, et qui dans le même temps en est issue. Le récit qui suit tentera de restituer la construction d’une démarche critique par le terrain.

Sur la route de l’aéroport, certaines scènes urbaines m’évoquent ma première traversée de la ville, en janvier 2007. Du suburbio je retiens un processus d’auto-construction hétéroclite, mêlant parpaings, tôles et roseaux, les défilés de bidons d’eau potable, jaunes et blancs, portés à bout de bras, placés sur la tête au petit matin, sans oublier les conversations animées, jamais très loin des petits étals commerçants qui vivotent jusqu’à la nuit tombée. Puis, en entrant dans la cidade, le contraste interpelle toujours. Là, je reconnais l’héritage de l’impérialisme portugais, se démarquant par un urbanisme vertical et européen. Représentant le centre-ville actuel, la cidade domine Maputo ; ses rues alignent la plupart des ressources urbaines – emplois, équipements, services, administrations. Rien ne semble avoir changé et pourtant rien n’est pareil. Cette grille de lecture duale de l’espace urbain, structurée autour du schème centre-périphérie ne m’apparaît plus opérante ; elle est devenue une des représentations possibles de la ville, et non la seule. La distinction entre ces deux espaces repose sur l’espace conçu, « […] celui des savoirs, des planificateurs, des urbanistes, des technocrates « découpeurs » ou « agenceurs […] identifiant le vécu et le perçu au conçu » (Lefebvre, 1974 : 48). Dominée par les acteurs politiques et institutionnels, la dimension physique et matérielle de l’espace, propre à l’espace conçu, est un puissant instrument d’action sur la ville. A Maputo comme ailleurs, l’espace conçu tend pourtant à occulter les autres formes de production de l’espace. Si aujourd’hui je distingue ce qui relève du conçu, du perçu et du vécu dans la production de l’espace, je ne fus pas toujours en mesure de voir cette distinction et de la rendre visible par mon terrain. Je me souviens encore que, dans une ville méconnue, mes premiers pas de terrain ont reposé sur ce qui m’était donné à voir. En effet, pour saisir l’espace, j’ai tout d’abord été guidée par la dimension visible des services urbains – acteurs politiques et institutionnels, matérialité, débat public. Partie à la rencontre des acteurs impliqués dans la gestion et la fourniture des services urbains (bailleurs de fonds, municipalité, ADM et le FIPAG), j’ai découvert une conception des services dominée par les questions distributives. La disponibilité, la densité, la répartition des infrastructures et des équipements au sein de la ville sont au cœur du débat public et des processus de décision, comme en attestent les projets menés pour atteindre les Objectifs du Millenium pour le Développement. Aussi, après seulement quelques semaines de terrain, formulais-je l’hypothèse d’un lien entre inégalités d’accès au réseau d’adduction d’eau potable et injustices sociales. L’orientation prise pour traiter mon objet de recherche me conduisit alors, du côté de l’action publique, à m’intéresser à la mise en place de traitements différenciés des territoires au sein de la ville, et à mobiliser les notions de territorialisation et de spatialisation des services urbains (Jaglin, 2005). Mon attention se focalisa particulièrement sur un projet de développement, le Maputo Water Supply Project, responsable de l’extension significative du réseau et de la reconnaissance des acteurs informels (appelés Petits Opérateurs Privés) dans la fourniture d’eau potable, ainsi que de la mise en œuvre d’un principe d’équité sociale dans la politique tarifaire. De ce point de vue, le rôle de l’espace semblait déterminant dans la production de la justice sociale en ville. Répondant à la rhétorique du développement, la réduction des inégalités intra-urbaines entre la cidade et le suburbio figurait, plus généralement, à l’agenda du PRO MAPUTO, premier Plan de Développement Municipal. Dans le même temps, j’entamais mes premiers entretiens qualitatifs avec les citadins dans les quartiers péricentraux du suburbio, Mafalala, Maxaquene, Polana Caniço et Urbanizaçao. La grille d’entretien retenue était centrée sur les modalités d’accès aux services. En s’intéressant aux stratégies développées pour pallier les déficiences, voire l’absence d’une fourniture de services, elle devait permettre de dégager des discours citadins sur le juste et l’injuste, en relation à l’action publique évoquée précédemment. Ces premiers contacts avec les citadins ont permis d’illustrer certaines réalités caractéristiques des villes du Sud : coûts des services plus élevés dans le suburbio que dans la cidade, prestations déficientes et risques sanitaires pour les citadins les plus précaires. Cependant, alors qu’était abordé le sujet des inégalités d’accès aux ressources urbaines, aucun des entretiens n’a permis de dégager de discours sur l’injustice. Le doute s’installait peu à peu… Les questions distributives me permettaient-elles réellement de comprendre la place de l’espace dans la production de la justice comme de l’injustice à Maputo ?

A la suite des émeutes urbaines du 5 février 2008, où les citadins durent recourir à la violence, et la subir, pour faire entendre leurs revendications collectives auprès des pouvoirs publics, cette absence répétée de références à la notion d’injustice vint définitivement troubler la poursuite de mon terrain. Si ce silence pouvait être interprété comme la preuve de l’absence de sentiments d’injustices sociales, et donc de la réussite des politiques urbaines, il pouvait aussi être compris comme un indicateur de relations de domination et d’oppression (Young, 1990). Dans cette dernière hypothèse, le silence renvoie aux formes d’oppression dont fait l’objet un groupe ou une catégorie d’individus dans la société. Le silence est un produit social, renvoyant à ce qui ne peut être exprimé dans la sphère publique, politique, voire dans la sphère privée. Face au doute, je recentrais alors mes recherches sur les possibilités d’expression du juste et de l’injuste des citadins dans un contexte politique caractérisé par l’hégémonie du Frelimo sur la scène politique nationale et locale. En ce qui concerne le débat public, il ne semblait offrir que les registres discursifs des acteurs déjà reconnus dans les sphères publiques de discussion et de décision ; les citadins apparaissaient exclus de la construction de l’action publique et de ses argumentaires (« lutte contre la pauvreté », « développement »). De façon plus générale, en dehors des processus de décision, je ne trouvais pas de traces de mobilisations collectives structurées autour des services urbains et des inégalités afférentes. Je délaissais alors l’espace public, où les citadins demeurent invisibles, pour élaborer un guide d’entretien consacré aux expériences citadines des services urbains. J’entrepris de déconstruire avec les citadins leurs normes, valeurs et expériences du juste et de l’injuste. Ma démarche se heurta dans un premier temps à la méfiance, voire suscita de profondes inquiétudes. La justice se révèle être une notion critique. Dire l’injustice est en effet associé dans les représentations des citadins à la dissidence politique, à une remise en cause de l’Etat et plus spécifiquement des cadres du Parti dominant, le Frelimo. Il me fallut donc du temps pour mener un entretien qui se présentait comme un espace d’expression, ouvrant parfois même des débats collectifs au sein de la famille, entre amis, entre voisins. Il n’était pas seulement question d’aborder les représentations du juste et de l’injuste, mais aussi de comprendre les choix qui amenaient les citadins à taire les injustices vécues. A l’image de l’entretien réalisé avec Borge, l’expérience des services urbains peut nourrir des sentiments d’injustice tus au quotidien (entretien, février 2009).

« Au sein de la ville, chaque maison devrait être équipée de l’eau potable, comme de l’électricité, parce que ça relève de ce qui prioritaire, mais ce n’est pas ce qui arrive. Et regarde les conséquences de tout ceci : tu te fais prendre à aller chercher de l’eau chez le voisin et le voisin reçoit une amende. [..] Il y a une grande injustice parce qu’ADM ne rend pas accessible l’eau pour les habitants, mais ceux qui ont l’eau et qui aident sont pénalisés. Et ils [les employés d’ADM] savent qu’ils n’ont pas les moyens de fournir l’eau, de créer des mécanismes pour faciliter l’accès à l’eau comme les bornes-fontaines.

[..] En vérité, jamais [je n’ai parlé au chef de Quarteirao et aux autres habitants de ces injustices]. Nous parlons entre nous, discutons entre amis, parce que ce sont des sujets… [..] il y a beaucoup d’injustices qui se produisent mais que faire ? A qui le crier ? Qui appeler au secours ? »

Du silence à la parole, l’idée de l’absence d’injustices sociales s’éloignait, et avec celle d’un lien significatif entre inégalités d’accès au réseau d’adduction d’eau potable et sentiments d’injustices sociales. Je délaissais la lecture des inégalités intra-urbaines faite par les « décideurs », politiques et institutionnels, qui ne me semblait plus déterminante dans la production du juste et de l’injuste en ville. Cette dernière repose sur une vision surplombante de l’espace, où le regard tend à se focaliser sur la question de la distance, notamment celle entre les différents points et lignes constitutifs des réseaux – conception géométrique et euclidienne de l’espace que l’on retrouve aussi en géographie. Je choisis de repenser mon terrain au regard de la pratique des services urbains, cherchant à rendre visible l’espace vécu des citadins, celui qui semble réduit à l’indicible. Il me fallait comprendre ces représentations – espace perçu – où le paradigme de l’accessibilité n’est pas mobilisé dans la construction de discours sur le juste et l’injuste. Il me restait à comprendre comment la mise en invisibilité de certaines pratiques citadines – par la négation politique ou le déplacement dans le registre de l’illégalité – participe à la formation d’injustices sociales à Maputo. Du doute à l’exploration de l’invisible, j’avais construit un terrain critique, m’amenant à explorer les raisons de la (non) traduction du sentiment personnel ou collectif de l’injustice dans les registres discursifs publics. Tout ne faisait que commencer.

Références bibliographiques citées
Jaglin. S. (2005) Services d’eau en Afrique subsaharienne. La fragmentation urbaine en question, Paris, CNRS Editions, 244 p.
Lefebvre H. (1974) La production de l’espace, Paris, Anthropos, 485p.
Young I.M. (1990) Justice and the Politics of Difference, Princeton, New Jersey, Princeton University Press Books, 286 p.

Caroline ROZENHOLC

Laboratoire ACS École Nationale Supérieure d’architecture Paris-Malaquais
Géographe
caroline.rozenholc@univ-poitiers.fr

Patrick CÉLESTE

Laboratoire ACS École Nationale Supérieure d’architecture Paris-Malaquais
Architecte DPLG
agenceceleste@club-internet.fr

Orfina FATIGATO

Laboratoire ACS École Nationale Supérieure d’architecture Paris-Malaquais
Architecte
orfina.fatigato@gmail.com

Andreï FERARU

Laboratoire ACS École Nationale Supérieure d’architecture Paris-Malaquais
Architecte, urbaniste
aaferaru@worldonline.fr

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Résumé
Cet article fait suite aux propositions de l’équipe du laboratoire de recherche ACS (ENSA Paris-Malaquais) dans le cadre de l’Atelier International du Grand Paris  (AIGP) depuis 2008. Il reprend également le travail que les chercheurs d’ACS mènent sur les Entre-Lieux au sein du programme ANR TerrHab « De l’habitabilité à la territorialité (et retour) : à propos de périurbanités, d’individus et de collectifs en interaction » (UMR Pacte – Université de Grenoble). Sur la base de ces travaux, il s’agit dans cet article de conduire une double investigation théorique et de terrain pour, d’une part, reconnaître, décrire et comprendre des pans entiers de territoires périurbains délaissés ou décriés et, d’autre part, pour évaluer leurs capacités de transformation, voire de métamorphose. Le premier volet de l’article tente de fédérer ce qu’il y a de commun entre des expressions cherchant à qualifier ces espaces – non-lieux, friches, terrain vagues, vides ou délaissés – pour en déceler les potentialités. Le second volet est une application de cet outil théorique à une commune du Grand Paris, Achères, une ville de 20 000 habitants située dans les Yvelines. En conjuguant ces deux volets, nous proposons un mode d’analyse de terrain et une grille de lecture des entre-deux, dans leurs dimensions spatiales et dans leurs dynamismes temporels.

Introduction
De l’analyse des différents paysages de l’Île-de-France développée lors de la consultation portant sur « Le Grand Pari(s) », nous avons constaté qu’au-delà des limites des urbanisations continues – les centres historiques et leurs faubourgs –, le territoire est aujourd’hui largement constitué d’entités plus ou moins étendues, distantes les unes des autres, et qui semblent s’opposer. Cette fragmentation du territoire semble encore renforcée par les infrastructures routières, autoroutières, ferroviaires, mais aussi par les grandes emprises commerciales, industrielles et les entrepôts qui, le traversant, viennent y établir des barrières difficilement franchissables. Ainsi, paradoxalement, la route ou les voies ferrées, qui devraient unir et relier, morcellent le territoire comme le font d’ailleurs les divisions administratives et les superpositions de compétences en multipliant les espaces sans statut et auxquels le mot « d’entre-deux » géographiques, statutaires ou temporels peut s’appliquer.
Partant de ce constat, il s’agit dans cet article de contribuer à la compréhension de ces espaces souvent peu reconnus, bien qu’ils recèlent un fort potentiel en termes de réserve foncière et de requalification urbaine. À cette fin, nous présenterons un travail mené dans le cadre d’un programme de recherche sur l’habitabilité des territoires urbains pour lequel la commune d’Achères (une commune d’environ 20 000 habitants située dans les Yvelines) est un lieu d’études privilégié. La réflexion qui en découle sera ici structurée en deux temps : une première partie générale, à laquelle répondra une deuxième partie plus précisément liée à ce terrain d’étude francilien. Cette seconde partie sera organisée en six « traits » qui forment une grille d’identification et de lecture des entre-deux. La conclusion proposera une définition possible de ce type d’espaces-temps qu’est l’entre-deux : un écart mal identifié entre deux entités reconnues, un état intermédiaire, une étape, parfois longue et « installée », de transition entre entités géographiques. Contribuer à leur identification représente déjà un acquis et constitue l’ambition du présent article.

Les espaces sous-utilisés du paysage : de la notion de distance à celle d’« entre-deux »

François Béguin (1997), dans un article intitulé « Vagues, vides, verts » traitant des espaces délaissés du paysage moderne, posait la différence entre terrains vagues et vides en s’appuyant notamment sur les photos de la banlieue parisienne prises par Robert Doisneau entre 1932 et 1945 puis en 1985. À leur manière, ces photos racontent la transformation d’un paysage soumis à une paupérisation progressive. Sur les clichés des années 1930, on voit des espaces riches de terrains vagues, de lieux « incertains » et qui, par leur caractère indéfini, semblent à même d’accueillir une large palette d’activités, souvent ponctuelles. Puis, au seuil des années 1990, les espaces que donnent à voir ces images semblent beaucoup plus vides. Commentant ces transformations, Doisneau dira d’ailleurs que « La banlieue est maintenant un endroit fait pour obéir, et pas pour jouer. C’est devenu comme une glissière, un tuyau lisse : il faut que ça coule. Avant c’était plein d’écailles, on pouvait s’arrêter » (cité par F. Béguin, 1997 : 58).
Ainsi, les vides résulteraient de la défection de ces espaces et de leur perte de sens progressive alors que les terrains vagues seraient animés et mis en tension par la diversité de leurs utilisations possibles et leur imprévisibilité (Béguin, 1997). A partir des années 1990, le terrain vague est donc souvent vidé, par un processus de saturation continue du territoire qui lui dérobe sa vitalité, en tant qu’espace des possibles. A ce propos, Marc Augé nous rappelle que les espaces du vide sont étroitement mêlés à ceux du trop plein :
« Friches, terrains vagues zone apparemment sans affectation précise entourent la ville ou s’y infiltrent, dessinant en creux des zones d’incertitude qui laissent sans réponse la question de savoir où commence la ville et où elle s’achève » (2003 : 88-89).
Ces absences et discontinuités bâtissent alors une trame qui interrompt le continuum de l’espace et révèlent dans le paysage contemporain, en négatif, d’énormes quantités de terrains (abandonnés, marginalisés ou sous-exploités). Ces « espaces entre les choses », pour reprendre l’expression de B. Secchi (1993 : 6), ont ainsi perdu leur fonction initiale, ou ne l’ont jamais acquise, et restent comme « en attente » au terme de projets interrompus, de changements de politique, de doctrines ou d’erreurs et d’échecs architecturaux. Il s’agit d’espaces divers quant à leurs dimensions, leur position respective dans le paysage et leurs histoires, mais tous ont échappé à l’aménagement et ont soit été vidés de leur fonction initiale soit occupés par des fonctions inadéquates.
Les termes par lesquels le débat disciplinaire a signalé ces espaces résiduels sont multiples : non-lieux, terrains vagues, vides, drosscape, friches ou encore espaces délaissés. Il faut y ajouter l’idée d’espaces en « suspension » comme c’est le cas de la plaine d’Achères : ancienne zone d’épandage des eaux usées de la ville de Paris, zone de dépôt de gravats de démolition recouverts de terre, par moments transformée en aire de jeux (aéromodélisme, tir de feux d’artifice), terre agricole exploitée comme gravière ou terrain de dressage de chiens de garde, par exemple, nous y reviendrons.
Penser cet espace comme « entre-deux », c’est alors d’emblée lui reconnaître un caractère spécifique : celui d’un espace caractérisé par la condition d’être parmi des « choses » différentes. Ainsi énoncé, l’entre-deux serait alors, soit une absence, soit une pluralité fonctionnelle dont les habitants feraient une utilisation spontanée. En fait, il relève plus d’un renversement de paradigme, non pas tant parce que les distinctions entre les différentes entités constituant le territoire se brouillent, mais parce que la notion d’entre-deux met en lumière l’impossibilité de penser les phénomènes d’urbanisation comme la seule transformation d’un état premier, et par là même idéal. Le postulat sur lequel repose la conception d’un état premier est celui de la persistance d’une donnée originelle qui, se renforçant ou se délitant au cours des transformations, demeurerait. Notre postulat est différent : au lieu d’envisager deux états idéaux régnant d’un égal partage sur l’espace avec, d’un côté la campagne et, de l’autre, la cité qui n’aurait cessé de s’étendre, nous proposons d’approcher l’urbanisation, au fur et à mesure qu’elle conquiert de nouvelles terres, comme une remise en cause des états antérieurs. Chaque étape de l’urbanisation – qu’il s’agisse de démolitions, de percements, de densifications, de multiplications des réseaux, de réaffectations des dispositifs matériels – accentue en effet les mutations du territoire. Elles aboutissent alors à un état nouveau, des parties comme du tout. Cette hypothèse nous conduit à définir les entre-deux comme ces états, physiques, historiques, fonctionnels ou symboliques, qui constituent en réalité la nature même des espaces habités. On doit alors reconnaître, pour les comprendre et éventuellement agir, la dislocation urbaine, le rattrapage et ce que certains auteurs nomment « l’hybridité » des territoires contemporains.
Par ailleurs, un regard lucide sur ces discordances repose la question du « beau ». De ce point de vue, nous avons atteint un seuil comparable à celui franchi par l’aménagement du territoire au XVIIIe siècle, au moment où la ville s’est étendue au-delà de ses enceintes pour se fondre dans les faubourgs et les campagnes. L’abbé Laugier, théoricien français du rapport ville/campagne, proposa alors, afin de sublimer la conception traditionnelle du territoire fait d’entités clairement identifiées (villes, campagnes et châteaux), de penser l’ensemble du territoire et, par là-même la ville, comme un parc. Ce parc devait, en un fracas harmonieux, réunir le tissu médiéval, les tracés réguliers et les grands axes des compositions classiques, les faubourgs s’étendant le long des routes, les villages rattrapés par l’extension urbaine, les forts et les châteaux, les parcs, les campagnes, les forêts, les monts et les cours d’eau. Le paradigme de cette théorie est la ville ouverte sur le paysage dont Versailles et son château, le siècle précédent, inaugura le modèle (Castex, Céleste et Panerai, 1980). Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les conceptions de l’abbé Laugier, conscient du caractère relatif des prescriptions du beau, restent opérantes pour répondre aux défis de nos villes contemporaines. Elles reposent, en effet, sur la juxtaposition de différences, sur la distinction entre « beautés générales » et « beautés particulières » et sur, pour reprendre le thème générique de cet article, une série d’entre-deux.
Aux lendemains de l’échec de l’aménagement du territoire selon une conception expansionniste, dont la politique des villes nouvelles représenta le dernier avatar dans les années 1960, une révolution égale à celle à laquelle a dû faire face le XVIIIe siècle est aujourd’hui nécessaire. L’avenir des villes se joue sur ce qu’elles ont détruit, stérilisé, tenu pour des confins, des marges, des lieux sans valeurs sinon celle de contribuer à produire de la valeur dont ils ne sont pas les bénéficiaires. Or, ces lieux, plus ou moins laissés pour compte et stigmatisés représentent une surface importante qui permettrait de reconstruire la ville à partir d’elle-même. Mais s’il est aisé d’annoncer qu’il est urgent de cesser de penser l’avenir en termes d’extension des territoires à urbaniser pour commencer à le penser à partir de l’existant, du « déjà-là », il est en revanche beaucoup plus difficile de mettre en pratique cette nouvelle conception de l’aménagement du territoire. Quoiqu’il en soit, le nouveau territoire doit désormais pouvoir intégrer ces entre-deux, simultanés et successifs, qui forment aujourd’hui le cadre ordinaire de nos vies quotidiennes aux grandes infrastructures.

La plaine d’Achères : les multiples avatars d’un entre-deux

L’écrivain et journaliste Philippe Vasset écrit, en 2007, Un livre blanc dans lequel il explore les espaces de la Région parisienne signalés en blanc dans la cartographie officielle de l’Institut géographique national (Carte IGN n° 2314 OT). Si ces espaces apparaissent comme des trous bien nets dans les cartes, P. Vasset se demande ce qui se trouve réellement dans ces espaces théoriquement vides. Quels phénomènes recouvrent-ils pour être considérés comme trop vagues ou trop complexes par les cartographes pour être représentés ? L’auteur se rend alors sur le terrain et constate que « Blanches sur la carte ces zones sont en réalité multicolores » (2007 : 47). Il utilise la métaphore du blanc qui renferme toutes les couleurs pour mettre en évidence la nature différente de ces espaces indéfinis et l’état de suspension dans lequel ils se trouvent. Seul un regard décalé peut alors les soustraire à leur condition d’abandon ou de méconnaissance. Parmi les espaces blancs repérés par Vasset, on peut citer la Plaine de Saint Denis, Nanterre, le port de Gennevilliers, Le Bourget. Certains de ces lieux intéressent directement la politique de transformation de la Région parisienne mise en œuvre à partir de 2007 à travers Le Grand Pari(s) pour redistribuer les cartes en termes de solidarité et de durabilité environnementale entre Paris et ses banlieues et entre les banlieues elles-mêmes. Un peu à l’Ouest de ces espaces observés par Vasset, se trouvent plusieurs de ces zones blanches. Certaines ont une histoire longue et mouvementée qui explique pourquoi elles se colorent aujourd’hui d’ambitions institutionnelles de grande ampleur du Grand Paris.
On pense par exemple à la plaine d’Achères, située dans une des boucles de la Seine (figure 1), où Port de Paris projette le Port du Grand Paris qui devrait ouvrir la métropole sur l’Atlantique, par le Havre, et sur la mer du Nord par le nouvel axe commercial Seine-Nord Europe. Il faut toutefois noter que le souhait de construire un port industriel à Achères n’est pas nouveau puisqu’il est inscrit dans le Schéma directeur de la Région Île-de-France (SDRIF) de 1999. Mais c’est la dimension (420 ha d’emprise au sol projeté) du projet actuel qui frappe, bien qu’il ait été revu par rapport à la proposition de 1000 ha faite par A. Grumbach en 2009 pour la consultation sur le Grand Paris.

Figure 1 : La boucle de la Seine dans la plaine d’Achères
Extrait de carte au 1/25 000e : IGN, 2008

Les entre-deux ou la relativité des points de vue

Avant d’aborder la question des entre-deux à partir des spécificités d’Achères, il est opportun, de prendre de la hauteur pour regarder la plaine et en comprendre la structure et le paysage. Depuis le point culminant de la Région parisienne qu’est le mont Hautil, on embrasse un vaste paysage de collines et de forêts dont les frondaisons cèdent progressivement la place à un tapis continu de constructions de tous ordres (Figure 2). Dominant la myriade de toits et de terrasses, quelques monuments sont parfaitement reconnaissables (le Sacré-Cœur et la Tour Eiffel) ; d’autres se dessinent moins nettement (la tour Montparnasse, celle de la Plaine Saint-Denis ou de la porte de Pantin). Le spectacle le plus impressionnant reste celui offert par le bouquet des tours de la Défense notamment parce qu’entre le premier plan et ces tours, la plaine d’Achères est complètement escamotée : on ne la voit plus. La forêt de Saint-Germain prend alors la forme d’un très vaste parterre sur lequel est posée cette floraison de béton, d’acier et de verre (Figure 3). Curieux effet de raccourcis, la forêt de Saint-Germain mêlant ses branches à d’autres bois dresse un écran masquant l’ensemble des méandres de la Seine et, comme aucune construction haute n’émerge de ce grand parterre, les 14 kilomètres séparant l’Hautil de la Défense, forment un tout.

Figure 2 : Vue depuis les coteaux du mont Hautil : 1 antenne relais 2, tour St-Denis 3, Sacré-Cœur
Dessin : P. Céleste, août 2011

Figure 3 : Vue de Chanteloup-les-Vignes, en regardant vers la Défense
Dessin : P. Céleste, août 2011

Figure 4 : La Seine entre la colline de l’Hautil et Paris
Schéma et notes : P. Céleste, août 2011

Ainsi, les seuls curseurs de la hauteur et de l’angle de vue de l’observateur infléchissent la compréhension du site, comme les sensations et sentiments qu’il suscite (Figure 4). L’application que nous avons faite pour expliquer les différentes échelles d’appartenance et des bassins de vie, lors de la consultation du Grand Pari(s), doit pour partie son origine à cette vision relative des territoires, prise entre une perception réduite à un lieu, à un ici, et une perception large d’une somme de lieux qui se fondent en un panorama qui peut les effacer.
La relativité des points de vue (selon la hauteur, l’angle de vues, mais aussi selon les moyens et les vitesses de déplacement) apparaît ainsi comme un premier trait caractérisant les entre-deux. Les entre-deux existent, disparaissent, masquent ou font apparaître leurs potentialités selon une relativité des perceptions et de plus ou moins grande immersion de l’observateur dans un site. En plaçant la relativité des points de vue avant les données inhérentes au sol, nous souhaitons insister sur le fait que les entre-deux sont à découvrir : il faut déceler où ils se trouvent, ce qu’ils sont et quel est leur potentiel.
Le second trait qui pourrait qualifier les entre-deux est inhérent à l’état morphologique des sites.
Ils sont pris par des forces naturelles mais également sociales, économiques et administratives : des pouvoirs qui, le plus souvent, les dépassent. De ce point de vue encore, la plaine d’Achères est un bon exemple. Longeant le cours de la Seine selon un large méandre, cet espace n’existe qu’entre deux états, celui des basses eaux et celui des crues (voire des inondations), et entre deux milieux avec, d’un côté, la colline de l’Hautil et les pentes abruptes d’Andrésy et, de l’autre, les terres hors inondation de la forêt de Saint-Germain en Laye. Sa nature même est plastique : la terre peut redevenir îles submergées et les îles peuvent être rattachées à la terre par les alluvions. C’est le cas de ces îles du second plan de la figure 6 : tantôt rattachées à l’une des communes de la rive gauche ou droite et tantôt rattachées à la terre ferme (la figure 6 situe le risque d’inondation de la plaine à la cote NGF 25,00).

Figure 5 : La confluence Seine et Oise avec en arrière plan, Andrésy et Chanteloup-les-Vignes
Dessin : P. Céleste, août 2011
Figure 6 : Risques d’inondation de la plaine d’Achères
Carte : P. Céleste et R. Sabatier, 1993, pour la SEM 98 et la commune d’Achères

Mais la plaine est également partagée entre différents types de sols : des terres fertiles et un substrat inculte fait de sable et de graviers alluvionnaires. Ces deux types de sol sont importants à noter puisqu’ils représentent des moments marquants de l’exploitation et du devenir de la plaine. Ainsi, une première « histoire » de la plaine est celle de sa vocation agricole, durant laquelle la mince couche de terre fertile en a assuré la richesse. Cette période connaît son apogée avec l’invention des tuyaux en béton, produits sur place par les établissements Bonna grâce à l’extraction des granulats de la plaine (Figure 7), qui permettront à Paris d’amener ses eaux sales jusqu’à Achères tout en fertilisant les sols agricoles de la banlieue. Assemblés en canalisations longues, ces tuyaux permettront, sous le baron Haussmann, d’assainir la capitale en épandant les eaux usées de Paris dans la plaine.

Figure 7 : Établissements Bonna et Le Foll, fabricants de canalisations en ciment
Dessins : P. Céleste, 1992

Un deuxième temps débute quand le taux de pollution des terres par les métaux lourds atteint un niveau tel, après un siècle d’épandage des eaux usées à Achères, qu’il devient illégal d’y cultiver pour la consommation humaine. Débute alors une phase d’exploitation des granulats d’autant plus intense qu’elle rapporte des taxes à la commune dépourvue d’autres revenus. Cette exploitation fait de la plaine une mine à ciel ouvert, percée de trous qui, emplis d’eau, dessinent autant de lacs et d’étangs mis à profit par les habitants (pour la pêche et la baignade). L’exploitation des granulats, dont Achères est la plus grande carrière à proximité de Paris, justifie aujourd’hui pour Ports de Paris le fait d’y implanter le futur Port Seine Métropole : l’exploitation des granulats, nécessaires pour les futurs chantiers métropolitains, va libérer d’importants espaces de stockage des déblais de chantiers. Le matériel extrait pour alimenter les chantiers pourrait ainsi être remplacé, dans le sol, par les déchets de ces mêmes chantiers. Le deuxième trait des entre-deux est ainsi être pris entre différentes temporalités, différentes économies qui, un temps, se chevauchent puis se distinguent (Figure 8).

Figure 8 : Vue depuis la digue d’Achères : au premier plan les anciennes terres agricoles, au second plan, les nouveaux quartiers d’Achères autour de la gare de RER, en arrière-plan, la forêt de Saint-Germain
Dessin : P. Céleste, août 2011

Le troisième trait caractérisant les entre-deux relève de la pluralité des pouvoirs.

La boucle de la Seine où se situe Achères est partagée entre différentes communes, chacune ayant une vocation particulière. Saint-Germain-en-Laye et Maisons-Laffitte auxquelles est rattachée la forêt de statut domanial, héritage des chasses aristocratiques et royales ; Poissy, une ancienne abbatiale, devenue ville industrielle vouée à la production automobile. Plus inattendu est le cas d’Andrésy qui, bien que situé rive droite, occupe également la rive gauche de la Seine du côté d’Achères en raison d’anciens droits de pâtures. Andrésy ne pouvant faire paître vaches et moutons sur ses coteaux alors voués à la vigne, elle s’est donc étendue sur l’autre rive de la Seine où elle occupe une langue de terre qui prive Achères d’une large partie de sa façade « naturelle » sur le fleuve. Ce partage du territoire de la plaine est symptomatique d’une division fonctionnelle des terres en raison de leur nature : la plaine, aux pâtures et à la culture ; les coteaux, à la vigne ; les terres à l’abri des inondations, aux habitations et au village ; le centre du méandre, à la forêt. C’est là une autre caractéristique des entre-deux ; ils ne s’appartiennent pas.
À cet égard, l’épisode de la Digue du Syndicat est tout a fait parlant (figure 9). En 1849, à l’initiative du maire, les cultivateurs d’Achères entreprennent de construire une digue de 6 km de long et de 5 mètres de hauteur, entre le pont de Conflans et le lieu où se trouvent aujourd’hui les usines Peugeot, qui doit protéger les terres arables régulièrement emportées lors des crues. Pourtant, en 1910, sur ordre de la capitale, la digue est dynamitée sur 50 mètres pour préserver Paris de l’inondation centennale.

Figure 9 : La Croix d’Achères (à gauche) inaugurant la digue du Syndicat (à droite)

Dessins : P. Céleste, 1999

Les Achérois se souviennent de ce dynamitage comme d’une agression du fort au détriment du faible : habitants d’une simple commune, grain d’un chapelet défendant son identité précaire, soumis au pouvoir de la capitale qui subjugue et, de l’autre. Ce phénomène de subordination de la plaine à des forces naturelles et administratives se poursuit à travers la procédure du Plan de Prévention des Risques d’Inondation (loi du 22 juillet 1987) qui limite, voire interdit, la constructibilité de la plaine. Rien ne doit, du moins en théorie, faire barrage à l’expansion et au libre retrait des eaux de crue, et tout remblai se doit d’être compensé par un délai pour que le volume capable des eaux pouvant envahir le cours majeur de la Seine reste constant. Si bien que la volonté de la commune de rendre constructible cette plaine, qui n’est plus agricole et qui, à terme, aura fini d’exploiter sables et graviers, butte sur ce principe de subordination à des lois naturelles mais également républicaines, ainsi qu’aux objectifs économiques et de développement dont le projet d’un grand port de grande ampleur est aujourd’hui le principal moteur.

D’où la proposition d’un quatrième trait caractérisant les entre-deux : les conflits entre le projet local et l’aménagement du territoire.
Ces sites à l’identité partagée prêtent plus que d’autres à ces contradictions. Privée de l’usage de sa plaine, la commune d’Achères n’a, par exemple, eu de cesse de vouloir faire valoir ses droits sur le devenir de son territoire. Travail de longue haleine de récupération des sols, rachat à la ville de Paris de ses terrains qui, avec ses usines de traitement des eaux et ses champs d’épandage, demeure le plus grand propriétaire foncier de la commune.
Aujourd’hui, le projet local de la ville est la reconquête de son sol et l’obtention d’une façade fluviale dont elle a été jusque là largement dépossédée par le rachat des terrains à la ville de Paris grâce aux bénéfices tirés de l’extraction des granulats fluviaux. Reste que la plaine dans son étendue représente un atout dont plusieurs souhaite bénéficier. EDF voulut y faire passer des lignes à haute tension ; la région, une voie à fort trafic et l’État y a l’ambition de rattacher Paris à la mer. Ce vaste port fluvial aurait une double vocation. Dans un premier temps, Achères et son port permettrait la distribution fluviale des sables et graviers de construction, assurant pour des décennies l’autonomie de la région parisienne en matériau de construction. Dans un deuxième temps, et à l’échelle du Nord de l’Europe cette fois, elle offrirait une vaste plateforme logistique reliée à tous les modes de transports où seraient apportés quantités de matériaux manufacturés ou en vrac. Cela dit, Paris, EDF ou l’Etat ne sont par les seuls à s’inviter à cette prise de possession du territoire. Le Paris-Saint-Germain Football Club, propriété qatarie, se propose d’y implanter son nouveau centre d’entraînement. Mais le PSG viendra-t-il ? On sait par expérience que de tels effets d’annonce prépare un terrain à l’urbanisation quitte à oublier, quand il se construit, ses premières justifications.
De son côté, la commune, avec sa station de RER « Achères-ville » – le nom joue ici un rôle essentiel – qui relie Cergy-Pontoise à Paris en passant par la Défense, tient à développer un nouveau quartier d’habitation comprenant équipements culturels et éducatifs nécessaires à son bon fonctionnement et au développement d’une nouvelle identité, plus urbaine et plus attractive. La conséquence de cette pluralité des enjeux est la fragmentation de la plaine qui, peu à peu, perd son intégrité physique, et peut-être sa cohérence territoriale, comme en témoigne les deux cartes ci-dessous (figures 10 et 11) qui montrent bien à quel point l’entité qu’elle formait dans les années 1930 a été fragmentée par ses aménagements successifs et constants.

Figure 10 : La plaine : une vaste étendue de pâtures et de cultures, d’un seul tenant
Carte : IGN, 1937

Figure 11 : Plan phasé de réalisation du port, de part et d’autre de la N184
Carte : Ports de Paris, 2013

Le cinquième trait que nous identifions pour qualifier les entre-deux est une conséquence des conflits et des divergences entre temporalités et projets : les entre-lieux sont propices à des cohabitations sans harmonie entre pratiques d’un même territoire et, par conséquent, à des représentations divergentes de ces territoires.
La prise de conscience de l’importance de ce trait permet alors de répondre à la double question suivante : comment se construisent et comment opèrent les dispositifs de la disqualification et de la requalification d’un site périurbain ? Les pratiques visées tiennent du pragmatisme et de l’opportunisme, de l’improvisation économique et, souvent, de l’univers des « loisirs » parfois à la limite de la légalité. Elles concernent des utilisateurs, locaux ou non, dont les présences ponctuelles et intermittentes répondent à des usages bien ciblés. Elles marquent alors le territoire physiquement et symboliquement (en le disqualifiant ou en le requalifiant). Mais comment appréhender ces mécanismes, par quelles postures et avec quels outils ? Enfin, comment les utiliser – c’est-à-dire comment les instrumentaliser, les détourner ou les neutraliser – pour les mettre au service du projet urbain ?
Dans le cas d’Achères, on assiste à une démultiplication surprenante d’usages sur un site pourtant hautement pollué : extraction des granulats par les carriers, dépôts et décharges de matériaux divers, centre équestre, centre d’entraînement et de concours cynologiques, école de conduite des deux et quatre roues (quads et autres), terrains et hangars pour l’aéromodélisme, pour le sport, sans oublier la pêche et la chasse sur fond de décharges de béton et de plaques d’enrobé.

Figures 12 et 13 : Chasseurs et jouets en bord de Seine

Cliché : P. Céleste, janvier 2013

Cliché : I. Delcea, novembre 2013

On y trouve également du maraîchage dans des jardins partagés et/ou ouvriers (figure 14), des rideaux d’arbres et des étendues de gazon. Toutes ces utilisations de l’espace et du sol côtoient l’habitat : des pavillons plus ou moins cossus le long de la digue de la Seine, des maisons pourvues de baux locatifs agricoles (qui ne correspondent plus à leur usage) et qui sont tout à fait hors nomes du point de vue sanitaire et électrique et des roulottes qui abritent une population de gens du voyage. Ainsi, tout cohabite : activités industrielles, déchets, loisirs et habitat (favorisé ou précaire). Des questions sur ces usages demeurent, quant à la manière dont ils apparaissent, trouvent leurs publics puis sont mis en récit et marquent les sites, pour faire de ces entre-deux, telle la plaine d’Achères, des espaces dont la disqualification démultiplie des usages.

Figure 14 : Jardins collectifs
Cliché: I. Delcea, novembre 2013

Un sixième trait de caractérisation des entre-deux et des entre-lieux a trait à la pluralité des points de vue : des entre-deux personne ne partage la même représentation.
Représentations et distances à la réalité telle que peuvent l’observer l’architecte et le géographe dans des entretiens réalisés avec des habitants de la commune en 2013 et mis en miroir dans les propos révélés par deux films réalisés en 2001 et 2011 pour « mesurer » l’opinion des habitants sur les politiques de la ville et ses grands projets urbains. Les films réalisés à l’occasion des Assises de la ville frappent d’abord par l’identification des habitants à la forêt plutôt qu’à la Seine et par l’absence totale dans les discours de la station d’épuration dont, plus encore à l’époque qu’aujourd’hui, la présence physique et olfactive est insistante. Ainsi les Achérois semblent se sentir appartenir plus à Saint-Germain-en-Laye qu’à leur propre commune. Dans les entretiens conduits cette année par nos soins, c’est l’idée de changement rapide de la commune qui revient le plus fréquemment, provoquant chez les Achérois une difficulté croissante à « s’y reconnaître » et à identifier les visées de la mairie dans la production constante de nouveaux logements et de refonte du centre historique de la ville.
Le rythme de développement très soutenu de la commune organise alors le repli des habitants sur leur logement et la désaffection du centre ville. Le logement devient la raison d’être de la présence sur Achères, renforcée par l’absence quasi totale d’espaces publics partagés, à vivre et pas seulement à traverser. Ce manque contribue à renforcer l’image d’une ville dortoir où le logement – qu’il s’agisse d’appartements ou de pavillons – surtout lorsqu’il est propriété privée, devient le « lieu » de vie et d’identification. Les entretiens mettent également en évidence comment Achères apparaît toujours comme une sorte d’« entre-deux » temporel. En effet, les interlocuteurs qui expriment, par exemple, un grand attachement à la ville, le font en relation à la mémoire de la ville – récits et descriptions de ce qu’était Achères d’avant – plutôt qu’à sa situation actuelle. Pour d’autres, récits et discours relèvent de la projection de ce qu’Achères pourrait devenir, en fonction de la réalisation ou non des projets du Grand Paris ou de la construction de nouveaux logements. Dans les deux cas, l’absence de descriptions du temps présent et de l’état actuel des lieux est marquante. Achères est prise entre souvenirs et projections, entre ce que la ville a été et ce qu’elle pourrait devenir faisant du présent un moment suspendu.
L’identification de ces six traits amène à se demander si un projet pour la plaine peut exister qui ne soit pas que réaction et conséquences de politiques et de conflits successifs. La réponse à cette question est en partie contenue dans les propos du directeur du projet Port Seine-Métropole, en cohérence avec ceux tenus par Michel Lussault à l’occasion de la première rencontre Confluence Seine-Oise. L’atonie économique que connaissent la France et bien d’autres pays invite à revoir à la baisse le projet ambitieux du port en le pensant en deux phases : une première phase pleinement inscrite dans la réalité actuelle d’exploitation et de transports des gravats fluviaux (pour une durée de plusieurs décennies) et une deuxième phase conditionnée par la réalisation du Canal Nord-Europe pour un développement beaucoup plus ambitieux et inscrit dans la durée. Le thème central – tel que l’a défini M. Lussault – serait alors la reconnaissance de l’urbanité faible de cette vaste plaine ouverte à des destinations de nature différente et le jeu avec son hétérogénéité. Les mots clefs d’un tel projet : pragmatisme, adaptabilité, réversibilité et sobriété. Autant de propositions pour lesquelles Achères ferait office de laboratoire.
Mais le port n’est pas toute la plaine et, peu à peu, d’autres aménagements s’en saisiront. Si la partie Est vers Maisons-Laffitte peut compter sur la permanence de sa destination de traitement des eaux, en revanche, toute la partie Ouest jouxtant Poissy sera partagée entre zones d’activités et de commerces, bases de loisirs en bord de Seine. La partie centrale, traversée par les voies ferroviaires et la route reliant Saint-Germain à Conflans-Sainte-Honorine, poursuivra sa nouvelle vocation de mine à ciel ouvert qui transforme ce paysage de plaine en un terrain parfois lunaire, en attendant les futures darses du port. Les marges prisent entre mines de gravats fluviaux et forêt, sous l’impulsion de la gare de RER, continueront de s’urbaniser et de recevoir des logements. Achères est, si ce n’est une ville dortoir telle qu’elle est souvent décrite par ses habitants, du moins une ville de logements pour une population dont le pôle d’emploi se situe à Cergy et Poissy via la Défense.

Conclusion
Pour conclure, on reprendra à nouveau à notre compte les propos de F. Béguin (1997) qui faisait le constat, dans « Vagues, vides, verts » que le glissement de terminologie pour qualifier les terrains vagues de vides permet aussi de fonder « le principe et la nécessité » d’une intervention. Mais force est de constater que la création d’un nouvel ordre paysager et utilitaire tend à supprimer certaines libertés d’usage qu’offraient les terrains vagues. Là encore, la plaine d’Achères et les multiples états d’entre-deux qui la caractérisent, illustre bien un processus de disqualification/requalification des fragments de territoire. À l’aune de cet exemple et de ceux étudiés dans le cadre de la consultation sur le Grand Paris, plusieurs étapes de ce processus sont observables. Une première étape est celle de perte progressive des usages initiaux des sites au profit d’autres usages plus flottants et éventuellement ponctuels. Une deuxième étape voit les sites être saturés par les terrains vagues. Dans un troisième, ce phénomène de trop-plein appelle un nouvel état et, à ces vagues saturés, on tente d’octroyer une identité nouvelle, plus homogène. Les activités annexes sont alors, autant que faire se peut, éliminées, afin de préparer l’ère des aménagements (qui à leur tour, produiront peut-être d’autres trop-pleins). Ainsi l’entre-deux se métamorphose et produit différents avatars.
Si l’étude d’Achères nous a permis d’en identifier les étapes, elle nous a également permis d’établir une grille de lecture de ce type d’espaces, incertains et particulièrement labiles, et de proposer, au terme de ce travail, une méthode d’analyse et une posture scientifique pour en traiter. Ainsi, nous proposons de définir l’entre-deux en quatre point / perspectives majeurs.
Premièrement, l’entre-deux peut être définit comme un lieu de pluralité et de relativité des points de vue. C’est aussi un lieu de représentations multiples, personne n’ayant une vue d’ensemble de ce qu’ils sont ou peuvent être. Il convient donc, au plan méthodologique, de multiplier les entretiens et les vues en s’adressant aux différents acteurs de la ville que sont les urbanistes et les employés municipaux, les représentants des associations (dans des espaces péri-urbains où le tissu associatif est particulièrement dense et varié) et les habitants : habitants ancrés de longue date ou plus récemment arrivés, issus de parcours individuels ou migratoires parfois surprenants, hommes et femmes qui appréhendent différemment leur lieu de vie – de la ville au logement – selon leur âge et la séquence de vie dans laquelle ils se trouvent. Au plan méthodologique, il convient donc à la fois de faire l’inventaire (jamais exhaustif) de ces points de vue et représentations et de multiplier les approches sensibles. Cette multiplication des approches permettant, dans une certaine mesure, de « faire sien » un site.
Deuxièmement, l’entre-deux, est la résultante de plusieurs états morphologiques qui dicte en grande partie l’histoire du site. Au point de vue méthodologique, il convient donc également d’opérer une lecture géographique et historique d’un site : de la « Grande Histoire » aux chroniques locales en passant par les cartes postales.
Troisièmement, l’entre-deux apparaît comme un lieu de conflits des pouvoirs, de partages non équitables, de fractures et de ségrégations latentes. C’est par conséquent également un lieu de négociations et de compromis entre le projet local et l’aménagement du territoire. Il convient donc de comprendre le jeu des acteurs et de les replacer dans une perspective historique et projectuelle. La question est alors de comprendre qui est à même de faire des projets sur et pour ces sites. Concevoir les entre-deux comme l’intersection d’enjeux multiples favoriserait alors les débats politiques et la réalisation de projets concertés.
Quatrièmement, l’entre-deux est un lieu de pratiques non programmées, parfois déviantes mais tolérées tant qu’elles restent discrètes. Il convient donc là aussi de les observer et d’en faire l’inventaire. Souvent temporaire, elles peuvent cependant être en partie reprises dans un projet global si celui-ci, par le biais de la concertation, est en mesure d’intégrer l’inventivité du « projet local ». À cet égard, il faut utiliser, et si possible inventer, différents moyens de connaissance d’un site et de ses acteurs, ainsi que différents moyens de communication. A priori, nuls ne sont à écarter : films, jeux de rôles, voire roman-photos qui mettent en scène les personnes concernées par le devenir de leur territoire. Le recours au dessin « traditionnel », et en particulier au croquis réalisé rapidement in situ, fait partie de ces moyens de connaissance et de communication. Cadrage, lieu et moment de réalisation sont autant d’éléments et de choix qui en font un outil efficace de lecture analytique de l’espace, comme en témoignent ceux réalisés depuis plusieurs années dans la plaine d’Achères.

Bibliographie
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ANTHONY MERLE

Agrégé de géographie
Enseignant dans l’académie de Grenoble
Chargé de cours à l’Université de Savoie

 

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Le récit qui suit est inventé, même s’il se nourrit d’une expérience bien réelle. En effet, enseignant dans l’Académie de Grenoble, j’ai eu l’occasion de proposer à des élèves de seconde différentes séances menées sur Google Earth, en lien avec les différents chapitres de géographie alors au programme en 2009-2010. L’objectif premier était, par ce biais, de les initier à l’exercice cartographique. Les questions et remarques formulées par certains élèves, ainsi qu’une réflexion sur la place de Google Earth dans nos démarches pédagogiques en géographie m’amène à proposer ce récit inventé, à l’écriture volontairement naïve, mais dont certains extraits sont pourtant véridiques.

Jeune enseignant, Joe Graphe n’est que stagiaire. Fraichement titulaire d’un concours dont le nombre de postes offerts diminue d’année en année, il pense que le plus dur a été réalisé. Mais voilà plus d’un mois qu’il enseigne et s’aperçoit bien que l’exercice n’est pas si simple. Il suit pourtant une formation deux jours par semaine dans un vieux bâtiment qui ressemble étrangement au château dans lequel s’égosillaient les candidats de la Star Academy. Cette ressemblance amuse d’ailleurs beaucoup ses collègues qui souvent comparent les principes du jeu télévisé à l’année qui les attend.
Après un mois de formation, Joe a déjà repéré ce qui était « à la mode » dans le milieu pédagogique : l’utilisation des T.I.C.E (Technologies de l’Information et de la Communication pour l’Education), la pédagogie différenciée, l’interdisciplinarité… Et puis il y a toujours un ou deux collègues stagiaires pour lui rappeler qu’il faut « valider son C2i (Certificat Informatique et Internet) » : Joe le sait bien, il a déjà jeté un œil sur les fameuses compétences à valider.
« Des séances en salle informatique, cela plaira forcément aux élèves » pense t-il tout en étant dubitatif sur les modalités de validation de ce certificat et sur son utilité réelle.

***

Joe Graphe est devant ses élèves de seconde, seize au total car ils sont en demi-groupe. Ceci permet d’avoir en moyenne un élève et demi par ordinateur, en comptant les éternelles machines en panne. Les élèves sont d’ores et déjà conquis par l’idée de faire de la géographie en salle informatique.
« Faute de les emmener sur le terrain, le terrain viendra à eux ! » songe l’enseignant. Une petite partie seulement du groupe connaît déjà Google Earth, bien souvent par une utilisation familiale. Le professeur a préparé un itinéraire à suivre sur le logiciel : il a placé des punaises virtuelles (icône « ajouter un repère »), et, lorsque l’élève clique sur celles-ci, des questions apparaissent. La réponse se trouve sur l’image satellite : l’élève apprend ainsi à décrypter l’image.
L’itinéraire à suivre se situe au sein de la Nouvelle-Orléans, dans l’objectif de travailler sur la thématique des risques. Le titre de la séance est intitulé : « Katrina : une catastrophe uniquement naturelle ? ». Le terrain est ici mobilisé non pas comme illustration du cours, mais véritablement comme moyen de construire le cours et la réflexion. L’objectif est de faire émerger chez l’élève la part de responsabilité des sociétés humaines et de leurs aménagements dans les catastrophes dites « naturelles ».
L’heure avance et les élèves sont totalement pris par la dimension ludique du logiciel, à tel point que Joe commence à douter de son efficacité pédagogique. En effet, avec cette histoire d’itinéraire et de punaises, il voit certains élèves s’empresser de répondre aux questions, parfois de façon bâclée, simplement parce que la curiosité les pousse à découvrir le plus rapidement possible la prochaine punaise. L’approche du terrain est donc résolument morcelée, discontinue : chacun va de lieu en lieu ; en l’espace d’une seconde plusieurs dizaines de kilomètres sont parcourus et les élèves peinent à faire le lien entre ces lieux ainsi qu’entre les questions associées aux punaises. Ce n’est qu’à la fin du travail, lorsqu’une question de synthèse est énoncée (« La catastrophe ayant touché la Nouvelle-Orléans en 2005 est-elle uniquement naturelle ? ») que le lien sera susceptible d’être réalisé.

Malgré tout, Joe sent que cette séance plaît aux élèves et qu’elle permet de nombreux apprentissages.
« Comment sur le terrain « matériel » les élèves pourraient-ils pratiquer aussi facilement le changement d’échelle ? s’interroge-t-il. En effet, ils peuvent en quelques secondes localiser la Nouvelle-Orléans aux Etats-Unis, observer le trajet du cyclone au sein de l’espace Caraïbe, observer les dégâts du cyclone à l’échelle d’un quartier, voire d’une habitation. Le changement d’échelle ne peut être plus aisé ». Evidemment, l’enseignant aurait pu tenter une démarche similaire en classe à partir de photographies de paysages. Finalement, l’analyse de photographies n’est-ce pas non plus un moyen de « faire du terrain » ? Que gagne t-on à se rendre sur Google Earth ?
« Au moins avec Google Earth, les élèves peuvent dépasser ce que je leur donne à voir, songe l’enseignant. Ils sont libres de se déplacer ou de changer d’échelle et d’angle de vue! ». Mais finalement, le fait d’avoir placé des punaises avec questions/instructions, n’est-ce pas déjà trop les guider ? « La prochaine fois, à eux de construire l’itinéraire et les punaises ! », imagine-t-il.

Une élève l’interpelle :
« Monsieur ! La question trois est impossible! Nous sommes en 2010, on ne peut donc pas voir les dégâts du cyclone puisque tout est réparé ! On ne peut pas répondre… »
Joe s’attendait à cette question. Il explique :
« Il existe une fonction sur le logiciel pour visualiser des images satellites passées. Cliquez ici ! Maintenant déplacez-vous sur l’échelle de temps et choisissez la date du cyclone – le 29 août 2005. C’est bon pour tout le monde ? »
Inutile d’attendre une réponse, il entend les élèves stupéfaits d’observer l’étendue des inondations. Là encore, sur le terrain « matériel », il n’aurait pas été possible d’opérer un tel retour temporel : il aurait été nécessaire de chercher des traces de l’endommagement passé afin d’imaginer l’ampleur de la catastrophe.
« Monsieur ! Comment ouvre-t-on Street View ! Moi, ça ne veut pas marcher !, s’exclame un élève sans lever la main ce qui a le don d’exaspérer l’enseignant.
– Tu as juste à cocher Street View dans la colonne de gauche », répond le professeur, sûr que l’élève n’a même pas pris le temps de chercher un peu avant de l’interpeler.
Les élèves parcourent le terrain à travers les vues en 2D ou en 3D, vues verticales plus ou moins zoomées, vues obliques, vues au sol via Street View (aujourd’hui automatiquement intégrée dans la version 6 de Google Earth) ou plus simplement grâce aux photos postées par les internautes. Si certains individus se repèrent dans l’espace davantage à partir de vues au sol, sorte de vision du quotidien, d’autres au contraire voient ou plutôt imaginent l’espace de façon aérienne, selon un point d’observation plus ou moins haut. L’avantage de Google Earth est donc de proposer différents angles de vision de l’espace : toutes ces perceptions différentes ne peuvent être que bénéfiques pour l’élève et sa capacité à se repérer dans l’espace. Là encore, il aurait été difficile d’envisager une telle palette de « visions de l’espace » sur le terrain « matériel ».

« Monsieur, j’ai fini ! Je fais quoi maintenant ? interroge un élève en dessinant un petit cœur sur la feuille de sa voisine.
– Moi aussi, surenchérit un autre
– Ils ont rarement été aussi efficaces, songe Joe. Peut-être aurais-je dû ajouter deux ou trois punaises de plus… Et dire qu’il reste dix minutes avant la sonnerie. »
Finalement, l’enseignant décide de les laisser utiliser librement le logiciel pendant les dix minutes restantes.
« Voilà une bien drôle de consigne, se dit-il. Au moins ils se perfectionneront dans la maîtrise du logiciel. Et puis, ils sortiront de ces fameuses punaises… ». Il s’aperçoit que l’engouement des élèves pour cette nouvelle consigne est bien plus riche qu’il ne le pensait. Curieux, les élèves « volent » de lieu en lieu, parfois dans l’Ici (visualiser le lycée, sa maison…) parfois dans un Ailleurs plus ou moins empreint d’exotisme et d’altérité. Certains élèves se rendent sur leurs lieux de vacances, d’autres voguent vers des contrées qui les font rêver. Une élève tient par exemple à savoir si la ville de Miami est réellement telle qu’elle est présentée dans la série Les Experts. Ou quand le terrain virtuel sert de « contrepoids » à la virtualité télévisée…
« Voilà peut-être de quoi aiguiser l’intérêt de certains pour la géographie » se satisfait l’enseignant.

« Monsieur ! Je n’arrive pas à voir ma maison, s’étonne une élève.
– Est-ce que tu es sûre d’être au bon endroit ? rétorque l’enseignant
– Oui, c’est bien là. Je reconnais le rond-point, mais il n’y a pas ma maison.
– Mais quand ta maison a-t-elle été construite ?
– Il y a huit mois que l’on habite dedans. Elle est toute neuve. »
Joe explique alors que les images satellites peuvent dater de plusieurs mois voire plusieurs années. En effet, voilà une limite de Google Earth, notamment en comparaison à une sortie sur le terrain « matériel » : l’espace n’est pas présenté en temps réel.

Déjà un autre élève interpelle l’enseignant :
« Monsieur ! Venez voir !
– Oui.
– Regardez, je suis en Corée du Nord.
– C’est bien, répond le professeur qui fait immédiatement le lien avec le devoir–maison donné la semaine précédente sur la fermeture des frontières nord–coréennes.
– Oui, mais j’ai beau chercher, je ne vois pas de missiles nucléaires. Y’a même pas de chars ! »
Après une réponse décevant un élève qui pensait apercevoir Kim Jong Il une allumette dans une main un pétard nucléaire dans l’autre, Joe reste lui aussi perplexe. Finalement comment distinguer terrain « matériel » et terrain « virtuel » ? Et pourquoi Google Earth ne pourrait-il pas remplacer définitivement les sorties sur le terrain « matériel » ?
« Non, ce n’est pas possible, pense t-il. Pour commencer, Google Earth n’est pas un logiciel présentant l’espace en temps réel : il ne peut avoir la prétention de remplacer la pratique physique du terrain en géographie. Certes, les fonctions de Google Earth ne cessent de s’accroître, mais le terrain « matériel » reste marqué par une bien plus grande complexité apparente. Les jeux d’acteurs, la mobilisation des sens – odeurs, bruits, ambiances – sont absents ou presque sur le terrain virtuel. »
Il se rappelle alors cette phrase de M. Lussault relevant cette simplification qu’offre l’image par rapport au réel : « Les images proposées par Google Earth […] exposent un espace en ordre, saisissable, compréhensible – tout en en faisant un spectacle qu’on peut regarder avec plaisir, justement parce que là l’espace fait bonne figure. » (Lussault, 2007). Dans le même temps, n’est-ce pas cela qui fait l’intérêt pédagogique du logiciel ?

La sonnerie retentit. C’est la récréation et quasiment aucun élève n’a encore rangé ses affaires. Du jamais vu… Certains tardent même à sortir tant ils sont préoccupés par Google Moon (dont Joe n’a jamais mentionné l’existence…) et les différents toponymes qui jalonnent le satellite terrestre.

Dix jours plus tard, Joe Graphe est en cours de psychologie cognitive de l’adolescent. Il repense aux copies corrigées la veille et dans lesquelles l’exemple de la Nouvelle-Orléans a servi d’illustration quasi-systématique au sujet proposé. Finalement, terrain virtuel ou terrain « matériel », la démarche géographique ne s’en trouve pas non plus bouleversée. Google Earth offre la possibilité pour le géographe de pratiquer le terrain d’une manière virtuelle, mais toujours afin de confronter ses modèles à la « réalité » géographique ou dans l’objectif de se servir de la « réalité » géographique pour faire émerger ses modèles. Comme le souligne Anne Volvey (2003) dans sa définition du terrain : « le terrain [est placé] soit en amont soit en aval de l’objet de recherche, les mouvements pouvant bien sûr se confondre ».
Dans son cas, Joe Graphe avait placé le terrain de la Nouvelle-Orléans en amont de la réflexion des élèves. Evidemment, le choix du terrain était le sien, la Nouvelle-Orléans s’imposant alors de facto aux élèves. En quoi ce choix était-il pertinent ? La pertinence du terrain tient-elle à son caractère exceptionnel ou à son éventuelle représentativité ?
Finalement, pour l’enseignant, c’est tant l’utilisation pédagogique de l’étude de cas que la place et le statut du terrain dans la réflexion scientifique qui sont à questionner. A ce sujet, Y. Calbérac (2007) écrit d’ailleurs : « Le terrain est envisagé comme une instance de validation et de légitimation des savoirs géographiques. Cette légitimation relève du faire savoir, c’est-à-dire de la publicité qu’un chercheur fait de ses résultats et des moyens qu’il a mis en œuvre pour arriver à cette fin et pour gagner cette légitimité. Autour du faire savoir, l’instance de publicité et de légitimation, gravitent deux instances complémentaires : le savoir (l’énoncé géographique proprement dit, ce que le chercheur a mis en évidence) et le savoir-faire, c’est-à-dire la méthodologie mise en œuvre et qui garantit à la fois l’orthodoxie de la démarche et l’appartenance disciplinaire du chercheur. […]. La pratique du terrain participe donc de la légitimation de la discipline. A l’inverse, en faire légitime le chercheur qui se conforme à ses canons méthodologiques ». Si le terrain semble faire partie d’une certaine doxa disciplinaire, quelle place pour le « terrain virtuel » ? En d’autres termes, la communauté des géographes s’accorderait-elle à voir remplacer le mot « terrain » par « terrain virtuel » dans la citation de Y. Calbérac ?

Enfin, Google Earth n’est qu’une image de la réalité : ce n’est pas parce que l’on voit sur l’image une autoroute saturée que celle-ci constitue pour autant un axe majeur de transport. Les deux risques majeurs d’une survalorisation de l’imagerie satellite dans nos démarches pédagogiques seraient alors des généralisations hâtives et l’emploi systématique de l’image en guise de preuve irréfutable. M. Lussault (2007) reprenant les mots de R. Debray (1992) mentionne d’ailleurs les dangers de cette « équation de l’ère visuelle : le Visible = le Réel = le Vrai ». Cependant, si cette équation est vraie pour le terrain « virtuel », elle l’est aussi pour le terrain « matériel »…
« La relation terrain virtuel / terrain matériel et réalité / irréalité s’avère donc bien peu pertinente », songe le jeune stagiaire.

Son voisin l’extrait alors de ses pensées :
« Et dire que l’on sera les derniers à profiter d’une année de formation.
– Oui, l’année prochaine ce ne sera pas évident pour les stagiaires et leurs élèves » chuchote Joe qui le pense sincèrement.
Pourtant, dans le même temps, le jeune enseignant peine à croire que les futurs stagiaires puissent regretter un jour de ne pas avoir suivi ce cours de psychologie cognitive…

Bibliographie

CALBERAC Y., 2007, “Le terrain des géographes, entre tradition et légitimation du chercheur” in Approches des terrains de recherches, Actes du colloque organisé par Doc’Géo, Bordeaux, 28 mars 2006, Cahiers ADES, n°1, mai 2007.
DEBRAY R., 1992, Vie et mort de l’image, Paris, Gallimard, coll « Biblothèque des idées, 412p.
LUSSAULT M., 2007, L’homme spatial, Editions du Seuil.
CALBERAC, Y. (2009). « Pérennité et invariants dans la construction des savoirs géographiques. Construction, transmission et adaptation d’un habitus du terrain dans la géographie française » in TABEAUD, M. (dir.). Le changement en environnement. Les faits, les représentations, les enjeux. Paris : Publications de la Sorbonne. 152 p. p. 93 à 107.

Entre familiarité et altérité

Marie-Hélène CHEVRIER

Elève de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon
Agrégée de géographie
marie-helene.chevrier@ens-lyon.fr

 

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S’il est un fait religieux qui a capté l’attention des géographes, c’est bien le pèlerinage. Dès 1948, Pierre Deffontaines y consacre un chapitre entier de son ouvrage Géographie et religions. Ce type de mobilité implique, si l’on s’en rapporte à la définition de Jean Chélini, « l’existence d’un lieu sacré ou considéré comme tel (…), une démarche spéciale pour s’y rendre, ce qui suppose la rupture d’avec son séjour habituel, une distance à franchir et une route à parcourir » et enfin, « un certain nombre de rites et d’actes religieux, individuels ou collectifs à accomplir avant, pendant, à l’arrivée et au retour de cette démarche » (Chélini et Branthomme, 2004 : 7). Ce sont bel et bien des pratiques spatiales spécifiques qui sont mises en œuvre par les pèlerins et qui, pour des géographes tels que ceux de l’équipe Mobilités, Itinéraires, Territoires (MIT), permettent de distinguer clairement les pèlerins des autres voyageurs et en particulier des touristes (Équipe MIT, 2002).
Ainsi, être pèlerin signifie parcourir un chemin jusqu’à un lieu sacré en accomplissant certains rites, de manière à revenir transformé, tandis qu’ « être touriste suppose de quitter son lieu de vie quotidien pour aller habiter temporairement d’autres lieux » (Knafou, 2003 : 931). Le concept clé qui est au cœur de cette définition du touriste est celui de la recréation (Équipe MIT, 2002) : rupture avec le quotidien et volonté d’acquérir un certain bien-être par la libération du corps et la quête d’altérité. L’opposé du pèlerinage, en somme, par lequel des pratiques spécifiques sont imposées au pèlerin qui ne cherche pas une régénération mais bien une transformation. Les pèlerins, donc, ne sont en aucun cas des touristes, affirme Rémy Knafou. Pourtant, lorsque des amis ou de la famille me racontent leur pèlerinage à Lourdes, ils parlent certes de la Grotte et du sanctuaire mais ils relatent aussi leurs excursions dans les Pyrénées, ou les temps passés, entre deux démarches rituelles, à la terrasse d’un café. Un mélange de pratiques qui ne m’a, de fait, jamais paru bien surprenant et m’a longtemps fait envisager le pèlerinage comme une forme de tourisme un peu particulière. Ce qui m’interrogeait davantage était le développement qui semblait impulsé par ces lieux de pèlerinage. Suite aux apparitions, des lieux méconnus tels que Lourdes ont soudainement fait florès. Ils avaient revêtu un caractère exceptionnel : quelque chose de divin, et donc de sacré, avait choisi ces lieux précis pour se manifester et parler aux hommes. Selon le terme créé par Mircea Eliade, on peut véritablement parler d’une « hiérophanie de l’espace », un processus par lequel Dieu se manifeste aux hommes, conférant ainsi un caractère sacré à l’espace. Pourtant ces lieux sacrés devenus des destinations attirant les foules ressemblent de plus en plus à des lieux touristiques plutôt qu’à des centres de pèlerinage.
Curieuse d’étudier ces espaces particuliers, mon choix s’est porté sur deux sanctuaires, chacun lieu d’apparitions mariales : celui de Notre-Dame de Guadalupe, à Mexico, le plus visité du monde (qui présentait aussi, avouons-le, l’avantage de se situer dans un pays que j’avais envie de découvrir) et celui de Notre-Dame de Lourdes, mondialement connu et qui m’était déjà familier.

Notre-Dame de Guadalupe et Notre-Dame de Lourdes : des lieux éminemment comparables…
Le 25 février 2010, j’atterris à l’aéroport Benito Juarez, à Mexico. Une famille mexicaine m’accueille et nous montons dans un taxi. Un détail ne manque pas d’attirer mon attention : le chauffeur arbore, accrochés à son rétroviseur, une image de la Vierge, que je reconnais comme étant celle de Guadalupe et un chapelet, ce qui au Mexique, je n’allais pas tarder à m’en apercevoir, est le minimum syndical en termes de signes religieux dans quelque endroit que ce soit.
Le lendemain, la famille qui m’accueille tient à m’accompagner au sanctuaire que je suis impatiente de voir de mes propres yeux après avoir passé plusieurs mois à l’étudier à partir d’images satellites, de plans et de cartes. Bien qu’avertie par cette étude préalable, la localisation du sanctuaire n’a pourtant pas manqué de me procurer un moment de surprise : il est parfaitement intégré au District Fédéral de Mexico, au même titre que n’importe quel édifice dédié au culte. On peut aller au sanctuaire comme on irait au parc. Rien à voir avec le sanctuaire de Lourdes, « perdu » au fin fond des Pyrénées et pour lequel il faut compter plusieurs heures de car ou de train ! Construit sur la colline du Tepeyac, il se situe, depuis 1931, sur le territoire de la Délégation Gustavo A. Madero, la plus septentrionale des délégations (équivalents mexicains des arrondissements) de la capitale, qui marque la frontière entre le District Fédéral et l’Etat de Mexico. Au cœur d’une ville où la concurrence pour l’espace est particulièrement forte, les quartiers d’habitation précaires allant jusqu’à coloniser les sommets des monts avoisinants, je suis frappée par la taille du lieu. Le sanctuaire est un espace préservé : lorsqu’on considère toute la surface comprise entre les grilles qui le délimitent, y compris le cimetière du Tepeyac, on atteint une superficie de 265 800 m². L’esplanade située devant la nouvelle basilique (Atrio de las Américas), mesure à elle seule 23 125 m² et les jardins occupent, eux, 15 000 m².
A peine franchies les grilles du sanctuaire, la famille s’empresse de m’emmener à l’arrière de la basilique où, prenant notre tour dans une file d’attente, nous empruntons le tapis roulant qui passe au pied de la tilma, l’image miraculeuse la Vierge. Mes amis mexicains, au passage, se signent trois fois de suite, récitant à mi-voix quelques prières. Arrivés au bout du tapis, suivant le sens de circulation, nous ressortons de la basilique pour aller faire le tour des lieux. Le premier moment de surprise passé, je ne tarde pas à retrouver mes marques. Finalement, peu de choses différencient les sanctuaires de Lourdes et de Mexico. Ce qui est justement frappant lorsqu’on compare deux sanctuaires rattachés à une même religion c’est leur « généricité ». J’entends ici par « lieu générique » un « lieu dont une part importante de ses caractères peut se rencontrer à plusieurs exemplaires » (Lévy, 2003 : 393). Dans la religion catholique, tous les édifices voués au culte sont construits sur le même modèle. Il en va de même pour l’organisation de l’espace des sanctuaires, avantage non négligeable à l’heure de la mondialisation : alors qu’il est de plus en plus facile d’organiser un pèlerinage à l’autre bout du monde, les visiteurs ne sont pas perdus car ils retrouvent des structures qu’ils connaissent. Le principal point commun de ces lieux est leur « promoteur » : l’Eglise. D’où cette « généricité » qui vise à rendre visible la réalité de la communauté des fidèles. Sur le terrain je peux constater, entre les deux sanctuaires, la récurrence de certains « types » d’espaces. Quelques-uns en constituent des points « essentiels » et y sont systématiquement présents. On compte parmi ceux-ci ce que j’appellerais le « cœur » du sanctuaire (la Grotte de Lourdes et la tilma de Guadalupe : aucun visiteur ne repart sans être allé à la Grotte ou passé devant la tilma). Autres espaces essentiels : l’église principale du sanctuaire et le Chemin de Croix. D’autres espaces sont davantage conçus comme des compléments et ne sont ainsi pas nécessairement présents si la superficie dévolue au sanctuaire n’est pas suffisante (autres églises, espaces verts, bâtiments annexes). Ce dispositif spatial se retrouve dans tous les grands sanctuaires du monde catholique.

Plans génériques de Lourdes et de Guadalupe
Cette récurrence entre des types d’espaces m’a conduite à passer d’un sentiment d’altérité (me retrouver dans un sanctuaire à l’autre bout du monde, au cœur d’une des plus grandes métropoles mondiales où afficher ouvertement ses croyances est un geste banal) à un sentiment de familiarité. On peut résumer l’idée de familiarité avec un lieu par le fait de savoir où aller lorsqu’on s’y trouve. Mathis Stock précise que cette notion est « sous-tendue par la pratique des lieux géographiques et le savoir géographique » (Stock, 2005). Ayant pratiqué auparavant des sanctuaires en France, je ne me suis pas sentie totalement dépaysée et perdue au sanctuaire de Notre-Dame de Guadalupe. La familiarité avec un lieu transcende les appartenances culturelles. On peut donc finalement être familier d’un lieu, y avoir ses marques, même si on le connaît très peu. La pratique des lieux de pèlerinage comme des lieux touristiques permet ainsi d’acquérir un « capital spatial » : le pèlerin à force de répétition, finit par connaître les différents rituels à effectuer dans un lieu de pèlerinage tandis que le touriste acquiert une certaine « méthode » dans la manière de parcourir l’espace touristique.

… mais où les pratiques spatiales divergent
De retour de cette première visite au sanctuaire, entre altérité et familiarité, une description lue dans un roman de Didier Van Cauwelaert ayant pour cadre le sanctuaire de Guadalupe me revient en mémoire. L’héroïne, Nathalie Krentz, une ophtalmologue athée, décrit ainsi sa première visite au sanctuaire : « Des barrières mobiles canalisent les files d’attente en les faisant sinuer façon Disneyland. Couverts d’un dessin sans légende, des poteaux indicateurs scindent la foule en deux catégories : bonhomme à genoux et appareil photo. Je me glisse dans la queue de la deuxième classe, où les touristes avancent au compte-goutte sur un plan incliné vers une entrée souterraine, pendant que les pèlerins patientent devant les portes à double battant gardées par des vigiles » (van Cauwelaert, 2001 : 34). Alors que les pèlerins (tels que la famille mexicaine qui m’accompagnait) sont véritablement familiers du lieu, les touristes sont quant à eux souvent surpris et ont besoin d’un guide pour parcourir l’espace. Cette citation, opposée au comportement de la famille mexicaine avec qui j’étais, met bien en évidence une réalité : la perception de l’espace n’est pas la même entre un pèlerin et un touriste, ce qui se traduit par une manière différente de parcourir le lieu. Pour le pèlerin, le sanctuaire est avant tout un lieu sacré où il va pouvoir se rapprocher de Dieu, obtenir une grâce particulière. La dimension patrimoniale du lieu ne vient qu’en seconde position. Pour le touriste au contraire, c’est la valeur historique, culturelle ou architecturale qui prime. Le fait que le lieu soit sacré ne vient qu’ensuite. Ce ne sont dès lors pas toujours les mêmes espaces du sanctuaire qui suscitent l’intérêt du pèlerin et du touriste. J’allais ainsi commencer à saisir ces lieux par ce qui est le plus ostensible : les pratiques spatiales des visiteurs, c’est-à-dire, suivant la définition de J.-F. Staszak « l’ensemble de comportements » des visiteurs « en relation avec l’espace » du sanctuaire qui constitue pour eux un contexte (Staszak, 2003 : 740).
Tourisme et pèlerinage se pratiquent tous les deux au sanctuaire de Notre-Dame de Guadalupe. Au cours de mes nombreuses visites et heures passées au sanctuaire, j’ai pu voir tour à tour de grands groupes de pèlerins avançant ensemble, portant des offrandes en chantant et priant et d’autres groupes, de taille moins importante, composé de touristes portant sacs à dos et appareils photos, écoutant ou lisant les explications d’un guide et s’arrêtant pour prendre une photo ou se faire prendre en photo devant un monument emblématique. Il y a donc, à Guadalupe, plusieurs manières de parcourir l’espace : soit le parcourir à la manière du pèlerin (où l’on se contente d’aller vénérer l’image de la Vierge), soit à celle du touriste (où l’on fait le circuit complet de découverte). Le recours à une aide pour parcourir l’espace est cependant beaucoup plus nécessaire et fréquent chez les touristes : ceux-ci choisissent la visite guidée où se munissent d’une notice explicative, suivant ainsi un parcours balisé spécialement pour eux. L’uniformité des pratiques touristiques à Guadalupe est d’ailleurs assez amusante à observer : quels que soient leur nationalité, leur guide ou l’agence par laquelle ils passent, les groupes de touristes arrivent le matin, tôt de préférence, font tous le tour du sanctuaire dans le même sens et au même rythme, photographiant les mêmes endroits. Les pèlerins ont eux, au sein du sanctuaire, des pratiques beaucoup plus libres : ils arrivent certes souvent en groupe mais, une fois à l’intérieur, chacun parcourt l’espace comme il l’entend et accomplit les rites qu’il souhaite dans l’ordre qu’il préfère. Les autorités doivent prendre acte des deux types de pratiques : sacrées et profanes. La signalétique mise en place au sein du sanctuaire est la même que dans tous les lieux touristiques : panneaux indiquant le sens de la visite, la possibilité ou non de photographier, de parler, de fumer… Il en va bien évidemment de même à Lourdes dont les abords du sanctuaire ont un aspect mercantile qui en vient même à rebuter certains pèlerins. Les hauts-lieux religieux ne peuvent pas faire l’économie d’une stratégie touristique et des infrastructures qui y sont liées. Ils fonctionnent exactement de la même manière que les hauts-lieux touristiques. La différence est qu’il y a, pour le touriste, plus de règles à respecter que dans un lieu touristique lambda. Fait intéressant que j’ai pu constater, au cours des mois passés au sanctuaire de Guadalupe, l’orthopraxie décrite dans le premier cas est presque exclusivement le fait de Mexicains. Cependant, cette description relève véritablement du domaine du cliché et même si j’ai pu effectivement observer ces types de distinctions, cela n’est pas toujours aussi marqué. Entre pèlerins et touristes, la différence n’est pas si grande et, une fois que le groupe de pèlerins a assisté à l’office et se disperse dans le sanctuaire, il devient difficile de les distinguer des touristes autrement que par leurs vêtements qui, quelquefois, portent en imprimés le motif de leur visite.
Bien vite, donc, le stade de la simple observation des pratiques spatiales a montré ses limites. J’ai alors cherché à les saisir autrement. Afin de passer de l’observation à la construction de nomenclatures, j’ai eu recours à l’enquête, sous la forme d’un questionnaire fermé distribué aux visiteurs, qu’ils remplissaient eux-mêmes et qui devait me permettre d’établir une grille de critères significatifs pour distinguer les différentes perceptions à l’œuvre dans l’espace sacré. Je disposais déjà de données statistiques fournies par l’INEGI (Institut National de la Statistique et de Géographie) ainsi que par les enquêtes réalisées mensuellement par le SECTUR (Secrétariat du Tourisme), qui m’avaient permis d’émettre au préalable quelques conjonctures mais n’étaient pas suffisantes pour tenir un discours précis sur le sanctuaire de Guadalupe en lui-même. Les enquêtes mensuelles du SECTUR m’ont servi de point de référence dans l’élaboration du questionnaire. Ces enquêtes donnant de bons résultats depuis 5 ans montraient que la forme et les questions étaient adaptées au contexte socioculturel local. J’ai donc choisi de procéder moi aussi à des enquêtes par questionnaire fermé, ce qui présentait l’avantage de pouvoir être réalisé rapidement, condition nécessaire pour que les visiteurs acceptent de participer. En revanche, contrairement à la démarche mise en œuvre par le SECTUR, j’ai proposé aux visiteurs nationaux et internationaux le même questionnaire. Un des objectifs étant de mettre en évidence d’éventuelles différences de perception et de pratique de l’espace, il m’a semblé que l’origine des visiteurs pouvait être un critère déterminant, notamment parce qu’il paraissait logique que les Mexicains soient plus familiers que les visiteurs étrangers avec ce lieu qui fait partie intégrante de l’histoire du Mexique. Il était donc nécessaire de poser exactement les mêmes questions à tous les visiteurs afin de pouvoir établir une comparaison. Au cours des deux mois et demi que j’ai passés sur place, j’ai ainsi pu interroger, en proposant mes enquêtes en espagnol, anglais et français, plus de deux cents personnes de dix-neuf nationalités différentes. A ma grande surprise, alors que je m’attendais à essuyer de nombreux refus, pensant que les pèlerins n’aimeraient pas être dérangés au milieu de leur visite où ne voudraient pas livrer leurs impressions, arguant du fait que leur foi relevait du domaine de l’intime, seules cinq personnes ont refusé de me répondre. La plupart se prêtaient volontiers au jeu, certains faisant même montre d’un enthousiasme surprenant.
A l’automne 2010, entamant mon travail comparatif avec les sanctuaires de Notre-Dame de Lourdes, je suis allée mener sur place la même enquête que celle réalisée à Mexico. Cette fois, ma démarche était une répétition et une transposition d’une première expérience de terrain et mon approche empirique était déjà informée par mes représentations et mes connaissances. Me voilà donc arrivée à Lourdes le mardi 5 octobre, après un voyage mouvementé en raison de retards. Déjà une première différence en termes d’accessibilité du lieu ! Alors que je pouvais aller très facilement au sanctuaire de Guadalupe, le voyage de Lyon à Lourdes m’a pris quasiment autant de temps que le vol Paris-Mexico ! Au terme de mes onze heures de trajet, je me sens vraiment comme un pèlerin qui touche au but ! A l’arrivée à la gare, je me retrouve au milieu d’un groupe de pèlerins venus du Nord de la France. C’est le début du pèlerinage du Rosaire : le plus important de l’année après celui du 15 août en termes de participants. Tout l’espace de la gare est méthodiquement investi et utilisé. Une équipe de bénévoles s’occupe des bagages, une autre du transport des malades jusqu’à l’hospitalité et le reste des pèlerins se dirige chacun vers son hôtel. A partir de ce moment, très peu sont ceux qui reviendront dans cette partie « haute » de la ville, se concentrant plutôt dans la « ville basse » qui rassemble, autour du sanctuaire, tous les hôtels et commerces d’objets religieux. A Lourdes, comme à Mexico, j’observe un va-et-vient continu dans l’espace du sanctuaire et dans les rues avoisinantes. Partout les visiteurs arborent croix, pulls où foulards marqués du nom de leur diocèse où de phrases d’évangile… dans la ville basse seulement. La frontière est nette : dans la ville haute, que les Lourdais considèrent comme la véritable ville, j’observe, comme dans n’importe quelle autre ville de France, très peu de signes religieux. Aucun pèlerin n’est venu « s’égarer jusqu’ici », il aurait été très vite identifiable. Cette marquante dichotomie de l’espace, étudiée notamment par Michel Chadefaud (1981), fait partie des caractéristiques que l’on retrouve dans nombre de villes touristiques où les espaces fréquentés par les habitants sont différents et séparés de ceux fréquentés par les visiteurs. A Lourdes, le religieux est visible dans l’espace public, mais uniquement dans la ville basse.
Voilà bien une différence avec Mexico où l’on ne cesse de croiser des passants arborant un chapelet, un T-shirt à l’effigie de la Vierge et où, dans les coins de rues, les autels dédiés à la Vierge ou à un saint, toujours agrémentés de fleurs fraiches, sont courants. Si, comme la France, le Mexique est une république laïque, la société mexicaine elle, n’est pas sécularisée : la religion est partout dans l’espace public et personne n’hésite à montrer sa foi. Le fait qu’un pays soit officiellement laïc ne suffit donc pas pour que la religion soit effacée dans l’espace public : tout dépend également du degré de sécularisation de la société. J’entends ici le processus de sécularisation au sens de Jean Baubérot comme une « perte de la pertinence sociale des univers religieux dans les sociétés modernes » (Baubérot, 2007 : 45). En France, au sanctuaire de Lourdes, l’hybridation entre pratique rituelle et pratique touristique de l’espace est forte parmi les visiteurs français. Lourdes est d’ailleurs un lieu où l’on se rend sur un temps de vacances. Au Mexique, lorsque je demandais à des visiteurs mexicains s’ils allaient visiter d’autres choses à Mexico durant leur pèlerinage, la plupart paraissaient surpris par la question. Certains étaient même choqués, estimant qu’ils auraient « trahi la Vierge » s’ils avaient mis à profit leur pèlerinage pour faire du tourisme.

Quelques pistes de recherche…
L’espace même des sanctuaires évolue de plus en plus en fonction du degré de sécularisation de la société. Au sein du sanctuaire de Lourdes, des bâtiments ont peu à peu été construits et ouverts en lien avec les pratiques rituelles du pèlerinage mais aussi avec d’autres activités : conférences, films sur Lourdes… Un module d’information propose des visites guidées du sanctuaire mais aussi de la ville basse. A Mexico, le musée du sanctuaire est encore le seul édifice et la seule proposition non directement liés au culte. Cependant, alors que la société devient peu à peu moins attachée à la religion, un tout nouvel édifice, la Plaza Mariana, sera bientôt achevé. Cet ensemble architectural est composé de quatre corps de bâtiments dédiés chacun à une fonction particulière : auditorium pour les conférences, salles de prière, marché d’objets religieux et musée interactif. L’hybridation des pratiques spatiales des visiteurs tend visiblement à mener à une hybridation de l’espace lui-même qui serait de plus en plus forte suivant que la société est plus ou moins sécularisée. Le nom lui-même de Plaza Mariana, est assez révélateur : au Mexique, les plazas sont les grands centres commerciaux construits sur le modèle des malls américains. Les sanctuaires me paraissent être un laboratoire privilégié pour observer et comprendre ce processus d’hybridation ainsi que les différents stades du processus de sécularisation à l’œuvre dans les sociétés.
Il apparaît néanmoins que, quel que soit le degré de sécularisation, lorsqu’on accomplit une démarche de pèlerinage vers un sanctuaire, ce n’est pas seulement dans une volonté de sortir des lieux du quotidien afin d’être régénéré, comme c’est le cas pour le touriste. Le but est davantage de revenir transformé et le sanctuaire est vu comme le lieu précis où va pouvoir s’opérer cette transformation. Il serait intéressant de se demander si l’opposition entre pèlerin et touriste ne serait finalement pas créée quelque peu artificiellement par les lieux eux-mêmes : le touriste est incité à emprunter tel ou tel itinéraire tandis que le pèlerin doit accomplir tel ou tel rite. Le visiteur se définit alors, de manière arbitraire, comme touriste ou comme pèlerin.
Le cas des sanctuaires pose enfin plus profondément la question de la valeur spatiale, notion dont Michel Lussault donne la définition suivante : pour lui, « elle est celle que les individus, les groupes et les organisations, dans un contexte historique donné, y projettent et y fixent, en raison même de l’état, dans la société donnée, des systèmes de définition et de qualification des valeurs sociales » (Lussault, 2003 : 973). Il est primordial de bien noter que la valeur existe « dans un contexte historique donné ». Cela signifie qu’elle n’est en aucun cas immuable. Mais les valeurs sont également attribuées « dans la société donnée », ce qui tendrait à faire de la valeur quelque chose de national. Pourtant, le tourisme comme la religion, lorsqu’ils investissent de valeurs un lieu, tendent à rendre ces valeurs universelles. Quelles que soient la culture et les opinions personnelles de chacun, tous reconnaissent que La Mecque, la Basilique Saint Pierre de Rome ou le Temple Sensoji de Tokyo sont autant d’espaces auxquels s’attache la valeur sacrée. Cela découle directement de la signification qu’ont ces lieux : ils manifestent l’appartenance religieuse d’une partie de la société. Cette valeur sacrée n’est cependant pas immuable, comme le prouvent les vestiges des temples grecs et romains anciens lieux sacrés qui ont désormais pris une valeur uniquement patrimoniale et culturelle. Au cœur du processus d’hybridation de l’espace qui, de sacré qu’il était, devient de plus en plus touristique, c’est bien un changement de la valeur accordée à l’espace qui est à envisager. Reste néanmoins à savoir jusqu’à quel point une telle hybridation est possible. Tant que la valeur sacrée demeure, il apparaît qu’il ne peut y avoir de subversion de l’espace. Mais il faudrait pouvoir théoriser la manière dont se produit le changement de la valeur accordée à l’espace, ce qui permettrait alors d’envisager les évolutions de lieux tels que les sanctuaires.

Bibliographie

BAUBÉROT J. (2007), Les laïcités dans le monde, Paris, Presses Universitaires de France, 127p.
CHADEFAUD M. (1981), Lourdes : un pèlerinage, une ville, Aix-en-Provence, Edisud, 123p.
CHÉLINI J. et BRANTHOMME H. (2004), Les pèlerinages dans le monde. À travers le temps et l’espace, Paris, Hachette, 134p.
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