Jean-Luc PIERMAY

contact: jlp@unistra.fr
Professeur de Géographie
Université de Strasbourg
Laboratoire Gecko, Université Paris Ouest Nanterre La Défense

 

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Mbi bala mo mingi, kodro ti mbi ! Les mots me reviennent d’une langue oubliée. Quand je pense à “ma” route de Kaga Bandoro, aux villages que j’égrenais, les connaissant par leurs noms, leurs prénoms, leurs surnoms et leurs travers. Quand je pense aux missions de fin d’année au terme de “ma” route, véritable extrême géographique et onirique, aux nuits de Noël qui embrasaient les quartiers, les faisaient chanter, puis converger vers l’église. Quand je pense aux paysans de mes enquêtes, aux instituteurs qui partageaient la Mocaf pour me raconter les anecdotes du lieu, quand je pense au village au complet qui un jour me fit asseoir sous le manguier pour se plaindre des prix du coton, la nostalgie m’étreint.

Pourtant, comme le disait Lévi-Strauss, les souvenirs font remonter de ce temps une litanie de désagréments. La méfiance d’un sous-préfet, les contrôles tatillons de policiers analphabètes, les pannes de joints de culasse, les nuits passées sur la latérite, les deux semaines à attendre dans une aérogare, les hélices qu’il fallut arrêter pour que la passerelle de l’avion soit remise en place.

Quand je suis revenu, première et dernière fois, ce n’était déjà plus pareil. Certes, j’échappais de peu à un attentat urbain, mais ce n’était pas cela. Le rêve était devenu une thèse, plus besoin d’égrener les villages. Je ne pouvais plus perdre mon temps pour le gagner ; j’avais à le gagner en ne le perdant plus. J’abordais la ville, plus proche de l’Europe, ma nouvelle résidence ; pire, je pouvais l’aborder d’une manière plus méthodique. Que d’expériences nouvelles, certes ! Mais l’apprenti sédentaire était devenu nomade, commençant à zapper d’un lieu à l’autre, construisant non pas son territoire, mais son réseau, d’un espace étranger à un autre espace fugitif. De la Namibie, j’aurais pu retenir les paysages magnifiques, les animaux s’enfuyant dans les espaces infinis, la lumière irradiante des hauts plateaux, l’immense glace au chocolat que dessinait le Spitzkopje au clair de lune, les couleurs scandinaves d’une terre de colonisation, les épopées obsidionales des Basters. Pourquoi en ai-je conservé le souvenir des usines à soûler des townships, dans lesquelles trônait un serveur emprisonné derrière son comptoir de béton et de hauts barreaux métalliques ? J’eus brusquement envie de retrouver des bistrots conviviaux et ouverts à l’air libre.

Certes, le Sénégal, le Maroc et tant d’autres lieux me donnèrent plus d’humanité, mais ne m’ont pas fait retrouver le terrain initial, véritable mythe des origines. Bien sûr, la quête à rebours était impossible. Mais qu’était-il, ce mythe des origines ? Etait-il autre chose que le pincement au cœur du dépaysement, une sensation déstabilisante et enivrante à la fois, malaise et découverte mêlés, qui camouflait la naissance d’un lien nouveau qui ne devait plus disparaître tout en étant promis à devenir lui-même un autre de mes mythes ? “L’amour de l’Afrique”, sans doute. Des mythes stimulés, aiguillonnés par les ruptures, cassure brutale quand la guerre civile ferme le pays aimé, rupture insidieuse quand l’insécurité active le principe de précaution, rupture du délaissement quand le chercheur s’enthousiasme un temps pour de nouveaux horizons. Ce mythe des origines, bien sûr, n’a jamais existé qu’en moi. Pourtant, il ne fut en rien fictif ; il reste, il est une part de moi car, de même que l’espace du géographe intègre le social, de même le terrain du chercheur l’intègre lui-même.

Mais comme ils sont en moi, je vis avec mes mythes et j’en transmets nécessairement quelque chose. Pourtant, qu’une carrière d’universitaire est riche, faite d’opportunités multiples et d’occasions incessantes de renouvellement ! Ce fut pour moi, comme pour tant d’autres, l’ouverture sur d’autres pays du sud ; ce furent par procuration les recherches que les étudiants et doctorants menaient, recherches démultiplicatrices de découvertes et de nouvelles frustrations, celles de ne pas être soi-même à la tâche. Ce fut, dans une Université où la place de l’Afrique est au mieux très marginale, un investissement suivi dans l’aménagement et le milieu local, au carrefour de compétences diverses d’universitaires et de professionnels, au contact des étudiants et de leurs projets de métiers. Ce fut, en un lieu qui devrait être sensible aux évolutions géopolitiques du continent, l’intuition que des passerelles fructueuses pouvaient être lancées avec l’Europe de l’est.

Zapping incessant, dispersion ? Je n’en crois rien. Au nomadisme de l’aventure qui pousse à aller toujours plus avant, répond une part de sédentarité, à laquelle astreint la mission de formation des jeunes. Or, celle-ci n’est-elle pas un “terrain” ? L’attention portée aux sociétés que l’on côtoie, aux gens que l’on coudoie, à leurs préoccupations, à leurs enjeux, à ce qu’ils font, à ce qu’ils rêvent : n’est-ce pas l’indispensable clef d’une rencontre fructueuse, puis d’un parcours commun qui dure ce qu’il dure ? L’étudiant strasbourgeois est-il si différent du paysan centrafricain ? Cela, Paul Pélissier, mon maître, nous le répétait. Quand il est décédé, il y a quelques mois, je partais en stage d’aménagement avec un groupe d’étudiants, à Wissembourg, petite ville fort coquette du nord de l’Alsace. Le rapprochement m’est paru évident. Il y avait des étudiants, des universitaires, des responsables et des techniciens des collectivités locales. Durant une semaine, le terrain est devenu le lien, d’abord une matérialité sous la forme d’une simple étendue au départ inconnue, ensuite le lieu privilégié de l’échange, enfin -dès le retour- un mythe auréolé du projet qui s’y était échafaudé. Glissement de terrain… Mais la vision est trop partielle. Puisque le terrain n’est rien sans le chercheur, que le chercheur le porte en soi, qu’il se construit dans et par lui, qu’il le transmet, la vision d’un terrain en soi ne tient pas. Entre les grands Anciens qui nous ont formés et les étudiants que nous formons, il me semble que c’est le terrain qui a fait de moi, vision très africaine, le modeste maillon d’une longue chaîne de transmission de savoir, assurément, mais aussi de transmission du doute, et surtout de transmission d’humanité.

BORIS BEAUDE

Géographe, chercheur au sein du laboratoire Chôros
École Polytechnique Fédérale de Lausanne
boris.beaude@epfl.ch

 

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Comment faire du terrain lorsqu’il n’y a pas de territoire? Cette simple question m’a accompagné tout au long de ma thèse (Beaude, 2008). Ce n’est qu’à son terme que j’ai acquis la quasi-certitude que la question posait davantage de problèmes que la démarche. Il m’aura fallu près de dix ans.
Dès 1997, cette question est apparue sous une autre forme alors que je réalisais mon mémoire de D.E.A (Diplôme d’études approfondies) sur la dimension spatiale du cyberespace (Beaude, 1998). Est-ce bien de la géographie m’a-t-on répété à plusieurs reprises? J’en avais l’intime conviction, mais, par ses représentants, la géographie me soufflait que cela n’était peut-être pas le cas. Il existait manifestement une étroite relation entre le terrain et la preuve, entre le terrain et la légitimité (Calbérac, 2010), mais aussi entre le terrain et le territoire. La racine commune entre ces deux termes est finalement apparue comme une épreuve à laquelle j’allais être confronté pendant plusieurs années, m’imposant une profonde immersion dans les arcanes épistémologiques d’une discipline passionnante.

Du territoire à l’espace

Plus encore que d’autres sciences sociales, la géographie fut profondément renouvelée au cours du XXe siècle. Elle est passée d’une description raisonnée du territoire à la compréhension de la dimension spatiale de l’action avec une souplesse surprenante, qui ne se fit pas sans quelques fractures éparses, quelques douleurs aussi, mais sans rompre, au moins jusqu’à présent. Ce passage du territoire à l’espace, mais aussi de la description à la compréhension, pose néanmoins quelques problèmes, dès lors que l’on aspire à la compréhension du monde contemporain.

En à peine un siècle, la géographie est devenue tout à fait familière de l’importance de l’immatériel, ressource inépuisable de l’action, faite de représentations, de symboles, de compétences, d’émotions et plus généralement de tout ce qui motive les actes individuels, mais aussi collectifs. Par ailleurs, la géographie a pris la mesure de l’importance des réseaux, qui se sont imposés à toutes les échelles de notre existence, ajoutant aux cours d’eau et aux vallées des voies artificielles de plus en plus nombreuses qui, au moins depuis les Romains, créent des liens privilégiés sans cesse plus nombreux entre des lieux, réagençant perpétuellement notre monde. Pourtant, malgré ces deux avancées majeures, la géographie n’a investi que très marginalement une composante croissante de notre environnement qui se situe précisément à l’intersection de l’immatériel et des réseaux : la télécommunication. Cette omission ne témoigne pas tant d’une absence de perspective et d’anticipation, mais plutôt d’un attachement à une conception de l’espace trop matérialiste. Cette « posture » place pourtant la géographie en situation de ne pas compter parmi les disciplines qui rendent intelligibles l’une des dynamiques contemporaines les plus vives. En particulier, la géographie s’interdit l’étude d’un des espaces les plus intenses et les plus habités du monde contemporain en s’obstinant à ne pas considérer les liens invisibles que des millions d’individus tissent chaque jour un peu plus. Ce manquement est d’autant plus regrettable, que l’espace y occupe une place essentielle, en dépit de son apparent affranchissement. C’est en effet d’un espace créé de toutes pièces dont il s’agit. À défaut d’être virtuel, Internet est en effet totalement artificiel, ce qui souligne sa puissance heuristique comme expression d’une multitude de virtualités qui y trouvent l’occasion d’être actualisées. Pratiquer Internet comme « terrain », c’est au moins avoir la conscience de cela !

Terrain

L’évolution de mon rapport au « terrain » est finalement parfaitement révélatrice de l’itinéraire intellectuel parcouru lors de mon travail de thèse. Parti des espaces dits « virtuels », mon « terrain » initial portait sur les cybercafés, espaces susceptibles d’apporter une légitimité géographique, conformément au paradigme territorial en vigueur (Eveno, 2004). Insatisfait de cet artifice, j’ai finalement décidé de partir d’une pratique afin de valoriser structurellement la dimension spatiale d’Internet dans le cadre d’une problématique sociétale qui articulait un changement de métrique (du topographique au topologique) à une pratique : l’accès aux ressources musicales. Une telle approche permettait d’identifier clairement la dimension spatiale des incidences culturelles, économiques et politiques du piratage d’œuvres immatérielles. Cette recherche révéla finalement un enjeu plus important : c’était la problématique du lieu, comme espace du contact, qui était engagée. La rencontre de l’espace et de la technique se retrouvait ainsi dans le lieu, espace élémentaire de l’interaction sociale. Or, le lieu se présentait comme la parfaite synthèse de la dimension spatiale de l’action, en cela qu’elle a précisément « lieu », toujours. La démonstration de la réalité d’Internet, comme technique, mais aussi comme espace, ainsi que la mise en perspective de ses lieux singuliers, sembla nettement plus représentative de l’aboutissement de cette recherche, se traduisant par la considération que le « terrain » que je cherchais était Internet lui-même. Plus précisément, je compris intimement que j’avais fait de la géographie telle que suggérée par Denis Retaillé, lorsqu’il dit que « faire de la géographie, c’est chercher le lieu de la société et non pas définir la société par le lieu donné » (Retaillé, 1996 : 95). Il ne fut donc pas question de « terrain », figure imposée du paradigme territorial de la science géographique, mais bien d’espace. Un espace que je pratique depuis plus de quinze ans, un espace tellement vaste, que j’ai décidé, au terme de la démonstration de sa réalité, de le décrire en quelques-uns de ses lieux singuliers. Des lieux réticulaires, par opposition aux lieux territoriaux, des lieux contemporains, parmi lesquels Google, Wikipédia, Meetic, eBay, Amazon, Expedia, LeMonde.fr, Bittorent, MySpace ou Facebook. Autant de lieux qui répondent à des problématiques spatiales fortes et clairement identifiables. Autant de lieux qui informent sur « la manière dont la société règle ses distances » (Retaillé, 1996). La formalisation adoptée répond donc à un double souci, celui de la transmission et celui de la compréhension, avec l’impératif de respecter la tension entre pertinence, cohérence et accessibilité du propos (Lévy, 1999 : 32).

J’ai donc appliqué cette approche de façon plus ou moins approfondie à différents lieux pour montrer la diversité des problématiques, en insistant essentiellement sur la réalité de ces espaces : le simple fait qu’ils soient là ! À la différence du territoire, les espaces d’Internet ne se déploient pas sur une étendue qui leur préexiste. Leur existence est en soi une réalité sociale ! Finalement cette démarche était très « terrain », comme certaines pratiques qui consistent à se poser et regarder ce qu’il se passe, attentivement. Je me suis demandé quels sont les espaces les plus fréquentés et de quoi sont-ils l’espace ? À travers cette démarche, les types de substances qui se prêtent très bien aux propriétés d’Internet se dégagèrent plus distinctement.

Circonscriptions

Je n’ai pas traité directement de la spatialité de grandes avancées telles que l’open source (Apache, PHP, Linux, etc.), celle-ci étant limitée à des individus particulièrement expérimentés. C’est pourquoi j’ai privilégié des lieux plus lisibles, tels que Wikipédia (qui hérite néanmoins des avancées initiales de l’open source). À partir du moment où la friction de la distance devient négligeable, des compétences limitées et dispersées territorialement peuvent converger et produire un même objet d’une complexité remarquable. Il m’importait de montrer que Wikipédia était certes une encyclopédie, mais aussi l’espace de sa production. Par ailleurs, la diversité des sujets traités et la façon dont sa coproduction y est organisée (en supposant en particulier que chacun peut être compétent dans un domaine) sont en fait très liées à l’idéologie qui fut aux fondements d’Internet.
Une telle idéologie ne pouvait pas se développer aussi clairement sans la spatialité correspondante, qui nécessitait des propriétés spécifiques dont n’est pas pourvu le territoire. Voilà, brièvement, comment j’ai appréhendé le terrain : j’ai cherché à comprendre de quoi les plus éminents sites internet était le lieu, en les fréquentant assidûment, en les observant, jusqu’à en trouver la substance. Je reconnais que cette démarche est particulièrement adaptée à des espaces émergents, lorsqu’il importe surtout d’en identifier l’étendue des possibles et de ne pas se perdre dans des détails souvent peu éclairants. Aussi, j’ai évité le plus possible les méthodes qui reposent sur des statistiques ou des entretiens, la dynamique de cet espace ne s’y prêtant pas du tout. Facebook ou Twitter, par exemple, ont connu sur cette période des croissances annuelles pouvant atteindre près de 500%. D’autres, tels que Second Life ou MySpace ont perdu considérablement de leur superbe après avoir été pourtant largement encensés. Conscient de la fragilité des espaces singuliers constitutifs d’Internet, je me suis surtout attaché à en comprendre les grands traits. Mon principal objectif était de dire qu’il y avait bien de l’espace « ici », qu’il s’y passait quelque chose. C’était déjà beaucoup.

Les autres approches d’Internet, dès lors qu’elles se focalisent sur le paradigme territorial qui domine largement la discipline, présentent également un intérêt. Ces problématiques et les terrains correspondants sont tout à fait légitimes et soulignent souvent des enjeux de premier ordre. Le fait que la géographie se concentre sur les politiques locales de déploiement des infrastructures, sur leur inégale couverture de l’étendue terrestre ou sur la « fracture numérique » questionne en revanche les raisons de ne pas s’intéresser à d’autres problématiques dont les enjeux ne sont pas moindres. L’évolution récente des recherches, vers le renouvellement de la cartographie (Google Map, Google Earth, OpenStreetMap, et les mashups correspondants) ou les spatialités hybrides (géolocalisation, RFID…), présente quelques signes encourageants, mais continue de ne pas considérer pleinement les spatialités qui n’impliquent pas directement du territoire.

À présent, la géographie ne doit pas s’interdire de prendre au sérieux la spatialité d’Internet et des espaces correspondants, même lorsqu’ils n’impliquent pas directement du territoire. Surtout, lors de l’étude de spatialités hybrides, la géographie ne doit pas considérer que l’espace émerge lorsque l’on montre que des logiques de proximité territoriale restent déterminantes ou que les États-nations ne sont pas dissous par la réticularité d’Internet. Meetic ou iTunes ont certes des déclinaisons locales et nationales pour des questions fonctionnelles et juridiques, mais il n’en demeure pas moins que la spatialité interne à ces espaces doit être pleinement considérée. Lorsque le territoire se fait moins contraignant, c’est un autre espace qui émerge, qui est lui aussi fait d’agencements, de distances, de limites, de centralités, de densités et de diversités. Comprendre la rencontre par internet ne revient pas à dire que, finalement, les individus rencontrent des personnes résidant la même ville, mais plutôt d’identifier les modalités de l’interaction qui font que des individus préfèrent cette spatialité plutôt qu’une autre pour rencontrer des individus qui se situent dans la même ville. Cela pose fondamentalement la question de la substance d’un espace et des problématiques correspondantes. Qu’est-ce qu’un espace qui ne mobilise pas pleinement le corps ? Qu’est-ce qu’un espace dont l’agencement n’est pas matériel ? Quelles traces laissons-nous sur Internet ? Répondre à ces questions suppose de « faire du terrain » sur Internet, mais surtout de prendre cette expression comme un héritage dont la signification se limite à la pratique d’un espace que l’on souhaite rendre intelligible (Berque, 2011). En sus de l’explorer, voilà un espace qu’il est temps d’habiter !

Bibliographie

BEAUDE B., 2008, «Eléments pour une géographie des lieux réticulaires. Avoir lieu aujourd’hui», thèse de troisième cycle, Université Paris I – Panthéon Sorbonne.
BEAUDE B., 1998, «Éléments pour une géographie du cyberespace», mémoire de DEA, Université Paris VII – Denis Diderot.
BEAUDE B., 2008, «Internet, un lieu du Monde», in L’invention du Monde, dir. Jacques Lévy, Paris, Presses de Sciences Po, pp. 111-131.
CALBERAC Y., 2010, « Terrains de géographes, géographes de terrain. Communauté imaginaire disciplinaire au miroir des pratiques de terrain des géographes français du XXe siècle», thèse de troisième cycle, Université Lyon Lumière – Lyon 2.
EVENO E., 2004, Le paradigme territorial de la société de l’information. Netcom (1-2), pp. 89-134.
RETAILLE D., 1996, La vérité des cartes. Le débat (92), pp. 87-98.
LEVY J., 1999, Le tournant géographique. Penser l’espace pour lire le monde. Paris: Belin.
BERQUE A., 2011, « Fieldwork and hermeneutics in the case of Japan ». Cultural Geographies 18 (1), pp. 119-124.


ROMAN STADNICKI

CEDEJ-Le Caire (MAEE/CNRS)
Géographie
stadnicki.r@gmail.com

 

Photographies de MANUEL BENCHETRIT

http://aberrances.blogspot.com/

 

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Les villes situées sur la rive arabe du Golfe Arabo-persique apparaissent comme un laboratoire pertinent d’analyse des formes d’inégalités socio-spatiales les plus prononcées. Y a-t-il un autre endroit que Dubaï où le rang social se lit sur les plaques d’immatriculation des voitures ? Moins celles-ci comportent de numéros, plus la proximité de son propriétaire avec le pouvoir est importante et plus ses infractions au code de la route sont tolérées. Le record de numéros (cinq) revient quant à lui aux étrangers non occidentaux…

On peut donc écrire sans trop s’avancer que les politiques en vigueur dans ces villes conduisent largement à exclure, isoler et contrôler une frange importante de leurs populations. Les chefs de file de l’anthropologie radicale anglo-saxonne, parmi lesquels Mike Davis et Daniel B. Monk, en ont d’ailleurs récemment fait leurs choux gras. Les villes du Golfe apparaissent en effet comme des figures centrales de leur pensée critique. La condamnation des inégalités sociales et de leur accroissement sous l’effet de ce que l’un et l’autre appellent le néo ou l’ultra-libéralisme est récurrente dans leurs écrits, tout comme le rejet des formes d’exploitation, particulièrement violentes et flagrantes dans l’espace géographique traité ici, des masses salariales immigrées par une poignée de riches profiteurs de la rente pétrolière. Sans parler des pratiques urbanistiques qui produiraient, d’après ces auteurs, des « paradis infernaux » hyper-réalistes et totalement fragmentés (Davis, 2008 ; Davis et Monk, 2008) .

Cette posture militante, aussi séduisante soit-elle, ne suffit pas à comprendre la complexité des dynamiques sociales des espaces urbains. Ce carnet de terrain tend à le démontrer, non pas en proposant de faire ici une métacritique, mais en apportant un contre-point à l’approche critique des villes du Golfe, qui sont parfois l’objet de fantasmes et de préjugés qui dissimulent les dynamiques qui leur sont propres (Dazi-Héni, 2006 ; Stadnicki, 2012). À partir d’une expérience personnelle de ces terrains, très peu investis par les chercheurs en sciences sociales, nous tenterons de montrer que les populations subissant diverses formes d’injustice avec lesquelles Davis, Monk (op. cit.), Cusset (2008) et d’autres se disent précisément être en empathie, ne sont pas toutes réduites à l’état de victimes de la « géographie de la domination », selon l’expression de D. Harvey (2008). Les populations auxquelles nous faisons allusion ici sont parfois immigrées depuis deux ou trois générations. Dans ces villes où les nationaux totalisent parfois moins de 10% de la population, l’urbanité est largement façonnée par l’action des immigrés dans l’espace, un espace qui doit évidemment être distingué de celui de l’urbain planifié et « marketé » par le pouvoir en place. Les enquêtes que nous y avons réalisées dans des conditions souvent difficiles nous ont en effet permis d’identifier des formes de résistance territorialisée révélant les capacités de ceux qui habitent l’envers du décor à agir, transformer et s’approprier les portions d’espace urbain, certes souvent résiduelles et interstitielles, qui leur sont attribuées ou qui sont laissées vacantes par les procédures officielles d’aménagement.

Cet article est construit à partir de données empiriques obtenues lors d’une mission coréalisée avec le photographe Manuel Benchetrit, au printemps 2011, une période cruciale pour le monde arabe en général. Il s’agissait pour nous d’investir, dans plusieurs villes de la péninsule arabique (Sanaa, Mascate, Sohar, Doha, Dubaï, Sharjah, Ajman), quelques espaces cumulant dans leur statut plusieurs indicateurs de marginalité sociale, économique et spatiale. L’objectif était de cerner les moyens dont disposent les populations pour s’extraire de cette marginalité multiforme. Les résultats de ces observations nous permettent de constater un phénomène d’impulsion des marges urbaines qui joue un rôle dans le renouvellement des rapports entre instituant et institué, entre dominants et dominés. Si cette enquête « géophotographique » ne permet pas à ce jour de généraliser les situations observées, eu égard au caractère exploratoire et comparatif de l’exercice et aux difficultés d’accès au terrain, elle souhaite donner un peu de visibilité aux pratiques des acteurs ordinaires des marges urbaines, très peu renseignées ailleurs. Nous verrons que ces dernières conduisent parfois à la renégociation des modes de hiérarchisation et de ségrégation qui ont habituellement cours dans ces villes tout en annonçant des changements sociétaux majeurs malheureusement parfois occultés par les approches critiques et militantes consacrées à l’urbain dans le Golfe arabo-persique.

Photographie 1 : File d’attente d’ouvriers de The Pearl (Doha)

Photographie 2 : Ouvriers de The Pearl (Doha) à la lutte pour une place dans le bus

Une marginalité urbaine multiforme… qui échappe parfois à la critique
La visibilité de la démesure des formes urbaines et de l’exploitation de la main d’œuvre asiatique ne doit pas occulter un certain nombre de problèmes sociaux moins évidents à cerner et qui touchent notamment les natifs des pays du Golfe (crise de l’État-Providence, qui couvrait jusqu’ici les besoins matériels des populations, perte des repères d’une partie de la jeunesse urbaine, exclusion de la nationalité de certaines populations bédouines, etc.).
Force est de constater sur le terrain une diversification des situations de précarité résidentielle et économique. En effet, il apparaît de plus en plus difficile, dans certains quartiers centraux et/ou périphériques de villes telles que Dubaï, Sharjah, Ajman ou Mascate, de déterminer, avant de pénétrer dans les cœurs d’îlots, voire au sein même des logements, quelle catégorie de population y est installée : travailleurs immigrés, nationaux fortement appauvris, exclus de la nationalité, etc. (Photos 3 & 4).

Photographie 3 : habitat individuel précaire à Satwa (Dubaï)

Photographie 4 : entrée d’un immeuble d’habitat collectif et populaire à Karama (Dubaï)

Cette précarité résidentielle plurielle renvoie au durcissement des politiques à l’égard de l’ensemble des populations les moins favorisées dans la région. Aux logiques habituelles d’invisibilisation des tissus informels (tracés de voies rapide, implantations de barres d’immeubles administratifs, etc.) succèdent aujourd’hui des opérations de destruction totale d’ensembles urbains jugés non conformes aux normes et visions libérales de l’aménagement urbain qui sont celles défendues par les pouvoirs en place. La situation de Doha, capitale du Qatar, est à ce titre, édifiante. La partie populaire du centre-ville, appelée Wadi Mushayrib, a été totalement détruite en quelques semaines au cours des mois de février-mars 2011. Construit puis occupé depuis les années 1960 par des commerçants, successivement égyptiens, soudanais puis indiens et pakistanais, ce quartier a longtemps constitué une centralité économique et sociale majeure dans la ville. En lieu et place de Wadi Mushayrib devrait être bientôt inauguré Dohaland, une réinterprétation de Central Business District à la mode durable et récréative, dont le nom résonne comme une ambition tendue vers un idéal de développement et de modernité.
Ce nouveau centre-ville s’inscrira dans la continuité de Sûq Waqif, pastiche de vieille ville arabo-islamique reconstituée sur l’emplacement des premières fondations de Doha. Si ce nouvel ensemble urbain central qui constitue un archétype de l’urbanisme néolibéral tel qu’il est expérimenté dans le Golfe fera à n’en pas douter l’objet de critiques véhémentes par les observateurs étrangers, il faut en attendant se demander ce qu’il advient des populations de Wadi Mushayrib, présentes dans le quartier parfois depuis deux générations ? Certaines ont été déplacées dans une opération nommée Barwa Village, du nom de son promoteur immobilier, qui semble les condamner à la ruine économique et à l’isolement social. Barwa Village est en effet destiné à accueillir une partie des marchands de Wadi Mushayrib dont la licence commerciale a été annulée, mais une partie seulement, eu égard à la cherté des loyers fixés conjointement par le promoteur et la Municipalité et à la rareté des clients dans cet ensemble construit à l’extrême sud-est de la ville, à 5 kilomètres des premières habitations de la ville (Photo 5). Un commerçant indien s’est confié : « Nous sommes déjà trois quincaillers dans la même rue et nous nous disputons cinq clients par jour. J’avais deux boutiques à Mushayrib, je n’en ai plus qu’une ici. Et j’ai dû utiliser en plus des économies stockées au pays (…). Je le regrette bien sûr ». Les quelques logements disponibles sont par ailleurs réservés aux « familles » (sic), ce qui exclut totalement les hommes seuls, constituant pourtant la majorité des masses commerçantes et ouvrières d’origine étrangère de ce programme de relocalisation.
La « solution » Barwa Village hante aujourd’hui l’ensemble des quartiers de commerces de détail construits dans les années 1960 à 1990, en marge des grands projets d’aménagements, par de petits investisseurs étrangers, néanmoins connectés aux réseaux du négoce international. Au cours d’enquêtes conduites dans certains de ces quartiers, plusieurs marchands, effrayés par l’air absorbé de deux Européens munis d’appareils photos et de carnets de terrain, nous ont posé la question suivante : « Etes-vous venu ici pour nous détruire ? » !
Il est aujourd’hui permis de se demander si, à l’instar de Wadi Mushayrib, d’autres quartiers de commerces populaires et étrangers, occupant d’ailleurs encore des positions géographiques centrales dans d’autres villes du Golfe (Ruwi à Mascate, Deira à Dubaï, etc.), sont aussi potentiellement menacés par des opérations similaires, eu égard à la rapidité et l’efficacité avec lesquelles circulent dans la région les principes et procédés d’aménagement urbain.
Les populations ont-elles la possibilité d’inverser la tendance ? L’essoufflement du modèle urbanistique actuel, sur fond de crise économique, les soulèvements populaires de ces dernières années et, surtout, les compétences et ressources que développent les habitants pourraient peut-être les y aider.

Photographie 5 : Barwa Village, Doha (Qatar)

Vers un nouvel ordre urbain dans le Golfe ?

L’urbanisme néolibéral et autoritaire en question
Il est possible de déceler, sur le terrain, des limites de plus en plus franches à l’imposition par le haut et par les capitaux privés des formes d’organisation urbaine, tout comme à la surenchère urbanistico-architecturale permanente, décriée par l’ensemble des approches critiques. La crise financière de 2008 a tout d’abord nettement fragilisé le « modèle Dubaï », pas franchement arrimé aux logiques actuelles du développement durable (Lavergne, 2009). Les dettes accumulées des principaux promoteurs Nakheel et Emaar, tout comme les menaces régulières d’implosion de la bulle immobilière, provoquent le retard, si ce n’est l’annulation pure et simple, d’environ un projet sur deux à Dubaï. Le nouvel aéroport Al-Maktoum ne devrait donc pas détrôner celui de New-York dans les prochaines années, comme l’émir l’avait pourtant annoncé. The Universe, réplique de The World, énième groupement d’îles artificielles, fruit de la conquête illimitée des espaces maritimes par l’urbanisation, ne verra sans doute jamais le jour. Quelle utilisation trouver par ailleurs à l’espace initialement consacré au projet Dubaïland, au sud de la ville, censé accueillir villes nouvelles, « mega-malls » et parcs d’attractions ? Les brèches dans la muraille gigantesque de panneaux jaunis par le sable et le vent présentant City of Arabia comme le moteur économique et urbain de Dubaïland permettent de voir qu’aucune pierre n’avait encore été posée en mars 2011 (Photo 6). Seuls les pavillons de Global Village, sorte d’exposition universelle permanente, accueillent encore, six mois sur douze, et non pas toute l’année comme cela devait être le cas, quelques rares visiteurs qui s’échouent en général sur un parking à la superficie spectaculaire (Photo 7). Dubaï semble avoir créé, à travers Global Village, la première marge urbaine « globale », qui apparaît comme un symptôme des dérives de l’urbain mondialisé.

Photographie 6 : Panneaux usés présentant le projet de ville nouvelle City of Arabia (Dubaï)

Ces derniers cas annoncent-ils pour autant une remise en question par les sociétés urbaines en présence des propositions officielles d’aménagement calquées sur les cités-loisirs américaines ? Le jugement d’un habitant de Sharjah, natif des Émirats Arabes Unis, se rendant tous les jours à Dubaï pour travailler dans une administration, est sans appel : « Le gouvernement ne sait faire que des buildings géants et des malls. Mais baisser le prix des loyers et aménager des routes pour ceux qui travaillent pour lui, il ne sait pas faire ! ». Il n’est pas le seul à pointer la grande difficulté et/ou le manque de volonté de la part des pouvoirs publics à répondre à la demande sociale en matière de logement. D’autres contestent encore plus directement les propositions concrètes qui leur sont faites. Il en est ainsi de Barwa Village (cf. Supra & Photo 5) : les quelques usagers critiquent l’inhospitalité et l’inaccessibilité de cet ensemble « régulier », « loin du monde », aux maisons « trop basses » et au parking « monstrueux ». La toponymie d’importation (Plazza, club, village… désignant respectivement le parking central, les fast-foods franchisés et le programme d’aménagement dans sa globalité) ne suffit pas à faire naître chez les déplacés de Barwa un sentiment d’attachement au lieu.

Photographie 7 : Gigantesque parking désert de Global Village (Dubaï)

Nombreux sont plus généralement les espaces aménagés par les grands acteurs publics et privés, à l’instar de Global Village, qui peinent à rencontrer un public et dont la durée de vie est par conséquent très limitée. La présence de nombreux souks « fantômes » en Oman en atteste. À Sohar, deuxième ville du Sultanat, en 1999, la Municipalité a cru bon de rassembler dans une même enceinte, appelée souk Al-Qalaa, les marchands de produits artisanaux traditionnels (encens, épices, osier, etc.) jusqu’alors disséminés dans la ville dans des échoppes idoines ou sur les marchés hebdomadaires. L’échec fut immédiat et retentissant. Malgré des facilités financières (baisse des loyers commerciaux notamment), pas plus de trois à quatre marchands désœuvrés ont accepté de s’installer dans ce souk, contre la vingtaine initialement programmée. La situation périphérique de ce marché a sans doute joué dans sa désaffection par les premiers concernés, mais moins que sa conception, en marge de toute forme de concertation populaire. Afin de ne pas perdre la face, la Municipalité de Sohar y a maintenu en place un gardien, notamment chargé d’entretenir les parterres de fleurs qui donnent effectivement l’impression d’un lieu vivant.
La multiplication de solutions spatiales éphémères, décidées par le haut sans concertation, et faiblement polarisantes incite la population à se diriger vers d’autres lieux, spontanés ceux-là, de centralité et de sociabilité . Ce phénomène, non propre aux villes du Golfe, mais exacerbé ici, permet de prendre conscience des ressources et de la valeur des lieux d’émanation populaire en général et des compétences des « petits acteurs » de l’économie urbaine pour organiser la vie quotidienne et ses territoires.

Le temps des révoltes sociales

La multiplication des révoltes sociales depuis le milieu des années 2000 apparaît comme un signe supplémentaire de l’épuisement du modèle d’urbanité façonné par les dirigeants du Golfe et, par là-même, comme les prémices d’une fragilisation de leur toute-puissance économique. S’il faut distinguer deux catégories de protestation, celles émanant des travailleurs étrangers et celles insufflées par les nationaux, l’amélioration des conditions de vie dans l’espace urbain est bien un motif commun de revendication.
D’une part, on assiste depuis 2004 à Dubaï à des mouvements de grève occasionnels contre les retards de paiement des salaires des ouvriers et pour l’amélioration de leurs conditions de travail, décriées par certaines ONG parce qu’allant à l’encontre du droit international. Ces grèves ont notamment affecté certains grands chantiers récents de la ville tels que l’extension de l’aéroport international ou la construction du plus haut gratte-ciel du monde, Burj Khalifa, où les 2500 ouvriers avaient cessé toute activité pendant plusieurs jours en 2006. Le modèle économique des pays du Golfe repose indéniablement sur cette main d’œuvre expatriée et bon marché. Ces mouvements sociaux le menacent donc dans sa globalité.

D’autre part, les soulèvements de la jeunesse survenus dans le cadre du « printemps arabe », au Yémen, à Bahreïn et, dans une moindre mesure, en Oman et en Arabie Saoudite, ont mis en lumière les difficultés d’accès au logement et aux services urbains dans la plupart des villes de la région. Cela prouve une fois encore que les déficiences de l’économie urbaine, dans la péninsule arabique comme en Tunisie et en Égypte, ont en partie motivé les révoltes sociales de 2011 (Verdeil, 2011 ; Pagès-El Karoui, Vignal, 2011). La colère, qui s’exprimait jusqu’alors très sporadiquement, à travers des tags projetés sur certains symboles de l’identité nationale, comme les tours à vent des Émirats Arabes Unis par exemple, ou encore par blogs et facebook interposés (contestations des pratiques corrompues ? en Arabie Saoudite, de l’absence de dispositif d’accompagnement social aux Émirats Arabes Unis, voire de la sempiternelle congestion du trafic à Dubaï), semble s’être organisée dans l’espace. Des manifestations ont eu lieu pendant plusieurs jours de suite à Mascate et à Sohar. En l’absence de véritable place publique et centrale, ces dernières se sont déroulées sur les gigantesques ronds-points qui marquent les entrées et sorties de villes. Pour la première fois dans l’histoire du Sultanat d’Oman, les revendications entendues lors de ces manifestations exprimaient un fort sentiment d’injustice sociale mais aussi spatiale. Parmi les manifestants, certains se sont plaints d’être issus de quartiers totalement négligés par les pouvoirs publics, tels que Majis à Sohar (Photo 8) ou Al-Seeb à Mascate, qui, à la périphérie de ces deux villes, présentent un certain nombre d’indices de marginalité urbaine (habitat non réglementaire, économie informelle, jeunes gens sans emploi, décrochement des axes principaux de circulation, etc.).

Les gouvernements des pays du Golfe pourront-ils encore longtemps ignorer les conditions de vie et les exigences des populations anciennement et nouvellement marginalisées, mises en lumière par les protestations sociales et les soulèvements populaires ? En attendant, elles s’efforcent de prendre place dans des villes qui ne leur en laissent pas, en fabriquant des territoires quotidiens à l’ombre des skylines, en développant des compétences citadines surprenantes.

Photographie 8 : Tags de révolte à Majis, quartier populaire et périphérique de Sohar (Oman)

Ressources territoriales et compétences citadines aux marges des villes du Golfe

Les observations que nous avons réalisées, aussi brèves et superficielles fussent-elles, nous ont permis de prendre la mesure des dynamiques endogènes de développement des quartiers populaires aujourd’hui délaissés par les pouvoirs publics. Al-Khuwaïr à Mascate et Falaj al-Qabaïl à Sohar par exemple, deux quartiers populaires péricentraux des deux villes les plus importantes du Sultanat d’Oman, interpellent à la fois par leur diversité fonctionnelle, leur cosmopolitisme et par la vitalité du processus de « mondialisation par le bas » (Tarrius, 2002) qui y a cours, autant d’indicateurs forts d’urbanité, de sources de liens sociaux. À Al-Khuwaïr, les Turcs et les Égyptiens sont très bien représentés, notamment au sein du secteur commercial, tandis que l’importation de biens de consommation (depuis l’Europe pour les produits alimentaires et depuis l’Inde pour les produits culturels par exemple, cf. Photo 9) séduit largement une clientèle nationale. À Falaj al-Qabaïl, mais aussi dans d’autres quartiers de villes omanaises, il n’est plus rare de rencontrer des gérants de commerce (dans l’informatique notamment) de nationalité indienne, qui ont su développer leur activité avec efficacité et avoir sous leur responsabilité du personnel omanais, féminin notamment. Ces quartiers marginalisés par les politiques d’aménagement forment ainsi un théâtre de recompositions socio-économiques majeures et, surtout, de reconsidération des hiérarchies sociales.

Photographie 9 : Programmation « bollywoodienne » dans un cinéma de Mascate (Oman)

Par ailleurs, la vitalité des activités marchandes informelles, malgré les menaces qui pèsent parfois sur elles (cf. Supra), peut se mesurer à l’aune de la persistance des souks, qui n’existent plus dans le Golfe que dans quelques quartiers populaires. À l’origine de la reconversion des périphéries de Sanaa au Yémen en nouveaux pôles de développement, les souks, bien que numériquement inférieurs dans les pays voisins du Yémen, recèlent tout autant un fort potentiel de centralité qu’ils constituent des espaces de sociabilité (Stadnicki, 2009). L’économie informelle débordant des souks et des zones industrielles joue également un rôle dans la dynamisation d’un certain nombre de quartiers et leur inscription dans des réseaux économiques internationaux. Le marché de l’automobile d’occasion qui s’est progressivement installé au cœur de la grande zone industrielle de Doha a acquis une notoriété dans tout le pays et draine une clientèle de toutes les nationalités présentes au Qatar, toutes catégories sociales confondues. Témoins du succès de ce marché du véhicule d’occasion informel et de son impact économique sur la zone industrielle (ouverture régulière de nouveaux garages et accessoiristes), les autorités ont toléré cette activité les jeudis et vendredis, tentant même de l’organiser, en partie, en construisant un hangar permettant aux acheteurs de se protéger du soleil.
Ces « centralités souterraines » constituent enfin des poches de sociabilités comportant leur lot de gargotes qui drainent des flux de piétons et d’automobiles très importants. Certains citadins font par exemple plus de cinquante kilomètres pour goûter aux brochettes de poisson d’Al-Seeb, à la périphérie de Mascate. Espaces de sociabilités et indices de cosmopolitisme également, les restaurants populaires proposent généralement et simultanément « chinese, indian, arab, pakistan & continental food » à la carte. Dans des agglomérations fortement policées et de plus en plus privatisées, ces lieux de rencontres, souvent adjacents au commerce de détail, apparaissent comme des espaces publics résistants. Invisibilisés la plupart du temps par des immeubles massifs et encerclés par des voies de circulation surdimensionnées, ils agissent comme un vecteur de citadinité, à condition de « savoir franchir » : l’épreuve spatiale majeure du 21ème siècle, selon M. Lussault (2009), qui se reflète dans les clichés présentés ci-dessous (Photos 10 & 11).

Photographie 10 : Franchissement « 1 » (Mascate, Oman)

Photographie 11 : Franchissement « 2 » (Sanaa, Yémen)

Conclusion
Peut-on aujourd’hui parler d’un réveil des marges urbaines dans le Golfe Arabique, d’une « impulsion des périphéries » (Lefebvre, 1974) laissant entrevoir de réels changements sociétaux et urbanistiques ? Le contexte économique, social et politique, conjuguant crise financière et soulèvements populaires, semble y être particulièrement favorable. Pour se rendre compte de cette impulsion, il faut aller à la rencontre des acteurs ordinaires des marges socio-spatiales et faire l’examen minutieux de leurs ressources territoriales ; ce qui revient à dépasser la critique faite régulièrement par les Occidentaux à un ordre urbain « sans lieu ni bornes », pour reprendre l’expression de M. Webber (1964) souvent utilisée. Une citadinité interstitielle et résistante émerge pourtant de ces espaces qui sont eux-mêmes le fait d’individus bien souvent privés du « droit à la ville », mais pour lesquels vivre en ville dans un pays du Golfe Arabique a bien un sens.
Laboratoire des formes urbaines typiques des sociétés néolibérales mais aussi des formes les plus poussées de ségrégation sociale, les grandes villes du Golfe Arabique sont peut-être en train de constituer un laboratoire de la résistance et du réveil des territoires les plus marginalisés. Cela signifierait qu’une nouvelle étape d’un processus d’urbanisation, qui a longtemps échappé aux observateurs étrangers tout en faisant l’objet de critiques radicales et de fantasmes et préjugés néo-orientalistes, est en train d’être franchie.
L’itinéraire géophotographique que nous proposons ici ne suffit pas à rendre compte, loin de là, de la complexité urbaine de cette région du monde. Mais au vu du très faible nombre de travaux de recherches en sciences sociales qui lui sont consacrés, au vu de la difficulté qu’il y a, en tant que chercheur étranger, à aller au contact des populations marginalisées, cette expérience constitue un premier point d’entrée sur ce terrain particulier, un « documentaire scientifique » qui espère ouvrir des pistes pour d’autres travaux.

 

Bibliographie

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Réflexions sur le recours à la représentation graphique pour exprimer des territorialités d’acteurs

 

Lisa ROLLAND

Mosaïques, UMR7210 LAVUE
Université Paris Ouest Nanterre la Défense
UMR5600 EVS, Université de Lyon
Géographe
Lisa.Rolland@u-paris10.fr

 

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RÉSUMÉ DE L’ARTICLE
Un décentrement du secteur du commerce équitable est aujourd’hui perceptible vers les pays dits du Nord, autour de son intégration dans les politiques publiques de développement durable. La campagne européenne “Fair Trade Towns” en témoigne en prenant les formes d’un label décerné à des collectivités et d’un outil de communication. Ce projet questionne la dimension relationnelle du territoire par les jeux d’acteurs, ou les territorialités. A cet égard, la représentation graphique par le dessin est menée en entretien semi-directif avec les acteurs. Cet outil apparaît comme un support majeur de la lecture des territorialités, qui met en lumière des enjeux d’analyse dans le cadre de la démarche méthodologique.

Abstract :
A fair trade’s growing shift towards the North appears with its integration into sustainable public policies. The European campaign “Fair Trade Towns” illustrates these new issues as his campaign is reading as one form of fair trade which entitle towns and also forms a communication’s tool. “Fair Trade Towns” refers to the perception of the world by the actors, namely “subjective territories” encouraging fair trade. Schematic representations of those towns are realized during semi-structured interviews with the actors. This method can be a key to the interpretation of space and the perception of territories through fair trade. It also questions research and methodology stakes.

INTRODUCTION
Un décentrement du commerce équitable vers d’autres espaces et dynamiques d’acteurs est perceptible autour de nouveaux enjeux liés à son inscription dans les politiques publiques (Smith, 2011). Cette évolution ouvre des perspectives originales de recherche et élargit le champ des disciplines concernées, avec notamment la géographie. Mon sujet de thèse, « Les “Fair Trade Towns“, une mise en territoires du commerce équitable au nom du développement durable ? Regard multi-sites France, Belgique », s’inscrit dans ces nouvelles approches : il questionne les espaces et les échelles du commerce équitable dans les “Fair Trade Towns“. Cette campagne internationale de promotion du secteur, lancée en 2000 en Angleterre, prend place aujourd’hui dans 24 pays. Elle labellise des collectivités, essentiellement des villes européennes (1.350 sur un total de 1.431, selon le site des Fair Trade Towns) sur la base de critères homogénéisés. En principe, il y a cinq critères à respecter dans l’ordre pour être titré « Fair Trade Town » : adopter une résolution du conseil municipal et acheter des produits équitables, développer les produits dans les commerces et restaurants du territoire, inciter les entreprises du territoire à en acheter, communiquer sur les réalisations et sensibiliser, créer un conseil local, lieu d’échanges et de propositions (qui dans la pratique n’existe pas ou peu). L’objectif affiché est d’associer collectivités locales, acteurs locaux privés et publics, dans une démarche de promotion du commerce équitable à l’échelle d’un territoire centré autour de la ville. Les terrains d’étude sont situés à Lyon (France), qui a reçu le titre ” Territoire de commerce équitable ” depuis 2009, et Bruxelles-Capitale (Belgique), “Commune de commerce équitable” et “Fair Trade Gemeente” depuis 2004. En Belgique, la campagne prend deux formes différentes eu égard du découpage politique du pays, ce qui questionne le projet territorial de la campagne. En Wallonie, c’est le titre de « Communes de commerce équitable » qui est décerné et en Flandre celui de « Fair Trade Gemeente ». Bruxelles-Capitale est située en région Flandre mais dépend de la région Wallonie-Bruxelles, elle a obtenu le titre dans les deux langues. Dans le cadre d’une réflexion plus large portant sur la structuration du territoire dans les discours et les pratiques des acteurs, cet article s’attache aux territorialités des acteurs, c’est-à-dire la dimension relationnelle du territoire (jeux d’acteurs, intérêts, contradictions).

La littérature scientifique sur le commerce équitable se caractérise par un déficit de mention de l’espace et de sa représentation. Ce manque de données géographiques interroge dans le sens où le commerce équitable renvoie à une conception du monde et du développement fondée sur la notion de solidarité. Les critères sur lesquels sont basés l’opposition d’un Nord et d’un Sud qui légitime son action sont donc questionnés. En s’inscrivant désormais dans les pays dits du Nord, le commerce équitable ne relève plus seulement de l’étude des flux mondialisés mais appelle à une réflexion sur l’imaginaire spatial qu’il convoque. Que révèle la représentation graphique des figures de cet « habiter » le monde (Didelon Loiseau, 2010) ? L’objectif est de discuter un outil souvent débattu communément appelé carte mentale sur la question des territorialités du commerce équitable au regard des deux terrains de recherche ; et ce dans un champ historiquement tourné vers d’autres espaces et des cadres d’analyses traditionnellement issus de l’économie. Après avoir présenté l’objet des territorialités du commerce équitable seront discutés à la fois la méthode des représentations graphiques ainsi que les enjeux de la recherche soulevés.

Un attendu : exprimer des territorialités attachées au commerce équitable

Dans la continuité des travaux sur la dimension conceptuelle du territoire initiés par G. Di Meo (1998), celui-ci est considéré dans sa logique processuelle et ses dynamiques d’acteurs. Le territoire est ainsi entendu comme « un espace approprié, avec sentiment ou conscience de son appropriation » (Brunet, 1992 : 480), il est construit par les jeux d’acteurs (Vanier, 2009). Il n’est donc pas limité à une entité juridique ou institutionnelle qui est pourtant l’entrée du territoire dans la campagne ” Fair Trade Towns“, puisque les acteurs s’y projettent en termes de découpage de l’espace à la fois administratif (collectivité titrée) et fonctionnel (le titre comme des formes de pratiques, comme vecteur de valeurs), de gestion, d’aménagement, et s’y organisent en réseaux (Girard, 2012). Le projet “Fair Trade Towns” comme objet de la recherche s’insère dans ce cadrage théorique puisqu’il propose de nouvelles formes d’appropriation du territoire, et ce à travers les discours et les pratiques de l’ensemble des acteurs. Dans la lignée de la thèse de S. Girard (2012), la territorialité, qui renvoie à la dimension relationnelle du territoire à travers les intérêts, les conflits et stratégies d’acteurs (Vanier, 2009), et la territorialisation, construction territoriale en tant que processus évolutif et dynamique, sont distingués.

Les acteurs convoquent des imaginaires et des représentations du commerce équitable qui nourrissent : i) la territorialisation du secteur dans les politiques de développement durable ; ii) les perceptions, ou les territorialités des acteurs concernés, à savoir des représentations individuelles même si elles sont en interactions avec le social. Les territorialités attachées au commerce équitable constituent une clé de lecture pour une meilleure compréhension des représentations, des imaginaires et des pratiques d’acteurs. Le recours à la représentation graphique par le dessin, comme outil, est utilisé conjointement à la conduite d’entretiens semi-dirigés. Le corpus est constitué de 48 entretiens et de 40 cartes mentales réalisés entre juillet 2013 et octobre 2014 avec les acteurs impliqués dans les “Fair Trade Towns“, en France et en Belgique, sur la base des différents types d’acteurs identifiés dans le projet (Figure 1).

Le choix d’une méthode et ses questionnements

L’utilisation de la représentation graphique représente un enjeu scientifique car elle interroge sur les moyens qu’elle a d’apporter des réponses à une question de recherche, cela en dépit d’un traitement et d’une analyse difficiles (Gumuchian, 1991 ; Bonin, 2004). La démarche méthodologique choisie est construite au regard de l’objet de recherche et ses clés de lecture, dans le cadre de la triangulation des données (Figure 2).

L’exercice est non contraint et réalisé sur papier blanc par les acteurs interrogés lors d’entretiens semi-directifs. Ces entretiens se structurent autour de trois thèmes-pivot inspirés des travaux de S. Lardon et V. Piveteau (2008) sur le territoire : points de vue et visions sur la campagne ; enjeux identifiés ; perspectives et aspirations. C’est à la toute fin de l’entrevue que la représentation graphique est proposée, en réponse à la consigne « Après avoir évoqué ces points, pouvez-vous maintenant représenter par le dessin ce qu’est pour vous un “Fair Trade Town” ? ».

Les représentations sont rendues lisibles par les commentaires constants et/ou légendes de l’enquête durant le processus. A l’amont du terrain, et renforcé pendant son déroulement, un protocole de recherche est construit avec une grille de lecture des représentations (Figure 3). Les deux représentations graphiques choisies évoquent l’importance des liens et des échanges, ainsi que la structuration du phénomène étudié autour d’acteurs. Elles interrogent en ce sens l’outil en lui-même et sa lecture.

Figure 3. Entre territoire institué et territoire ressenti : l’importance des liens et échanges qui structurent le phénomène

Deux lectures du territoire apparaissent. L’une exprime des valeurs, des idéaux, de l’ordre de l’intime, relatifs au commerce équitable à, l’autre illustre des éléments d’un territoire perçu dans sa dimension collective. Les dessins révèlent à la fois un territoire intentionnel (administration, drapeau, collectivité nommée et délimitée) et un territoire ressenti relevant des symboliques spatiales du commerce équitable (cœurs, échanges Nord Sud, liens entre acteurs).

Des ressemblances et des divergences apparaissent au prisme des positions des interrogés dans le système d’acteurs. Les similitudes tendent dans la qualification générale du ” Fair Trade Town ” : son découpage, ses liens avec d’autres territoires ou le reste du monde ou non. L’accent est également ciblé sur les liens (humains, échanges de flux monétaires, de produits) entre les éléments qui structurent le phénomène étudié plus que sur leur emprise spatiale, tous recourant à des flèches, des traits reliant ces différents éléments dessinés. On peut ainsi plutôt parler d’un outil de schéma conceptuel (structuration du phénomène) que de carte mentale (emprise spatiale). Les divergences apparaissent qui relèvent de la signification du territoire attribuée (Figure 3):

– Un « territoire-système » (Moine, 2007), où le “Fair Trade Town” englobe le monde avec le commerce équitable comme élément central ;
– Un « territoire-monde » (Didelon Loiseau, 2013), où le “Fair Trade Town” est relié à d’autres territoires et d’autres acteurs, par des flux de marchandises et des liens humains et culturels, à la fois du Nord au Sud et au Nord.

Par ailleurs, ces divergences sont aussi liées aux intérêts et stratégies dans le système d’acteurs. L’exemple du dessin issu de l’entretien avec la Plate-Forme pour le Commerce Equitable illustre le commerce équitable comme un élément fondateur du territoire, où les acteurs nationaux du commerce équitable estimés structurants du territoire sont notés et placés. Le dessin réalisé par le responsable d’une association de distribution de paniers de fruits et légumes labellisée par la Ville de Lyon convoque une vision centrée sur l’activité de la structure (agriculture locale) et d’autres territoires. La Ville de Lyon a créé son propre label « Lyon Ville Equitable et Durable » en 2010, suite à l’obtention de son titre « Territoire de commerce équitable » en 2009, labellisant à son tour des structures sur son territoire suivant d’autres critères de normalisation du développement durable. Enfin, des différences tiennent aussi des parcours des acteurs et de leur connaissance et expérience du commerce équitable, mais aussi de leur disposition à dessiner. Certains vont avoir une représentation plutôt schématique, avec des grands ensembles rectangulaires ; d’autres vont essayer de cartographier en dessinant le monde, un pays, d’autres vont avoir recours à des symboles correspondant à des éléments du territoire (cercle, personnage schématisé pour un acteur). A cette étape, l’observation du dessin ainsi que l’enregistrement et/ou la prise de notes du commentaire réalisé par l’enquêté pendant l’exercice est essentielle en vue de l’analyse et de l’interprétation des dessins.

Des enjeux d’interprétation des résultats et d’articulation entre théorie et résultats d’enquêtes

Comment utiliser ces dessins ? Face à la diversité des approches, conjuguée à celle des territorialités du commerce équitable, une grille de lecture a recentré son application sur la problématique et les questions de recherche. Les enjeux sont de i) faire exprimer les territorialités des acteurs en complément des discours, illustrant la symbolique du projet et du territoire ; ii) faire apparaître les marqueurs spatiaux, les liens identifiés, parfois ambigus ou en contradiction avec les discours. Chaque dessin, et le commentaire l’expliquant, est « lu » en prenant en compte deux dimensions (Girard, 2012). La première dimension convoque l’identification ainsi que l’inscription dans l’espace du “Fair Trade Town“, c’est-à-dire son organisation, l’utilisation de figures spatiales (point, axe, surface délimitée) ainsi que l’établissement de relations spatiales entre ces objets ou avec l’observateur (flèches, cercles). La deuxième dimension concerne la signification de l’espace social, culturel ou symbolique du territoire, autrement dit l’attribution de fonction, d’usages, ou de valeurs attribuées à l’image organisée du “Fair Trade Town“, soit son sens, connoté par les espaces, les lieux traditionnels du commerce équitable, mais aussi par le registre discursif historique des acteurs du secteur sur le changement du système, une modification des règles internationales du commerce et des échanges.

Le découpage de l’espace qui apparaît renvoie à des modèles et images attribués à ce que les acteurs identifient comme un Sud, face à un Nord, où chacun d’entre eux seraient des identités homogènes. Ils se réfèrent ainsi à un héritage des mouvements altermondialistes d’après-guerre qui ont fondé le commerce équitable. Malgré le décentrement du secteur opéré par la campagne les imaginaires du commerce équitable restent de même nature. Afin d’en comprendre les enjeux, une grille d’analyse éclaire les emboîtements d’échelles et de niveaux d’acteurs (Figure 4). Cet outil est conçu en parallèle de la grille d’analyse des entretiens de manière empirique. Dans la perspective de la triangulation des méthodes, la grille reprend les dimensions principales des catégories issues de l’analyse du discours des entretiens, à savoir les espaces identifiés et perçus dans la campagne « Fair Trade Towns», les acteurs structurants ainsi que le fonctionnement du territoire.

Discussion sur la méthode au regard des études existantes

L’état de l’art sur l’utilisation de la méthode des cartes mentales a été renforcé à la lecture de thèses de géographie et d’anthropologie urbaine récentes, et d’articles scientifiques sur le territoire (Avry, 2012 ; Bonnet et al, 2011 ; Debarbieux, Lardon, 2003 ; Faliès, 2013 ; Girard, 2012, Verguet, 2013). Si cette représentation de l’espace fait l’objet d’études depuis plusieurs décennies, à partir des travaux fondateurs sur la perception urbaine de K. Lynch (1960), elle ne fait pas l’objet d’une méthodologie consensuelle. L’interprétation de l’outil reste le problème majeur car elle est le produit de son contexte de réalisation et peut ainsi, en tant que produit construit, être saturé, ou non, d’informations. Elle dépend en effet des perceptions, « des pensées, des opinions et des sensibilités enfouies » (Bonnet et al, 2011) mais aussi de l’affect, de « non-représentations », ou de conditions de réalisation. Au regard de ces éléments, trois points de discussion sont soulevés.

La représentation graphique du territoire, au départ exploratoire en entretien, est devenue à mesure de la pratique de terrain un support majeur de la réflexion ; et cela à travers les grilles de lecture et d’analyse propres au sujet de recherche. L’outil a participé à i) comprendre les représentations des acteurs sur le commerce équitable et sur sa mise en territoire convoquée par la campagne; ii) révéler ou masquer des contradictions, des manques dans les discours ; iii) dessiner un territoire dans la visée de construction de la notion au regard d’un objet de recherche nouveau dans la discipline géographique, le commerce équitable.

A travers les liens et les échanges représentés, la représentation graphique a renforcé le cadrage conceptuel de la recherche. Les notions d’ « habiter » l’espace (Lussault, Pacquot, Younès, 2007), problématisée à l’échelle du territoire, et « d’habiter » le monde (Didelon Loiseau, 2010) éclairent la mise en territoire du commerce équitable. Ces entrées de lecture du commerce équitable issues de la catégorisation des dessins éclairent les emboîtements d’échelle en œuvre dans ce projet territorial.

Enfin, l’outil vise à analyser les échelles du commerce équitable convoquées dans cette campagne, angle nouveau des recherches qu’apporte une lecture géographique. Des interrogations en sont nées : parle-t-on d’habiter le monde, le territoire, la ville ? Que veut dire cet « habiter » ? La notion de territoire essaime-t-elle à travers cette campagne? Les dessins produits ont replacé ce rapport au monde du commerce équitable au cœur de mon questionnement sur le terrain. Par ailleurs, ils font le lien entre ce travail et des recherches collectives menées par des chercheurs actuellement sur « Habiter le monde » (Université de Picardie Jules Verne).

Conclusion

Selon C. Yvroux et J.-P Bord (2011 : 91), les représentations de l’espace sont « […] envisagées à différentes échelles, souvent pour des espaces pratiqués et plus rarement pour ceux qui relèvent de l’« ailleurs », c’est-à-dire des espaces qui, pour un individu, ne sont appréhendés qu’à travers leurs dimensions idéelles ». L’exemple des “Fair Trade Towns ” illustre cet imaginaire géographique à l’aune du commerce équitable, qui fait appel à des espaces et des pratiques « inconnus » ou idéels. L’appréhension de la campagne est alors nourrie par des textes, des images, des pratiques quotidiennes et aussi par des représentations mentales d’un projet en construction. A travers cette recherche, la dichotomie Nord Sud est énoncée dans les discours comme fondement et aussi comme légitimation d’action du commerce équitable. Elle est spatialisée sur les dessins et abordée de manière plus fine dans le sens où les acteurs vont matérialiser des interactions et faire apparaître des schèmes qui complètent le discours. La méthode permet ainsi de préciser les différentes modalités de ce que peut être un territoire de commerce équitable. L’information qui en résulte doit être traitée et analysée au regard des autres outils méthodologiques utilisés, afin de mettre en évidence des stratégies, des intérêts ou encore des conflits d’acteurs. A travers l’exercice, l’acteur interrogé rappelle qu’il est un individu à plusieurs « casquettes », qui va convoquer des territorialités relevant de sa position dans le système d’acteur au nom d’une structure, mais aussi de façon plus idéalisée en le faisant par son vécu, ses niveaux de connaissances et d’appropriation, et son affect.

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