Le terrain d’un épistémologue

YANN CALBERAC

Université Paris-Sorbonne (IUFM de Paris), UMR 5600 “Environnement, ville, société”

 

Télécharger l'article

« Avant l’œuvre, œuvre d’art, œuvre d’écriture, œuvre de parole, il n’y a pas d’artiste, ni d’écrivain, ni de sujets parlant, puisque c’est la production qui produit le producteur, le faisant naître ou apparaître en le prouvant. »
Maurice Blanchot, Après coup
.

Cet article s’inscrit dans un renouveau des approches historique et épistémologique de la géographie française qui fait du terrain – entendu à la fois comme la pratique empirique de collecte des données mais aussi les espaces étudiés par les géographes – son entrée privilégiée. Ce regain d’intérêt pour cette instance centrale dans la production des savoirs géographiques mais finalement peu questionnée par ceux qui la pratiquent rompt avec les approches historiques menées jusqu’à présent qui en font, à l’image des travaux qui portent sur l’œuvre de Vidal de La Blache, une étape dans la construction de la discipline et de son objet (par exemple : Robic, 1996). En dépit du projet politique et éthique d’Yves Lacoste qui, dans la lancée de son pamphlet La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre (Lacoste, 1976), vise à refonder la relation d’enquête (Hérodote, 1977 et 1978), cette instance n’est pas davantage interrogée par les géographes français, à la différence des spécialistes des autres sciences sociales qui ont à cœur d’instruire le procès de cette pratique qu’elles ont en partage. Il faut attendre les années 2000 et les travaux pionniers d’Anne Volvey (Volvey, 2000, 2003 et 2004) pour que cette thématique rencontre une légitimité dans les débats contemporains marqués par les évolutions récentes de la discipline comme le tournant spatial (Cusset, 2003 ; Lévy, 1999) ou les avancées des géographies anglophones (Staszak, 2001). Dans le même temps, la communauté s’est largement saisie de cet objet qu’elle envisage selon des questionnements qui encouragent l’interrogation réflexive. Durant les dernières années, on a assisté à une effervescence de manifestations scientifiques sur cette question : des colloques, des journées d’étude, des publications, café géographique, une émission de radio, jusqu’à la revue qui accueille cette contribution et qui consacre une rubrique au terrain… ont permis aux géographes de s’approprier ces questionnements, et, ce faisant, d’interroger à la fois la place du terrain dans la construction des savoirs disciplinaires ainsi que dans l’imaginaire disciplinaire. L’approche du terrain a été renouvelée en conséquence : au-delà de la polysémie du terrain (l’espace, la méthode et l’échelle), c’est sa spatialité – c’est-à-dire la capacité de cette pratique à construire des formes spatiales – qui est désormais mise en avant (Volvey, 2003).

C’est dans ce contexte que j’ai mené mes recherches en histoire et en épistémologie de la géographie (Calbérac, 2010) : en mettant l’accent sur le terrain envisagé comme une pratique, elles visent à dépasser l’opposition entre les deux postures antithétiques – le géographe « de terrain » et le géographe « de cabinet » – qui ont durablement structuré les représentations du métier de géographe. Elles proposent également une définition du terrain qui, en en faisant un espace à part entière (et donc redevable à ce titre d’une approche géographique), permet de dépasser la dialectique habituelle de la méthode ou de l’objet. Elles permettent aussi de dépasser l’opposition entre les discours de ceux qui font du terrain et qui se saisissent de leurs pratiques pour interroger le terrain dans une démarche réflexive (par exemple : Blanc-Pamard, 1991 ; Sanjuan, 2008), et de ceux qui l’étudient sans en faire.

Le but de cet article est donc double. D’une part, il entend montrer qu’une démarche épistémologique sur le terrain peut donner lieu à des pratiques de terrain. D’autre part, il vise à proposer une nouvelle définition du terrain, nourrie des avancées récentes de la discipline. Pour être mené à bien, ce projet – nourri, comme cette rubrique l’exige, de mes propres pratiques de terrain – nécessite d’opérer un glissement : il me faut dépasser mon expérience forcément limitée du terrain (au sens où ma pratique n’est pas celle d’un géographe de terrain estampillé comme tel par la communauté) et en faire une « expérience-limite » au sens que lui donne Maurice Blanchot dans L’entretien infini (Blanchot, 1969), c’est-à-dire une expérience dont l’impossibilité même est la condition sine qua non de sa réalisation. C’est justement parce que je n’ai pas un terrain qui se donne d’emblée comme tel que je peux l’étudier dans toute sa dimension problématique.

Une expérience limitée

L’affaire est entendue : je n’ai pas un terrain entendu au sens canonique de la discipline, c’est-à-dire un fragment d’espace que j’étudie et à travers lequel je pourrais guider des étudiants. Pour autant, je n’en fais pas moins beaucoup de terrain (entendu ici comme une pratique). Je reprends donc à mon profit les gestes constitutifs de l’identité disciplinaire (Calbérac, 2009) afin de réunir une grande variété de matériaux sur lesquels fonder empiriquement mes analyses. Si certains sont des textes (de différentes natures : ouvrages, comptes rendus publiés, article de revues…) qu’il me suffit de consulter en bibliothèque (donc dans le cabinet), d’autres doivent être collectés in situ, c’est-à-dire là où ils se trouvent. Ainsi ai-je mené une vaste enquête pour recueillir dans toute la France et en Suisse près d’une centaine d’entretiens avec des géographes de toutes les générations et de tous les champs de la discipline. J’ai également accompagné sur le terrain deux doctorantes afin d’observer et de filmer leurs pratiques scientifiques dans le but de réaliser un court-métrage documentaire. Cette pratique répétée du terrain fait-elle pour autant de moi un géographe de terrain ? Rien n’est moins sûr dans la mesure où cette pratique ne s’attache pas à un lieu bien identifié et circonscrit dont la connaissance objective serait le but de ma recherche. Mon terrain – si j’en ai un – doit donc être dissocié des lieux où je mène mes enquêtes : sa nature est autre. Mais je n’en suis pas moins un géographe qui fait du terrain : les pratiques que je mets en œuvre se déploient dans l’espace et se caractérisent donc par leur dimension spatiale. Ces formes spatiales que je tisse produisent à leur tour des espaces, qui sont, à proprement parler, mon terrain entendu comme l’espace d’une pratique (Volvey, 2003). De même, les géographes que j’interroge produisent des espaces lorsqu’ils font du terrain, et ce sont ces espaces qu’ils construisent en cherchant qui constituent mon terrain au sens premier du terme, c’est-à-dire l’espace que j’étudie et sur lequel je déploie l’outillage conceptuel et méthodologique de ma discipline.

Le problème qui m’occupe est donc double. D’une part, mon terrain n’est en aucun cas réductible à la somme des espaces étudiés par chacun des géographes que j’ai interrogés : je m’intéresse en effet au terrain de toute la communauté disciplinaire, passée et présente. D’autre part, aller sur les lieux qu’étudient les géographes ne me permet pas pour autant de comprendre mon terrain. L’espace que j’étudie – mon terrain, au sens canonique de la discipline – est donc entièrement forgé par les pratiques collectives des géographes ; s’il n’a aucune matérialité topographique et s’il n’est pas tangible, il n’en existe pas moins, et suffisamment pour être étudié comme n’importe quel autre espace.

Mon expérience de terrain est donc limitée dans la mesure où elle est privée d’une dimension importante du travail d’enquête, le parcours et l’observation, que la tradition disciplinaire a très largement valorisés. Mais j’ai bel et bien un terrain même si je ne peux le fréquenter. Ce manque fait surgir l’objet dans toute sa singularité. Il invite en effet à dissocier l’espace étudié de l’espace produit par la recherche : c’est cette intangibilité qui permet de faire advenir cet espace construit et inaccessible mais qui existe bien. C’est ainsi que l’on peut parler d’« expérience-limite » pour qualifier cette démarche : c’est l’impossibilité même d’avoir un terrain spatialement délimité qui fonde la spécificité de l’espace que j’étudie et que je m’approprie, mais dont la nature est singulière. Au-delà, cette « expérience-limite » est constitutive de l’espace que j’étudie, dans la mesure où mes pratiques participent directement à le construire : j’étudie en effet l’espace forgé par les pratiques de terrain d’une communauté avec laquelle je partage ces pratiques scientifiques.

Qu’est-ce qui fait espace dans le terrain ?

Comment des pratiques peuvent-elles créer de l’espace ? Quand je cherche, je rassemble des éléments hétérogènes et je les construits en corpus (des entretiens, des comptes rendus de thèse ou d’excursion…), je rassemble (par des lectures ou des échanges) des réflexions qui servent à étayer les hypothèses qui me paraissent pertinentes pour instruire ma démarche. Ces diverses pratiques commencent à faire terrain dès lors qu’elles sont spécifiquement agencées afin de mettre au jour le fonctionnement de l’espace qui m’intéresse. Je construis donc un dispositif intellectuel qui me permet d’appréhender un espace en même temps qu’il le fait advenir. Mes pratiques de recherches tissent un filet qui relie ces matériaux accumulés afin d’attraper cet espace. C’est le but (comprendre ce terrain) qui légitime la démarche. Le fait de ne pas avoir de terrain tangible n’y change rien ; bien au contraire : cela permet justement de souligner à quel point l’espace construit par les pratiques est différent de l’espace étudié par ces pratiques. Faire du terrain consiste ainsi à déployer des pratiques spécifiques de telle sorte que cette construction soit opératoire pour éclairer le fonctionnement de l’espace retenu.

La théorie de l’acteur réseau empruntée à Bruno Latour permet d’expliciter ce qui survient quand un géographe fait du terrain (Akrich et al. 2006 ; Latour, 1997 et 2006). Ce dernier déploie des pratiques spécifiques choisies en fonction des hypothèses et des méthodologies retenues, mais d’autre part il cherche aussi à les combiner de telle sorte qu’elles soient pertinentes pour comprendre le fonctionnement d’un espace bien défini. Ce réseau allongé ainsi formé par de multiples chaînes de traduction est ce qui réunit les lieux parcourus, les pratiques déployées, les données collectées et les ressources mobilisées et leur donne une cohérence effective pour atteindre le but heuristique fixé. Ce réseau ainsi tissé englobe l’espace étudié tout en le dépassant : l’espace n’est qu’un élément parmi d’autres de ce réseau, dans la mesure où l’observation ne saurait se substituer aux lectures, aux entretiens, aux archives, aux statistiques, etc. qui sont autant de composantes de ce réseau. Cet agencement complexe, tissé par les pratiques du chercheur, a ainsi vocation à proposer une connaissance de l’espace étudié, même si cet espace n’occupe pas le cœur de ce réseau. Voire : à chaque nœud de ce réseau, l’espace étudié change de nature. Ainsi mes entretiens me permettent d’envisager les pratiques individuelles des chercheurs, ou le rôle qu’a joué le terrain dans leur stratégie de carrière, alors que les comptes rendus d’excursion me permettent de comprendre l’apprentissage des gestes du métier. Pourtant, tous ces éléments, intriqués et rendus opératoires par leur mise en réseau, me permettent de proposer une interprétation globale de l’espace qui m’occupe, à savoir l’espace forgé par les pratiques de terrain de l’ensemble de la communauté. Ce réseau n’est donc pas réductible à la somme de ses parties ; c’est le réseau dans son ensemble qui est organisé de manière à produire de la signification ; les éléments pris indépendamment les uns des autres ne peuvent avoir aucune signification globale.

L’espace construit par les géographes – celui qui précisément me tient lieu de terrain à moi – s’apparente à un réseau, tissé de l’entrelacs de pratiques effectuées par des opérateurs (les géographes) dont l’action se déploie dans l’espace. Ces pratiques sont donc spatiales et mettent en jeu la spatialité de la société dans laquelle elles se déploient (Lussault, 2007, 2009 et 2010). Ce que se réseau produit, c’est de l’espace. Cela implique toutefois au préalable – comme nous y invite notamment Michel Lussault – à abandonner l’idée que l’espace est un donné mais au contraire à le considérer comme ce qui est construit par des pratiques spatiales.

Dès lors, le terrain n’apparaît plus seulement comme une pratique ou un espace, c’est à la fois une pratique et un espace, ou plutôt une pratique qui crée de l’espace. Le terrain est donc ce qui fait tenir ensemble : c’est l’instance qui permet de donner de la cohérence et une finalité à un assemblage composite de données, de médiations, de lectures, d’observations diverses et de concepts forgés. Le terrain permet de réunir ces éléments irréductibles les uns par rapport aux autres et de les placer sur le même plan. Toutes les tâches du géographe font dès lors terrain, dans la mesure où elles consistent à relier des données les unes aux autres : la frontière se brouille entre le travail sur le terrain et le travail dans le cabinet.

Au-delà, cette expérience-limite ne traduit en effet pas un refus du terrain, mais au contraire une nouvelle modalité de la volonté d’appréhension du réel. Alors qu’habituellement la saisie d’un terrain est première et conditionne l’accès au réel, cette démarche met au contraire l’accent sur la dimension constructiviste à l’œuvre : c’est la volonté d’appréhender un réel qui produit – par les pratiques spécifiquement mises en œuvre – un espace que j’appelle terrain et qui constitue l’objet de mes recherches. C’est bel et bien le géographe qui construit le terrain en fonction des questions qu’il se pose et des méthodes qu’il met en œuvre.

Remerciements

Pour écrire cet article, j’ai bénéficié de l’aide de plusieurs personnes que je remercie : Isabelle Lefort, Anne Volvey et Myriam Houssay-Holzschuch m’ont prodigué de nombreux conseils, et les évaluateurs anonymes ont formulé des remarques constructives qui m’ont permis d’approfondir mon propos tout en le clarifiant. Cet article a en outre bénéficié d’une aide de l’Agence Nationale de la Recherche portant la référence ANR-09-BLAN-0351-01 (programme Médiagéo).

Bibliographie

AKRICH, M., CALLON, M. ET LATOUR, B. (2006). Sociologie de la traduction. Textes fondateurs. Paris : Presses de l’Ecole des Mines. 303 p.
BLANCHOT, M. (1969). L’entretien infini. Paris : Gallimard. 640 p.
BLANC-PAMARD, C. (dir.) (1991). Histoires de géographes. Paris : Editions du CNRS. 120 p.
CALBERAC, Y. (2009). « Pérennité et invariants dans la construction des savoirs géographiques. Construction, transmission et adaptation d’un habitus du terrain dans la géographie française » in TABEAUD, M. (dir.). Le changement en environnement. Les faits, les représentations, les enjeux. Paris : Publications de la Sorbonne. 152 p. p. 93 à 107.
CALBERAC, Y. (2010). Terrains de géographes, géographes de terrain. Communauté et imaginaire disciplinaires au miroir des pratiques de terrain des géographes français du XXe siècle. Thèse de doctorat en géographie dirigée par le Professeur Isabelle Lefort (Université Lumière Lyon 2). 2 volumes (392 p et 400 p) et un film Ce qui fait terrain – Fragments de recherches (52 minutes). Le volume principal est disponible en ligne : http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00551481/fr/
COLLIGNON, B. ET RETAILLE, D. (2010). « Le terrain ». L’information géographique. vol. 74.
CUSSET, F. (2003). French theory. Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis. Paris : La Découverte. 367 p.
HERODOTE (1977). « L’enquête et le terrain 1 ». n°1977-4.
HERODOTE (1978). « L’enquête et le terrain 2 ». n°1978-1.
HUGONIE, G. (dir.) (2007). « Le terrain pour les géographes, hier et aujourd’hui ». Bulletin de l’association de géographes français. vol. 2007-4
LACOSTE, Y. (1976). La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre. Paris : Maspero. 187 p.
LATOUR, B. (1997). Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique. Paris : La Découverte. 206 p.
LATOUR, B. (2006). Changer de société, refaire de la sociologie. Paris : La Découverte. 400 p.
LEVY, J. (1999). Le tournant géographique. Penser l’espace pour lire le monde. Paris : Belin. 399 p.
LUSSAULT, M. (2007). L’homme spatial. La construction sociale de l’espace humain. Paris : Le Seuil. 363 p.
LUSSAULT, M. (2009). De la lutte des classes à la lutte des places. Paris : Grasset. 220 p.
LUSSAULT, M. (2010). « Ce que la géographie fait au(x) monde(s) ». Tracés. Revue de Sciences humaines. Hors-série « A quoi servent les sciences humaines (II) ».
ROBIC, M.-C. (1996). « Interroger le paysage ? L’enquête de terrain, sa signification dans la géographie humaine moderne (1900-1950) » in BLANCKAERT, C. (dir.). Le terrain des sciences humaines (XVIIIe – XXe siècles). Paris : L’Harmattan. 404 p. p. 357 à 388.
SANJUAN, T. (dir.) (2008). Carnets de terrain. Pratique géographique et aire culturelle. Paris : L’Harmattan. 246 p.
STASZAK, J.-F. (dir.) (2001). Géographies anglo-saxonnes. Tendances contemporaines. Paris : Belin. 313 p.
VIVET, J. ET GINISTY, K. (2008) « Les biais, terrain de savoirs ? Expériences africaines ». Communication présentée au colloque « A travers l’espace de la méthode : les dimensions du terrain en géographie » (Arras, 18 au 20 juin 2008). Texte disponible en ligne : http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00408163/fr/
VOLVEY, A. (2000). « L’espace vu du corps » in LEVY, J. ET LUSSAULT, M. (dir.). Logiques de l’espace, esprit des lieux. Géographies à Cerisy. Paris : Belin. 351 p. p. 319 à 332.
VOLVEY, A. (2003). « Terrain » in LEVY, J. ET LUSSAULT, M. (dir.). Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés. Paris : Belin. 1 033 p. p. 904 à 906.
VOLVEY, A. (2004). « ‘Übergänglichkeit’. Ein neuer Ansatz für die Epistemologie der Geographie ». Geographische Zeitschrift. n°92. p. 170 à 184.

LES RELOCALISATIONS SUR LE VOLCAN MERAPI (JAVA)

JEAN-BAPTISTE BING

Université de Genève
Faculté des sciences de la société
Département de géographie et environnement
jean-baptiste.bing@unige.ch

 

Télécharger l'article

RÉSUMÉ
Suite à la destruction de leurs villages durant l’éruption d’octobre-novembre 2010, plusieurs communautés villageoises du flanc Sud du Merapi ont été relocalisées hors de la zone de danger principale. Pensées par les autorités en collaboration avec les représentants des habitants, ces opérations ont posé et posent de délicats problèmes socioculturels, touchant tant au quotidien qu’aux relations complexes de la population avec sa montagne, et ce dans un contexte où la modernité engendre sur le temps long une double mutation, économique et métaphysique. Cet article, écrit à la demande de représentants de l’un des « forums hybrides » locaux, propose d’examiner la situation des villages relocalisés en les pensant comme espaces de l’entre-deux afin de relier enjeux de représentation, de territorialité et d’économie à court et moyen terme. Il conclut à une nécessaire interdisciplinarité tant dans l’analyse que dans l’action, organisée au plus près des habitants et en coordination avec eux, afin de répondre à la multiplicité des enjeux aux différentes échelles, spatiales comme temporelles, où ils s’expriment.

Abstract
After their villages were destroyed by the eruption of October and November 2010, several village communities of the Mount Merapi’s southern flank were relocated outside the main hazard zone. Elaborated by authorities in collaboration with representatives of the inhabitants, these operations caused and cause delicate socio-cultural problems about everyday life as about the complex relationships between population and its mountain, against a background of a long term mutation in economics and metaphysics linked to modernity. Written at the request of representatives from a local “hybrid forum”, this article proposes to examine the situation of relocated villages, seeing them as between-spaces in order to link issues of representation, of territoriality and of economics at short and middle term. This article concludes with the necessity of interdisciplinarity for analysis as for action, organized as closely as possible to the inhabitants and coordinated with them, in order to face the multiplicity of challenges at several spatial and temporal scales.

Introduction

26 octobre 2010 : suite à un gros mois de réveil progressif, le Merapi (Java, Indonésie) entre dans une phase éruptive plus de quatre ans après la précédente. Dès le 5 novembre, le bilan est lourd : plus de 300 morts, plusieurs villages ravagés. Depuis des décennies, jamais le volcan n’avait autant tué et détruit. Pendant que les volcanologues s’interrogeaient sur un possible changement de régime éruptif, les habitants frappés par le désastre déménageaient de centre d’hébergement en centre d’hébergement (Melchior 2011). Deux ans plus tard, certaines « communautés villageoises» (marga) ont regagné leur village et rebâti sur les ruines ; d’autres ont accepté l’offre gouvernementale de « relocalisation » (relokasi) dans des villages neufs bâtis quelques kilomètres plus bas (cf. figure 1), sur des terres en friche achetées à des propriétaires privés et situées en marges d’autres villages.

En janvier-février 2013, un séjour de recherche sur le Merapi a permis de rencontrer des acteurs impliqués dans ces opérations : habitants, duko, « médiateurs » (cf. ci-dessous « Les médiateurs, interlocuteurs privilégiés »), techniciens. Illustration de la sérendipité, ce séjour effectué dans le cadre de ma thèse devait être consacré aux questions forestières. La relocalisation ayant affecté le fonctionnement de l’économie des marga concernées et donc le rapport des habitants à la forêt sommitale, je fus amené à me pencher aussi sur la relocalisation elle-même. Souhaitant que les habitants du Merapi (souvent interrogés par des scientifiques – cf. ci-dessous « Décentrer le regard » – mais recevant peu de retours) bénéficient des travaux effectués chez eux, les responsables du forum al-Qodir m’ont demandé ce que la « théorie géographique » (teori ilmu geografi) pourrait apporter quant aux difficultés posées par la relokasi.

Cet article aborde ainsi les problèmes rencontrés dans la concrétude du quotidien (voisinage, ressources, …) et les lie à des enjeux plus vastes, moins immédiats mais non moins réels (prévention des risques, modernisation de la société….). Il s’agit d’envisager comment intégrer des phénomènes d’ordres très variés dans une stratégie globale visant à pallier aux carences des politiques publiques. Considérer ces enjeux en pensant les villages relocalisés comme espaces de l’entre-deux semble heuristiquement porteur : après un point méthodologique, on définira les acteurs porteurs de dynamiques dans cet entre-deux, avant d’examiner les changements de territorialités liés à la nouveauté de ces espaces et de se pencher sur les questions économiques qui en découlent.

Figure 1. Carte de situation du Merapi et des villages cités

1 : Kinahrejo ; 2 : Kalitengah Lor ; 3 : Turgo ; 4 : Tritis ; 5 : Babadan ; 6 : Kaliadem ; 7 : Jambu ; 8 : Zone des communes accueillant les relocalisations et de Pentingsari (Sud-ouest).
Fond de carte tiré de Mei, Lavigne et al. 2013.

Comment appréhender l’entre-deux ?

En raison des complexités d’une situation par essence provisoire, fluide et en évolution rapide, il est impossible d’espérer tout voir ou écouter tout le monde. En amont du séjour puis sur place, le choix a été fait de se limiter à des données qualitatives (observations, entretiens,…) recueillis sur certains lieux précis, sans s’interdire pour autant ni des détours par d’autres endroits (site de surveillance de Babadan) ni des recoupements avec d’autres types de données.

Comparer les lieux
Pour des raisons pratiques (temps disponible, distances aux villages et précédent séjour en 2009), l’étude s’est focalisée sur quatre marga : celles de Kinahrejo, Kaliadem, Jambu et Kalitengah Lor. Situés à la lisière de la forêt qui borde le sommet, les quatre villages d’origine se trouvaient dans la zone décrétée inconstructible par les autorités, mais où les implantations restaient tolérées en raison de leur ancienneté. Seuls quelques kilomètres séparaient les villages, et leurs marga avaient (et conservent) une structure sociale et culturelle semblable ; mais la relocalisation a engendré de brutales mutations des conditions de vie qui, désormais, diffèrent fort d’une marga relocalisée à l’autre (les autorités procèdent à la relocalisation marga par marga, sans les mélanger, afin de laisser le plus possible intactes les structures sociales). Celles de Kinahrejo, Kaliadem et Jambu ont accepté la relocalisation, et ont ainsi eu droit aux aides gouvernementales. Dans les faits seul Kinahrejo baru (« Kanahrejo neuf »), qui a bénéficié d’une forte mobilisation privée et associative, a été achevé et mis à la disposition de la communauté en juin 2012 ; pour les marga de Kaliadem et de Jambu, le processus (dépendant surtout de l’aide publique) prit bien plus de temps. Quant aux habitants de Kalitengah Lor, qui ont « choisi l’indépendance » (pilih mandiri) en rebâtissant sur place, ils ont rapidement retrouvé leur vie d’avant. Une démarche comparative s’impose ainsi au sein du terrain étudié.

En outre, deux types d’apports extérieurs permettront d’éclairer les différentes dimensions des dynamiques sociales en cours : d’une part, tirer des enseignements d’expériences semblables s’étant déroulées ailleurs et, d’autre part, interroger des disciplines a priori éloignées. À ce stade de la réflexion, un risque apparaît : celui de la confusion. Pour y parer, une précaution méthodologique s’impose : si l’on ne s’interdit a priori aucune piste de réflexion transversale, les particularités de chaque cas interdisent toute généralisation, bien que l’on puisse considérer le flanc Sud du Merapi comme un tout vis-à-vis de l’extérieur. Il convient de distinguer chaque marga et chaque village –et de procéder à une comparaison dans l’analyse et à une adaptation dans les propositions (Callon et al. 2001 : 14), et non d’imiter ce qui a été fait ailleurs.

Décentrer le regard
Seule une minorité des (nombreux) chercheurs étrangers qui travaillent sur le Merapi œuvre dans les humanités, et peu se privent de soutien officiel en venant sur place sans être chapeautés par une institution locale. Pour des raisons de nature de visa (tourisme et non recherche), je dus m’en contenter ; occuper ainsi une niche spécifique par rapport aux autres scientifiques me permit de me tenir hors des jeux de pouvoir dans lesquels les dites institutions locales étaient engagées tout en rencontrant, de manière officieuse, des gens qui en étaient issus. Scientifique hors institution et, par ailleurs, Européen lié par des liens de famille à l’Indonésie : ce statut peu courant engendre un décentrement du regard, potentiellement fécond (Lapierre 2006).

Outre la nécessité éthique de présenter, lors des entretiens, la démarche suivie et son but, préciser cet entre-deux épistémologique facilitait souvent – pas toujours – les confidences lors de conversations informelles. Revers de la médaille : cette méthode extensive de cueillette de données rendait la prise de notes (peu propice à une discussion à bâtons rompus) plus hasardeuse. D’où un premier biais : pour valoriser les notes ramenées, rédigées en un mélange de français et d’indonésien et mêlant observations et comptes-rendus d’entretiens, il a fallu les confronter à d’autres données issues de la littérature grise émise par les institutions locales et à la vaste littérature déjà écrite au sujet du Merapi.

Parler la langue nationale permet d’évoluer sur place de manière autonome. Ainsi, les entretiens se déroulaient en indonésien, langue maîtrisée par la quasi-totalité de la population du volcan (sauf parmi les plus de 70 ans, où la proportion de javanophones exclusifs est plus élevée). Toutefois, mes interlocuteurs (parlant pour la plupart javanais comme langue première) et moi-même (francophone) communiquions via une langue seconde : l’expression et la réception passaient ainsi – second biais – par un filtre qui voile en partie le sens, et rend moins subtil le jeu possible des nuances ; filtre d’autant moins négligeable que les mots employés ne s’inscrivaient pas dans les mêmes pratiques du monde et n’avaient ainsi ni le même sens ni la même valeur. Un exemple : le mot kebun (« plantation ») ne désignait pour moi qu’un concept et un paysage singulièrement pauvres ; pour eux, il est – entre autres – un lieu du quotidien, bâti dans le passé et garantie pour l’avenir, un espace agricole face à la forêt (hutan) et à la friche (ladang)…

Ce choix de croiser les points de vue (y compris celui du chercheur) doit donc permettre de dégager des pistes de réflexion visant, par-delà les biais cités, à appuyer les projets de relocalisation en cours en intégrant dans l’analyse un maximum de paramètres dont l’exploitation concrète pourraient s’appuyer les uns sur les autres et non se contredire.

Qui pour dépasser l’incommensurabilité ?

Un tel objectif impose de tenir compte des conflits qui existent au sujet du volcan, de son usage et de l’interprétation de ses manifestations (Bing 2009), non pour les supprimer mais parce qu’il y a là une condition minimale d’une collaboration entre les partis en présence.

Les médiateurs, interlocuteurs privilégiés
Berliner (2010 : 14) définit les « médiateurs » comme une série d’acteurs, humains ou non-humains, individuels ou collectifs, intervenant dans le « faire-passer ». Ici, seront distingués les acteurs humains (« médiateurs », en un sens restreint) des supports non-humains (« médias ») de ce processus. Sont « médiateurs » des individus qui, disposant d’une légitimité reconnue par tous les groupes en présence, servent d’intermédiaires, favorisent la communication et l’établissement du consensus. Pour cela, ils élaborent et manient les « médias » qui incarnent l’échange et la co-construction de nouveaux savoirs et savoir-faire entre les acteurs (tels les experts et les citoyens, Callon et al. 2001 : 20-21) dont les modes de pensée et d’action présentent un certain degré d’incommensurabilité.

L’ouverture ancienne du Merapi sur l’extérieur et le faible enclavement des villages (surtout sur le flanc Sud), multiplient les potentiels médiateurs. Trois types se dégagent. 1/ Des personnes nées étrangères aux marga mais installées ou actives sur place qui, par l’ancienneté de leur présence et/ou leur investissement social et/ou leurs compétences ont gagné la confiance de tous. 2/ Des personnes nées sur place, qui ont acquis une autorité et/ou un savoir et/ou un savoir-faire particuliers. 3/ Moins en vue mais pas moins essentiels, des habitants qui travaillent pour une institution officielle implantée sur le Merapi : Taman Nasional Gunung Merapi (Parc national du Merapi), Kraton (palais du sultan-gouverneur de la région), Badan Penanggulangan Bencana Daerah et Rekompak (administrations locales de prévention des risques et de la reconstruction), etc.

Ce rôle central des médiateurs pose deux questions. D’abord celle de leur représentativité et de leur mode de sélection (Callon et al. 2001). Ensuite, celle du consensus : en pays javanais, en effet, le positionnement réciproque de chaque acteur est strictement défini en raison de l’importance de la « face » et de la hiérarchie (Bing 2014). Obtenir l’accord de la collectivité concernée par un projet est fondamental pour le développer à long terme. En témoignent a contrario le fiasco de la prévention des risques en 2006 : quand les « gens d’ici » (wong sini, habitants du Merapi) font bloc contre les « gens de là-bas » (wong sono, scientifiques et administratifs venus de Yogyakarta ou d’ailleurs), alors rien ne peut avoir lieu (Bing 2009). Cela suppose certes un temps long de socialisation (sosialisasi), mais la réussite des projets en dépend. Mais ce consensualisme porte bien des ambigüités. D’abord, un consensus apparent peut masquer des non-dits facteurs de conflits futurs – ce qui n’est pas univoque non plus, puisqu’une dynamique lancée peut contrebalancer les conflits potentiels. Mais surtout, « le consensus est souvent le masque qui cache les rapports de domination et d’exclusion. […] La politique est l’art de traiter les désaccords, les conflits, les oppositions, et pourquoi pas de les faire surgir, de les favoriser, de les multiplier, car c’est ainsi que des chemins inattendus s’ouvrent, que les possibles se multiplient. » (Callon et al. 2001 : 16).

Les forums hybrides, lieux de concertation
Pour être efficaces en termes de prévention comme de résilience, l’action et l’analyse doivent parvenir à connecter l’urgence et le long terme, le quotidien aux rythmes longs, les échelles domestique et villageoise voire régionale et nationale (Dauphiné 2005). Les éruptions du Merapi ayant lieu tous les quatre à cinq ans et la densité de population dépassant les 1000 hab./km2 (Lavigne 2001), les enjeux socio-économiques et l’inertie sociale sont tels que toute mesure se doit d’être pérenne. L’efficacité réclame donc de l’analyse qu’elle tienne compte de la spécificité de chaque cas, et de l’action qu’elle colle aux dynamiques sociales. Ainsi, toute solution doit se voir élaborée, toute piste explorée et toute décision prise, en concertation avec les habitants concernés (Callon et al. 2001).

Que ce fût lors de réunions formelles et collectives ou d’entretiens individuels et informels, les interlocuteurs ont évoqué divers paramètres jugés déterminants pour le succès des opérations en cours. Les relocalisés doivent ainsi : s’approprier leur nouveau village, maintenir soudées leurs communautés, s’insérer dans les communes d’accueil, redévelopper des activités économiques viables sur les terres des anciens villages. Ces enjeux se résument donc à participer activement à une sortie de la condition passive de réfugié victime de catastrophe (Vásquez Lezama 2009) autrement que par un retour (illusoire et/ou impossible, en tout cas indésirable) au statu quo ante. Pour illustrer cela, ils citaient en contre-exemple le cas des villages de Turgo et Tritis détruits en 1994 : malgré plus de soixante tués, un projet de relocalisation incomplet et mis en œuvre de façon autoritaire n’a finalement abouti qu’à la relocalisation de quelques familles.

D’où l’importance de créer des « forums hybrides » (Callon et al. 2001), instances hors des cadres officiels où peuvent se négocier des collaborations (kerja sama) et s’échanger des expériences (tukar pengalaman). Après le fiasco de l’évacuation de 2006, le « forum Merapi » devait rapprocher scientifiques, administratifs et villageois ; dès 2008, témoignaient de son succès la fin des vols de matériel et l’implication de médiateurs de types 2 et 3 dans la surveillance du volcan (Bing 2009). Dans le cas ici étudié, la pesantren al-Qodir, sise au pied de la zone de relocalisation, a d’abord joué un rôle-clé dans l’accueil des réfugiés et l’organisation de l’action sociale en octobre-novembre 2010 ; depuis, s’y déroulent des réunions régulières entre les chefs des villages relocalisés, les chefs des communes et des villages d’accueil, des agents de la Rekompak, des médiateurs et des journalistes. Le volontarisme de son charismatique kyai (médiateur de type 2) joua un grand rôle dans ce processus.

Dans une situation sociale tendue, ce sont donc des individus (les médiateurs) capables de naviguer entre les partis et des institutions (les forums hybrides) formées hors des cadres habituels qui peuvent fluidifier les relations et engendrer une dynamique de concertation. Situés dans un entre-deux métaphoriques, ils doivent donc permettre d’établir in fine une nouvelle normalité à la place de l’entre-deux.

Quelle territorialité pour les villages neufs ?

L’entre-deux des villages neufs s’exprime par leur ambigüité : situés dans des périphéries de communes, ils deviennent des centres sans que cette centralité soit identique à celle des villages détruits. Or, plus de trois ans après l’éruption de 2010, et alors qu’une faible éruption a déjà en lieu en novembre 2013, analyser les premiers mois passés par les habitants de Kinahrejo dans leur nouvel environnement éclaire les tendances semblables se font jour dans les autres marga relocalisées.

Retrouver une topophilie symbiotique
Raffestin (1986) définit la territorialité comme la relation à l’altérité humaine et à l’extériorité physique, débouchant sur une sémiotisation d’un lieu qui, ainsi, fait sens pour ses habitants. Quant à la métaphore de la « symbiose » entre un volcan et ses habitants (Augendre 2004), elle qualifie bien la relation traditionnelle des habitants du Merapi à leur montagne ; mais dans le cas des marga relocalisées, cette symbiose a été cassée. La retrouver serait à la fois « empreinte et matrice » d’une relocalisation réussie. Cela suppose que les habitants développent un lien topophilique aux nouveaux villages, transformant ces « espaces » en « lieux » (Tuan 2006) via le passage par l’entre-deux.

Territorialité, symbiose et topophilie se construisent au quotidien, par des habitudes peu à peu acquises, mais aussi quand un moment fort marque un endroit du sceau du souvenir et le transforme en haut-lieu (Pitte 2010). Un évènement au carrefour de ces deux temporalités est la célébration officielle d’inauguration du village neuf : elle signe la fin du processus d’installation, et marque le début de la phase (censée être définitive) d’habitation. Pour Kinahrejo baru, la célébration a eu lieu en juin 2012, quand bien même certains bâtiments restaient à construire. Cependant, un attribut essentiel manque à ce proto-lieu : le toponyme. Les habitants emploient soit des paraphrases comme « desa baru » (village neuf) soit le nom de l’ancien village accolé à l’épithète baru. Certes, « Kinahrejo Baru » pourrait constituer un véritable nom, à condition que cette dignité lui fût accordée par ses usagers ; or pour l’instant, il ne s’agit aux dires des interlocuteurs que d’une simple expression. Ce manque d’appropriation va de pair avec une nostalgie pour l’ancien village, paré de toutes les vertus Typique de l’exil (Lapierre 2006), cette nostalgie touche notamment les plus âgés dont beaucoup espèrent à terme « habiter à nouveau là-haut » (tinggal di atas lagi) – ce qui signifierait (comme pour Turgo et Tritis) l’échec du projet de relocalisation.

Le lieu d’implantation pose enfin le défi de l’intégration des marga relocalisées au sein des communautés sur le territoire desquelles ont été implantés les villages neufs : tantôt les pratiques agronomiques diffèrent, et la venue de gros bétail pose des problèmes aux habitants déjà installés sur place ; d’autres fois, se font jour des rivalités d’usages liés aux terrains occupés par les villages neufs ; enfin, il peut y avoir de la jalousie à voir de nouveaux arrivants bénéficier de tout le confort moderne, quand les anciens doivent se contenter de conditions plus spartiates. Ce phénomène n’est pas non plus sans rapport avec certaines difficultés vécues dans des villages de transmigrants pour établir un nouveau vivre-ensemble (Levang 1997). Le centre d’étude du ministère de la Transmigration sis à Pentingsari (proche de Kinahrejo baru) pourrait fournir des témoignages à exploiter – et ainsi s’insérer dans un tissu rural où il apparaît comme une excroissance de l’administration.

Inventer une nouvelle rurbanité
L’ancien village de Kinahrejo faisait une quarantaine d’hectares ; le nouveau en fait 1 à 1,5 (selon les estimations données). Le nombre de familles n’ayant pas changé, la densité de population a explosé. Finie la maison entourée d’un terrain privé clos par des haies vives ; place aux maisons plus petites collées les unes aux autres. L’équation est la même pour les nouveaux Kaliadem et Jambu. Dans les anciens villages, chaque famille disposait d’une réelle intimité ; ce n’est plus le cas, et trouver un nouvel équilibre demande énormément d’habileté. Les médiateurs en appellent à la culture javanaise du consensus (konsensus), du « haut sens social » (sosial tinggi) et du travail en commun (gotong royong), cependant ils reconnaissent que changer des habitudes acquises au fil des décennies reste difficile. Or c’est au quotidien que ce vivre-ensemble se noue : chaque fois que l’on allume la radio un peu fort ou que l’on cuisine quelque chose d’odorant. Et derrière un sourire purement formel peut se cacher un ressentiment qui, fait de petites frustrations accumulées, finit parfois par exploser. L’enjeu représenté par ces petits détails de la vie courante est considérable pour les marga et pour le programme de relocalisation : il y va de l’unité des premières et de la pérennité du second.

Par ailleurs, chaque famille disposait dans les anciens villages de suffisamment de terrain pour y construire un ou des enclos hébergeant le bétail et la volaille. À Kinahrejo baru, les rues sont dédiées uniquement à l’habitat humain et, si une étable moderne a été bâtie pour les vaches laitières, il n’y a rien pour les chèvres et les volailles. Par ailleurs, l’étable se trouve légèrement en surplomb par rapport au village et s’en distingue donc nettement. Afin de faciliter l’acceptation de cette spécialisation spatiale inédite, une cuve est prévue pour stocker les excréments des vaches et en tirer du biogaz, source d’énergie peu chère, continue et renouvelable, qui assurerait un confort accru à toute la marga… si les résultats sont conformes aux attentes, et si les enjeux techniques encore non résolus (fourniture en eau pour le bétail, par exemple) le deviennent à terme.

Enfin, bien que la relocalisation interdise aux villageois d’habiter leurs anciennes parcelles, ils demeurent propriétaires des terres et peuvent les exploiter. De même, les anciens droits sur la forêt (ramassage de bois mort et de fourrage) et sur les plantations des environs n’ont pas été abolis ; pour les marga de Kaliadem et Jambu, l’agriculture demeure d’ailleurs la principale ressource, le tourisme (devenu dominant à Kinahrejo – cf. ci-dessous) apportant un complément de revenus. Or les nouveaux villages, implantés hors de la zone de danger 1, se trouvent à plusieurs centaines de mètres d’altitude sous les anciens, et à plusieurs kilomètres par la route. Les travailleurs doivent donc désormais planifier leurs déplacements pour éviter pertes de temps et efforts inutiles, alors qu’auparavant les allers-retours pouvaient se multiplier au cours d’une journée. De plus, l’absence de tout réseau de transport public rend quasiment obligatoire la possession d’au moins une moto par foyer. Cette pendularité nouvelle entre zones d’habitat (nouveaux villages) et de travail (agriculture ou tourisme) a bouleversé la territorialité des anciens villages : autrefois « quotidienne », elle se mâtine désormais d’un caractère « d’échange » affirmé (Raffestin 1995).

La catastrophe de 2010 et la relocalisation ont donc précipité les marga touchées dans une logique territoriale moderne faite de pendularité et de rurbanité. Or, en pays javanais comme dans le reste de l’Indonésie, les agglomérations ont connu une extension spectaculaire depuis l’Indépendance ; tout près, Yogyakarta a largement débordé le Ring Road et s’est étendue, notamment le long des grands axes jusqu’à Cangkringan et Pakem . Dans ces villages devenus ville, la densification et la pendularisation frappent aussi ; si le contexte diffère, ces expériences pourraient néanmoins fournir de précieux enseignements.

Quel impératif communautaire pour l’économie ?

Les médiateurs (types 1 et 2 surtout) désignent l’évolution économique comme l’un des chantiers décisifs pour la réussite de la relocalisation. Ils soulignent d’abord l’impératif à court terme de sortir de l’assistanat (Vásquez Lezama 2009). Par ailleurs ils craignent que la course aux ressources n’affecte à moyen terme les « normes sociales javanaises » (norma masyarakat Jawa), tout en voyant dans le développement une nécessité pour retenir la population sur place. Le rapport complexe – voire ambigu – à la modernité que vit la société javanaise (Bing 2014) apparaît dans cette coexistence entre espoir et appréhension au sujet de ce « fait social total » qu’est l’économie ; on se concentrera ici sur l’influence de ces perspectives concernant le sens des lieux (dans tous les sens du mot « sens » : la signification du lieu, la manière de le connaître, sa destinée,…).

Une brutale accélération locale…
La relocalisation, tout en s’insérant dans des processus régionaux et décennaux a localement bouleversé les structures économiques précédentes. Le cas de Kinahrejo est particulièrement intéressant en raison de la brutalité du processus. Lors de l’éruption de juin 2006, Mbah Marijan, le « gardien des clés » (juru kunci) du volcan, avait refusé d’obéir à l’ordre d’évacuation du sultan ; il avait ainsi accédé à une célébrité nationale, les médias s’emparant de la figure du vieux sage proche de la nature (alami), bon musulman avec qui communiquaient les esprits du volcan. L’heureux dénouement de cette éruption (aucun décès parmi les villageois) avait contribué à renforcer son aura. Tué le 26 octobre 2010 et présenté comme un martyr du devoir et de la foi, il a fait bénéficier Kinahrejo, son village, d’une rente de situation par rapport aux autres villages détruits pour développer le tourisme.

De fait, les touristes y sont nettement plus nombreux qu’ailleurs : ni l’amusante pierre-extraterrestre (batu alien à Jambu ) ni la mystique pierre-éléphant (batu gajah à Kaliadem), pourtant contournée d’une manière surprenante par la lave en 2006 et en 2010), ne mobilisent autant les foules. Avant 2010, l’économie de Kinahrejo était essentiellement agricole et s’insérait dans un primat de la vie collective ; depuis l’éruption, elle est devenue libérale et tertiaire : l’agriculture n’a pas vraiment redémarré (l’élevage laitier est bloqué car le bétail tué n’a pas encore été remplacé en dépit des promesses gouvernementales) et le tourisme a explosé, jouant sur le Lava tour et sur le souvenir du juru kunci décédé. Ce dark tourism rapporte beaucoup d’argent, mais pose plusieurs questions.

Celle de sa pérennité : que se passera-t-il si le Merapi passe de mode ? Selon des médiateurs de type 1, si le tourisme a apporté des ressources utiles à la reconstruction, recréer une certaine diversité économique comme dans les autres villages détruits (à Kaliadem et Kalitengah Lor après 2010 comme à Turgo et Tritis après 1994) serait plus prudent que de tout miser sur une mono-activité. De plus, le passage de l’agriculture au tourisme a bouleversé les conventions sociales régissant le fonctionnement économique. Certes, le développement touristique s’est fait notamment sur une base coopérative, avec répartition et collectivisation d’une partie des bénéfices ; mais celles-ci ne sont pas exclusives, et l’individualisme se développe. Par ailleurs, chaque foyer ayant construit son échoppe (warung) pour capter l’attention et l’argent des touristes, la concurrence se développe : à quelles conditions un fonctionnement coopératif et une vie communautaire traditionnelle restent-ils possibles dans une économie de marché ? Enfin, cette concurrence est très loin d’être « pure et parfaite » : selon l’endroit où se situait leur maison (près de l’entrée du village ou de la maison de Mbah Marijan), certains bénéficient d’emplacements stratégiques, donc d’une rente de situation ; d’autres, ayant pu investir des sommes importantes, ont mis en place des services diversifiés et attractifs (quads, motos,…) face auxquels ceux qui n’ont qu’un peu de nourriture à proposer peuvent avoir du mal à lutter.

… d’un processus plus ancien et régional
Autrefois fondée sur les cultures vivrières et les plantations, l’économie du Merapi a vu se développer l’élevage laitier (destiné à approvisionner les grandes villes) et le tourisme (national et étranger) ; cette double diversification va de pair avec un désenclavement des villages qui autorise une plus grande mobilité tant physique que sociale. Ce processus comporte certes des risques, inhérents à toute économie en mutation rapide, mais il n’est pas sans avantages : l’accroissement de la population du Merapi a ainsi pu se faire tout en maintenant une population rurale importante sur place. Même les marga du haut du Merapi, peu touchées jusque là et restées relativement plus enclavées que celles du bas, cherchent à s’ouvrir et mènent une politique active de développement touristique. À Kalitengah Lor, en dépit du choix des habitants de refuser d’obéir aux consignes de relocalisation, le sultan Hamengku Buwono X a inauguré, le 1er janvier 2013, l’infrastructure destinée à l’accueil des touristes. La participation active des marga à leur propre modernisation économique constitue un gage de responsabilité qui les place en position de force face aux desiderata des autorités.

Et cela particulièrement quand ce développement économique ne se fait pas au détriment du sens communautaire : la réussite du projet de village touristique (desa wisata) à Pentingsari doit en grande partie sa réussite à une organisation solide permettant d’intégrer un maximum de monde dans le projet et de répartir ses bénéfices entre tous. Ici, le marché est clairement mis au service de la collectivité, et tout est fait pour éviter qu’un trop grand succès ne fasse voler en éclat l’unité du village. De même, en situation de crise, la cohésion sociale passe avant tout : en février 2013, un double décès intervenu dans la nuit a obligé les responsables du village à annuler un séjour de plus de 400 personnes prévu durant plusieurs jours, afin de préparer les cérémonies funèbres : gros manque à gagner certes, mais surtout solidarité réaffirmée.
Les expériences tentées en Indonésie par les promoteurs du microcrédit (internationaux comme la banque Grameen, ou locaux comme les « coopératives de crédit » ou kopdit) auraient beaucoup d’intérêt à être étudiées de près. En effet, elles combinent dimensions collective et individuelles (Yunus 2006) d’une manière qui n’est pas sans évoquer l’utilisation coopérative des fonds d’aide à Kinahrejo. Or, la diversification économique concomitante au désenclavement des villages du Merapi va de pair avec la libéralisation de l’économie. Sur le volcan, il n’y a pour l’instant pas de kopdit ; mais divers micro-projets s’en rapprochent : coopératives paysannes, tontines (arisan) des groupes de femmes… À moyen terme, monter des projets plus importants (et officiels) pourrait favoriser la diversification économique déjà en cours ; ce pourrait aussi être une piste de réflexion pour les médiateurs de type 1 qui suggèrent de consacrer aux investissements à long terme une partie de l’aide publique reçue suite aux catastrophes, dans l’idée de démultiplier l’efficacité de cette aide.

Conclusion

L’éruption de 2010 a provoqué une rupture à plusieurs titres. Sa violence inhabituelle et ses conséquences sociales en ont fait une catastrophe au sens cindynique et systémique du terme (Péguy 2001), puisqu’elle a débouché sur une situation inédite et radicalement nouvelle, dépassant souvent (sauf pour Kalitengah Lor) les capacités de résilience habituelles des marga touchées. Tant en termes d’habitat que de perspectives économiques, des dynamiques nouvelles, bien que s’inscrivant dans des tendances longues, engendrent une instabilité sociale délicate à maîtriser. Pour cela, des moyens conséquents – scientifiques, techniques et financiers – sont mis en œuvre par les différents acteurs en présence : cela est du ressort du gouvernement provincial et des corps publics chargés de la recherche, de l’aménagement et de la relocalisation. Cependant, plusieurs témoignages laissent entendre que, dans l’urgence, c’est le soutien de la société civile qui fut déterminant et que, à moyen terme, les administrations nationales et provinciales se montrent peu efficaces.

Loin de se cantonner dans un rôle de victimes profitant de la « légitimité du malheur » (Vásquez Lezama 2009 : 196) pour s’installer dans « un ordre détaché des réalités locales » (ibid : 205), les habitants du Merapi jouent un rôle actif. Les marga prennent en charge leur avenir, en explorant des pistes fort diverses selon les cas (Kinahrejo palliant les manques de l’action publique pour accélérer sa relocalisation, Kalitengah Lor choisissant délibérément de conserver sa territorialité traditionnelle). Suffisamment ouvertes pour avoir laissé émerger des médiateurs et des forums hybrides, les communautés villageoises touchées ont un poids suffisant pour faire pression sur les autorités en cas de nécessité.

La relocalisation ouvre donc un entre-deux temporel et spatial qui est un champ pour des expériences dont sa réussite peut dépendre ; mais elle est aussi une table rase qui n’est pas sans risques. Des médiateurs (types 1 et 2) ouvrent ainsi deux pistes de réflexions pouvant déboucher sur de multiples possibles : la norme (norma) et la culture (budaya).

Mêlant coutume (adat) et droit positif (hukum), les normes intègrent des dimensions morales et juridiques. Se trouvent mises ici en jeu les notions de droits et de devoirs réciproques de chacun, dans une vision du monde (kejawen) où tout pouvoir a un fondement divin, toute règle un aspect sacré et tout évènement un sens cosmique. Des débats divisent ainsi les marga touchées (et plus généralement la société indonésienne) quant au statut des victimes (coupables de leur propre malheur ?) ou aux politiques de prévention (moraliser la société, ou faire confiance aux techniques scientifiques et/ou vernaculaires ?). Par-delà ces débats et les fractures idéologiques et/ou religieux qu’ils révèlent, la « théologie de la catastrophe » (Dupuy, 2005), semble rester populaire parmi toutes les générations. Face à cela, un médiateur de type 1 souligne – en privé et non en public – comme enjeu d’une relocalisation réussie d’éviter l’« appropriation bureaucratique de la souffrance » par les « cadres institutionnels » (Vásquez Lezama, 2009 : 198) : administrations, religions…

Des expressions culturelles qui se saisiraient de cette catastrophe afin de l’interpréter favoriseraient ainsi l’autonomie des villageois et la résilience. Des médiateurs (types 1 et 2) s’interrogent d’ailleurs quant à l’interdépendance entre transmission culturelle et cohésion des communautés. Or la transmission paraît assez solidement assurée : la pesantren al-Qodir fait du kejawen un fondement de son enseignement, Pentingsari assoit son développement touristique sur les pratiques artisanales et artistiques et Kinahrejo doit sa célébrité nationale et son attractivité touristique à sa centralité spirituelle. En revanche, peu posent la question de la création ; et, sous cet angle, la culture javanaise (budaya Jawa) exprimée en javanais (bahasa Jawa) et le kejawen subissent la concurrence de la culture nationale islamo-moderniste en indonésien (Raillon 2007) qui menace de les scléroser. Il existe certainement des alternatives à la dualité transmission fidèle mais sclérosante relevant du javanais/création relevant du national ; mais cela reste à imaginer et à développer sur place.

Les élites des villages relocalisés (incarnées par les médiateurs) ont donc fait le choix d’une résilience non par un retour à la normale (cas de Kali Tengah Lor après 2010 ou de Turgo-Tritis après 1994) mais la recherche d’une nouvelle normalité. Cela oblige à repenser toute la territorialité des habitants, depuis l’échelle du micro-espace domestique jusqu’à celle du volcan dans son entier. Les communautés villageoises de Kinahrejo, Jambu et Kaliadem vivent ainsi la période post-catastrophe comme un temps d’incertitudes brutales. Considérer la situation sous l’angle géographique de l’entre-deux offre aux médiateurs et au forum mandataire de cet article une opportunité pour lier divers aspects (culture, économie, habitat quotidien, pendularité, cohésion sociale) de leur réflexion.

Bibliographie
AUGENDRE M. (2004), « Le risque naturel devenu symbiose ? Les volcans actifs d’Hokkaidô, Japon », Géomorphologie : relief, processus, environnement, vol. 10, no 2, p.101-116.
BERLINER D. (2010), « Anthropologie et transmission », Terrain, no 55, p. 4-19.
BING J.B. (2009), Savoirs locaux à propos des comportements animaux et stratégies populaires de prévention des risques, Mémoire de Master 2 sous la direction de F. Lavigne, Université Paris 1, 84 p.
BING J.B. (2014), « Métisser les savoirs pour négocier avec et sur un volcan. Javanité et forêt sur le Merapi », Revue de géographie alpine [en ligne], 9 p.
URL : http://rga.revues.org/2276 (30/05/2014)
CALLON M., LASCOUMES P., BARTHE Y. (2001), Agir dans un monde incertain, Paris, Seuil, 362 p.
DAUPHINÉ A. (2005), Risques et catastrophes. Observer, spatialiser, comprendre, gérer, Paris, A. Colin, 288 p.
DUPUY J.P. (2005), Petite métaphysique des tsunamis, Paris, Seuil, 107 p.
LAVIGNE F. (2001), « Le paradoxe d’une montagne tropicale volcanique : surpeuplement et risques naturels sur le volcan Merapi, Java, Indonésie », in. BART F., MORIN S., SALOMON J.N. (dir.), Les Montagnes tropicales.
Identités, mutations, développement, Pessac, CRET, pp. 119-131.
LAVIGNE F. et DE BELIZAL E. (2010), « Les effets géographiques des éruptions volcaniques », EchoGéo, Surlevif, 14 p.
URL : http://echogeo.revues.org/12226 (21/12/2013)
LAPIERRE N. (2004), Pensons ailleurs, Paris, Gallimard, 370 p.
LEVANG P. (1997), La terre d’en face : la transmigration en Indonésie, Paris, ORSTOM, 419 p.
MELCHIOR A. (2011), « Le Mérapi : la ʺMontagne de feuʺ au centre de l’île de Java, en Indonésie », Lave, no 149, p. 8-14.
MEI E.T.W., LAVIGNE F. et al. (2013), « Lessons learned from the 2010 evacuations at Merapi volcano », Journal of Volcanology and Geothermal Research, 18 p.
URL : http://dx.doi.org/10.1016/j.jvolgeores.2013.03.010 (21/12/2013)
PÉGUY C.P. (2001), Espace, temps, complexité. Vers une métagéographie, Paris, Belin, 283 p.
RAILLON F. (2007), Indonésie. Les voies de la survie, Paris, Belin, 223 p.
RAFFESTIN C. (1986), « Écogenèse territoriale et territorialité », in. Auriac F., Brunet R. (dir.), Espaces, jeux et enjeux, Paris, Fayard, p. 173-185.
RAFFESTIN C. (1995), « Langue et territoire. Autour de la géographie culturelle », in WALTY S. et WERLEN B. (éd.), Kulturen und Raum : theoretische Ansätze und empirische Kulturforschung in Indonesien : Festschrift für Professor Albert Leemann, Zurich, Rüegger, p. 87 – 104.
TUAN Y.F. (2006) Espace et lieu. La perspective de l’expérience, Gollion, Infolio, 219 p.
VÁSQUEZ LEZAMA P. (2009), « De la tragédie collective à l’individuation du malheur. L’expérience de fin de légitimité de la condition de victime des sinistrés de la catastrophe de La Tragedia (1999) au Venezuela », Anthropologie et sociétés, vol. 33, no 3, p. 193-210.

Comment une panthère a transformé ma thèse

JEAN ESTEBANEZ

Lab’Urba
Université Paris-Est Créteil
jean.estebanez@u-pec.fr

 

Télécharger l'article

Cet article a été traduit en italien et republié dans la revue Musi e muse : teorie e pratiche tra genere e specie et est accessible en ligne :
http://www.musiemuse.org/2014/03/03/pensare-con-il-corpo/#adnPos

C’est le milieu de l’après-midi, lors de ma deuxième journée de stage au zoo de Pont Scorff, pendant l’été 2007. J’accompagne Stéphanie, une soigneuse d’une vingtaine d’années, dans sa tournée quotidienne de nettoyage des enclos et de distribution de nourriture. Occupé à suivre les étapes de mon protocole de recherche, que je commence à bien connaître, je la photographie dans son travail en lui demandant de m’expliquer ce qu’elle fait. Je note consciencieusement ses réponses en l’encourageant à me parler de son parcours scolaire et professionnel, des raisons et des contingences qui l’ont amenée ici ; bref, je cherche à dresser son portait social (Estebanez, 2010).
Nous abordons le secteur des félins par l’enclos d’une panthère, que je n’avais guère remarquée les jours passés, tant elle se tenait en retrait, dans un renfoncement de son habitat. Il faut se rendre dans le réduit à l’arrière de la cage, là où la panthère passe la nuit et prend son repas. Il est nettoyé quotidiennement, avant qu’on y dépose des quartiers de viande. Le public n’y accède jamais et n’en soupçonne pas même l’existence, puisqu’il est masqué par la déclivité du terrain.
Nous abandonnons donc le sentier principal, où circulent les visiteurs, pour emprunter une volée de marches mal fixées au flanc de la colline. J’abandonne un instant mes questions et referme mon carnet de notes pour me concentrer sur la pente.

Arrivés derrière l’enclos, Stéphanie contourne une série de câbles, ouvre une porte et me glisse quelques recommandations :

« Alors, quand tu rentres, tu te plaques bien contre le mur […] fais attention aux fils, c’est les commandes de la porte, si tu tires, ça ouvre… je ne veux pas mourir »
Bon, voilà qui est engageant… Je suis loin d’être rassuré. Le réduit, qui doit faire moins de deux mètres de profondeur, est séparé du reste de l’enclos par une grille simple, mince et au maillage lâche.


Figure 1 : Une panthère au zoo de Pont Scorff, 27 juillet 2007

Nous entendant arriver, la panthère vient immédiatement s’installer devant la trappe par laquelle elle pourra entrer quelques instants plus tard. Elle rugit en nous regardant, puis passe une patte à l’intérieur du réduit, agrippe la palette en bois qui lui sert de couchage, la soulève et la fracasse contre la grille.
Stéphanie, qui a dû en voir d’autres, commence à balayer le réduit. Pour ma part, je me colle contre la paroi et ne bouge plus. S’engage un échange entre elle et la panthère, par l’intermédiaire du balai que celle-ci chasse, dès qu’il passe à portée de patte. Stéphanie balaye plus longuement qu’il ne serait nécessaire, la panthère ne brise pas l’ustensile : elles jouent ensemble.


Figure 2 : Le jeu du balai, zoo de Pont Scorff, 27 juillet 2007

Pendant ce temps, je m’installe avec de grandes précautions dans la partie gauche de la cage pour prendre un portrait de la panthère. Je m’accroupis pour me mettre à son niveau, dos au mur. Immédiatement, la panthère abandonne le balai pour se concentrer sur la porte.


Figure 3 : La sale bête du zoo de Pont Scorff, 27 juillet 2007

Son corps est tendu vers la grille et elle rugit en me regardant. Manifestement, le jeu du balai ne l’intéresse plus. Je ne suis vraiment pas rassuré et à peine mon cliché pris, je sors du réduit. Cette sale bête est en train de me faire rater une partie de mon travail de la matinée, je n’ai pas posé les questions que je voulais à Stéphanie et me voici désormais condamné à l’attendre dans les allées du zoo. Décidément, le mieux que j’aie à faire est encore d’oublier l’épisode et d’être plus prudent à l’avenir.

C’est bien ce que je pense faire jusqu’au moment où, pour les besoins de ma thèse (Estebanez, 2010), je cherche à rendre compte de ce qu’est l’exotisme. Curieusement, cette scène me revient à l’esprit, non parce qu’elle illustrerait parfaitement le phénomène, mais au contraire, parce que je me rends compte qu’il en est totalement absent. C’est pourtant essentiel au zoo, l’exotisme (Estebanez, 2008).

Au moment où je vis la scène, la panthère est menaçante, effrayante, féroce même, mais pas exotique. Il y a, dans l’exotisme, la transformation de quelque chose en objet de désir. Or ce qui m’effraye réellement, par exemple parce que je crains pour ma vie -et à la différence de la peur qu’on peut jouer à ressentir derrière une solide grille- ne peut pas être objet de désir, au moins sur le moment. Retravaillé dans une discussion avec des amis, par des photographies, dans un reportage ou dans un livre, l’épisode qui m’a pétrifié peut gagner en exotisme. Il suffirait par exemple que je change le discours accompagnant les deux photographies, effaçant la réelle peur qui me saisit, insistant sur la majesté de l’animal, la chance que j’ai d’être aussi proche d’elle, mon courage manifeste, pour que son sens change. L’exotisme est un processus qui rend l’altérité attirante (Staszak, 2008 ; 2011), transformant objets, vivants et lieux, afin d’en réduire la radicalité.

Ce qui est en jeu dans cet épisode, c’est la possibilité d’une pratique sensible dans laquelle on peut penser à partir d’une expérience corporelle. Ici, au fond, j’apprends avec la vulnérabilité de mon propre corps, qui me permet de produire une critique de l’exotisme, sans passer par la déconstruction culturelle de la notion. L’exotique ne peut faire –vraiment- peur.

Partant de ce point, j’essaye de penser autrement ce qu’il s’est passé. En me faisant peur, la panthère m’a obligé à la penser autrement. Pour commencer, elle m’a forcé à la considérer. Simple arrière-plan de mon dispositif, elle faisait partie des animaux, cet élément générique abstrait qui m’intéresse essentiellement parce qu’il importe aux humains. Je fais des sciences sociales, après tout. Or, ce ne sont pas les animaux mais bien elle, avec sa présence singulière et menaçante qui me regarde et rugit. Comme je ne peux la mettre à l’écart, je suis obligé de sortir. Cette panthère ne se confondra plus avec aucune des dizaines d’autres panthères que j’ai croisées dans mes visites, elle est devenue la sale bête, pauvre qualification de ses compétences, mais qui l’individualise définitivement pour moi.

On peut considérer que c’est un fâcheux imprévu, qui ne fait que corrompre ou retarder le déroulement de mon protocole de recherche avec les soigneurs. On peut aussi considérer que c’est une chance. Alors que mon dispositif est bien établi, ce que j’apprends m’offre de moins en moins de possibilités de transformation des idées, et de changement de mes habitudes de recherche et de pensée. Avec la disparition du risque –je sais grosso modo ce que je vais apprendre- c’est aussi la possibilité d’être surpris par ce que j’apprends qui s’efface.

En s’imposant à moi, la panthère brise le dispositif appauvrissant -au moins à son égard- que je comptais déployer. Rien dans celui-ci qui puisse l’intéresser puisque je ne m’adresse pas à elle. Ce que je questionne, ce sont les visiteurs et le dispositif spectaculaire du zoo –notamment sa capacité à modeler une image des animaux, qui deviennent sauvages et exotiques. Par contre, à propos des animaux singuliers (Lestel, 2004), rien. La panthère n’a ainsi pas vraiment d’occasion de faire preuve de ses compétences. À vrai dire, selon la belle formule de Vinciane Despret (2002), dans mon dispositif de terrain, je ne lui ai laissé aucune chance de me laisser une chance de saisir ses compétences.

Mais allons plus loin : s’il se passe quelque chose, c’est que la panthère me fait, elle, une proposition. J’ai certes dans l’instant l’impression qu’elle veut me dévorer –et j’ai du mal à penser qu’il s’agisse d’une bonne façon de faire connaissance- mais elle est, à la réflexion, parfaitement consciente qu’il y a entre elle et moi une grille, dont elle connait exactement les capacités. Après tout, elle habite ici depuis des années. Elle sait bien qu’il y a peu de chances que je fasse office d’amuse-gueule. Pour autant, elle s’adresse à moi, et quitte pour cela le jeu du balai.

Si, malgré les apparences, il y a une certaine « politesse du faire connaissance » (Despret, 2002) dans la proposition de la panthère, c’est que je peux y prendre position et ainsi signaler si oui ou non elle m’intéresse. En sortant, je la refuse, mais en restant marqué par l’épisode, par ce que la panthère m’a fait faire, je lui laisse une chance d’agir, que je saisis bien après l’avoir vécu.

Au zoo, les visiteurs sollicitent continument les animaux qu’ils préfèrent par des cris, des gestes voire des jets de nourriture ou d’objets auxquels ceux-ci répondent le plus souvent par de l’indifférence, alors que le simple passage, au loin, de leur soigneur suffit parfois à faire bondir un lion dont on aurait juré qu’il dormait. Ne rien faire est une forme de réponse. Quand le chimpanzé Sarah (ibid.) refuse de former des phrases avec des lettres en plastique, comme elle sait habituellement le faire, c’est que les chercheurs qui s’occupent d’elle la laissent seule. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas de parler, mais de parler avec quelqu’un. Si on peut sans doute par la contrainte empêcher quelqu’un de parler, on pourra difficilement lui permettre de développer de nouvelles compétences par les mêmes méthodes. Poser des questions polies, c’est intéresser ceux à qui on s’adresse, en leur offrant la possibilité de résister à la proposition, et en nous offrant ainsi la possibilité de transformer notre question.

Les animaux posent-ils des questions ? On peut au moins avancer qu’ils font des propositions. Wattana (voir à son sujet Herzfeld, 2012), une des orangs-outangs de la Ménagerie du Jardin des Plantes de Paris, avait pour habitude de déchirer de grands sacs de jute déposés dans son enclos en longues lanières. Se hissant dans la partie haute de l’enclos, formée de barreaux, elle faisait pendre la lanière à l’extérieur de la cage, pour « pêcher le public », d’après la description des soigneurs. Elle proposait ainsi au public de jouer avec elle, dans une version renouvelée du pompon des fêtes foraines qu’on décroche pour gagner un tour de manège gratuit. Cette orang-outang -véritable surdouée, il est vrai (Herzfeld & Lestel, 2005)- évite ainsi l’ennui en jouant avec la clôture du zoo et le public. Elle rend ainsi manifeste une fonction majeure du zoo, qui n’est pas tant de séparer les vivants humains et non humains, que d’organiser leur proximité. Il s’agit certes de voir les animaux, mais mieux encore de faire quelque chose avec eux. On restera quelques secondes devant un lion qui semble dormir, quelques minutes peut-être devant des babouins qui se toilettent mutuellement mais beaucoup plus si Wattana joue avec nous. Ce qui fascine les visiteurs qui assistent à la scène est d’ailleurs bien qu’elle soit à l’initiative de l’action, manifestant ainsi son autonomie et son goût pour la vie en commun.

La proposition que la panthère me fait est certes moins explicite mais elle s’adresse bien à moi et sollicite mon attention.

Certes –et bien que Wattana et ses cordes puisse nous faire douter- ce sont les animaux qui répondent à nos questions. Si les perroquets gris, dont on savait déjà qu’ils parlaient, comprennent ce qu’ils disent, expriment leur désirs et manipulent des catégories abstraites, c’est grâce aux travaux d’Irène Pepperberg (1995). Les moutons ne sont plus seulement des gigots en puissance depuis les travaux de Thelma Rowell (2001), qui ont montré qu’ils avaient de réelles compétences sociales. Les babouins qui vivaient dans une société rigidement hiérarchisée jusque dans les années 70, deviennent, dans les travaux de Strum et Fedigan (2001), des sociologues à fourrure, aux comportements flexibles et qui savent nourrir l’amitié des femelles afin d’accroitre leur influence.

Les animaux ne peuvent toujours pas se passer de porte-parole humains pour acquérir une biographie plus riche. Pourtant, comme le signalent Isabelle Stengers (2011) et Vinciane Despret (2002), à sa suite, ce n’est pas parce qu’ils existent dans nos histoires qu’ils sont moins réels. Ces histoires où ils acquièrent de nouvelles compétences renvoient toujours à eux : ils en sont une condition de possibilité. Ce ne sont d’ailleurs pas des histoires sur eux, mais avec eux. Elles ne portent pas sur la transformation de l’un ou de l’autre (est-ce la panthère qui change ? Sont-ce mes représentations de la panthère ?) mais sur une existence commune pour laquelle il faut inventer, à chaque fois, des propositions spécifiques.

Si nous suivons la proposition de Dominique Lestel, il est sans doute plus habile de ne pas poser la question sous sa forme ontologique -« qu’est-ce que l’autre ? » voire, dans une version appauvrissante, « en quoi l’autre est-il différent de moi ? »-, mais de se demander, de manière pragmatique : « que fait l’autre ? ».

En passant dans le registre des pratiques, des résultats et des conséquences et donc, en premier lieu, du corps, la question devient « qu’est-ce que l’autre (ne) peut-il (pas) faire sur moi? » et inversement « qu’est-ce que je (ne) peux (pas) faire sur lui ? ». C’est bien d’ailleurs ce que je note alors : la panthère me fait quelque chose. Elle me pousse à quitter le réduit dans lequel j’étais, alors même que j’avais la ferme intention de suivre le travail de Stéphanie, et elle me force à la considérer, elle.

À la suite de cet épisode, mon travail se transforme, faisant émerger des choses qui étaient là -dans mes notes, mes photographies, mes souvenirs- mais que je n’avais pas vues. Les animaux acquièrent des compétences et la visite au zoo prend un intérêt neuf –même s’il est souvent déçu, tant on peut s’ennuyer, quand on est ignoré- autour de la vie en commun.

Cette capacité à agir sur les autres, qu’on peut nommer agentivité, dessine un monde dans lequel, au gré des propositions saisies ou non, nous composons avec eux, sans qu’il soit d’abord question de nos représentations et des problématiques images mentales auxquelles elles renvoient.
S’intéresser aux communautés hybrides humains-non humains (Lestel, 2007 ; 2004) amène à penser le corps et avec lui. Bien loin de réactiver la dichotomie classique avec l’esprit, il s’agit plutôt de s’interroger sur une pensée débordant le cerveau, qui n’est plus son unique moteur, pour aussi se nourrir des lieux et des contextes. On peut proposer ici trois éléments pour imaginer ce qu’on peut faire du corps.

Par sa capacité à toujours réintroduire le trouble et la surprise, du fait de sa disponibilité et de sa vulnérabilité, le corps se présente comme un outil de recherche voire une exigence méthodologique. Le corps s’impose pour penser la vie en commun, qui ne passe pas que par le langage parlé et articulé – et ce, d’autant plus nettement qu’on s’intéresse aux communautés humanimales. C’est un élément de traduction majeur qui nous propose de suivre les pratiques et nous engage ainsi sur la voie d’une symétrie croissante des acteurs. Enfin, en permettant une convergence avec les travaux sur la performance et la théorie plus-que-représentationnelle, l’entrée par le corps permet aux études humanimales de ne pas être cantonnées dans une position de niche disciplinaire mais plutôt comme une façon de redéfinir la société voire ce qu’est l’existence.

Bibliographie

Despret V. (2002), Quand le loup habitera avec l’agneau, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 284 p.

Estebanez J. (2010), Les zoos comme dispositif spatial : pour une géographie culturelle de l’animalité, Thèse de doctorat, Paris 7/Université de Genève, 411 p.

Estebanez J. (2010) « Ceux qui sont proches : les soigneurs au zoo », Société, 108, 2, p. 47-57.

Estebanez J. (2008) « Les jardins zoologiques ou l’exotique à portée de main », Le Globe, 2008, 148, p. 89-105.

Herzfeld C. (2012), Wattana. Un orang-outang à Paris, Paris, Payot, 288 p.

Herzfeld C. & Lestel D. (2005) « Knot Tying in Great Apes. Etho-ethnology of an Unusual Tool Behavior », Social Science Information, Vol. 44, N°4, p. 621-653.

Hoskins J. (2006) « Agency, Biography and Objects » in Tilley C., Keane W., Kuechler-Fogden S., Rowlands M., Spyer P. (eds.), Handbook of Material Culture, London, Sage, 576 p. Lestel D. (2007), L’animalité, Paris, Les Cahiers de l’Herne, 125 p.

Lestel D. (2004), L’animal singulier, Paris, Seuil, 138 p.

Montenach A. (dir.) (2012) « Agency : un concept opératoire dans les études de genre ? », numéro spécial de Rives Méditerranéennes, 41.

Pepperberg I. (1995) « Grey Parrots Intelligence », Proceedings of the International Aviculturists Society, january, p. 11-15.

Rowell T. (2001) « A few peculiar Primates » in Strum S. & Fedigan L., Primate Encounters: Models of Science, Gender and Society, Chicago, Chicago University Press, p. 57-71.
Stengers I. (2011), L’invention des sciences modernes, Paris, Flammarion, 207 p.

Strum S. & Fedigan L. (2001), Primate Encounters: Models of Science, Gender and Society, Chicago, Chicago University Press, 636 p.

Staszak J.-F. (2011) « La Fabrique cinématographique de l’altérité », Annales de Géographie, 682, 6, pp. 577‐603.

Staszak J.-F. (2008) « Qu’est-ce que l’exotisme? », Le Globe, 148, pp. 7-30.

CECILE FALIES

UMR PRODIG
cecilefalies@gmail.com

Télécharger l'article

RÉSUMÉ
A partir du cas de Santiago du Chili – Valparaiso, ce carnet de terrain s’intéresse aux pratiques et aux représentations des enfants et des adolescents vivant dans les périphéries métropolitaines caractérisées par la présence de nombreux espaces ouverts dans un entre-deux, ni vraiment urbain, ni vraiment rural. Face aux limites des enquêtes semi-directives dans un contexte potentiellement conflictuel, un travail sur les cartes mentales est proposé et décrit comme expérience méthodologique pour aborder l’entre-deux.

Introduction

En 2010, dans le cadre de ma thèse portant sur les espaces ouverts et la métropolisation entre Santiago du Chili et Valparaíso, je me suis intéressée aux pratiques et aux représentations des enfants et adolescents vivant dans les périphéries métropolitaines caractérisées par la présence de nombreux espaces ouverts dans un entre-deux, ni vraiment urbain, ni vraiment rural (Velut, Faliès, 2008).

Devant la privatisation des terres publiques et des transports et la création d’ensembles résidentiels fermés et de centres commerciaux depuis la fin des années 1990, les espaces laissés libres de construction et accessibles à tous en périphérie de Santiago du Chili faisaient figure de reliquats au moment où je les étudiais en master 2 (Faliès, 2008). Pourtant, les espaces dits fermés, déjà largement étudiés (Capron, 2006 ; Sabatini, 2007), étaient encore ouverts il y a seulement 10 ans. Il s’agissait de friches agricoles, de terres libres (Couret, 2006), délaissées (Paris, 2000), de terres vacantes ou vides (Guerra Saldias, 2009). Mais ces espaces de faible densité aux usages peu intensifs présentaient un atout majeur grâce au développement des infrastructures de transport, surtout routières : leur situation de plus en plus « près » des centres urbains. Or, mes observations de terrain montrent que ces espaces amenés à disparaître devant le front urbain sont des espaces quotidiennement fréquentés par des populations encore peu prises en compte dans les études urbaines ou métropolitaines telles que les éleveurs ou les enfants (Ramadier, Depeau, 2010).
Pourtant « à l’heure où plus de 50% de la population mondiale est urbaine, et près de 60% des enfants vivent en ville, il est crucial d’inclure les enfants dans les débats sur la ville, à la fois en tant que groupe social et tant qu’individus », (Christensen et O’Brien citées par Lehman-Frisch et Vivet, 2011). De plus, mes entretiens semi-directifs dans la région métropolitaine de Santiago-Valparaiso avaient montré que dans 7 cas sur 10, c’est la naissance d’un enfant et la volonté de le voir grandir ailleurs qu’en centre-ville qui a motivé l’installation sur des espaces ouverts périphériques conformément à ce que d’autres travaux sur les espaces périurbains menés dans les pays du Nord ont démontré (Berger, 2004 ; Cavailhès, Goffette-Nagot, 2001). Pourquoi ne pas les intégrer alors dans les recherches sur les périphéries métropolitaines ?

Convaincue par deux ateliers que j’avais animés en France en collège et en lycée en 2006 et 2007 de l’intérêt d’un travail sur les cartes mentales pour aborder les usages de l’espace sous l’angle des représentations, je ne l’avais pas encore appliqué dans le cadre de mes recherches. Pourtant, les enquêtes semi-directives préalablement menées auprès d’adultes avaient montré leurs limites dès lors qu’il s’agissait de saisir leurs représentations et même parfois leurs pratiques de ces espaces, particulièrement dans un contexte conflictuel où le discours de chaque groupe est à analyser avec précaution et montre très souvent des incohérences ou des paradoxes. En effet, les pratiques illicites ont parfois un fort impact sur l’espace, qu’il s’agisse de la pratique de la chasse, du ramassage de terreau, du fait de couper des clôtures pour faire paître le bétail ou du départ d’incendies, mais elles ne sont pas avouées lors des entretiens. J’ai donc décidé de mettre en place cette méthodologie des cartes mentales en l’adaptant aux espaces et à leurs usages temporaires par les enfants.

Adapter la méthodologie des cartes mentales aux espaces ouverts

Lors de mon travail de terrain, une équipe du département de géographie physique de l’Université du Chili dirigée par le Professeur H. Romero avait mis en place en 2009 un observatoire des inégalités socio-environnementales à l’échelle de la métropole santiaguine. En lien avec une sociologue, M. Salgado, les collègues avaient développé en complément d’une étude climatologique sur la qualité de l’air à Santiago une méthodologie de dessins libres dans la commune de Penalolen auprès d’enfants de 5 à 12 ans. Ils avaient alors très clairement établi qu’à la question « dessine l’environnement de ton quartier » correspondaient une multitude de représentations très différentes les unes des autres en fonction de l’appartenance à telle ou telle école et donc à tel ou tel groupe social. Il existe en effet au Chili, et c’est l’un des points d’achoppement de la politique libérale menée en matière d’enseignement depuis les années 1970, un système scolaire à deux vitesses (Paredes, Pinto, 2009) opposant une éducation privée avec ou sans contrat très coûteuse mais de qualité à une éducation publique gratuite mais aux mauvais résultats et, qui plus est, stigmatisant les enfants qui y sont scolarisés. Dans l’étude menée, l’environnement était ainsi représenté avec des éléments mélioratifs (soleil, parfois même deux soleils, arbres, verdure, fleurs, animaux domestiques) ou péjoratifs (grisaille, asphalte, poubelles, défécation canine…), mais toujours assez proches de la réalité du quartier qu’habitaient les enfants.

La méthode proposée par les collègues chiliens m’a semblé pouvoir être améliorée notamment en raison des sous-entendus sur le terme d’ « environnement » et du caractère disparate du public visé (notamment pour les tranches d’âges et les niveaux scolaires), qui rendaient nécessaire le recours préalable à la projection d’un dessin animé explicatif de ce que les chercheurs entendaient par medio ambiente (environnement) et barrio (quartier). De plus, comme le point de vue zénithal n’était pas précisé dans la consigne et que les enfants les plus jeunes ont du mal à le représenter, de nombreux résultats étaient plus « esthétiques » que réellement spatialisés.

J’ai donc proposé à H. Salgado d’adapter la méthodologie existante selon mes objectifs de recherche dans les espaces ouverts des périphéries métropolitaines de Santiago-Valparaiso. L’objectif fut alors d’identifier les pratiques et les représentations des espaces laissés libres de construction d’une classe d’âge à la fois actrice de l’espace et en même temps amenée à être adulte dans quelques années. Il a aussi fallu adapter une méthodologie de cartes mentales à un contexte rural ou périurbain, c’est-à-dire à un contexte de faible densité avec moins de repères servant à se situer et à représenter, alors qu’il s’agissait plutôt d’une méthodologie utilisée dans le champ de la géographie urbaine depuis les travaux de K. Lynch (1969). Pour ce faire, on a considéré fondamentalement que le dessin était une « représentation métaphorique de toute l’aisance de son corps dans le monde » (Dolto, 1998 : 69). A ce titre, on envisage que l’aisance est de se sentir libre d’aller et de venir et au contraire, la contrainte, le fait de se sentir enfermé.

Le choix des écoles et des classes a également été restreint en fonction de l’âge des élèves (entre 11 et 13 ans) afin d’avoir un public plus autonome du point de vue de l’expression graphique mais surtout des pratiques de l’espace, car ils commencent à s’affranchir de la tutelle des parents pour se déplacer dans leurs activités quotidiennes ou hebdomadaires.

En effet, « la troisième enfance, de six à douze ans, permet la découverte du village ou du quartier avec quelques incursions encore vagues vers de plus vastes régions ; en même temps et surtout, le développement de la sociabilité autorise des rapports de groupe hors de la famille dans le cadre ou hors du cadre scolaire ; perdant ses traits d’égocentrisme, la vision du monde accède peu à peu à l’objectivité dans un espace euclidien », (Frémont, 1999 : 67, citant Piajet, 1947).
Enfin, je m’intéressais moins au contraste entre classes sociales qu’à celui qui peut exister entre les enfants « ruraux », c’est-à-dire vivant dans la zone rurale d’une commune de transition en train de s’urbaniser et principalement scolarisés dans le réseau public d’écoles rurales, et les enfants « néo-ruraux », fils d’urbains venus s’installer en périphérie, souvent scolarisés dans des écoles privées. En fonction de mes contacts sur place, nous avons donc choisi deux établissements dans le secteur de la zone humide de Batuco, l’école communale rurale de Santa Sara et l’école privée Amankay et deux établissements proches de la Cordillère de la Côte, l’école Waldorf de Limache et l’école communale rurale de Quebrada Alvarado dans la commune d’Olmué (Figure 1). Les deux collèges privés (Amankay et Waldorf) accordent a priori un intérêt tout particulier aux questions de pédagogie environnementale, le premier en ayant obtenu la certification de la CONAMA en 2007 en matière de bonnes pratiques au sein de l’établissement (tri des ordures, jardinage biologique dans la cour de l’école, sorties sur le terrain, concours-photo…) et le second pour des choix didactiques propres à la pédagogie Steiner-Waldorf.

Figure 1. Accessibilité à la route et aux centres urbains dans la région centrale du Chili et choix des écoles

Une méthode adaptée au mode d’expression habituel des enfants Les ateliers se sont déroulés en trois étapes :

– la préparation de la visite avec le directeur de l’école – sauf dans le cas du collège Waldorf, autogéré, donc ignorant par principe la notion même de directeur-, un terrain de reconnaissance autour de l’école ; – le temps de la réalisation lui-même avec 40 minutes pour les consignes, la distribution du matériel et la réalisation des cartes, – et 20 minutes d’entretiens en groupe avec les élèves avec la même série de questions ; – enfin l’étape de l’analyse qualitative (Figure 2).

L’énoncé de la question « Dibuja desde arriba los espacios abiertos que recorres más amenudo» ( Dessine depuis le haut les espaces ouverts que tu fréquentes le plus souvent ) donnait lieu à une explication seulement lorsque les élèves le demandaient. C’est arrivé une fois par un élève et nous avons donc traduit dans la phrase « espacio abierto » (espace ouvert) par « espacio al aire libre » (espace à l’air libre).
Nous disposions de crayons de couleur distribués uniquement lorsque les enfants avaient terminé de représenter au crayon-papier les structures élémentaires de l’espace telles que les routes, le bâti, les éléments de relief et ce afin d’éviter d’obtenir des dessins trop bigarrés et surtout sans vue zénithale.
Les groupes de parole consécutifs aux ateliers de cartes mentales avec les enfants ont été riches de confidences surtout dans le cas où l’institutrice n’était pas présente : nous avons appris que la zone humide de Batuco était réputée dangereuse et qu’il y avait déjà eu des morts retrouvés noyés ivres, que la pratique du braconnage était encore courante et que les enfants du collège Waldorf supposés pratiquer le sport dans la Cordillère de la Côte étaient très mal équipés : par exemple, leurs parents, malgré les principes d’éducation et leurs moyens économiques, ne leurs achètent pas de chaussures de randonnée.

Figure 2. Préparation, mise en œuvre et analyse des 94 cartes mentales

Dans la continuité des conclusions apportées par l’étude de la commune de Peñalolen, l’hypothèse formulée était que la ségrégation sociale révélée par d’autres indicateurs (taux de pauvreté, niveaux d’éducation, revenus des parents…) s’exprimait dans l’espace et était reflétée par les usages que les enfants en avaient. Je voulais également savoir si le mouvement de fermeture des espaces périphériques observé avec d’autres critères d’analyse se retrouvait dans les descriptions des enfants. D’un point de vue théorique ce qui m’a intéressé particulièrement ici est « l’espace de l’usager [qui] est vécu, non pas représenté (conçu). Par rapport à l’espace abstrait des compétences (architectes, urbanistes, planificateurs), l’espace des performances qu’accomplissent quotidiennement les usagers est un espace concret. Ce qui veut dire subjectif. Espace des « sujets » et non des calculs, espace de représentation, il a une origine : l’enfance avec ses épreuves, ses acquisitions et ses manques » (Lefebvre 1974, VI, 8, p. 418).

Une fois l’atelier terminé, nous nous sommes retrouvées immédiatement avec ma collègue sociologue pour procéder à l’analyse qualitative des dessins (26 du collège Amankay, 16 du Waldorf, 18 du Santa Sara et 34 de Quebrada Alvarado) : couleurs utilisées, espaces représentés ou non, taille des représentations, utilisation de l’espace de la feuille.
Nous les avons confrontés au fichier de classe comportant le lieu de résidence (rural ou urbain) des élèves.
Par la suite, nous avons procédé à la recension quantitative des éléments structurants dans un tableur et avons utilisé cette fois la variable genre (garçon ou fille) pour les classer car cela influençait une partie de leurs usages. En dépit d’une surreprésentation des garçons dans l’échantillon, la figure 2 montre que garçons et filles ne représentent pas exactement les mêmes éléments caractéristiques. C’est notamment le cas pour les chemins de terre et les sentiers largement surreprésentés chez les garçons et la faune (animaux) et la flore (arbres) largement surreprésentés chez les filles. Les filles représentent également plus le collège que les garçons. Peut-être ont-elles voulu respecter au mieux la consigne qui les incitait à représenter préférentiellement les espaces à l’air libre entre leur domicile et leur collège (afin que la question soit la moins discriminante possible entre ceux qui se déplacent le plus et ceux qui se déplacent le moins et afin de reconnaître les espaces en question en évitant les éventuels souvenirs de vacances). Peut-être ont-elles aussi moins le droit que les garçons de parcourir librement les espaces ouverts.

Des résultats qui font émerger deux ségrégations opposées au sein du même groupe : socio-spatiale et environnementale

Sur les 94 cartes mentales réalisées, les éléments structurants les plus représentés sont les routes asphaltés, différenciées en couleur ou en épaisseur, des chemins de terre et dans certains secteurs, la ligne de chemin de fer. Le moyen de locomotion utilisé pour se rendre à l’école influence beaucoup les représentations que les enfants ont de la mobilité et aussi leurs pratiques de l’espace.
Si leur âge (entre 11 et 13 ans) a été choisi pour permettre d’évaluer leur propre rapport à l’espace, puisqu’ils commencent alors à sortir seuls ou entre amis, le fait d’habiter loin de leur collège en l’absence de carte scolaire au Chili ou de venir en navette ou en automobile au collège ne permet pas de bien mémoriser le trajet ou alors seulement en ayant conscience de la hiérarchie des axes de communication ou de la plus ou moins bonne accessibilité aux espaces traversés.
Dans Le sens du mouvement (1997), le neuropsychologue A. Berthoz démontre que c’est la perception du corps en mouvement qui permet de se rappeler un parcours et non des repères ponctuels. Un des deux seuls élèves à avoir représenté strictement le trajet domicile-collège évoque sans le nommer la question de l’accessibilité des espaces laissés ouverts par l’urbanisation des espaces marginaux de la métropolisation (Figure 1). Sur son dessin, il consacre un élément de la légende, le premier, à représenter des grilles, un autre à représenter son trajet, et enfin un à représenter son collège. En moyenne, sur les quatre collèges, un élève sur trois représente des grilles, barrières, portails servant à délimiter la propriété privée.

Dans les moments de discussion qui suivaient les dessins et dans les deux écoles étudiées sur la commune de Lampa, l’école rurale Santa Sara et le collège privé Amankay, le secteur de Lo Fontecilla est évoqué car il avait été très représenté par les élèves. A la question « Qu’est-ce que la Fontecilla ? Où cela se trouve-t-il ? », les élèves ont répondu ce qui se trouve en italique sur la figure 2. Avec leurs cartes ou leurs mots les enfants évoquent le phénomène de fermeture des espaces de sociabilité qu’ils avaient habitude et plaisir à fréquenter.

Figure 3. Espaces ouverts et accessibilité au quotidien à Lampa (secteur Batuco) selon les élèves des collèges Amankay et Santa Sara

Or précisément Lo Fontecilla est le quartier qui se trouve à l’ouest du triangle de moindre accessibilité de la commune de Lampa dans le secteur de Batuco comme j’avais pu le repérer préalablement dans mon système d’information géographique. La figure 3 propose un zoom sur ce « triangle » de moindre accessibilité et représente les espaces à l’air libre les plus souvent représentés par les élèves (en rose sur la carte ; Céramicas se réfère à une entreprise de fabrication de tuiles, cerros au piémont de la Cordillère de la Côte, laguna à la zone humide de Batuco.) ainsi que les éléments structurants représentés ou non et ayant trait à l’accessibilité (altitude, routes en terre ou asphaltées, chemin de fer, péage pour se rendre à Santiago).
Les surfaces correspondent à l’occupation du sol en 2010 établie d’après la photo-interprétation d’une image satellite de la zone. J’y ai distingué les parcelles anciennement bâties et habitées surtout par des agriculteurs (en orange) des parcelles construites dans la décennie 2000 et habitées surtout par des néo-ruraux (en rouge) car elles n’ont pas les mêmes attributs ni les mêmes conséquences en termes d’accessibilité : les secondes possèdent presque toutes des piscines et des haies en limitant l’accès alors que les anciennes sont moins densément bâties et n’ont pas d’accès restreint. De plus, leur taille diffère puisque les plus anciennes ont été redivisées suite à la Réforme agraire initiée en 1962 afin d’assurer une parcelle à l’ensemble des membres de la famille alors que les nouvelles parcelles ne sont apparues que dans la décennie 2000 pour des urbains en quête d’espace pour eux et leurs enfants.

Cette figure dévoile bien ce qui attirait les élèves et leurs familles dans la zone de la Fontecilla : panorama sur la dépression centrale et la zone humide, tranquillité à l’écart des grands axes de communication, notamment de la Panaméricaine, et végétation endémique. Paradoxalement, ces espaces sont attractifs car ils se trouvent relativement éloignés des centres les plus denses, au moins en termes d’accessibilité. Mais dès lors qu’ils apparaissent et qu’ils commencent à être fréquentés, des intérêts privés émergent finissant par se les approprier généralement par l’achat et la parcellisation.

Figure 4. Mise en regard de quatre cartes mentales caractéristiques des représentations contrastées qu’ont les enfants des espaces ouverts

Les quatre cartes mises en perspective dans la figure 4 sont les plus représentatives de l’ensemble des 94 cartes mentales obtenues de même que des quotidiens différenciés des élèves. La carte a. représente un espace de parcours limité à la parcelle où vit l’élève. On y voit sa maison et sa piscine, les chemins d’accès depuis la route principale ainsi que les canaux d’irrigation. Il s’agit en effet, d’un fils de néo-ruraux installés dans un secteur rural et qui se rend en voiture au collège Waldorf. La carte b. à l’opposé représente l’intégralité des cerros (collines) et des virages du chemin que l’élève emprunte tous les jours pour se rendre à l’école. Il a une vision panoramique de l’espace qui lui sert également le dimanche lorsqu’il pratique la chasse avec son oncle éleveur. Tiare, sur la carte c., représente le centre-ville de Batuco structuré en damier comme la plupart des villes chiliennes. Comme une urbaine, l’espace ouvert qu’elle fréquente principalement est la plaza de armas, la place centrale des villes latino-américaines en damier. Quant à Javiera, fille d’agriculteurs, elle fréquente et représente majoritairement sur la carte d. la parcelle de luzerne que possède son père derrière la maison en y distinguant deux espèces d’arbres distinctes : les peupliers qui servent à délimiter les nouvelles parcelles construites et habitées et le saule central dans la parcelle au pied duquel elle aime se reposer avec ses animaux de compagnie.

Les enfants des écoles rurales ont des horizons, des usages et des connaissances plus vastes que les enfants urbains vivant dans les mêmes secteurs. En effet, ils représentent des espèces végétales plus diversifiées que les autres enfants en distinguant notamment le bosque nativo des espèces exogènes comme l’eucalyptus dont la plantation est guidée par l’urbanisation, et en ayant une connaissance plus étendue, à plus petite échelle, des espaces qu’ils parcourent à pied dans leurs activités quotidiennes –aller à l’école, jouer entre amis, aller chercher de l’herbe pour le bétail- ou exceptionnelles –pratique du braconnage, remue, etc.

Potreros et canchas : deux figures spatiales émergeant de l’entre-deux

De façon plus générale, les cartes mentales font émerger deux figures spatiales qui semblent caractéristiques de l’entre-deux : celle du potrero et de la cancha. Les potreros et peladeros sont évoqués à de nombreuses reprises dans les cartes alors qu’on ne les attendait pas a priori. Au sens strict, les potreros sont des paddocks qui servent à faire paître les chevaux entre deux courses ou même des espèces de terrain vague appelés peladeros, avec la même fonction d’origine mais sans plus aucune végétation. Ce sont les espaces à l’air libre les plus représentés comme terrains de jeu après le terrain de foot. En effet, les enfants y pratiquent le cerf-volant, un loisir national au Chili. Or, ces espaces agricoles quasiment abandonnés sont aussi très convoités par les promoteurs immobiliers en raison notamment de leur bonne situation sur des anciens chemins muletiers et donc aujourd’hui proches de voies d’accès potentiellement asphaltables. Les enfants qui ont participé à l’activité des cartes mentales se sont montrés particulièrement inquiets de la fermeture des espaces de loisirs que sont pour eux les potreros. En effet, outre ces espaces aux usages momentanément détournés, les enfants -et leurs parents avec eux- disposent de peu d’endroits publics – gratuits – pour pratiquer des loisirs ou même une simple sociabilité. Ces espaces sont comme des caisses de résonnance des injustices rencontrées dans la région. La co-présence sur ces espaces semble donc plus spatiale que temporelle. « Les espaces ouverts servent donc de passerelles : à un monde naturel et doté de sensorialité ; à un monde non commercialisé que tous les enfants peuvent explorer et dans lequel ils peuvent apprendre et jouer en toute sécurité ; à une ville bonne où chacun peut venir partager son expérience et son sens de la responsabilité. (…) C’est pour cette raison que les espaces ouverts publics sont valorisés », (Burgess, Harrison, Limb, 1988 : 471).

Figure 5. La cancha, terrain multisports avant l’heure à San Isidro, Quillota

Cliché : C. Faliès, 2010.

Au premier plan, on peut apercevoir un très léger marquage blanc à la craie sur le gazon du terrain. En effet, les dimensions d’un terrain de football et de rugby sont différentes. Au bout du terrain, on note la présence à la fois de cages de football et de poteaux de rugby permettant de pratiquer alternativement l’un ou l’autre sport collectif.

Même si le football féminin gagne du terrain au Chili comme dans d’autres pays latino-américains, on pensait au départ que les petites filles représentaient la cancha, le terrain de football, car elles se contentaient d’y accompagner leurs frères, leurs pères ou leurs oncles à l’occasion. Lors des questions qui ont suivi la réalisation des cartes et grâce à une réflexion plus poussée sur le terme de cancha, une autre interprétation est envisageable. D’abord, les filles nous ont dit qu’elles y pratiquaient le cerf-volant par exemple ou qu’elles y allaient « comme ça, c’est tout, pour passer le temps et pour discuter ensemble ». En fait, on associe toujours la cancha à la pratique du football – d’ailleurs la plupart des dessins de garçons représentent des cages à but et des démarcations sur le terrain- mais le mot connait d’autres acceptions. Il s’agit en effet d’un mot d’origine quechua commun à toutes les langues sud-américaines même au mapudungun.
Parmi ses multiples acceptions, cancha signifie un espace délimité mais vide, qui fut l’unité de composition architectonique de base dans l’architecture inca, comme une sorte d’équivalent rural de la place. Dans la cosmogonie mapuche, la cancha existe aussi pour démontrer que le vide est nécessaire à toute connexion. Une cancha est aujourd’hui un espace libre pour le jeu et la pratique des sports tant originels qu’importés ce qui explique l’existence de nombreuses expressions populaires au Chili comme « ser cancheros » : avoir de la personnalité et du charisme ou « tener cancha » : être le meilleur dans un domaine. Pour le paysagiste R. Perez de Arce, la cancha est même l’ « espace public rural par excellence » (Perez de Arce, 1996) ; quant à l’architecte B. Valdès il a représenté le Chili en 2012 à la Biennale d’architecture de Venise avec un pavillon intitulé : Cancha. La cancha est donc bien plus qu’un simple terrain de foot : c’est aussi un lieu de sociabilité que ce soit pour les enfants ou pour leurs parents. D’ailleurs, à l’occasion, d’autres sports comme le rugby peuvent s’y pratiquer.

Alors que les espaces de l’entre-deux sont souvent difficiles à définir et délicats à représenter puisqu’ils sont souvent sans limites précises et sont soumis à des dynamiques rapides d’évolution (Laboulais-Lesage, 2004), les deux figures spatiales du potrero d’une part et de la cancha d’autre part le sont aisément par les enfants. Ils sont à la fois des espaces perçus et vécus et pourraient devenir s’ils sont pris en compte comme des espaces publics ruraux, équivalents de la place dans l’espace urbain, des espaces conçus par les aménageurs dans le cadre de leurs plans pour garantir un accès ouvert à des lieux de sociabilité de qualité.

Conclusion
Finalement, ce protocole adapté m’a permis de mieux mettre en avant les pratiques et les représentations des enfants mais aussi parfois de leurs parents sur les espaces ouverts. Il m’a permis de valider une hypothèse – celle de la fermeture progressive vécue des espaces de l’entre-deux – mais également d’en affiner une autre : dans un contexte scolaire très inégalitaire où les populations les plus pauvres et les plus rurales inscrivent leurs enfants dans les écoles publiques les moins dotées, et où les populations urbaines plus aisées inscrivent leurs enfants dans des écoles privées payantes, on observe une ségrégation socio-spatiale opposée à la ségrégation environnementale.

De plus, cette méthodologie née du terrain et de la possibilité qu’il offre de travailler dans la pluridisciplinarité et l’adaptation permanente est réplicable à l’échelle métropolitaine et a suscité l’intérêt de communautés de chercheurs, notamment d’architectes, désireux de mieux comprendre les représentations et les pratiques de leur propre groupe. Ainsi le groupe d’architectes de la Pontificia Universidad Católica de Valparaíso a désiré qu’elle soit appliquée à 36 de ses membres au sein de leur propriété de 240 hectares mais aux limites floues et agitée de conflits de voisinage dans les dunes de Ritoque au nord de Valparaíso. Le jeu, au sens philosophique, inspirant beaucoup les membres de la corporation, ils se sont tous prêtés volontiers à l’activité malgré une réticence de ma part liée à leur profession qui les amène bien sûr à développer des qualités graphiques parfois reconnus internationalement. Les consignes ont été adaptées par une équipe formée aussi pour l’occasion d’une psychologue chilienne et d’une étudiante de l’Ecole du Paysage de Versailles.

Enfin, travailler sur les pratiques et représentations qu’ont les enfants des espaces ouverts révèle une hiérarchie sociale dans les pratiques des espaces ouverts et, à partir de là, dans les valeurs qui leurs sont assignées. Plus encore, cette hiérarchisation semble commencer dès le plus jeune âge. A ce sujet, l’analyse plus précise de la carte mentale présentée ci-dessous (Figure 6) est très révélatrice. Elle a été réalisée comme toutes les autres cartes mentales de Batuco le 9 septembre 2010 par Boris, un élève du collège Amankay. Comme nous l’avions inscrit dans notre protocole nous avons eu un entretien préliminaire avec la directrice pour qu’elle nous présente l’école, le profil des élèves et dans ce cas, la certification de la CONAMA pour bonnes pratiques environnementales. L’institutrice étant absente le jour de notre venue, la directrice nous a présenté la classe et nous a fait part tout de suite de problèmes éventuels avec l’un des élèves, Boris. Elle nous a confié qu’il était arrivé en cours d’année, que ses parents, des « arrieros », avaient absolument tenu à l’inscrire mais qu’il était en complet décalage avec les autres élèves. Ce terme est l’quivalent du terme huasos – ou gauchos – mais avec une connotation négative comme « ploucs » ou « péquenots ». Il ne fallait donc pas s’inquiéter s’il ne comprenait pas l’exercice ou s’il avait un comportement différent.

Figure 6. Carte mentale de Boris, 9 septembre 2010

Or, non seulement il s’est avéré que Boris comprenait l’exercice mais surtout c’est l’élève qui l’a le « mieux » réalisé si l’on se fie aux trois critères généralement utilisés pour analyser les cartes mentales : l’étendue approximative de l’espace pratiqué, la précision de la représentation et la variété des espaces représentés. En effet, il a représenté dix éléments légendés par un toponyme ou une couleur (un commerce de détail, une place, sa maison, un ancien poste d’aiguillage, une medialuna (Arènes de forme circulaire ou semi-circulaire où se pratique le rodeo, sport national chilien, surtout dans la région central), la ligne de chemin de fer, l’avenue principale de Batuco, un chemin de terre, les potreros, la zone humide et une île). On voit dans la précision de la limite de la zone humide ou du chemin de terre qu’il semble fréquenter ces espaces quotidiennement et à pied. Par ailleurs, le choix des espaces représentés semble indiquer effectivement son appartenance rurale (potrero, medialuna), son enracinement aussi (pour le poste d’aiguillage, il indique « là où on changeait la ligne ») de même que l’humilité de sa maison relativement plus petite que les autres et représentée avec la même intensité de brun que la medialuna, la place ou le chemin de terre, autant d’éléments qui paraissent intangibles. C’est surtout le seul élève qui indique une échelle juste sur la carte.

Même s’il est faux d’affirmer qu’il existerait des cartes mentales plus justes que d’autres – c’est d’ailleurs ce qu’il faut préciser aux exécutants afin de les affranchir du « stress » du mauvais dessin -, cette carte comporte tous les éléments qui peuvent nous intéresser sur les cartes mentales des espaces ouverts. Par ailleurs, le fait de réserver une place à part à cette carte mentale permet, d’un côté, de rétablir une justice au moins symbolique vis-à-vis de cet adolescent ouvertement discriminé par la directrice de l’école et certainement aussi par ses camarades et, de l’autre, d’illustrer la conclusion principale de notre travail sur les cartes mentales : les enfants « des champs » ont une représentation plus juste de leur environnement immédiat grâce à la pratique qu’ils ont des espaces ouverts. Cette justesse est à la fois absolue (topographique, scalaire, connaissance des espèces d’arbres, des trajectoires) et relative aux enfants « des villes » même lorsque ceux-ci reçoivent des enseignements spécifiques sur des thèmes environnementaux. Un accès quotidien, autonome et empirique aux espaces ouverts vaut souvent mieux qu’un long discours.

Bibliographie
BERGER M. (2004), Les périurbains de Paris. De la ville dense à la métropole éclatée, Paris, Editions du CNRS.
BERTHOZ A. (1997), Le sens du mouvement, Paris, Odile Jacob.
BURGESS J., HARRISON M., LIMB CM. (1988), “People, parks and the urban green: A study of popular meanings and values for open spaces in the city”, Urban Studies, vol. 25, pp. 455-473.
CAPRON G. (dir.) (2006), Quand la ville se ferme. Quartiers résidentiels sécurisés, Bréal, 288 p.
CAVAILHES, GOFFETTE-NAGOT, (2001), Logement et localisation résidentielle urbaine et rurale en France. Évolutions 1984-1996, Rapport au Commissariat Général du Plan, Dijon, Lyon, INRA et CNRS, 248 p.
COURET D. et allii (2006), Brasilia : Ville fermée, environnement ouvert, Collection IRD Latitude 23, 215 p.
DOLTO F. (1998), L’enfant dans la ville, Mercure de France, 96 p.
FALIES C. (2008), « Entre Valparaiso et Santiago du Chili : Espaces ouverts et métropolisation dans les pays du Sud », Mémoire de Master 2 sous la direction de J.-L. Chaléard et de S. VELUT, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
FREMONT A. (1999), La région, espace vécu, Paris, Flammarion, 288 p.
LEFEBVRE H. (2000), [1974], La production de l’espace, Paris, Anthropos, 485 p.
GUERRA SALDIAS (2009), Evaluación ambiental de la tierra vacante del área metropolitana del Gran Santiago y su relación con los grupos socioeconómicos de la población y el valor del suelo, Memoria para optar al título de Geógrafo, Universidad de Chile.
LABOULAIS-LESAGE I. (dir.) (2004), Combler les blancs de la carte, Modalités et enjeux de la construction des savoirs géographiques, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg.
LEHMAN-FRISCH S., VIVET J.,(dir.), (2011), « Géographie des enfants et des jeunes », Carnets de géographes n°3
/carnets_debats/debat_03_01_Lehman_Frisch_Vivet.php LEFEBVRE H.,(2000), [1974], La production de l’espace, Paris, Anthropos, 485 p.
LYNCH K, (1969), L’image de la cité, Paris, DUNOD, 222 p.
PAREDES, PINTO, (2009), “¿El fin de la educación pública en Chile?”, Estudios de Economía, vol.36, n°1, pp. 47-66.
PEREZ DE ARCE R. (1996), « Los márgenes posibles del valle del alto Aconcagua. El valor propositivo de la representación arquitectónica”, Arq34. n° 12, pp. 2-23.
PARIS R. (2000), « La valeur des délaissés », La forêt des délaissés, Catalogue de l’exposition à l’Institut Français d’Architecture, pp. 19-29.
PIAJET J. (1947), La représentation du monde chez l’enfant, Paris, PUF.
RAMADIER T. DEPEAU S., (2010), « Approche méthodologique (JRS) et développementale de la représentation de l’espace urbain quotidien de l’enfant », in DANIC, DAVID, DEPEAU (dir.), Enfants et jeunes dans les espaces du quotidien, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, Coll. Géographie sociale, pp. 61-74.
SABATINI F. (2007), « Gated Communities and the Poor in Santiago, Chile: Functional and Symbolic Integration in a Context of Aggressive Capitalist Colonization of Lower-Class Areas”, Housing Policy Debate, vol 18, n°3, pp. 507-606
VALDES A. (2011), Minéralogie et géochimie du matériel particulaire respirable (PM 10 et PM2.5), présent dans l’air de Santiago, Chili. Contribution à sa caractérisation et à l’identification de ses sources, Thèse de Doctorat en Sciences de la Terre, Université de Toulouse III-Paul Sabatier, 267 p.
VELUT S., FALIES C. (2008), « Marges urbaines et marges rurales entre Santiago du Chili et Valparaíso », Autrepart n° 45, p. 207-219