JEAN-FRANCOIS THEMINES

Université de Caen Basse-Normandie
Laboratoire ESO Espaces et Sociétés UMR 6590
Géographie
jean-françois.themines@unicaen

 

ANNE-LAURE LE GUERN

Université de Caen Basse-Normandie
Laboratoire CERSE, EA 965
Sciences de l’éducation
anne-laure.leguern@unicaen.fr

 

Télécharger l'article


Résumé
.

L’article se propose d’explorer l’entre-deux spatial au travail. En s’appuyant sur une méthodologie spécifique de l’analyse du travail : l’instruction au sosie, il montre l’importance de la spatialité dans la focalisation des enjeux sur la visibilité et l’invisibilité du et au travail. Des analyses menées par et avec des professionnels et centrées sur le thème de la friche, conduisent à conclure à la nature relationnelle de l’entre-deux spatial au travail.


Abstract

This paper deals with an exploration. What should be in-between space at work? Based on a methodology of work analysis, the instruction to the double, it shows importance of space when focused on visibility or invisibility at work. Analyses by and with workers themselves and mainly on what could be considered like fallow lead to a conclusion: in-between space has a relational nature.

Introduction

Notre point de départ est le double paradoxe suivant. Le travail n’est pas construit en objet géographique, alors que sa dimension spatiale apparaît, sans être nettement thématisée cependant, chez les spécialistes du travail, qu’ils soient ergonomes, psychologues, ethnologues ou sociologues. Par ailleurs, cette position en creux de la discipline géographique est contemporaine d’évolutions du travail, dont une approche spatiale permettrait de lire les enjeux sociaux de domination comme de mobilisation des personnes : envahissement de la sphère domestique par la sphère du travail, gestion plurielle de la distance dans les relations au travail, insertion dans des chaînes hiérarchiques complexes, réponse sous responsabilité individuelle à des ordres spatialement ouverts, etc. Cette caractéristique qui consiste en un report sur le travailleur, de la responsabilité de gérer les distances dans la réalisation d’une tâche, vaut pour un grand nombre de métiers correspondant à des niveaux très divers de qualification : responsable d’approvisionnement, chauffeur-livreur (Cholez, 2008), agent de nettoyage (Aubenas, 2010).

A partir de ce constat, nous proposons une perspective géographique d’analyse du travail par les acteurs eux-mêmes. Pour cela, nous présentons une méthodologie qui accorde à ces derniers une place centrale : l’instruction au sosie, laquelle comprend un type particulier d’entretien et son analyse dont la phase finale est un commentaire écrit. Nous montrons que sa conduite en recherche clinique souligne, sans pour autant l’explorer systématiquement, la dimension spatiale du travail ordinaire. Par recherche clinique, nous entendons la clinique de l’activité, approche développée par Yves Clot, psychologue du travail, au Centre National des Arts et Métiers à Paris. Elle vise le développement du pouvoir d’agir des travailleurs sur leur milieu et sur eux-mêmes, qu’il s’agisse de techniciens de centrales nucléaires, de conducteurs de train, d’enseignants, d’infirmiers, d’aide-soignants. La comparaison des apports de l’instruction au sosie avec ceux d’autres méthodes utilisées en ethnologie ou en sociologie (observations, photographies, carnets, etc.), nous conduit à préciser ce en quoi consiste, d’un point de vue géographique, la dimension spatiale du travail. En géographie, ce « faire avec l’espace », qui met l’accent sur les relations de distance et de proximité entre les personnes et avec des objets, ne doit être en aucune manière restreint à des localisations « dans » l’espace. La dimension spatiale du travail recouvre l’ensemble des problèmes qui se posent aux acteurs, en termes de gestion des distances et des contacts, dans l’accomplissement de leur activité.

Comment, avec ce cadre géographique de référence, construire en objet, l’entre-deux dans les situations de travail ? La figure première de l’entre-deux au travail n’est pas spatiale : l’ergonomie nous a appris à la voir d’abord dans la différence et l’écart entre travail prescrit et travail réel. Néanmoins, cet écart premier par lequel se définit l’activité se décline ou s’exprime, entre autres, en problèmes spatiaux ordinaires, que la méthodologie de l’instruction au sosie permet de repérer. Nous illustrerons cette approche spatiale du travail au moyen de trois cas, en nous centrant sur une figure géographique classique de l’entre-deux, celle de la friche. Ce faisant, nous tentons aussi de déplacer l’entre-deux, en géographie, du statut de géotype, ici un géotype de friche (ou espace résiduel), vers celui de relation, soit un ensemble de rapports de proximité et de distance, constitutifs d’une activité que des acteurs analysent comme résiduelle.

L’entre-deux dans l’analyse du travail : de l’ergonomie à la géographie

Nous souhaitons dans un premier temps revenir sur la méthodologie de l’instruction au sosie, afin d’en montrer une dimension méconnue qui intéresse autant les analystes du travail que les géographes : sa spatialité.

L’instruction au sosie : une méthode pour analyser le travail. A l’origine, l’industrie automobile, la formation et la psychologie du travail

L’instruction au sosie est un dispositif d’analyse du travail réel élaboré par un psychologue du travail, Ivar Oddone, souhaitant « découvrir » ou « redécouvrir », comme il le dit lui-même, l’« expérience ouvrière » (Oddone et al., 1981 : 17) qu’ont constituée les ouvriers avec lesquels il travaille, dans l’industrie automobile de l’Italie du Nord des années 1970. Cette expérience existe dans l’action incorporée, dans leurs gestes, mais ces ouvriers ne savent pas l’énoncer verbalement. Le dispositif appelé instruction au sosie vise précisément à « récupérer » cette expérience ouvrière, pour la connaître et la transmettre. Il s’agit d’un dispositif à la fois de recherche mais également de formation. Ivar Oddone l’a inventé au sein d’un séminaire de formation des ouvriers, particulièrement des délégués syndicalistes, appelé « 150 heures ». Il était de première importance, pour lui, que le dispositif ait comme bénéficiaires ceux qui, d’une certaine façon, étaient dépossédés de leur expérience, par l’organisation taylorienne des industries automobiles pour lesquelles il travaillait en tant que psychologue.

L’instruction au sosie met deux personnes en scène : le professionnel et le chercheur ou le formateur. Elle consiste à demander à la personne qui va co-analyser son activité avec le chercheur ou le formateur, de donner des instructions (ordres et informations) à ce dernier, lequel est supposé ne pas connaître la nature du travail effectué. Selon Ivar Oddone, et après lui, ceux qui travaillent en clinique de l’activité, c’est en s’adressant à quelqu’un supposé être un double très ressemblant qu’il est possible de réaliser une description très précise de ce qui est réellement accompli. La description est obtenue par la fiction méthodologique d’avoir à instruire un sosie, d’où le nom du dispositif, et non un quelconque remplaçant. Oddone insiste en effet sur le fait que sa première investigation, par les histoires de vie, ne lui donnait accès qu’au résultat de l’expérience et non à sa fabrication, ce qui était pourtant l’objet de son intérêt, pour connaître comment l’expérience ouvrière se constitue. Il précise aussi qu’une consigne d’instruction à donner à un autre ouvrier ne donnait lieu qu’à une description des tâches idéales et non à celles des tâches réellement faites par les individus singuliers avec toutes les variantes qu’il cherche à connaître pour y voir les « astuces, les ficelles de métier ». Ainsi, pour un typographe :

Le degré d’humidité est une chose très importante dans le métier de typo, aussi une des astuces qu’on emploie pour que les feuilles se séparent facilement et que les ventouses de la machine les saisissent l’une après l’autre, c’est de bien déramer et de souffler un peu sur les feuilles. En fait, ce sont toujours ces astuces, ces ficelles du métier qui te donnent un véritable savoir-faire. C’est grâce à elles que tu résous les problèmes que te pose ta tâche. C’est grâce à ton intelligence et à ton expérience que tu découvres ces réponses nouvelles qui, à la limite, se révèlent être par la suite de véritables innovations techniques (Oddone et al., 1981 : 111).

Cet entretien est le plus souvent mené devant un groupe de pairs, des professionnels faisant le même métier. D’une durée d’une heure environ, il est suivi d’une discussion collective qui le prolonge. Tel qu’il est utilisé actuellement en clinique de l’activité, il est suivi d’un retour analytique du chercheur ou du formateur puis du commentaire écrit de la personne qui instruit son sosie. Dans le cas des premières instructions au sosie, c’est Ivar Oddone lui-même qui a écrit les analyses des entretiens pour les donner à lire à ceux qui avaient bien accepté d’instruire leur sosie.

Yves Clot qui a repris et diffusé l’instruction au sosie, en France ou ailleurs, utilise également une autre méthodologie qui vise elle aussi à « développer le pouvoir d’agir » (Clot et al., 2001) : les auto-confrontations simples et croisées. Cette méthodologie consiste pour le chercheur ou intervenant clinicien à filmer les personnes au travail puis à les confronter, d’abord individuellement puis, dans un second temps, collectivement, à la vidéo. Pour les personnes, les images sont support à explicitation. L’intervenant doit guider les confrontations pour mettre à jour les conflits internes au sujet et au groupe, ce qui est appelé dilemmes et controverses professionnelles.

L’une et l’autre de ces méthodologies sont parfois utilisées sur le même terrain, parfois utilisées exclusivement, l’instruction au sosie ne nécessitant pas d’aller in situ pour observer ou capturer des images du travail. Par rapport aux auto-confrontations, l’instruction au sosie est donc une méthodologie plus économique. Elle est aussi moins violente, mais elle est coûteuse psychiquement par l’effort et les élaborations qu’elle suppose. Le premier facteur d’élaboration concerne l’énonciation puisque l’instructeur parle de lui à la deuxième personne. Le deuxième est temporel : la consigne invite à parler au futur d’un passé assez récent. Toutefois, l’avantage majeur du dispositif de l’instruction au sosie est qu’il ne met pas le chercheur ou l’intervenant en position de surplomb : n’ayant pas observé, n’étant pas du même métier, il est supposé ne pas savoir. C’est cette ignorance, aux yeux d’Ivar Oddone, qui est la condition per quam du recueil de la parole des personnes concernant ce qu’il n’appelle pas encore le travail réel des personnes mais leur expérience. Le sosie élimine ainsi l’obstacle méthodologique qu’est le fait d’être considéré comme spécialiste, ce que l’observation in situ ne fait en revanche que renforcer :

Nous sommes convaincus que cet aspect des choses dépend en fait du modèle plus général de sujétion-dépendance du non-spécialiste face au spécialiste et que, si l’on n’élimine pas cet obstacle, il est toujours difficile pour le psychologue de recueillir des comportements réels (Oddone et al. 1981 : 56).

La situation d’observation peut être l’expérience d’une dépossession : la gêne que ressent Nicolas Hatzfeld (Hatzfeld, 2002) quand il y a des visiteurs à l’usine Peugeot de Sochaux dans laquelle il travaille à des fins de recherche sociologique le renvoie à la façon dont les ouvriers manifestent pour leur part une gêne semblable.

Le chercheur peut instrumenter son observation par la photographie (Latour, 1988 ; Datchary, 2011 ; Eckert, 2012) et être ainsi un « chapardeur d’images » (Eckert, 2012), il peut également se servir de photographies pour recueillir la parole des personnes (Desaleux et al., 2011). Il peut aussi demander aux enquêtés de faire eux-mêmes la collecte de données photographiques ou écrites dans des carnets : carnets de temps (Jarty, 2011) ou carnets de mobilité (Cailly, 2004). Cependant, le chercheur a bien une expertise propre et la recherche collaborative, la formation ou l’intervention permettent aux personnes de voir ce que sans elles, elles ne verraient pas aussi nettement ni consciemment. C’est bien pour cette raison que l’expérience a à être découverte, pour reprendre le mot d’Ivar Oddone : déjà-là, certes, mais non clairement consciente, elle échappe au savoir des personnes.

En ce sens, pour Ivar Oddone, comme pour Yves Clot, l’activité analytique est engagée : elle montre aux individus comment ils résistent à la domination. Pour survivre en tant qu’êtres humains, c’est-à-dire en tant qu’êtres pensants, ils développent en effet un rapport à la tâche qui ne peut être séparé de leurs relations aux autres. Ces relations sont de trois ordres : les relations aux pairs, qui sont ceux qui connaissent le travail parce qu’ils accomplissent les mêmes tâches, les relations à la hiérarchie qui prescrit, les relations aux organisations collectives du travail. Ces catégories (rapport à la tâche, aux pairs, à la hiérarchie, aux organisations collectives) sont issues de la parole des ouvriers interrogés par Ivar Oddone.

Autrement dit, ils [les instructeurs/les prescripteurs] continuent de penser que le rapport à la tâche est ce qui constitue le moment essentiel de l’expérience. Les exécutants, au contraire, sont obligés, eux, pour sortir de leur situation de contrainte, d’élargir leur champ d’intérêts et d’observation. L’expérience a tôt fait de leur apprendre que le problème du rapport à la tâche ne peut se résoudre qu’en modifiant les rapports aux camarades de travail, aux organisations syndicales (et de parti) et à la hiérarchie (Oddone et al., 1981 : 25).

Ces catégories ne servent que dans un second temps, pour l’analyse a posteriori du discours d’abord recueilli par l’entretien au sosie.

La spatialité présente et pourtant non thématisée

Pour rendre visible le travail et l’expérience des personnes, la consigne de l’entretien demande d’instruire le sosie « afin que personne ne s’aperçoive de la substitution ». Le rôle du sosie est de guider, en demandant des verbalisations qui permettent de préciser les détails matériels. Il doit veiller à ce que la personne se centre sur la façon dont elle procède et non sur les raisons pour lesquelles elle le fait, raisons qui sont l’objet d’une analyse qui ne vient que dans un second temps.

Cette consigne, quelles que soient les formulations, est elle-même un prescrit qui, étrangement, méconnait le travail réel. Comment fait-on en effet, pour décrire son activité à quelqu’un supposé pouvoir être notre sosie ? Comment fait-on, quand on est celui qui mène l’entretien, à savoir le sosie qui questionne, pour poser des questions qui invitent à une description précise de ce qui est fait ? A notre connaissance, les travaux analytiques sur le sosie (Scheller, 2001 ; Clot, 2008), alors même qu’ils précisent cette méthode, ses conditions, ses visées et ses effets, ne prêtent pas réellement attention à la façon dont l’instructeur et le sosie s’y prennent pour conduire et mener cet entretien. Or, il semble que ce qui guide efficacement le sosie sont des considérations spatiales.

Quoique l’instruction au sosie ne soit pas destinée être publiée, certaines l’ont été. Une lecture cursive des relances utilisées par le sosie lors de l’entretien retranscrit montre d’emblée un guidage spatial. « Donc la clé, je la range où ? » demande ainsi Pascale Molinier à Sylvie Esman-Tuccella (Esman-Tuccella, 2002 : 45) dans une formation sur l’expérience du travail dans un emploi de service à domicile. Plus largement, la question de la visualisation pour guider l’entretien est patente mais elle n’est pas explicitée. Pourtant, il s’agit de se demander si l’on « voit » bien la situation pour pouvoir questionner pertinemment son instructeur. Cette dimension spatiale était présente dès les sosies réalisés par Ivar Oddone. Ainsi, Giani M., chargé d’instruire son sosie sur son travail dans les usines FIAT de Turin, mentionne la dimension spatiale des rangements, l’importance de l’ordonnancement des objets comme porteurs de savoir-faire tacites. Il comporte aussi des remarques importantes sur des corrélations établies entre les transmissions de savoirs dont certains ouvriers sont capables et leur fréquentation des espaces de pauses collectives :

La pause est importante pour apprendre et pour transmettre. J’ai remarqué que ceux qui travaillent pendant huit heures d’affilée, ceux qui ne quittent jamais leur établi sont aussi ceux qui ne transmettent jamais rien à personne (Oddone et al., 1981 : 111).

Gianni livre ainsi que l’important, ce n’est pas la pause, mais ce qui en est fait (Boutet, 2004 : 10). S’agit-il de rester accroché à son établi, seul, ou s’agit-il d’une occasion de déplacement pour se rapprocher d’un pair ? Les relations ne peuvent s’établir sans le franchissement de distances spatiales. En faisant ce constat, Gianni livre ici l’importance des déplacements pour l’élaboration de l’expérience ouvrière : sans déplacements dans l’usine, il n’y a pas de collectif par quoi l’expérience se constitue et par quoi l’ouvrier échappe à l’être taylorisé que l’organisation prescriptrice du travail veut instaurer. Le déplacement est une tactique d’insoumission et de survie.

L’entre-deux comme écart entre travail prescrit et travail réel

Dans les études sur le travail développées en psychologie, en ergonomie ou en sociologie, la figure première de l’entre-deux n’est pas spatiale, mais concerne la différence et l’écart entre travail prescrit et travail réel, ce qui reste encore désigné par Ivar Oddone par des termes contestés précisément par la suite, les « instructeurs » et les « exécutants ». Le travail prescrit désigne l’ensemble des discours produits par le chef d’entreprise, l’ingénieur, le chef de service, le spécialiste de la prévention, le juriste, etc., et convergeant vers celui qui doit produire ce que ces discours lui demandent de produire.

Si, pour l’organisation du travail (la structure prescriptive), la production est vue comme l’exécution de procédures et de consignes, les études sur le travail montrent au contraire l’épaisseur de l’expérience. Cette dernière relève d’une confrontation à ce qui résiste aux discours de prescription et se manifeste par une grande variabilité des situations. C’est ainsi que malgré l’emploi du terme « exécutants », Ivar Oddone veut montrer que les ouvriers, précisément, apprennent au travail, pourvu qu’ils puissent communiquer avec leurs pairs en s’échangeant des astuces et en élaborant leurs propres manières de faire. Ce n’est pas la prescription, en revanche, qui leur permet d’élaborer leur expérience.

Dans cette perspective, travailler, c’est toujours tenir, d’un côté, la prescription, le calcul, le concept, le discours en somme, et de l’autre, la résistance du monde. Si le discours sur le travail met en exergue ce qui est maîtrisé, l’intelligence du travail est, elle, focalisée sur ce secteur de l’expérience où le discours défaille, là où il ne s’agit plus de parler mais de faire. […] Les outils, l’environnement, l’objet travaillé, l’organisation elle-même, n’ont pas la stabilité que leur prête le discours sur l’organisation du travail. Le travail, c’est la mobilisation des hommes et des femmes face à ce qui n’est pas prévu par la prescription, face à ce qui n’est pas donné par l’organisation du travail (Davezies, 1993 : 36).

En somme, l’entre-deux constituerait, dans les études sur le travail, une clé d’analyse de toute activité de production, articulant notamment le visible à l’invisible. Le travail est ainsi peu visible pour le prescripteur. Lui donner de la visibilité est nécessaire pour l’opérateur, en particulier – mais pas seulement, pour ce qui concerne son emploi. Or, c’est dans l’entre-deux spatial pourtant ignoré des analyses issues de l’ergonomie, que se concentrent et se focalisent les enjeux de la visibilité et de l’invisibilité du et au travail.

Pour une perspective géographique d’analyse du travail : quelle spatialité de l’entre-deux ?

Il reste que la définition ergonomique de l’entre-deux n’est pas centrée sur la dimension spatiale du travail. Pour reconnaître cette dimension, il est nécessaire de s’appuyer sur la clarification de la notion d’espace à laquelle s’est livrée la géographie. Pour une grande partie de ses spécialistes, l’espace est de nature relative plutôt qu’absolue : l’espace dépend, dans sa nature et ses propriétés, des réalités sociales qui le structurent. Leurs rapports introduisent dans l’étendue, des variations pertinentes d’un point de vue géographique. Par ailleurs, il est conçu comme relationnel plutôt que comme positionnel. Les rapports entre réalités sociales ne se limitent pas à des positions (des localisations relatives) ; ils incluent leurs capacités d’action, lesquelles se traduisent par des mises en contact ou des mises à distance (Lévy et Lussault, 2003).

Cependant, la géographie n’a pas développé en France de spécialisation concernant le travail, malgré l’intérêt que ce dernier ne pouvait pas manquer d’avoir pour les géographes d’inspiration marxiste et la géographie sociale. Les auteurs se sont alors intéressés aux évolutions de l’organisation du travail comme facteur de développement urbain (George, 1964) et de structuration des espaces régionaux via des rapports sociaux de classe (Frémont, 1983 ; Frémont, Chevalier, Hérin et Renard, 1984) ou encore aux liens entre cette organisation et les problèmes de développement (Rochefort, 1961) et, plus tard, aux mobilités dans certaines professions (Veschambre, 1994 ; Vinclet, 2006). Rappelons que les approches géographiques non marxistes ont épousé, soit les thèses du fordisme en considérant les ouvriers comme de purs exécutants (Blanchard, 1934), soit le point de vue de chefs d’entreprise, acteurs rationnels qu’il est bon que la géographie instruise dans leur choix de localisation (Phlipponneau, 1960).

Malgré cette position en creux de la discipline, rien n’empêche de fonder une reconnaissance systématique de la dimension spatiale des situations de travail, sur la conception relative et relationnelle de l’espace en géographie. Elle est alors ce « faire avec l’espace » constitutif de l’activité, dans l’entre-deux premier qu’identifie l’ergonomie, entre travail prescrit et travail réel. Il ne s’agit pas seulement de positions, mais de places à trouver, à préserver, à conquérir ; de circulations, de rencontres, de contournements et d’évitements à maîtriser, à organiser dans la réalisation du travail. C’est en somme l’ensemble des problèmes qui se posent aux acteurs, en termes de gestion des distances et des contacts, dans l’accomplissement de leur activité. Ainsi défini, l’entre-deux du travail conduit à explorer des échelles spatiales parfois inhabituelles – par leur petitesse- pour les géographes, mais pertinentes pour les acteurs. Il permet aussi d’appréhender en termes de problèmes ou de tensions, une spatialité qui peut être, en ethnologie et en sociologie, quelquefois ramenée aux dispositifs matériels (Moulinié, 1993) ou effacée au profit d’un travail approfondi sur la temporalité (Hatzfeld, 2002). Cette lecture géographique du travail a été initiée par Jean-François Thémines dans le cadre d’une recherche à caractère ethnographique conduite dans des établissements scolaires sur le travail enseignant et ses difficultés (Lantheaume et Hélou, 2008).

Enfin, l’identification d’une spatialité de l’entre-deux au travail, en géographie, nous conduit à nous centrer, empiriquement, sur une des figures classiques de l’entre-deux dans cette discipline, qui est celle de la friche. Espace résiduel, la friche signale visuellement l’abandon, la mise à l’écart d’une fonction productive initiale, dans l’attente d’une possible réaffectation, sans être la jachère avec laquelle elle a parfois été volontairement confondue en France (Lévy et Lussault, 2003 : 381) et qui est façon de faire reposer une terre pour préserver ses capacités de production. Habituellement utilisée pour les espaces agricoles et industriels, la notion géographique de friche peut être questionnée à partir de l’analyse du travail. Les liens que cette notion entretient en géographie avec l’idée de production, justifient ce rapprochement. Mais l’entre-deux spatial est ici rapporté à l’activité de personnes au travail, et non pas à un territoire distinct et délimité où s’exprimerait et se visualiserait une substance spécifique d’entre-deux. Quel est cet entre-deux spatial au travail, que les acteurs élaborant une analyse de leur activité, par l’instruction au sosie, associent à une fonction, une tâche, une réalité sociale résiduelle ou en déshérence ?

La friche au travail : indices de fermeture possible, de vacuité, de relégation.

Notre corpus d’instructions au sosie (retranscriptions des entretiens et analyses en un commentaire) est produit, à l’aune d’une année universitaire, par des étudiantes qui ont une expérience professionnelle d’une quinzaine d’années, en reprise d’études dans un master de formation de formateurs au sein de module conduit par Anne-laure Le Guern, intitulé « Formalisation de l’expérience professionnelle ». Ce sont des figures minoritaires davantage que des représentantes d’un métier (les infirmières, les assistantes sociales, etc.). Leur travail est, plus que d’autres encore, soumis à l’invisibilité (informaticienne en structure de santé, formatrice de personnels de santé, assistante sociale libérale, etc.). Aucune n’est rendue sensible par sa formation initiale à la dimension spatiale des phénomènes sociaux. Les textes de commentaires, sur et à propos des entretiens au sosie, ne sont pas des textes de premier jet. Ils ont fait l’objet de plusieurs réécritures, s’étalant sur plusieurs mois, pour permettre l’élaboration réflexive de l’expérience. Le but est tout d’abord de permettre cette élaboration et de façon incidente de former les étudiantes à cette méthodologie pour qu’elles l’utilisent ensuite dans leurs propres métiers. Ces instructions au sosie sont réalisées dans un cadre universitaire à distance des lieux de travail. Les entretiens au sosie, les débriefings, les retours analytiques ont lieu pendant le module, dans les bâtiments de l’université. L’écriture du commentaire final se fait dans les lieux personnels des étudiant.e.s. (Le Guern, 12).

Un délaissement visible de tous

Valérie, formatrice cadre de santé en école de soins infirmiers, commente le délabrement des bâtiments dans lesquels elle travaille, en rend compte et énonce son positionnement :

Les locaux de l’institut sont très anciens et mal entretenus extérieurement. Ils appartiennent au centre hospitalier qui est juste à côté. L’Institut de formation occupe ces bâtiments comme locataire à titre gratuit. La rénovation du bâtiment, bien que nécessaire, n’est pas une priorité pour cet établissement de santé. C’est la région qui finance les budgets de la formation Infirmière, mais étant donné cet hébergement à titre gratuit, et puisque l’hôpital est propriétaire des lieux, il n’y a pas ou peu de raison pour que ça change. Lorsque je décris les locaux de l’Institut de formation, j’en ai un peu honte, ils ne représentent pas l’idée que je me fais d’un centre de formation (Instruction au sosie, commentaire).

On se situe bien là dans l’écart entre le prescrit, à savoir des politiques publiques de formation infirmière, et le réel, à savoir cette situation qu’elle perçoit comme un « abandon », qui lui fait honte.

La dimension spatiale de cet entre-deux se manifeste d’abord pour elle, par la visibilité publique de bâtiments dégradés :

D’un point de vue économique, si l’on projette une mise en concurrence des Instituts de formation sur le marché de l’offre de formation, les bâtiments détériorés de l’Institut de Formation peuvent devenir un handicap. Se mettre en valeur d’un point de vue commercial permet d’avoir des chances supplémentaires pour répondre à des appels d’offres, donne envie aux futurs étudiants d’y venir, et permet ainsi de gagner de précieux budgets. Les centres de formation publics, quels qu’ils soient, n’ont pas été habitués à ces nouvelles stratégies commerciales […]. D’un point de vue sociologique, si l’on considère que « l’établissement de formation est une organisation parmi d’autres », les bâtiments représentent donc la matérialisation de cette organisation. L’aspect extérieur des bâtiments donne une image de cette entreprise, une forme de publicité qui influence les représentations qu’on se fait de cette dernière. Des locaux dégradés créent une mauvaise image, ce qui influence la perception que les acteurs se font de leur travail et la perception que les autres se font d’eux, conduisant ainsi à la dévalorisation de leur identité professionnelle (ibid.).

Le centre de formation où Valérie travaille, manifeste pour elle les incohérences de la politique de formation des personnels de santé, dont les exigences se sont rehaussées avec « l’universitarisation » des formations, tandis qu’elle ne fournissait pas à tous les centres les moyens de les atteindre. La réalité est celle d’un squat institutionnel (le centre de formation est locataire à titre gracieux d’un bâtiment hospitalier), dont les murs délabrés sont perçus par Valérie, comme le signal d’une fermeture possible ainsi que d’une dévalorisation de ceux qui y travaillent.

Une autre forme d’entre-deux spatial résiduel est désignée par le problème spatial que Valérie met en exergue, à partir de la question du parking : celui d’ « avoir sa place ».

Le parking est important à l’IFSI (Institut de Formation en Soins Infirmiers), symboliquement c’est une manière d’avoir sa place. Les nouveaux cadres formateurs n’arrivent pas à avoir leur carte de parking, et doivent se garer beaucoup plus loin. Lorsque vous avez votre carte, l’accès à l’IFSI est facilité, permettant d’être plus rapidement (et facilement) à son poste de travail. C’est aussi, d’un autre point de vue, une forme de privilège : l’IFSI et l’hôpital sont en centre-ville, il y a donc peu de place pour se garer. Le parking dédié à l’hôpital ne propose pas suffisamment de place pour les agents des services, ces derniers sont donc régulièrement confrontés aux problèmes pour se garer. Ils nous envient donc ce confort quotidien. Il n’est pas non plus facile d’avoir une carte de parking de l’IFSI, le nombre de cartes émises est limité: il faut donc « ruser » pour en avoir une. Je me suis arrangée avec une ancienne qui allait partir à la retraite et fait en sorte de l’obtenir avant que quelqu’un d’autre ne le fasse. L’emplacement pour se garer sur le parking de l’IFSI n’est pas vraiment figé, mais je me place de façon à repartir facilement. Pourtant comme je le note dans l’entretien je suis une de celle qui part dans les dernières, et du coup les autres ne me gênent pas pour partir… alors c’est juste au cas où ? (ibid.).

La hiérarchie au travail commence et se termine chaque jour, non dans les locaux, mais dans un intérieur-extérieur typique d’une spatialité d’entre-deux. Le centre de formation étant dans l’incapacité de fournir les places de parking nécessaires, le fait de garer sa voiture comme n’importe quel citadin, à l’extérieur de l’hôpital, ne peut être vécu autrement que comme une forme de marginalisation ou de domination. L’entre-deux résiduel se manifeste ici par la dilution de l’espace du travail dans l’espace public urbain, pour certaines catégories de personnels (agents de service, nouveaux cadres de santé).

Délabrement visible des bâtiments dans lequel se trouve le centre de formation et lutte pour les places de parking dans l’hôpital constituent les problèmes spatiaux significatifs pour Valérie, de rapports sociaux de domination, dans un espace vécu comme résiduel. La structure hospitalière tolère le centre de formation, mais à des conditions telles qu’il est possible qu’il ferme. La pénurie de places de parking fabrique une hiérarchie entre personnels de plein-droit et travailleurs qui dès avant l’heure de la prise de poste sont renvoyés à la question de leur place dans le centre. A la différence d’autres méthodologies (observations, photographies), l’instruction au sosie, parce qu’elle est une analyse du travail par l’acteur lui-même, lui permet de comprendre les rapports de domination auxquels il peut lui-même participer, sans y souscrire, une fois qu’il en prend conscience.

L’expérience spatiale du vide

La friche au travail, c’est aussi celle de bureaux devenus trop vastes après un plan de licenciement.

Avant même de commencer l’exercice [de l’instruction au sosie], je sentais qu’un épisode risquait de resurgir : le remaniement quasiment total de mon ancienne équipe de travail suite aux départs de la moitié des mes collègues (pour licenciement économique ou départs volontaires dans un contexte de crise) en 2008. En quelques semaines, sept salariés sur quatorze sont partis et il n’est plus resté que trois salariés sur mon site à H. J’ai vécu cet épisode traumatique pour l’équipe à distance car j’étais en arrêt maladie suite à ce contexte très difficile et à des pressions exercées par la hiérarchie pour me faire accepter un poste dont je ne voulais pas. Je n’ai donc pas vécu cet épisode avec mes collègues mais très à distance et dans une posture de repli sur moi. A mon retour, après trois mois d’absence, nous étions trois à rester par « chance » (le plan de licenciement ne nous avait pas concernés) ou par faute de perspectives, sans directeur, sans président. La sensation d’abandon a été importante et nous étions en grand manque de perspective sinon survivre au jour le jour. Les longues journées sans activité nous laissaient assommés dans des locaux de 300 mètres carré, vides. A ce sentiment d’abandon, s’ajoutaient également je pense celui de la culpabilité d’avoir pu garder mon emploi, une sorte de syndrome du survivant. » (Instruction au sosie, commentaire de Sophie, responsable de formation).

La friche ne se perçoit ici que de l’intérieur des bâtiments, pour les travailleurs restants. Un déménagement interne a eu lieu : des personnes sont parties et leurs bureaux restent inoccupés. L’expérience du vide se structure autour d’une double absence : celle de prescription de tâches et celle d’une surface de bureaux inutile mais non sans effets sur les sujets puisqu’elle leur signifie précisément la vacuité d’une présence en sursis.

Le commentaire comprend des informations qu’une observation par immersion n’aurait peut-être pas permis d’obtenir.

L’exercice m’a finalement beaucoup appris. Il m’a permis de constater que l’épisode professionnel vécu en 2008 me touche encore beaucoup alors que je le pensais « digéré ». Jamais abordé dans l’équipe actuelle, dont ce n’est pas l’histoire, ce moment professionnel a des conséquences sur mon activité : ma difficulté à accepter les nouveaux salariés comme de véritables collègues que je considère encore comme des intrus qui ont pris la place de mes « vrais » collègues (même ceux avec lesquels je m’entendais moins bien et que je ne regrette pas !). Le sentiment d’isolement que je ressens également qui se traduit par des repas pris seule dans mon bureau, des temps de pause non partagés, des informations non échangées, montre surtout mon isolement au niveau de la culture et des valeurs professionnelles (ibid.)

« Jamais abordé dans l’équipe actuelle » : il n’est pas certain en effet qu’un observateur extérieur ou participant puisse avoir accès à ce qui est ainsi tu et objet d’un sentiment diffus de culpabilité. L’observateur pourrait être berné ; le chercheur en immersion n’y aurait pas accès. Parce que perçu comme concurrent, il aurait été tenu à l’écart. Deux considérations peuvent expliquer le recueil d’informations effectué par l’instruction au sosie. D’une part, le dispositif permet un retour réflexif sur un entretien et s’inscrivant dans un temps long de formation ou d’intervention, il n’est pas lié à une rencontre ponctuelle. D’autre part, précisément quand il est réalisé dans un espace de formation, hors du lieu de travail, il protège la personne qui est moins exposée qu’in situ, puisqu’elle n’est pas dans le groupe constitué de ceux avec lesquels elle travaille au quotidien. Elle n’aura pas à rendre compte de sa parole. Elle n’a pas à s’en défendre non plus. Le sosie permet à Sophie de s’avouer à elle-même ses stratégies d’évitement.

Le sosie m’a donc donné l’opportunité de prendre conscience de cet isolement et d’analyser ma posture de retrait, voire de rejet, par rapport aux collègues comme un manque de confiance dans l’organisation globale de la structure qui place les salariés en rivalité les uns avec les autres (ibid.).

Dans l’analyse de Sophie, finalement, c’est l’ensemble de l’espace qui paraît être une friche, y compris le cœur de son bureau, qui contient les archives qu’elle a voulu garder mais qui ne vivent pas, puisqu’elles ne servent à personne et que personne, hormis elle, ne sait qu’elle se trouvent ici. Friche, aussi, la cuisine, utilisée comme en contrebande et avec des faux-semblants de convivialité : le café y est fait, pour tous, mais sans eux : chacun le boit dans son propre bureau, bien séparé des autres : « (…) vous faites le café pour vous, il est prêt si tout le monde en veut, la cafetière est pleine pour 10 tasses, après vous vous servez votre café et vous allez le boire dans votre bureau mais il n’y a rien d’autre du tout » (ibid.).

Friche également les salles de réunion puisque ne s’y passent que des faux-semblants de réunion : ces salles sont ainsi des espaces désertés de leur fonction de lieu, au sens géographique du terme, si le terme lieu signifie bien « là où quelque chose se trouve ou/et se passe » (Lévy & Lussault, 2003 : 555) et, pour préciser ce « se passe », là où quelqu’un se trouve et œuvre à « quelque chose » en ce lieu. Les salles de réunion montrent alors ce que Sophie appelle le « collectif fantôme » : un rassemblement de personnes qui ne croient pas à ce qu’elles font et désertent, tout en étant là.

Il ne suffit donc pas d’entasser des salariés dans une salle de réunion et de leur demander de prendre la parole chacun leur tour pour donner ses « dernières informations » pour créer un collectif de travail, d’où l’expression « collectif fantôme » car ce groupe qui a existé par le passé, n’existe plus aujourd’hui en tant que tel. L’histoire des anciens salariés et de la structure n’intéresse pas les nouveaux qui l’ignorent et la présence des collègues est vécue comme une contrainte (le travail de groupe est perçu comme une perte de temps). Même si aujourd’hui il y a une volonté affichée de créer ce collectif, celui-ci reste factice, ectoplasmique, vide de substance, car une fois la réunion terminée, chacun repart dans son petit bureau jusqu’à la prochaine fois. Le rôle du collectif de soutenir et d’accompagner les travailleurs n’est pas rempli. L’objectif de ces réunions dites d’équipe est bien de créer du consensus car elles ne servent qu’à échanger des informations, déjà connues de chacun la plupart du temps, et à colporter des rumeurs sur des structures concurrentes de la nôtre (ibid.).

Une encombrante obsolescence

A l’échelle du bureau, le côtoiement d’objets et de personnes peut faire indice d’espace résiduel. Virginie, informaticienne en structure hospitalière, travaille dans un bureau encombré d’objets obsolètes dont personne ne s’occupe et surtout dont personne ne se débarrasse.
Le service informatique est un service « ouvert » les murs sont des parois en verre, vous ne pouvez donc jamais vous soustraire aux regards des autres, il est assez mal considéré que vous fermiez tout de même la porte pour vous isoler un instant du brouhaha et des interactions verbales de tous les services de l’étage. Tout le monde entre et sort d’un bureau de 13 mètres carrés où vous travaillez à trois techniciens au milieu d’un capharnaüm d’écrans, de câbles, de claviers, de vieux PDA (Personal Digital Assistant ou assistant personnel ou ordinateur de poche) qui ne fonctionneront plus jamais, d’unités centrales, de boîtiers divers, de cartons aussi, au-dessus et en dessous de la paillasse qui vous sert de bureau. Tout le monde veut vous parler interrompant votre travail, vous tapez sur un clavier, donc vous êtes disponible pour écouter ce que l’on a à vous dire, il est presque impossible de faire comprendre que vous êtes en train de travailler et que votre cerveau est déjà occupé à réfléchir. Vous êtes de « bip » : vous devez être hyper disponible, vous devenez hyper dispersée (instruction au sosie, commentaire).

La prescription d’hyper-disponibilité est ambivalente : il faut être là où l’on a besoin de vous, mais invisible au sens où il n’y a de place de plein-droit que pour les personnels et les objets dédiés directement aux soins. L’organisation sait comment se débarrasser des déchets organiques que produit le fonctionnement des services de santé, mais pas des autres types de déchets, lesquels sont entassés par conséquent dans un local où travaillent, relégués ainsi avec les objets obsolètes, d’actifs informaticiens.

On retrouve avec le cas de ces informaticiens hospitaliers, la situation d’entre-deux spatial résiduel, qui caractérise le travail de catégories perçues comme subalternes dans des organisations d’une certaine taille. Enquêtant sur les lieux du travail de l’ex-Direction Départementale de l’Equipement du Rhône, sociologues et photographe découvrent ainsi que :

Quantité d’agents effectuent ainsi des tâches et des missions peu visibles du reste de l’organisation et en général peu reconnues d’une grande partie du personnel. C’est le cas du documentaliste que tout le monde connaît, mais que personne ne sait précisément localiser, des informaticiens qui « travaillent dans l’ombre » ou des standardistes qui répondent au téléphone toute la journée, recluses dans leur bureau de la rue Moncey » (Desaleux et al., 2011 : 10-11).

A la différence cependant de l’approche par instruction au sosie, cette remarquable enquête photosociologique sur les lieux du travail, laisse les personnes concernées aux prises avec leurs difficultés. Ainsi de cet agent disposant « Dans les sous-sols de l’immeuble de la rue Moncey, au fond d’un couloir mal éclairé […] d’un atelier parfaitement équipé pour effectuer quelques travaux ponctuels de menuiserie qu’il est le seul à pouvoir accomplir (manutention, rangement, nettoyage du parking, etc.) », tâches qu’il accomplit certainement de façon remarquable avec les moyens du bord : « Je suis devenu une sorte d’homme à tout faire. Mais un homme qui fait tout mal. Tout et mal, parce qu’on n’a pas les moyens. On fait de la bricole. On n’a pas l’argent. Et puis tout est devenu trop compliqué » (ibid. :10).

Par ailleurs, le « bip » que l’on rencontre aussi dans l’étude consacrée par Véronique Moulinié aux relations hiérarchiques dans une menuiserie industrielle (Mouliné, 1993), doit être, selon nous, considéré comme constitutif de cet entre-deux spatial résiduel. Si pour l’ethnologue, l’espace est d’abord une empreinte, à l’échelle de l’usine, des rapports de hiérarchie qu’elle cherche à pénétrer, elle place les objets (le vélo, le pied-à-coulisse et le bip ou talkie-walkie) du côté des moyens d’expression et de reconnaissance de rapports fins de hiérarchie dans les interactions au travail. Pour nous, le bip est aussi l’opérateur spatial d’une hiérarchie, qui dans le cas de Virginie et de ses collègues informaticiens, les place sous la dépendance des services « nobles ». Le bip est ce qui permet de les faire apparaître et disparaître aux yeux de ces services, tout en les cantonnant le reste du temps parmi des objets en attente d’une destruction ou d’un recyclage qui ne vient pas.

Conclusion

La friche est une figure spatiale de l’abandon non seulement dans l’habiter, mais aussi dans le travail. Avec le travail, la friche s’insinue jusqu’au cœur des agglomérations, s’étend aux espaces intérieurs, s’observe à des échelles quelquefois très petites, là où le corps de l’opérateur doit faire avec le vide et/ou le plein, la visibilité et/ou l’invisibilité, l’interaction permanente et/ou l’absence autour de soi, le fonctionnel et/ou l’obsolète, etc. Les objets, les surfaces (verticales ou horizontales), les bâtiments ont pour les personnes qui analysent leur travail, le statut d’actant en ce qu’ils se constituent en indices d’une fermeture probable, de la vacuité ou encore de la relégation. C’est en ce sens-là que l’entre-deux spatial est bien ici de nature relationnelle. Notre corpus d’instructions au sosie permet de faire émerger d’autres thèmes que celui des friches concernant l’entre-deux au travail : l’entremêlement par la spatialité, du travail avec l’urbain et le domestique ; le corps au travail, la sensorialité sollicitée, les procédures et les agencements établis entre le flou des prescriptions et le « commerce » avec les personnes, la confrontation aux locaux et aux dispositions d’équipements et d’objets ; la question de la place (Lussault, 2009). La notion de « place » doit être entendue ici comme la relation problématique entre un placement ou un non-placement prescrit par l’organisation du travail et les emplacements effectivement occupés, les agencements spatiaux effectivement mis en œuvre dans l’activité. Par ailleurs, ce corpus fait ressortir l’importance d’espaces ou de séquences spatiales qui ne sont pas conçus dans les métiers, comme l’espace majeur ou évident pour la réalisation de l’activité : l’arrivée au travail, les coins de pause, les déplacements dans l’entreprise, etc. Si l’on accepte l’idée d’un entre-deux qui ne soit pas que de nature « géotypique », mais bien aussi relationnelle, alors il apparaît que l’entre-deux ne concerne pas seulement des populations minoritaires à l’échelle de la société toute entière, mais un très grand nombre de personnes, confrontées à la complexité d’une imbrication des fonctions et des espaces.

Bibliographie

AUBENAS F. (2010) Le quai de Ouistreham, Paris, Editions de l’Olivier, 269 p.

BLANCHARD R. (1934) La géographie de l’industrie, Montréal, Beauchemin, 174 p.

BOUTET M. (2004) « Statut et lectures des pauses en sociologie du travail. Un objet d’étude impossible ? », Histoires et sociétés, 2004/1, n°9, pp. 6-17

CAILLY L. (2004) Pratiques spatiales, identités sociales et processus d’individualisation. Etude sur la constitution des identités spatiales individuelles au sein des classes moyennes salariées du secteur public hospitalier dans une ville intermédiaire : l’exemple de Tours. Thèse de doctorat de géographie, Tours, 459 p.

CHOLLEZ C. (2008) « Compétences spatiales, compétences d’action dans l’espace. La tournée du chauffeur-livreur », Revue d’anthropologie des connaissances, 2008/1, pp.37-62

CLOT Y. (2008) Travail et pouvoir d’agir, Paris, PUF, 296 p.

CLOT Y., FERNANDEZ G., SCHELLER L. (2001) « Entretiens en autoconfrontation croisée : une méthode en clinique de l’activité », Éducation permanente n° 146, « Clinique de l’activité et pouvoir d’agir », pp. 17-25

DATCHARY C. (2011) La dispersion au travail, Toulouse, Octarès, 192 p.

DAVEZIES P. (1993) « Eléments de psychodynamique du travail », Education permanente, n°116, pp.33-46

DESALEUX D., LANGUMIER J. & MARTINAIS E. (2011) Enquêter sur la fonction publique d’Etat. Une enquête photosociologique des lieux de travail de l’administration. ethnographiques.org, numéro 23 [En ligne] http://www.ethnographiques.org/2011/Desaleux,Langumier,Martinais Consulté le 22.12.2011

ECKERT, H. (2012) « Le chapardeur d’images (ou comment lire des images après les avoir dérobées ?) », in Géhin J.-P. & Stevens H. (dir.). Images du travail, travail des images. Rennes, Presses universitaires / Poitiers, Atlantique, pp.301-311

ESMAN-TUCELLA S. (2002) « Faire le travail domestique chez les autres. Transcription de l’instruction au sosie suivie du commentaire », Travailler, n°8, pp.45-72

FREMONT A. (1983) « La classe ouvrière dans la France de l’Ouest, esquisse de géographie sociale », in : NOIN, D. (éd.) Géographie sociale. Actes du Colloque de Lyon, 14-16 octobre 1982. Paris, pp.225-241

FREMONT A., CHEVALIER J., HERIN R., RENARD J. (1984) Géographie sociale, Paris, Masson, 387 p.

GEORGE P. (1964) Précis de géographie urbaine, Paris, Presses Universitaires de France, 283 p.

HATZFELD N. (2002) La pause casse-croûte. Quand les chaînes s’arrêtent à Peugeot-Sochaux, Terrain, n°39, p. 33-48

http://terrain.revues.org/1415 ;DOI :10.4000/terrain.1415 Consulté le 28 février 2014

LANTHEAUME F. & HELOU C. (2008). La souffrance des enseignants. Une sociologie pragmatique du travail enseignant, Paris, PUF, 173 p.

LATOUR B. & WOOLGAR S. (1988) La vie de laboratoire. La production des faits scientifiques, Paris, éditions La Découverte, traduit de l’anglais par Michel Biezunski, [Laboratory Life. The Construction of Scientific Facts, 1979, by Sage Publications, Inc. / 1986 by Princeton University Press], 299 p.

LE GUERN A.-L. (2012) « Reprise d’études et développement professionnel : l’analyse de l’activité comme épreuve », in WITTORSKI R. (coord.), Expériences et développement professionnel des enseignants : formation, travail, itinéraire professionnel, Toulouse, Octarès, pp. 170-177

LEVY J. & LUSSAULT M. (dir.) (2003), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés humaines. Paris : Belin, 1034 p.

LUSSAULT M. (2007) L’homme spatial, Paris, Editions du Seuil, 364 p.

LUSSAULT M. (2009) De lutte des classes à la lutte des places, Paris, Grasset, 220 p.

MOULINIE V. (1993) « La passion hiérarchique », Terrain, n° 21, pp. 129-142

ODDONE I., RE A., BRIANTE G. (1981) Redécouvrir l’expérience ouvrière. Vers une autre psychologie du travail ?, Paris, Editions sociales, trad. de l’italien par Ivano et Marie-Laure Barsotti, [Esperienza operaia, coscienza di classe et psicologia del lavoro, chez Giulio Einaudi, 1977], 260 p.

PHLIPPONNEAU M. (1960) Géographie et action. Introduction à la géographie appliquée, Paris, Armand Colin, 226 p.

ROCHEFORT R. (1961) Le travail en Sicile. Etude de géographie sociale, Paris, PUF, 363 p.

SCHELLER L. (2001) « L’élaboration de l’expérience du travail. La méthode des instructions au sosie dans le cadre d’une formation universitaire », Éducation permanente n°146, pp.161-173.

Pauline Guinard

Doctorante-enseignante contractuelle sous la direction de Philippe Gervais-Lambony
Ecole Doctorale Milieux, cultures et sociétés du passé et du présent
Université Paris Ouest Nanterre
Laboratoire Gecko (EA 375)
pauline.guinard@gmail.com

 

Télécharger l'article

 

Notes de l’auteur.
Les recherches de terrain, dont rend compte cet article, ont été réalisées grâce au soutien de l’IFAS (Institut français d’Afrique du Sud) et de l’école d’architecture et d’aménagement de l’Université du Witwatersrand (Johannesburg, Afrique du Sud).

Introduction
S’intéresser aux espaces publics suppose tout d’abord de pouvoir cerner son objet d’étude. Or, la notion même d’espace public pose problème, étant donné la multiplicité des définitions qu’elle recouvre (Paquot, 2010). De manière générale, on peut en distinguer trois sens : un sens juridique – les espaces publics comme espaces non-détenus par des propriétaires privés ; un sens social – en tant qu’espaces de rencontre potentielle avec l’altérité ; et un sens politique – comme espaces de débat. Ces trois dimensions ne correspondent pas nécessairement aux mêmes espaces. Au contraire, dans le contexte contemporain de la globalisation, ces trois types d’espace, et notamment les espaces juridiquement et socialement publics, auraient tendance à se dissocier géographiquement (Ghorra-Gobin, 2001). Ainsi, les espaces juridiquement publics tels que la rue, les places ou les parcs, ne correspondraient plus ni aux espaces de débat public ni surtout aux espaces d’interactions sociales, alors que les espaces privés, à l’image des centres commerciaux, deviendraient des espaces socialement publics par les pratiques qui s’y font jour (Capron, 1998 ; Houssay-Holzschuch, Teppo, 2009).
Cette tendance se retrouve à Johannesburg où les espaces juridiquement publics sont aujourd’hui soumis à des logiques de privatisation et de sécurisation qui remettent en cause leur caractère public. Ce processus y est d’autant plus accentué que ces espaces sont dangereux, ou du moins perçus comme tels par la plupart des usagers de la ville, et plus particulièrement par la population blanche et/ou riche. Le statut des espaces publics à Johannesburg est en effet encore complexifié par les héritages de la ségrégation, puisque ces espaces ont longtemps été divisés selon un critère « racial », et ceci même avant l’instauration de l’apartheid (1948-1991) . Cette ségrégation tendait à nier la notion même d’espace public dans toutes ses dimensions (Houssay-Holzschuch, Teppo, 2009), en empêchant notamment la constitution d’espaces de rencontre entre les différentes catégories « raciales ». Dès lors, étudier les espaces juridiquement publics de Johannesburg pour en interroger la dimension sociale suppose, en particulier pour une femme blanche, un certain nombre de contraintes méthodologiques qui forment et informent l’objet de recherche.

Mon but n’est pas ici de revenir sur les débats théoriques autour de ce que sont les espaces publics, mais de comprendre en quoi l’expérience de terrain permet de mieux saisir la réalité de ces espaces à Johannesburg. Ainsi, en étudiant les espaces juridiquement publics au prisme de l’art installé dans ces espaces, j’entends m’interroger sur leur caractère socialement voire politiquement public à travers l’analyse des pratiques des usagers. Mais, de même que ces pratiques façonnent les espaces publics, elles influencent les méthodes du chercheur. Dès lors, en quoi la pratique des espaces publics johannesburgeois me permet-elle ou m’empêche-t-elle – en tant que chercheuse blanche – de cerner ce que sont ces espaces ?

À la recherche des espaces publics…
Comme je l’ai mentionné précédemment, les espaces juridiquement publics de Johannesburg sont des espaces évités. Cela résulte à la fois de l’héritage ségrégatif de l’apartheid et de la perception, fondée ou non, de ces espaces comme dangereux. Ainsi, les personnes présentes dans les espaces publics ne s’y trouvent que très rarement par choix. Ce sont des personnes pauvres, bien souvent noires qui, n’ayant pas de voiture, y attendent le bus ou les taxis collectifs . Observer les passants dans les espaces publics sud-africains induit un biais majeur en termes de représentativité, puisque les personnes étudiées sont principalement des populations pauvres et noires. Faut-il alors chercher le public blanc et riche hors des espaces juridiquement publics ? Si oui, qu’est-ce que cela implique quant à la définition des espaces publics ? Les espaces juridiquement publics ne seraient-ils que des espaces de relégation pour des populations qui n’ont pas les moyens de les éviter ? Pourraient-ils alors être encore considérés comme socialement publics ?
Les photographies choisies par la municipalité pour donner un aperçu de la ville sur son site Internet sont révélatrices de ce que sont la rue et les places à Johannesburg. Lorsqu’ils sont représentés, ces espaces sont quasiment vides d’hommes, quoique parcourus par des flots plus ou moins importants de voitures. Ceci vaut particulièrement pour le centre-ville, ancien cœur économique de la ville entré dans un processus de déclin depuis les années 1970 (Beavon, 2004), et aujourd’hui réputé dangereux :


D’après ces photographies, les espaces juridiquement publics semblent essentiellement pratiqués en voiture, et non à pied. Les automobilistes font-ils partie du public des espaces publics ? Si tel est le cas, cela implique de réviser non seulement la définition de ces espaces, mais aussi de s’interroger sur la nature des liens interpersonnels possibles dans un tel contexte. On s’approcherait en effet d’un modèle de citoyenneté du type “S.U.V” (Sports Utility Vehicle ou véhicule utilitaire sportif) tel que défini par D. Mitchell (Mitchell, 2005), c’est-à-dire une forme de citoyenneté dans laquelle le public – ou du moins la partie du public qui pourrait se le permettre – ne serait qu’une somme d’individus atomisés qui, au nom de leur liberté et de leur sécurité, s’enfermeraient dans des sortes de bulles, au sens propre ou au figuré, plus ou moins infranchissables. La voiture serait une bulle de ce type rendant possible un déplacement dans les espaces publics juridiques, mais préservant l’usager de toute rencontre fortuite, tout comme le centre commercial serait une autre bulle permettant un contact avec autrui dans un espace public social contrôlé. Dès lors, étudier les espaces publics en étant dans ces espaces a-t-il un sens ?

Quelle place pour une femme blanche dans les espaces publics johannesburgeois ?
Choisir d’étudier les espaces publics en étant dans les espaces publics relève d’un choix méthodologique, pas nécessairement conscient au départ, qui postule, selon le modèle européen, que les espaces publics se parcourent à pied. Or, du caractère partiellement public de ces espaces découle toute une série d’obstacles qui invite le chercheur à interroger et repenser ses techniques d’enquête, en l’occurrence observation et questionnaires , s’il ne veut pas passer à côté de son objet.
Tout d’abord, la rareté des bancs ou des cafés donnant sur la rue qui permettraient de contempler l’espace environnant est un premier frein pour l’observation, et confirme une certaine conception des espaces publics comme espaces de passage et de circulation, et non d’accueil et de rencontre. Ensuite, des comportements tels que s’arrêter ou marcher dans les espaces publics peut apparaître suspect pour les passants, surtout quand on est une femme blanche. Ainsi, lors de mon premier terrain à Johannesburg en février 2009, alors que je traversais le centre-ville en pleine journée, une femme noire d’une cinquantaine d’années m’a dit : « Ce n’est pas une rue pour Blancs. Garde ça en tête, chérie ! » (It’s not a street for White. Keep it in mind, baby!). Cette femme cherchait sans doute à m’informer, à me protéger plutôt qu’à m’intimider. Mais la manière dont elle s’est exprimée est significative. Elle ne m’a pas dit que c’était un quartier dangereux, mais que ce n’était pas un quartier pour les Blancs, sous-entendant vraisemblablement, à l’image des discours dominants en Afrique du Sud : c’est un quartier noir (pauvre) et donc dangereux pour les Blancs (riches).
Par ailleurs, le besoin qu’a ressenti cette femme de m’avertir ne tenait probablement pas seulement à ma couleur, car premièrement, dans la société sud-africaine marquée par des taux records de viol, le fait que je sois une femme seule dans l’espace public me met dans une position de victime potentielle, ce qui a sans doute motivé le désir de protection de cette femme ; et deuxièmement, cette femme m’a immédiatement perçue comme étrangère. En effet, contrairement à ce qui peut se passer dans d’autres pays d’Afrique sub-saharienne, être blanche à Johannesburg ne signifie pas forcément être étrangère. Par contre, le fait d’être blanche et de se trouver dans cet espace indiquait clairement que je n’étais pas de Johannesburg, puisque je ne savais pas que les Blancs en Afrique du Sud ne fréquentent pas les espaces publics, surtout ceux du centre-ville (Mabin, 2001). Mon comportement ne répondant pas aux normes implicites de l’espace parcouru, j’étais « out-of-place » (Cresswell, 1996), hors du lieu. Involontairement, ma présence était perçue par les autres usagers de l’espace, et en l’occurrence par cette femme noire, comme une transgression, voire comme une agression. Au final, cet incident est symptomatique du caractère encore ségrégué et « gendré » des espaces publics johannesburgeois. Le fait d’être blanche et d’être une femme à Johannesburg détermine malgré moi dans le regard des autres les espaces auxquels j’ai accès ou non.
Trouver ou refuser une place dans les espaces publics : deux études de cas
Etre une femme blanche dans les espaces publics à Johannesburg apparaît comme une double contrainte méthodologique, liée à la couleur et au genre. D’une part, la présence d’un chercheur blanc dans les espaces publics du centre-ville peut être vécue comme surprenante, et même provocatrice vis-à-vis des autres usagers, majoritairement noirs et pauvres. Les motifs de ma présence en ces lieux qu’eux-mêmes préféreraient ne pas fréquenter leur sont obscurs. Le chercheur, par le regard d’autrui, est ainsi amené à s’interroger sur le sens et la portée de sa propre démarche. D’autre part, être une femme dans les espaces publics à Johannesburg, c’est se trouver dans une position de vulnérabilité, qui suppose d’adopter un comportement de réserve et de prudence afin de ne pas susciter le rejet ou la convoitise. En effet, les méthodes d’enquête de terrain comme les questionnaires sont difficilement utilisables dans la rue à Johannesburg, car un homme noir accosté par une femme blanche lui demandant d’où il vient, ce qu’il fait là ou s’il aime cet endroit, soupçonnera des intentions tout autres que scientifiques.
Ainsi, sur deux des études de cas que j’ai menées dans le centre-ville de février à avril 2009, je n’ai pu réaliser des questionnaires que dans un seul cas. Ce dernier présentait deux avantages sur le plan méthodologique. Tout d’abord, l’œuvre d’art public étudiée était installée dans un quartier du centre-ville relativement mixte et étudiant, du fait de la proximité de l’université du Witwatersrand Je pouvais donc passer relativement inaperçue. Ensuite, ce lieu comprenant un arrêt de bus et de taxis collectifs, beaucoup de personnes acceptaient de répondre à mes questions pour faire passer le temps.

Dans ces conditions, je me sentais suffisamment acceptée dans l’espace public pour conduire mes enquêtes. J’étais « in-place » (Cresswell, 1996), en accord avec les règles tacites du lieu. L’espace était pour moi accessible physiquement et mentalement.
En revanche, lors de la deuxième étude de cas, l’œuvre d’art public examinée se trouvait dans un espace public du centre-ville fréquenté majoritairement par des hommes noirs. Dès que je m’arrêtais dans cet espace, je me sentais épiée, scrutée, dévisagée. Le poids des regards me faisait sentir que je n’avais pas à être là. La situation s’est encore compliquée quand, à partir du mois de mars, des refugiés zimbabwéens ont investi cet espace :

Désormais, ce n’était pas tant le regard des autres qui me rendait mal à l’aise que mon propre regard sur le sens de ma présence dans ce lieu. Comment interroger des personnes sur leurs perceptions de l’art public alors qu’elles n’ont ni toit, ni nourriture ? Dans ces conditions, il me semblait illégitime d’être là, et d’autant plus de questionner ces gens. Je trouvais cet espace mentalement, et même moralement, inaccessible en tant que chercheur travaillant sur l’art public.

Ces deux études de cas mettent donc en évidence, à travers mes propres perceptions, différents degrés en termes d’accessibilité des espaces publics. En tant que chercheuse blanche, je peux me sentir rejetée d’un espace juridiquement public soit parce que les regards des autres usagers de l’espace me font comprendre que je ne suis pas à ma place, soit parce que mon propre regard m’exclut de cet espace. Est-ce à dire que l’accessibilité des espaces juridiquement publics à Johannesburg, bien qu’effective pour tous en droit, serait en pratique fonction du sexe, de la couleur de peau ou de la classe sociale ? Si tel est le cas, on aurait alors une juxtaposition d’espaces publics hétérogènes, que l’on pourrait qualifier de communautaires en ce qu’ils seraient appropriés par des communautés sexuelles, « raciales » et/ou sociales. Mais la constitution de tels espaces communautaires, en ce qu’ils annihilent la possibilité même de rencontre avec l’autre, ne remet-elle pas en cause la notion même d’espace public (Ghorra-Gobin, 2001) ? Sur le plan méthodologique, face à l’hétérogénéité de ces espaces, comment dépasser la simple juxtaposition des études de cas pour pouvoir prétendre à un discours plus général sur les espaces publics à Johannesburg ? Ces espaces sont-ils différents au point de ne pouvoir être appréhendés à l’aune d’une même notion ?

CONCLUSION
Parce que les espaces publics à Johannesburg sont des espaces dont l’existence même fait problème, se demander comment les étudier est une question cruciale en ce qu’elle est en elle-même constitutive de l’objet de recherche. La manière dont je peux ou non pratiquer ces espaces, en tant que femme blanche, est en effet déjà pour moi un moyen de les appréhender. Mes propres perceptions, peurs et préjugés me permettent de mettre à jour des formes d’exclusion qui les parcourent et qui implicitement les façonnent. En même temps, ces représentations m’invitent aussi à chercher d’autres formes d’enquête me permettant de trouver ma place en tant que chercheur travaillant sur et dans les espaces publics johannesburgeois. L’entrée par l’art pourrait-elle offrir un nouveau regard pour comprendre les espaces publics ? L’art public serait-il un moyen de contrer la différenciation progressive des espaces publics, ou contribuerait-il, à l’inverse, à leur communautarisation ?

 

BIBLIOGRAPHIE

BEAVON K., 2004, Johannesburg: The Making and Shaping of the City, Pretoria, UNISA Press, 374p.
BOISTEAU C., 2003, Sécurité, dynamiques urbaines et privatisation de l’espace à Johannesburg, mémoire de DEA, Genève, Institut Universitaire d’Etudes du Développement, 98 p.
CAPRON G., 1998, « Les centres commerciaux à Buenos Aires : les nouveaux espaces publics de la ville de la fin du XXe siècle », Les annales de la recherche urbaine, n°78, pp. 55-63.
CRESWELL T., 1996, In Place/Out of Place: Geography, Ideology and Transgression, Minneapolis, University of Minnesota Press, 201 p.
GHORRA-GOBIN C. (dir.), 2001, Réinventer le sens de la ville. Les espaces publics à l´heure globale, Paris, L´Harmattan, 266 p.
GUILLAUME P., 2001, Johannesburg : Géographies de l’exclusion, Paris, Karthala, 391 p.
HOUSSAY-HOLZSCHUCH M., TEPPO A., 2009, “A mall for all? Race and public space in post-apartheid Cape Town”, in Cultural Geographies, n°16, pp. 351-379.
MABIN A., 2001, “Past Formation, Present Recomposition and Future Significance of Public Space(s) in South African Cities”, in Ghorra-Gobin C. (dir.), Réinventer le sens de la ville. Les espaces publics à l´heure globale, Paris, L´Harmattan, pp. 245-258.
MITCHELL D., 2005, “The S.U.V. model of citizenship: floating bubbles, buffer zones, and the rise of the‘‘purely atomic’’ individual”, in Political Geography, n°24, pp. 77-100.
PAQUOT T., 2009, L’espace public, Paris, La Découverte, 125 p.

Pour une géographie qui soit mésologie vécue

Jean-Baptiste BING

Faculté des sciences de la société – Université de Genève
Géographie – Environnement
Jean-Baptiste.Bing@unige.ch

 

Résumé
La lenteur – considérée ici comme aiôn , ou temps vécu – constitue un outil privilégié pour le travail de terrain en géographie : c’est ce qui ressort de l’analyse de trois séjours en Indonésie (2006-2008, 2009, 2013). Prendre son temps permet, épistémologiquement, de donner sens, par l’intellect et par les sens, à la recherche et au lieu, et de mieux prendre conscience du domaine de validité du dit travail ; méthodologiquement, cela favorise la confiance et l’approfondissement des échanges, la découverte de pistes de recherche parfois inattendues, et l’émergence d’une écriture plurielle et efficace. L’article plaide ainsi pour une géographie qui, dans le cadre des slow science s, serait mésologie en actes autant qu’en mots.

Abstract
Slowness – seen as aiôn or lived time – is a key-tool for a geographical fieldwork: analysis of three research stays in Indonesia (2006-2008, 2009, 2013) prove as much. Taking time allows, epistemologically, to give sense, intellectually and by senses, to research and place, and to realize the area of validity of the work; methodologically, it helps to establish confidence and deeper exchanges, to find unexpected lines of research, and it helps the rising of a plural and efficient writing. This article argues for a geography which, as a slow science , could be a mesology into words as into deeds.

De la promenade philosophique au temps du terrain – en guise d’introduction

O. Solinas propose, par des promenades à travers Marseille, une initiation à la discipline qu’il enseigne au lycée : la philosophie. « La philosophie n’est pas une quête, c’est une marche qui prend son temps et donc son rythme » (2012 : 19). Ce rythme, ce temps vécu (opposé au temps physique, kronos), il le nomme aiôn et précise : « un temps qui est mon rythme, qui donne sens et épaisseur à mon existence, qui me permet d’être et de m’incarner dans l’instant. C’est le rythme de la marche. Nous qui sommes une société où la vitesse est devenue une vertu, peut-être avons-nous oublié l’aiôn ? » Appliquons donc cette méthode à la recherche géographique, avec cette nuance que l’aiôn(compris ici comme une temporalité maîtrisée autant qu’acceptée, un rythme lent choisi autant qu’assumé) se trouvera au centre du propos plutôt que la marche elle-même. Celle-ci constitue certes l’un des vecteurs privilégiés de celui-là, mais elle n’est pas le seul.

S’arrêter, regarder et écouter ; siroter un café ou cueillir et manger quelques ramboutans ; de conserve, avancer cahin-caha – autant d’occasions de faire de la géographie. L’idée défendue ici est que durant le travail de terrain, la lenteur peut représenter un moyen privilégié de bâtir une connaissance, d’abord en conférant du sens à la recherche, ensuite rendant efficace l’emploi de certaines méthodes.

Visant à explorer les apports possibles de l’aiôn à la recherche, cet article s’inscrit dans la mouvance de la slow science : il prend le pari qu’un travail scientifique sera plus efficace – plus productif – si les impératifs de « créativité » et de « plaisir » remplacent celui d’« immédiateté » (Gosselain, 2011). Make sense or perish, donc, plutôt que publish or perish… Et parce que ma recherche relève des sciences humaines et sociales, ce sens et cette créativité et ne peuvent être que co-construits et partagés (Malaurie, 1999).

Relevant autant du retour sur expériences (volontariat de 2006 à 2008, master en 2009, thèse depuis 2011) que de la préparation de recherches futures, cet article vise à réfléchir aux modalités de construction d’un savoir géographique (méthodologie) et à préciser la nature dudit savoir (épistémologie). Il ne s’agit donc pas de faire de la géographie, mais d’établir comment celle-ci se fait. Et, parce que la réalité de la recherche est faite de culs-de-sacs (Gosselain, 2011), d’erreurs corrigées (Bachelard, 1949) et, parfois, d’occasions saisies qui ouvrent de nouvelles possibilités (Malaurie, 1999), digressions et mises en abyme de l’écriture lieront la forme du propos tenu à son fond.

Donner du sens à la recherche

Un processus trajectif
À mon arrivée en Indonésie, du haut de ses trente ans de mission et des dizaines de volontaires qu’il avait vu défiler, le P. Joseph Gourdon (MEP) m’avait affirmé : « Tu verras, deux ans à l’étranger ça décape. » De fait, les mois passés là-bas, les personnes rencontrées, les situations vécues, l’apprentissage de la langue, les sentes et routes, plantations et rizières, forêts et littoraux, parcourus à pied et à moto, en bus et en voiture – tout cela a forgé le questionnement académique auquel je m’efforce désormais de répondre en retournant régulièrement sur place.

Le terrain (Sanjuan, 2008) me transforme autant qu’il m’informe, et notre lien évolue à chaque séjour puisqu’à chaque fois j’approfondis un peu plus ma connaissance d’un lieu qui, en retour, me transforme d’avantage ; ici, la géographie culturelle comme les héritages animistes locaux seraient d’accord pour invoquer – quoique dans des ordres différents – le génie des lieux (Pitte, 2010). La recherche est ainsi une des modalités de la trajection (Berque, 2014), c’est-à-dire du processus qui fait de l’environnement un milieu en lui donnant un sens (la médiance). Le séjour de terrain enrichit mon corps médial, par exemple en le métissant avec celui des interlocuteurs : la relation animiste des habitants du Merapi à leur montagne, étrange depuis l’Europe dualiste-cartésienne, redonne une force qu’elle avait perdue à la référence faite par le mot français volcan à la résidence du dieu Vulcain.

Dire qu’il s’agit d’un processus toujours recommencé ne paraît point excessif : le travail de terrain s’inscrit dans plus large concrescence (Berque, 2014) qui, en fait, dure toute la vie, et se fait ainsi connaissance (au sens étymologique du terme). « Croître avec » c’est donc « naître avec » ; or la naissance est un processus long, au cours duquel se succèdent « des épisodes de rupture qui brouillent la frontière entre corps et espace » (Fournand, 2009 : 11). Peut-on maîtriser la temporalité de sa propre naissance ? Question ouverte – en tout cas, le bébé est un acteur de la naissance, non un paquet passif…

Une expérience sensuelle
Examinons ce lien entre production de sens et corporalité. Pour Solinas (2012 : 20), la marche philosophique « fai[t] deux fois sens : donner une signification aux choses, mais aussi leur donner une orientation ». Ce sens déjà double, Berque le rend triple en y ajoutant la capacité sensitive (2014 : 10). Ces trois sens du sens sont présents dans la médiance.

Concrètement, en arrivant sur un terrain (de recherche, de volontariat ou autre), je ressens toujours le besoin de me promener, de musarder, de divaguer – à pied si possible, à vélo ou à moto si besoin est, en voiture, en bus ou en train si je ne puis faire autrement. Si on m’interroge sur ce que j’y trouve – ou quand je dois justifier ce temps ainsi passé à manger du vent –, mes réponses vont de « prendre mes repères » (sens-orientation) à « procéder à une première approche de mon sujet » (sens-signification) en passant par « sentir les lieux » (sens-capacité). Réponses imprécises sans doute, mais plus que des mots creux : quelque chose qui consiste à s’incorporer dans le lieu, à le sentir s’incarner, à entrer dans le paysage (et non plus à le voir de l’extérieur), quitte d’ailleurs à s’y sentir à la fois bien et comme une tache.

Prend ainsi chair l’expression imagée de M. Lebesque (1970 : 32) : « la bonne façon de connaître sa patrie [ajoutons : et celle des autres], c’est de lui faire l’amour à vélo ». Cette sensualité de la connaissance, se retrouve aussi bien dans la démarche géoanthropologique de Malaurie (1999) passant de l’étude des pierres du Groenland à la sympathie avec les sociétés arctiques, que chez un philosophe comme Bachelard à propos de la main en train de façonner un objet en le caressant (Bachelard, 1949 : 57). Y a-t-il un sens à quantifier le temps passé à cela ? Sans doute pas plus que de comptabiliser celui passé à contempler un paysage…

Des résultats limités
En 2009, sur le Merapi, j’avais rencontré l’écrivaine française Elisabeth D. Inandiak qui, profondément intégrée dans la société javanaise, m’avait beaucoup appris. Elle m’avait conseillé de rencontrer son amie Mbah Pujo. Quelques jours plus tard j’allai donc dans le village indiqué, où l’on me dirigea non vers Mbah (« grand-mère ») Pujo mais vers son époux Mbah (« grand-père ») Pujo : dans des sociétés comme les milieux ruraux javanais où les rôles sont fortement genrés, l’étranger (chercheur, volontaire ou touriste) sera presque toujours mis d’abord en contact avec les hommes. Les étrangères auront, elles, plus de facilité à évoluer dans les deux milieux. En avoir plusieurs fois fait la frustrante expérience me rend conscient de l’incomplétude de ma recherche (ces fameuses limites). Cela m’encourage aussi à trouver des moyens de contourner l’obstacle (en l’occurrence, en travaillant en binôme avec une femme).

Là encore, laisser se décanter les choses prend du temps, mais c’est d’autant plus nécessaire à une certaine lucidité que, dans un contexte interculturel, l’équilibre entre émotions et rationalité peut vite se rompre ; le cercle vertueux du renforcement réciproque fait alors place au cercle vicieux de l’exclusion mutuelle. Or la recherche vise à comprendre la société locale, pas à confondre sa médiance et la mienne ; il s’agit bien de s’incorporer au terrain, pas de fusionner. La lenteur devient ainsi une précaution épistémologique et une nécessité méthodologique.

De ce point de vue, l’aiôn serait au kronos – et la lenteur au temps – ce que le paysage est à l’espace : une appréhension triplement sensible. Sens-orientation, autorisant le repérage spatio-temporel ; sens-capacité, mobilisant la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher et le goût ; sens-signification, la recherche se faisant « à la fois empreinte et matrice » (pour pasticher Berque) de la médiance. Parce qu’il se sait relatif à un point de vue, alors le savoir ainsi construit peut prétendre à l’intersubjectivité et à une certaine universalité qui est celle de la science (Desbiens et al., 2015).

Toute trajection s’inscrit dans une histoire (Berque, 2014) ; le travail de terrain aussi. Privilégier l’aiôn à un productivisme scientiste, c’est donc récuser l’omniscience, la confusion et la superficialité, et choisir une certaine profondeur d’analyse. Concrètement, cela engendre une méthodologie qui privilégie la qualité des données ramenées à leur quantité. Voyons en trois dimensions : collecte des données ; sérendipité ; prise de notes et écriture.

Repenser l’efficacité des méthodes

Discussions informelles et lien social : cueillir des données
Lors de la conversation susmentionnée, le P. Gourdon m’avait indiqué trois moyens de réussir mon intégration : manger comme et avec ceux qui nous accueillent ; parler leur langue ; ne pas juger. Ce triple principe fonde à la fois une mission religieuse ouverte à la différence (de Rosny, 1981) et l’observation participative et les méthodes dérivées en sciences humaines qu’elles se déroulent dans un cadre académique (Malaurie, 1999) ou non (Lacarrière, 1991).

Le recueil des données, extensif plutôt qu’intensif, passe notamment par des discussions informelles qui, portant ou non sur mon sujet, m’apprennent toujours beaucoup. Il s’agit d’échanger avec un maximum d’interlocuteurs, si possible plusieurs fois, afin d’approfondir les différents sujets abordés, de confronter les informations des uns et des autres, entre elles d’une part et avec mes propres notes d’autres part puisque celles-ci sont généralement prises après coup afin que les discussions se déroulent le plus spontanément possible. Toutes les occasions sont bonnes, pourvu qu’on y cause : chemin à faire, rencontre inopinée, repas, etc. La saison des pluies, avec ses averses brutales qui obligent à s’arrêter (de rouler, de travailler…) pour partager un provisoire refuge (boutique, auvent…), y est particulièrement propice. En saison sèche, on invoquera la chaleur pour justifier des pauses destinées à se rafraîchir et qui, ainsi, offrent des occasions proprement tempestives de parler.

De retour en Europe, courriels, téléphone et lettres maintiennent le lien ; les résultats sont transmis, parfois commentés ou corrigés. Mais pour nourrir l’amitié, rien ne vaut le contact direct – même rare. Quand on se retrouve, longtemps après, ce fil ténu reprend corps, par-delà kilomètres et années. Alors seulement, on peut revenir à la recherche – tantôt explicitement, tantôt implicitement. Celle-ci progresse alors, par une sympathie renforcée qui aiguise la compréhension – y compris en me faisant mieux saisir mon ignorance et mon étrangéité.

Détour et sérendipité : jouer au labyrinthe
Solinas (2012 : 20) assimile « l’art de marcher et de philosopher » à « un art du détour » : « La philosophie commence au coin de la rue : il suffit d’un petit rien, d’un pas de côté, d’un décalage infime, pour voir ce que jusque là j’ignorais » (Solinas, 2012 : 20). Mes recherches relèvent de ce type de progression labyrinthique (Attali, 1996), deux ans de volontariat en milieu javanais ayant précédé master et thèse. Revenir par la suite en Indonésie pour études fut affaire de circonstances autant que de vocation.

S’immerger quelque part peut donc ouvrir des pistes de travail imprévues. Sur le Merapi début 2013, je me suis laissé absorber par un sujet qui n’avait que peu à voir directement avec mon travail sur les savoirs forestiers : les problèmes engendrés par la relocalisation des villageois dont les maisons et les terres avaient été ravagés par l’éruption de 2010 (Bing, 2014 b). Cette enquête passionnante, bouleversante même parfois, me donnait l’occasion d’enfin pouvoir rendre un peu à celles et ceux qui m’avaient accueilli ; en outre, me permettant d’approfondir ma connaissance de cette portion si particulière de la société javanaise, elle renforça mes capacités à m’attaquer à ma question première. La pratique du détour sert donc autant le géographe que le philosophe.

Rencontrer ce qui n’était pas recherché modifie bien sûr le questionnement de départ. Mais plus généralement, tant que mes hypothèses et mes questions restent ce qu’elles étaient avant le départ, je m’inquiète : car ou j’ai parfaitement saisi les phénomènes en cours (probabilité infime), ou j’ai raté quelque chose et demeure enfermé dans mes préjugés (probabilité élevée). Quand le chambard commence et rend peu à peu vaguement inconfortable le décalage entre situation fantasmée et réalité rencontrée, alors ça va. L’enjeu est alors de ne pas se laisser entraîner trop loin trop longtemps ; d’où l’importance de savoir faire le point.

Écriture et prise de note : oiseler le temps
À l’inverse de Lévi-Strauss (1955 : 9-10), Lacarrière (1991 : 131-132) soutient que voyage et écriture ne s’opposent pas mais s’appuient l’un l’autre. Il considère (quatrième de couverture) qu’« errer, c’est d’une certaine manière s’enraciner dans l’éphémère, écrire […] c’est devenir oiseleur du temps ». Approuvons, avec cette nuance qu’écrire les sciences humaines c’est moins « essayer de capturer cet éphémère pour l’enfermer dans la durée » qu’expliquer le particulier par l’universel. Est-ce alors le contraire de la philosophie (trouver de l’universel dans le particulier : Solinas, 2012 : 20) ? C’en est surtout l’indispensable complément dialectique, chaque mouvement prenant appui sur son inverse.

Si le temps du terrain n’est pas celui de l’écriture finale (Lacarrière 1991 : 180 et svtes), l’analyse commence dès le premier contact voire avant. De plus, il peut arriver que ces temporalités se heurtent : deux années de suite, je dus (pour des raisons de calendrier) rédiger une version d’un article en intégrant des éléments que j’étais en train de vivre. Expérience curieuse que de voir l’interférence inhabituelle de ces deux mélodies, ayant chacune son tempo et ses variations, produire non une cacophonie mais une polyphonie…

Sur le terrain, alternent instants de célérité et moments de pause. La prise de note y a ses exigences, qu’elle ait lieu pendant l’entretien ou l’observation (il faut alors saisir les mots au vol, dans l’instant où ils sont prononcés) ou après (il faut en ce cas les stocker dans un coin de la tête). Ces deux possibilités entraînent au moins deux occasions de déformer et d’interpréter, voilant et dévoilant à la fois le réel.

Adopter la lenteur permet donc de prendre ses précautions et de rester plus lucide face aux chausse-trappes de la sous ou de la surinterprétation – particulièrement sur un terrain éloigné, où ces deux écueils prennent la forme de l’ethnocentrisme et du culturalisme. Elle crée en outre des conditions de travail éminemment favorables, ouvrant ainsi la recherche à la multiplicité et à la complexité des enjeux sociaux.

Vers une mésologie ouverte – en guise d’ouverture

Prendre son temps, c’est gagner du temps (Deniau, 1994) : on a fait du rythme lent (aiôn ) une posture épistémologique (permettant le déploiement trajectif et l’effort intellectuel et physique, ainsi que la définition des limites du travail) et un outil méthodologique (favorisant l’échange d’informations, la sérendipité et l’écriture). La lenteur se trouve ainsi au cœur d’une géographie qui se veut analyse scientifique rigoureuse et (voire parce que) quotidien vécu et partagé – réflexion autant qu’action, donc (d’où l’importance des canaux d’échange permettant une application de la recherche), et mésopraxie autant que mésologie.

La géographie ainsi conçue raccorde des spatialités et des temporalités qui forment l’espace-temps pluriel composant les quatre dimensions sensibles de notre Univers. Répétons-le, cela n’exclut pas d’autres approches et d’autres méthodes (quantitatives, par exemple), qui offrent un autre regard sur les mêmes phénomènes. Finalement, cet article décrit moins comment faire de la géographie qu’une manière d’en faire.

S’ouvre alors une autre question : celle de la pluralité au sein de la discipline et de la transdisciplinarité avec d’autres acteurs scientifiques et sociaux. Là aussi, la lenteur est indispensable, à la fois pour faire émerger une compréhension commune de réalités d’ordres variés et pour favoriser l’inscription sociale de la science faite avec la cité autant que pour elle – une autre façon de donner sens, épaisseur et consistance au monde…

Références

ATTALI J. (1996), Chemins de sagesse. Traité du labyrinthe, Paris, Fayard, 159p.

AUGÉ M. (2008), Génie du paganisme, Paris, Gallimard, 423p.

BACHELARD G. (1949), La psychanalyse du feu, Paris, Gallimard, 185p.

BERQUE A. (2014), Poétique de la Terre. Histoire naturelle et histoire humaine, essai de mésologie, Paris, Belin, 238p.

BING J.B. (2014a) « Métisser les savoirs pour négocier avec et sur un volcan. Javanité et forêt sur le Merapi », Journal of Alpine Research – Revue de géographie alpine, 9p. https://rga.revues.org/2276 consulté le 31 juillet 2015

BING J.B. (2014b) « L’entre-deux comme résilience. Les relocalisations sur le volcan Merapi (Java) », Carnets de géographes, 7, 14p.
https://www.carnetsdegeographes.org/carnets_terrain/terrain_07_02_Bing.php consulté le 31 juillet 2015

DE PRACONTAL M. (2010), Kaluchua. Cultures, techniques et traditions des sociétés animales, Paris, Seuil, 190p.

DE ROSNY É. (1981), Les Yeux de ma chèvre. Sur les pas des maîtres de la nuit en pays Douala (Cameroun), Paris, Plon, 416p.

DENIAU J.F. (1997), Mémoires de 7 vies. 2 : croire et oser, Paris, Plon, 486p.

DESBIENS C., HIRT I., PEKUAKAMIULNUATSH TAKIHIKAN (2015, à paraître) « “Il ne faut pas avoir peur de voir petit” : l’acclimatation engagée comme principe de recherche en contexte autochtone », in BASILE S. et al., Boîte à outils de la recherche en contexte autochtone : éthique, respect, équité, réciprocité, collaboration et culture, Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador, Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal, Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue.

FOURNAND A. (2009) « La femme enceinte, la jeune mère et son bébé dans l’espace public », Géographie et cultures, 70, 13p.
http://gc.revues.org/2320, consulté le 20 août 2015.

GOSSELAIN O. (2011) « Désexcellence », Ravages, n° 7.

KLEIN E., SPIRO M. et al. (1995), Le temps et sa flèche, Paris, Flammarion, 281p.

LACARRIÈRE J. (1991), Chemins d’écriture, Paris, Plon, 238p.

LEBESQUE M. (1970), Comment peut-on être breton ? Essai sur la démocratie française, Paris, Seuil, 237p.

LÉVI-STRAUSS C. (1955), Tristes tropiques, Paris, Plon, 504p.

MALAURIE J. (1999), Hummocks. Relief de mémoire, Paris, Plon, 2 vol., 554 et 703p.

PITTE J.R. (2010), Le génie des lieux, Paris, CNRS éd., 59p.

SANJUAN T. (dir.) (2008), Carnets de terrain. Pratiques géographiques et aires culturelles, Paris, L’Harmattan, 242p.

SOLINAS O. (2012), Promenade philosophique dans Marseille, Paris, HC éditions, 223p.

Ce que les coulisses du terrain maltais nous enseignent

NATHALIE BERNARDIE-TAHIR

Université de Limoges
UMR Géolab
Géographie
nathalie.bernardie-tahir@unilim.fr

 

CAMILLE SCHMOLL

Université Paris-Diderot
UMR Géographie-cités / CEDREF
Géographie
camilleschmoll@yahoo.fr

 

Télécharger l'article

Chercheur(-e)s critiques : un oxymore ?
Objectivité et engagement font partie de ces couples d’oxymores qui ont longtemps déterminé les structures fondamentales de la recherche. En sciences sociales tout particulièrement, un bon chercheur devait avant tout n’être « d’aucun temps ni d’aucun pays » pour paraphraser la formule de Fénelon, la neutralité étant considérée comme garante de la qualité scientifique. En creux, l’engagement, expression d’une subjectivité empreinte de valeurs (et non de faits) signait l’échec de la fabrique scientifique. C’est du moins un postulat qui a durablement imprégné les démarches positivistes, néo-positivistes et modernes des XIXe et XXe siècles, même si dans le détail, Isabelle Lefort, en évoquant notamment la figure de l’anarchiste et non moins géographe Elisée Reclus, rappelle qu’« expulsées par la grande porte du dessein disciplinaire, les valeurs morales ou esthétiques sont toujours rentrées par les fenêtres et autres interstices, sous la forme de vents coulis ou d’ombre portée » (Lefort, 2010, p.13). L’introduction de la valeur, de l’éthique et de la subjectivité dans la démarche scientifique s’est opérée au cours des dernières décennies dans la recherche anglo-saxonne, au fondement des études postmodernes, postcoloniales et subalternes qui s’épanouirent dans la littérature britannique et américaine à partir des années 1970. Les interdits jusque-là imposés par la doxa de l’objectivité rationnelle furent évacués, remplacés par la nécessité d’une démarche réflexive, posant clairement la question du positionnement et de la positionnalité du chercheur, assumant pleinement sa non-neutralité et ses choix, qu’ils soient relatifs au sujet retenu, aux groupes étudiés, aux lieux de l’enquête, à la finalité et aux modalités de restitution de la recherche (Milhaud, 2006). Désormais écrits à la première personne du singulier, ces travaux émanant pour l’essentiel d’anthropologues, d’ethnologues ou de sociologues traduisent la posture de chercheurs libérés de l’académisme de l’objectivation scientifique.

En géographie toutefois, et surtout dans la géographie française, les approches développant une réflexivité autour de la construction de l’objet et du positionnement du chercheur furent globalement plus tardives et plus longues à s’imposer, même si elles se multiplient depuis ces dernières années sous la plume de jeunes géographes plaçant le questionnement éthique au cœur de leurs travaux (Brachet, Cruse, Morelle, Milhaud, Ripoll, Zeneidi, etc.). Il est en effet encore de bon ton et très courant d’objectiver la démarche de recherche, à la différence de ce qui est pratiqué dans d’autres sciences sociales, si bien que les coulisses, les émotions (Widdowfield, 2000), les bricolages et autres petits arrangements qui forment le quotidien des démarches qualitatives sont souvent effacés voire dissimulés au moment de la restitution de la recherche. Or les géographes, et plus particulièrement ceux qui travaillent sur des thèmes impliquant directement des relations de pouvoir et de domination, ne peuvent ni faire l’économie d’une posture critique, tant il est vrai que le choix même de travailler sur telle ou telle question dénote a priori un engagement et une conception particulière de la recherche, ni échapper à une réflexion sur les « coulisses de la recherche » qui revêt nous semble-t-il deux enjeux majeurs.
Le premier défi à relever consiste à opérer un savant « dosage » entre engagement et distanciation, une véritable gageure tant la marge est étroite entre le risque d’une « surinterprétation dénonciatrice » (Milhaud, 2006) que peuvent faire courir une empathie et un engagement trop marqués à l’égard des groupes sociaux étudiés, et celui d’une interprétation faussée et caricaturale qu’une posture distanciée ou « extérieure » peut produire. C’est pourquoi il nous paraît si important de lever le voile sur « cette petite cuisine interne », sur les ajustements et rééquilibrages constants auxquels le chercheur doit procéder sur le terrain pour éviter ces deux écueils, et qui sont d’autant plus complexes à décrire et à saisir qu’ils varient selon les objets ou les moments de la recherche, mais aussi selon la personnalité même des chercheurs.
Le deuxième enjeu est directement lié au premier et concerne le rapport objet/sujet. Car c’est bien sur le terrain que la question foucaldienne de l’objectivation et de la subjectivation se pose avec le plus d’acuité : « l’objet de recherche » pensé au départ de manière théorique correspond dans la réalité à des hommes et des femmes qui agissent, décident, parlent, imaginent, construisent, projettent, choisissent, bref, à des sujets, souvent relégués d’ailleurs au rang d’objet par le discours normatif dominant. Le terrain est donc le lieu où ces deux conceptions s’affrontent et où le chercheur étudie un objet tout en créant dans le même temps des relations personnelles plus ou moins fortes avec des individus-sujets. Dans ce contexte, il est donc particulièrement nécessaire de connaître et de faire connaître ces oscillations qui, dans les coulisses du terrain, bousculent en permanence la place relative du chercheur et des populations enquêtées en faisant bouger les lignes de l’autorité narrative.
Aussi, dans ce texte, nous souhaitons raconter comment nous nous sommes emparées de la problématique des migrations dites « irrégulières » à Malte, en mettant l’accent sur le caractère chaotique et accidenté de nos trajectoires de recherche et de notre expérience de terrain. Dans les périphéries sud de l’Europe, les îles forment depuis longtemps des lieux emblématiques de la dynamique migratoire européenne. Ces lieux que l’on quittait autrefois pour survivre sont aujourd’hui devenus des territoires d’accueil, à la confluence des flux de migrations régulières et irrégulières. Ces dernières, extraordinairement médiatisées et présentées le plus souvent de manière fort caricaturale, interpellent aujourd’hui les instances politiques comme l’opinion publique européennes, alors même que leurs contours restent sujets à caution.
A Malte, c’est au début de la décennie 2000 que l’on commença à enregistrer ce type de flux migratoires en provenance d’Afrique du Nord, d’Europe centrale et orientale, d’Asie et d’Afrique sub-saharienne. Une partie de cette immigration s’effectue par voie maritime, depuis l’Afrique du Nord : localement qualifiée de « clandestine » , (klandestina en maltais), elle a débuté en 2002 avec l’arrivée de 1 686 migrants. Depuis lors, on a pu comptabiliser 12 500 arrivées sur les côtes maltaises. Si cette migration est numériquement minoritaire, elle représente pour Malte comme pour l’Europe un véritable enjeu social et politique. Malte, petit Etat à la densité exceptionnelle, est devenue en effet l’un des bastions de ce qu’il est coutume d’appeler dans le langage courant, la « forteresse Europe », tout à la fois île barrière et lieu de matérialisation du rapport d’altérité de l’Europe avec le reste du monde.

C’est sur ces migrants « indésirables » (Agier, 2008) qui font l’objet de toutes les stigmatisations et de tous les efforts de l’Union Européenne dans son entreprise de renforcement des frontières, que nos enquêtes se sont focalisées. Nos questionnements, multiscalaires, portaient tout autant sur la place de l’île dans les trajectoires migratoires et sur son rôle dans la construction d’une image de l’Europe, que sur les modalités politiques de management et de gestion des flux à toutes les échelles, sur les formes d’installation des migrants dans l’île ainsi que sur la transformation des rapports et identités de genre en migration. C’est au cours de notre travail de terrain que la question de notre positionnement et de notre rapport aux migrants s’est posée, voire s’est imposée à nous.

Face à une situation d’urgence que nous n’imaginions pas, le souci éthique s’est immédiatement heurté aux considérations strictement scientifiques et la problématique théorique de l’engagement et de la neutralité dans la recherche a soudain pris une tournure très concrète : comment dénoncer – car dénoncer apparaissait comme une évidence – sans tomber dans un militantisme trop éloigné des contingences scientifiques ? Comment analyser finement et sereinement une situation marquée par une si forte tension entre tous les acteurs de la scène migratoire, migrants, chercheurs, managers de centre d’hébergement ou de rétention, fonctionnaires gouvernementaux, responsables et employés d’ONG, médiateurs culturels, etc. ?

Durant chacune de nos missions nous nous sommes efforcées de ne pas mélanger les registres, mais le plus souvent vainement comme nous allons le montrer. Parallèlement, la volonté de réagir, d’intervenir, de « faire quelque chose » pour améliorer le sort des migrants nous a renvoyées à un autre écueil : celui d’enfermer ces individus dans une posture de victimes, d’individus dé-responsabilisés qui ne feraient que subir les contraintes d’une situation qu’ils n’ont pas choisie, et donc de les reléguer au rang d’objets. Or, dans la lignée de l’ethnométhodologie et des subaltern studies, nous souhaitions précisément leur donner la parole, montrer leur capacité de résistance et d’autonomisation en mettant en évidence les multiples formes de tactiques et de stratégies, individuelles et collectives, mises en place pour améliorer leur situation au quotidien et, plus largement, en leur restituant la possibilité d’être narrateurs de leur propre histoire. Comment donc parvenir à défendre des personnes vulnérabilisées et exposées à de nombreuses formes d’injustice sans tomber dans le piège de la victimisation, si fréquente dans les études sur les réfugiés et les demandeurs d’asile ? Finalement, comment le chercheur peut-il concilier son engagement, dans un souci éthique et citoyen, et l’effacement relatif de son autorité narrative, sans en rabattre sur ses exigences scientifiques ?

C’est ce mouvement de balancier constant entre voies de traverse militantes et travail académique, entre pas de côté, mouvements de décentrement et de recentrage, jeux de distance et d’engagement, processus d’objectivation et de subjectivation que nous souhaitons ici raconter, sans en tirer de conclusions à portée générale, mais en montrant simplement comment nous avons géré ces oscillations, qui ont à la fois généré des remises en cause profondes et constitué des temps forts de notre recherche sur le terrain. Nous restituerons notre cheminement par un parcours en deux temps, celui de l’engagement et de la dénonciation, d’une part, et celui de la mise en lumière des subjectivités et résistances migrantes, d’autre part. Une telle distinction est nécessaire pour la clarté de l’exposé, même si elle ne rend pas suffisamment compte des complémentarités entre ces deux phases et du « brouillage » des voix qui s’opère lors du processus de recherche, comme nous le soulignerons en conclusion.

1. « Faire quelque chose » ou travailler en terrain d’urgence …

Commençons par préciser ici que cette recherche sur les migrations dites « irrégulières » à Malte constituait pour nous une nouveauté, ayant respectivement travaillé jusqu’alors sur les migrations économiques en Italie et sur les questions de développement dans divers territoires insulaires. Ainsi, lorsque nous arrivâmes à Malte en 2010, après avoir élaboré au préalable un protocole de recherche et pris divers contacts locaux avec des personnes-ressources, ni l’une ni l’autre n’étions réellement « préparées » à faire face à la situation d’urgence dans laquelle les migrants étaient plongés, ni à entendre cette longue liste d’histoires personnelles toutes plus dramatiques les unes que les autres. En un mot : ce fut un choc, comme l’illustrent ces morceaux choisis de récits :

« Je suis de Mogadiscio où je vivais avec mes parents, mes trois frères et ma sœur. Mon père tenait un atelier de réparation mécanique. Un jour mon frère a reçu une balle alors qu’il marchait dans la rue et s’est retrouvé gravement handicapé. Mes parents m’ont alors incité à partir. Je ne voulais pas, je voulais rester avec eux et avec ma femme, mais ma mère m’a dit que je ne pourrais pas les aider en restant. Alors je suis parti, c’était le 2 avril 2008. J’ai traversé la Somalie, l’Ethiopie, le Soudan, le désert jusqu’en Libye (soit un périple de plus de 6 000 km). Puis j’ai tenté de traverser la Méditerranée une première fois pour gagner l’Italie. Nous sommes tombés en panne de fuel, nous avons alors dérivé pendant plusieurs jours, la moitié des hommes du bateau sont morts de soif et nous avons dû les jeter par dessus bord. Finalement, les courants nous ont rabattus vers les côtes tunisiennes où les survivants ont été secourus. Je suis resté entre la vie et la mort pendant trois semaines à l’hôpital. Quelque temps plus tard, je suis reparti en Libye et j’ai retenté ma chance en mer. Notre bateau a été repéré par des garde-côtes maltais et nous avons été placés en centre de détention. J’y suis resté emprisonné un an, puis on m’a emmené ici, au hangar ». Souleiman, Somalien, 24 ans, Hal Far Hangar. 2010

« Je suis partie d’Erythrée avec mon mari. Nous avons traversé le désert jusqu’en Libye où nous sommes restés quelques mois afin de trouver l’argent pour traverser. J’étais enceinte de 5 mois lorsque nous avons trouvé un bateau, mais nous n’avons pas pu embarquer sur le même. Le voyage a duré 5 jours (contre 2 prévus normalement), c’était très dur et les gens avaient très peur. Finalement les autorités maltaises nous ont interceptés et j’ai été détenue dans le centre fermé de Ta’Kandja. Le bateau de mon mari n’est jamais arrivé. Je suis ici toute seule, et je vais bientôt accoucher ». Froweni, Erythréenne, 19 ans, Hal Far centre pour famille. 2010 « Nous avons quitté la Libye dans l’urgence (en avril 2011), car des centaines d’Africains sont morts, tués par les rebelles qui nous prenaient pour des mercenaires à la botte de Kadhafi. On est monté dans un bateau avec mon mari et mes deux jumeaux de 1 an et 2 mois. Nous avons dérivé pendant 10 jours, un hélicoptère est passé et ne s’est pas arrêté, un bateau de l’OTAN nous a vus mais n’a pas donné l’alerte. J’ai donné du dentifrice à mes bébés pour qu’ils aient quelque chose à manger. Nous sommes ici dans ce hangar depuis 1 mois ». Djuma, Erythréenne, Hal Far. 2011.

Les histoires que les migrants racontent ici sont terribles. Tous ont surmonté le déracinement du départ, l’angoisse de l’inconnu, survécu au périlleux passage en Méditerranée, mais aussi à la faim, à la soif et à l’épuisement lors de la longue traversée du désert soudano-libyen, aux tabassages, rackets et viols perpétrés par les militaires ou policiers patrouillant dans le désert ou à Tripoli.

A Malte, les conditions de vie des migrants, dans ou hors des centres, ne sont en outre guère plus acceptables. Dès notre arrivée au centre de Marsa, des migrants ont tenu à nous conduire dans une chambre où venait de se suicider l’un des leurs, à bout de nerf et d’espoir, ne supportant plus ses conditions de vie et les brimades quotidiennes. Dans le hangar d’Hal Far, la situation déjà intolérable au début de l’année 2010 s’est dégradée au fil des mois au point de devenir parfaitement insupportable un an plus tard. Dans cet imposant bâtiment blanc couvert de tôles, près de 200 lits superposés se répartissaient sur la grande dalle carrée de béton abîmé. En cette fin d’hiver 2010, quatre cents hommes s’entassaient dans ce lieu sombre et sale en lieu et place des anciens avions de la British Royal Air Force. A l’extérieur, tout était aussi indécent qu’à l’intérieur. Le dispositif sanitaire consistait en une trentaine de cabines individuelles en plastique grises et bleues servant de douche ou de WC pour les 600 personnes du centre. Disposée le long d’un des murs du bâtiment en chantier, une rangée d’éviers crasseux abritait le « coin cuisine », nom très abusif donné à un petit espace d’environ 15 m2, percé d’ouvertures sans portes ni fenêtres où les migrants pouvaient faire cuire leurs repas sur une dizaine de feux de cuisson installés sur un support en béton d’une saleté repoussante. Ici et là, les violentes averses des semaines précédentes avaient laissé d’immenses flaques se transformant en cloaques où surnageaient boîtes de conserve, paquets de cigarettes et emballages en plastique.
Pourtant, la réalité du hangar d’Hal Far, déjà très choquante au printemps 2010, dépassa l’entendement un an plus tard, en pleine « crise libyenne ». Fuyant les persécutions en Libye, des centaines de migrants dont des familles entières avec enfants étaient arrivées à Malte, rapidement transférées dans le hangar dans lequel 30 tentes de la Croix Rouge avaient été disposées, remplaçant le dispositif de l’année précédente. Les conditions sanitaires étaient si épouvantables que les enfants, dont la plupart étaient en bas âge, tombaient malades les uns après les autres, certains ayant même cessé de s’alimenter et de boire. En cause les émanations d’hydrocarbure remontant du sol, la multiplication de germes résistants qui se traduisaient par de fortes fièvres, vomissements et diarrhées à répétition. Désemparés et craignant pour la vie de leurs enfants, les parents nous avaient livré leurs angoisses, souhaitant même pour certains retourner en détention pour bénéficier de meilleures conditions.
« J’ai fui la Libye avec mon mari et mes deux jumeaux. Ils ont un an et deux mois. La traversée a été horrible, nous avons dérivé pendant 10 jours avant d’être secourus. Je donnais du dentifrice à mes enfants pour qu’ils mangent quelque chose. Nous sommes arrivés épuisés. Et où est-ce qu’on nous met ? Dans ce hangar sale et dangereux ». Djuma, Erythréenne.
« J’habitais à Zaouia (Libye) depuis quatre ans, avec ma femme et mon fils Miki qui a un an et demi. J’étais professeur d’anglais là-bas. Les rebelles (en Libye) ont tué des centaines d’Africains, dont beaucoup d’amis à moi. J’ai fermé la porte de ma maison et suis parti en bateau avec ma femme et mon fils, avec 260 personnes à bord. On a eu de la chance, le voyage n’a duré que 34h, on est arrivé à Malte le 29 mars (2011), puis dans ce hangar le 19 avril. Mon fils est tombé malade peu après, il a de la fièvre en permanence et mange peu. Les surfaces sont huileuses, les évacuations d’eau sont défectueuses, des rats courent partout. Tout cela est toxique. Les bébés marchent à quatre pates sur le sol, ils se touchent la bouche, les yeux, ils ont des infections, ils sont malades. Mon fils a une conjonctivite, il tousse, il vomit, il a la diarrhée. Il est sous antibiotique, mais il faiblit, il perd du poids. Tous les enfants sont dans le même état. Il faut les emmener tout le temps à l’hôpital. Nous avons vu un médecin italien pleurer en les voyant. Elle répétait : Que puis-je faire, que puis-je faire? ». Dawit, 35 ans, Ethiopien.

Figure 1 : Le Hangar (Hal Far) : mars 2010

Figure 2 : Le Hangar (Hal Far) : mai 2011

Parties pour mener des entretiens dans le cadre d’un protocole de recherche rigoureux, nous nous sommes trouvées immédiatement plongées dans un tourbillon émotionnel, où la compassion et le sentiment d’injustice le disputaient à la colère et à la tristesse. Car c’est une chose de savoir que la situation des migrants à Malte est difficile, c’en est une autre de voir les lieux et les hommes, de sentir le renfermé dans la promiscuité des chambres, d’être incommodé par la puanteur des poubelles qui côtoient les lits dans le hangar. C’en est une autre aussi de regarder des visages dévastés par l’angoisse, d’entendre la parole de ces rescapés et, pire, leurs silences sur l’indicible, de percevoir leur stress dans une voix trop forte ou dans des gestes compulsifs, de deviner leur désespoir contenu et leur détermination vaciller, d’entendre un rire d’enfant résonner dans cet univers quasi carcéral. Le « terrain » se vide peu à peu de sa dimension théorique et prend chair, s’incarne dans la proximité corporelle des migrants et des chercheur-es. L’information passe moins par l’esprit et la parole que par le corps et les sens en alerte qui captent et produisent un autre langage, dominé par l’émotionnel et le subjectif. Cette relation physique, écrit Marie Morelle, place les chercheur-es « en situation d’imprévisibilité radicale » (Morelle, 2009, p. 159), et explique la réaction immédiate qui est celle de s’impliquer, de dénoncer, de « faire quelque chose », par altruisme bien sûr, mais aussi comme catharsis permettant d’évacuer un « trop-plein émotionnel » que la seule prise de notes dans un carnet ne suffit plus à purger. Mais que faire, comment ?

Nous voici donc renvoyées au dilemme originel : observer et analyser tout en conservant cette neutralité axiologique chère à Max Weber, au risque de passer pour des voyeurs, voire d’être accusés de non-assistance à personne en danger, ou dénoncer et s’engager, au risque de perdre toute forme de distanciation critique. Mais au fond est-ce bien un dilemme ? Faut-il continuer à penser recherche objective et approche militante comme deux inconciliables ? L’engagement n’est-il pas soluble dans la démarche scientifique ? Les migrants du centre de Marsa ont réactivé cette problématique quand, après plusieurs heures d’entretiens, ils nous ont pris à partie en nous accusant de voler leurs histoires, de nous en servir à des fins personnelles alors que rien ne change pour eux qui restent là, dans ce centre.
A l’urgence de la situation, notre réflexe a donc été de répondre par l’urgence de la dénonciation en proposant deux articles, non pas dans des revues scientifiques mais dans la presse écrite, caressant l’espoir de faire bouger les lignes en alertant l’opinion publique. Ces publications dans le Monde Diplomatique et dans Mediapart nous permettaient ainsi non seulement « d’agir » en révélant l’inhumanité des conditions de vie des migrants retenus à Malte tout en apaisant notre révolte intérieure, mais aussi de porter la critique et la dénonciation dans un espace dédié : celui du journalisme. Si elles furent pour nous la solution du moment, ces initiatives spontanées nous attirèrent parallèlement des problèmes. N’ayant que très modérément apprécié le contenu de l’article intitulé Malte, l’île-prison, le responsable des centres ouverts de Malte décida de nous refuser l’autorisation d’entrer dans les centres, un véritable obstacle pour notre travail de terrain. La confrontation entre travail de recherche et engagement est ainsi complexe mais souvent incontournable, se traduisant par des formes de conciliation possibles mais aussi par des interférences imprévisibles et problématiques.
Ceci dit, si la dénonciation peut conduire comme ici à fermer certaines portes, elle met également à jour des mécanismes subtils de régulation de la part des autorités sur l’accès à l’information. Ainsi, nous apprenions à nos dépens qu’il y a pour le gouvernement des lignes rouges à ne pas franchir si l’on souhaite accéder aux lieux d’hébergement des migrants (voir aussi Zeneidi, 2010). Les contours de ces lignes sont flous et évoluent : l’ouverture et la fermeture des centres d’accueil dépend des opportunités politiques du moment et est le fruit d’équilibrages entre volonté d’attirer l’attention de l’opinion européenne ou, au contraire, de cacher la brutalité de l’accueil réservé aux migrants, choix de mise en visibilité de lieux et de situations « modèles » » et dissimulation des situations les plus critiques. Tout cela enrobé d’une rhétorique de l’urgence et de la lutte face à la menace d’invasion, qui tend à priver de toute légitimité la possibilité d’expression d’une voix discordante sur la situation migratoire de l’île.

2. … Mais éviter la victimisation

La dénonciation apparaît comme une étape forte et importante du processus de recherche. Elle est certainement valorisante (et parfois apaisante) pour le chercheur, elle est parfois porteuse de résultats concrets, elle permet également de faire apparaître certains mécanismes de domination au cœur des dynamiques migratoires ainsi que les ressorts subtils du contrôle de l’information. Pour autant elle ne suffit pas. La dénonciation, parce qu’elle s’attache à mettre en lumière des situations d’injustice et d’urgence, s’embarrasse difficilement de la diversité des situations qui composent les mondes migratoires. Parce qu’elle s’attache à décrire la vulnérabilité des individus, elle porte en elle le risque de réduire l’autre en victime, en « sans voix ». Or les migrants, tout opprimés qu’ils peuvent être, sont porteurs de voix multiples, mais aussi de multiples actions. La mise en lumière et l’analyse des formes de résistance et de contestation mises en œuvre par les migrants nous ont semblé fondamentales dans un second temps de la recherche, afin de restituer le juste équilibre entre mécanismes de contrôle et autonomie du sujet, et de comprendre, dans leurs ambivalences et leurs tensions, les multiples ressorts du pouvoir et de la subjectivation. Cette entreprise de décentrement a emprunté différents canaux et s’est basée sur plusieurs méthodes (observations courtes ou participantes ; multiplication d’entretiens ; organisation d’évènements, etc.) dans une perspective de triangulation des sources et des techniques de recueil des données : nous en rapportons ici quelques unes.

Tout d’abord, nous avons essayé de mettre en lumière les formes de mobilisation collectives mises en œuvre par les migrants. Deux évènements ont fait date récemment : d’une part, la naissance d’un mouvement anti-raciste maltais initié par des migrants établis à Malte depuis quelques années, qui s’impose progressivement sur la scène publique et porte une revendication de droit à l’installation et d’accès aux services élémentaires. D’autre part, les révoltes contre les conditions de rétention, qui ont été particulièrement violentes cet été, notamment dans celui de Safi, un ancien camp militaire converti en centre de rétention. Ces deux mobilisations collectives, l’une plus structurée et l’autre ponctuelle, l’une plus pacifique et l’autre plus violente, ont une caractéristique commune : loin de fonctionner en boîte noire, elles portent la trace des mobilisations précédentes et font écho aux multiples révoltes méditerranéennes. Les militants du mouvement anti-raciste rappellent volontiers la révolte de Rosarno, village de Calabre où, en décembre 2008 et en janvier 2010, les ouvriers agricoles africains ont décidé de se rebeller contre leur condition (Outis, 2011) ; tandis que les révoltes des centres de rétention renvoient aux émeutes qui ont lieu parallèlement en Italie et en Tunisie, et dont les migrants se tiennent informés grâce aux dispositifs de télécommunication. La Méditerranée devient alors la caisse de résonnance de subjectivités politiques « hors citoyenneté » qui, relayées par les nouvelles technologies et les circulations migrantes, donnent une ampleur et une consistance nouvelles aux mouvements et initiatives maltais. Ils contribuent à définir des espaces de résistance et de projet qui vont bien au-delà des frontières maltaises.

Dans cette tentative de mise en lumière des paroles et des actes des migrants, un moment a été important dans notre trajectoire de recherche : à l’occasion d’un colloque, nous avons organisé grâce à l’aide de deux collègues fortement engagées dans la défense des droits des migrants à Malte une table-ronde permettant, pendant deux heures, de donner la parole aux migrants. Il s’agissait pour nous, plutôt que d’organiser la table-ronde habituelle mettant en scène les différents « experts » de la question (ONG, HCR, Agence Européenne pour l’asile, etc.), de donner l’opportunité à six migrants de parler à la première personne des difficultés qu’ils avaient rencontrées à Malte, des liens qu’ils avaient pu établir avec la société locale, ainsi que de leur souhaits et projets pour l’avenir. L’audience était a priori conquise puisqu’il s’agissait avant tout d’universitaires et de travailleurs sociaux. Cependant, l’évènement a pris une tournure intéressante : d’abord parce que les interactions entre les migrants et le public, essentiellement maltais, furent franches, dynamiques et passionnées, mais aussi parce qu’elles permirent d’aborder des questions qui n’avaient que rarement été ouvertement discutées au-delà du petit cercle des militants. La question du « fardeau » représenté par les migrants, par exemple, qui est un lieu commun à Malte – les migrants africains représenteraient un fardeau pour la société, et les autres Etats européens devraient s’engager à aider Malte pour prendre leur part du fardeau (burden sharing) – a fait l’objet d’une déconstruction systématique de la part des migrants. Goitom Yosef, un travailleur social éthiopien, expliqua, par exemple, à quel point il ne représentait guère un fardeau pour le pays à l’exception du moment où il était en détention, mettant ainsi en évidence l’absurdité de la politique de détention maltaise : “Politicians speak of burden sharing … but I’m not a burden. I have a job, I pay my taxes. I contribute to society. Maybe I was a burden on the state when I was in detention, but not anymore” (GY). Un ouvrier somalien, Abishi Abdala, insista sur le fait que l’île constituait pour lui un lieu d’installation et de projet, contestant ainsi l’image largement répandue selon laquelle les migrants se seraient que des oiseaux de passage en transit sur l’île : « People believe that migrants use Malta as a stepstone. It is not true. I am 32, I have a permanent job in Malta and I am proud of that. I want to stay in Malta But I have no sense of belonging. This is sad. We can have a sense of belonging only if we are allowed to stay permanently” (AA).
Tout en soulevant l’ambivalence de ses sentiments vis-à-vis de l’île, Abishi Abdala évoqua la question du droit au regroupement familial, qui est encore impossible à Malte, y compris pour les migrants en situation régulière. L’évènement eut un retentissement dans la presse quotidienne, générant des réactions certes souvent xénophobes mais parfois aussi empathiques, ce qui là aussi, est une rareté dans le contexte maltais. Pour nous, cette table-ronde a constitué une remarquable occasion de recueil de témoignages, même si, bien sûr, les participants à la table ronde n’étaient aucunement représentatifs de tous les migrants (Milhaud, 2006) : il s’agissait d’intervenants « qualifiés pour parler » – singulièrement des hommes, à une exception près – et prêts à se confronter à l’arène publique.
En parallèle, nous avons donc essayé d’orienter nos recherches vers d’autres méthodes et d’autres populations, moins « parlantes » et moins visibles, souvent stéréotypées et décrites comme particulièrement vulnérables, afin de restituer, tant que faire se peut, l’hétérogénéité de la population migrante présente à Malte. Le travail que nous avons mené sur le rôle du corps des femmes s’est inscrit dans cette préoccupation. Ce n’est plus tant de donner la parole en public ou d’observer les mobilisations collectives qu’il s’est agi, mais de passer du temps avec les femmes résidant en centre d’accueil, de partager leur quotidien et de discuter à bâtons rompus avec elles.

Les femmes, en effet, s’investissent moins dans la sphère publique : de par leur invisibilité, elles sont souvent perçues uniquement comme des victimes. Ces moments d’observation participante nous ont permis de prendre conscience, en opposition avec « ceux qui prennent la parole », de l’importance du corps pour ces femmes, dans la construction, éminemment politique, de leur subjectivité migrante (Bayart, Warnier, 2004). En observant le corps des femmes, à travers les techniques, postures, mises en scènes et usages qu’elles en faisaient, et en les écoutant raconter les transformations qu’il subissait au fur et à mesure de leur trajectoire migratoire, nous avons pu saisir en effet combien il constitue une bonne entrée à la compréhension d’une « autonomie en tension », dans un contexte de durcissement des politiques migratoires (Schmoll, 2011). Si celui-ci est souvent violenté et affecté par la maladie et l’épuisement tout au long de la trajectoire migratoire, le corps des femmes peut également donner la vie : les enfants naissent en mer, dans le désert, à l’arrivée en Europe. Etre enceinte et enfanter, c’est alors s’approprier son corps pour aller de l’avant. Même quand ces enfants sont le fruit de violences, ils sont vécus par les femmes rencontrées comme une richesse. Les enfants comme force, bien loin des discours moralisateurs selon lesquels la natalité des femmes migrantes constituerait un frein à leur mobilité et à leur émancipation … Les travaux sur l’éthique du care montrent bien d’ailleurs comment l’autonomisation est avant tout relationnelle et peut passer par le soin des autres (Laugier, 2009). De ce point de vue, donner la vie en Europe ou sur la route de l’Europe, c’est pour ces femmes déjà opérer une forme de re-territorialisation, poser des ancrages.

Mais le soin de soi ne passe pas nécessairement par l’agrandissement de la famille et d’autres femmes racontent, à l’inverse, combien la contraception ou l’abstinence peuvent les aider à s’en sortir telle Dunia, une jeune femme somalienne de 22 ans qui ne veut pas se marier avec son fiancé car avoir des enfants l’empêcherait de poursuivre des études qu’elle souhaite effectuer aux Etats-Unis. La technique du corps investit également les routines – telles que les routines religieuses, quand la prière rythme de longues journées d’ennui en centre d’accueil et donne la force d’aller de l’avant – ou encore les moments de fête – telle que celle organisée par cette femme qui, apprenant sa relocalisation imminente aux Etats-Unis, décide de se teindre les cheveux en blond.
En prenant le corps des femmes à témoin, en observant les techniques et tactiques mises en place par celles-ci ainsi que leurs récits sur les transformations de leur corps en migration, nous souhaitions montrer qu’il est – certes – le support de souffrances et d’une vulnérabilisation accrue, le lieu d’incorporation de politiques migratoires sexuées et de techniques de contrôle des flux – que ce soit à travers le contrôle sur la reproduction et la sexualité des migrantes ou à travers le traçage biométrique, mais qu’il est aussi le lieu de guérisons ou de plaisirs et de stratégies de résistance permettant une reconstruction identitaire.

Conclusion. Repenser la posture du géographe pour repenser les migrations
La dénonciation et l’engagement empêchent-ils la prise de distance nécessaire à une recherche scientifique ? Est-il possible tour à tour de dénoncer la situation dont sont victimes les migrants relégués aux marges de l’Europe et de mettre en lumière leurs initiatives et actions de résistance ? Il nous semble que les deux temps de la recherche qui viennent d’être décrits ne peuvent être dissociés, et que les chercheur(-e)s ne peuvent prétendre faire l’économie, dans le cadre d’une démarche scientifique, de leur engagement. De ce point de vue, notre travail ne se résume pas uniquement à restituer nos émotions et notre colère face à la situation des migrants – ce qui reviendrait à s’engager dans une posture totalement relativiste. Il n’est pas non plus uniquement le produit de ce qu’expriment nos interlocuteurs dont nous ne serions que de simples « porte-parole » (Bertrand, 2007, p. 278) mais a aussi et surtout pour ambition de mettre en lumière certains mécanismes de contrôle, quitte à les éprouver parfois directement. En même temps, écouter et observer les autres au quotidien et dans diverses situations nous a permis de faire émerger leurs multiples individualités, subjectivités et projets, loin de l’image figée et homogène de victime (au mieux) ou d’opportuniste (au pire) qui caractérise souvent les migrants africains présents sur l’île. Notre travail s’est donc réalisé à plusieurs voix, d’abord celles des deux chercheures que nous sommes et avec tout le pouvoir que peut conférer ce statut (pouvoir d’énonciation, d’organisation, de dénonciation), mais aussi celles des multiples interlocuteurs que nous avons rencontrés – migrants et autres – et qui ne sont pas sur le même pied d’égalité. Cette recherche est donc le produit de cette toile polyphonique le plus souvent discordante qui ne cesse de se tisser et de se retisser au fur et à mesure de l’évolution de la situation migratoire en Méditerranée et à Malte en particulier.
Concilier engagement et démarche scientifique ne peut se faire qu’au prix de contorsions, d’adaptations, d’arrangements multiples. Il est absolument nécessaire de rendre compte de ces oscillations et discordances, de situer et de contextualiser notre travail de géographe : loin d’être un exercice narcissique et vain, la réflexivité sur les conditions du recueil des données discursives et observationnelles, la contextualisation de notre statut de chercheur-e engagé-e, la triangulation des sources et des méthodes sont autant de voies nécessaires dans la quête de l’« approximative rigueur » qui commande toute recherche (de Sardan, 2008). Au-delà des aspects strictement factuels, le dévoilement des coulisses de notre recherche à Malte a eu une réelle vertu heuristique : repenser le positionnement, le rôle et la voix du géographe est une condition sine qua non pour repenser les migrations (Green, 2002).

Bibliographie

Agier M. (1997), Anthropologues en dangers : l’engagement sur le terrain, Paris, Éd. Jean-Michel Place, 128 p. (Cahiers de Gradhiva, n°30).
Agier M. (2008), Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire, Paris, Flammarion, 350 p.
Bayart J.F, Warnier J.P. (2004), Matière à politique. Le pouvoir, les corps et les choses, Paris, Karthala, 255 p.
Bertrand R. (2007), « Faire parler les subalternes ou le mythe du dévoilement », in SMOUTS M.-C (dir.)., La situation postcoloniale, Paris, Presses de Sc. Po, pp. 276-284.
Brachet J. (2006), « Du questionnement éthique à l’engagement politique : un cheminement nécessaire ? », http://eegeosociale.free.fr/rennes2006, 6p.
Collyer M. (2007), Undocumented sub-Saharan migrants in Morocco, Copenhagen, Danish Institute for International Studies, pp. 129-146.
Collyer M., Duvelle F., de Haas H. (2010), “Critical approaches to transit migration”, Population, space and place, vol. 18 (4), pp.407-414.
Cruse R. (2011), Géopolitique d’une périphérisation du bassin caribéen, Presses de l’Université du Québec, 153 p.
De Luze H. (1997) L’ethnométhodologie, Paris, Anthropos, 111 p.
Olivier de Sardan J-P. (2008), La rigueur du qualitatif, Louvain, Bruylant, 366 p.
Fassin D. (1998), “L’anthropologie entre engagement et distanciation. Essai de sociologie des recherches en sciences sociales sur le sida en Afrique”, in Charles Becker, Jean-Pierre Dozon, Christine Obbo et Moriba Touré (dir.), Vivre et penser le sida en Afrique, Paris : IRD/Karthala/Codesria, 1998, p. 41-66.
Grignon C. et Passeron J.-C. (1989), Le savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Gallimard, 260 p.
Green N. (2008), Repenser les migrations, Paris, PUF, 140 p.
Laugiers S. (2009), « L’autonomie et le souci du particulier », in LAUGIER S., JOUAN M. (dir.), Comment penser l’autonomie ? Entre compétences et dépendances, Paris, PUF, pp. 389-407.
Lefort I. (2010), « A quel prix la géographie est-elle soluble dans l’éthique ? », Géographie et cultures, n°74, pp. 11-25.
Milhaud O. (2006), « La géographie, la prison et l’éthique : prestige et vertige de la justice », http://eegeosociale.free.fr/rennes2006, 4 p.
Morelle M. Et Ripoll F. (2009), « Les chercheur-es face aux injustices : l’enquête de terrain comme épreuve éthique », Annales de Géographie, n° 665-666, pp. 157-168. Outis ! (2011), Numéro spécial « Révoltes Migrantes », Outis ! Revue de philosophie (post-)européenne, Milan, Mimesis.
Racine J.-B. (2010), « Géographie, éthique et valeurs : invitation à la réflexion et à l’action », Géographie et cultures, n°74, pp. 27-42.
Schmoll C. (2011), « Le corps des autres dans l’Europe des frontières », Outis. Revue de philosophie (post-)européenne, 1, pp. 121-128.
Spivak G. (1985), « Can the Sulbaltern speak ? », in C. NELSON C., GROSSBERG L. (dir.), Marxism and the Interpretation of Culture, Chicago, University of Illinois press, pp. 271-313.
Staszak J.-F. (1997), « Dans quel monde vivons-nous ? Géographie, phénoménologie et ethnométhodologie », Staszak J.-F. (dir.), Les discours du géographe, Paris : L’harmattan, pp. 13-38.
Widdowfield R. (2000), «The place of emotions in academic research », Area, 32, 2, pp. 199-208.
Zeneidi D. (2002), Les SDF et la ville, géographie du savoir-survivre, Paris, Bréal, 288 p.
Zeneidi D. (2010), « Comment on balade le chercheur au sens propre et figuré » http://terrferme.hypotheses.org/363, billet posté le 8 juin 2010.