HELENE PETRY

Institut d’Etudes Politiques de Paris
Sociologie
helene.petry@gmail.com

 

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RÉSUMÉ
À partir d’une enquête de terrain menée dans des établissements secondaires publics à Rio de Janeiro et en région parisienne, cet article montre que la forte connectivité numérique des adolescents (téléphone portable et Internet) favorise leur mobilité spatiale et leur sociabilité. En revanche, elle les prend également dans un devoir moral de « joignabilité » qui se joue surtout face à la famille dans le groupe carioca et face aux amis du même âge dans le groupe francilien

INTRODUCTION

La tendance des TIC traditionnelles comme la télévision à privatiser les loisirs a été mise en avant comme défavorable aux interactions sociales (Putnam, 2000). Les NTIC à l’inverse encouragent les interactions sociales en entrelaçant loisir et communication (Smoreda, 2007). À partir d’une enquête de terrain menée dans des établissements secondaires publics à Rio de Janeiro et en région parisienne, cet article montre que la forte connectivité numérique des adolescents (téléphone portable et Internet) favorise leur mobilité spatiale en augmentant leurs pratiques de sociabilité aussi bien numériques qu’en coprésence.
La sociabilité a une importante dimension spatiale dans la mesure où elle est façonnée par les caractéristiques des espaces où elle peut se dérouler (Florida, 2003; Jacobs, 1989; Joseph, 1998). La multiplication des communications numériques affecte donc la façon d’être ensemble, créant de nouveaux espaces numériques de sociabilité qui interpellent les sciences sociales. Selon Boris Beaude :
(…) comme cette spatialité est inédite, il faut prendre la peine de comprendre en quoi elle est singulière, comprendre en quoi, potentiellement, cet espace peut changer la société dans son ensemble, si on considère que la société, c’est du lien social et que le lien social dépend du contact, donc de ses lieux. (…) Si on a de nouveaux lieux, il y a de nouvelles façons d’être ensemble. (Beaude, 2011)
Une abondante littérature affirme que la génération Internet pense, apprend, travaille et interagit de manière significativement différente des générations précédentes en raison de son usage fort et précoce des NTIC, sans toutefois dégager de consensus sur la nature de ces changements (Bauerlein, 2008; Howe & Strauss, 1991; Lardellier & Bryon-Portet, 2010; PewResearchCenter, 2010; Prensky, 2001; Tapscott, 2008; Twenge, 2006). Alors que plusieurs travaux empiriques sont venus relativiser les compétences numériques de cette génération (Hargittai, 2010; Selwyn, 2009; Zimic, 2010), le constat d’une évolution majeure de ses modes de sociabilité demeure incontesté. Celles-ci ont donc fait l’objet de nombreuses recherches dans divers pays. En France, où le sujet intéresse de plus en plus les sociologues, les études mettent en avant le rôle des sociabilités numériques dans le renforcement et l’autonomisation du groupe de pairs (Delaunay-Téterel, 2010; Jarrigeon & Menrath, 2010; Metton, 2010; Pasquier, 2005). Au Brésil, où ces sociabilités sont analysées principalement dans les champs de la psychologie et de la communication, elles sont davantage abordées à travers les questions de l’identité et des communautés virtuelles (Correa, 2006; Nicolaci-da-Costa, 2005; Passarelli Hamann, 2004; Recuero, 2006; Rezende Sales & Alves Paraiso, 2010; Silva Pereira, 2007). Ces travaux font saillir des altérités et des unités plus pertinentes que les différences nationales dans le domaine des pratiques numériques, au premier rang desquelles les différences entre milieu urbain et milieu rural, mais surtout les différences d’âge et de génération (Beck & Beck-Gernsheim, 2008; Edmunds & Turner, 2005). Toutefois, l’étude qualitative des sociabilités numériques fait apparaître comment les usages de ces moyens de communication répondent à des normes sociales qui varient selon les contextes culturels.

Néanmoins, un risque majeur de l’étude de ces nouvelles façons d’être ensemble est de se concentrer uniquement sur la dimension numérique en l’isolant des activités hors ligne alors qu’une part importante des pratiques numériques et physiques de sociabilité sont interdépendantes. La principale question de recherche qui guide cet article consiste donc à comprendre l’imbrication de l’espace numérique et de l’espace physique de sociabilité des lycéens de la périphérie de grandes métropoles à travers l’étude de leur mobilité. Dans le but de faire apparaître des dynamiques locales mais aussi globales, l’étude s’est intéressée à des lycéens d’une métropole du Nord, Paris, et du Sud, Rio de Janeiro aux caractéristiques spatiales et sociales très distinctes. L’article présente tout d’abord les terrains et les données recueillies, mettant en avant les spécificités des favelas et des banlieues étudiées dans leurs contextes urbain et démographiques respectifs, ainsi que les caractéristiques communes aux deux groupes motivant le choix d’une étude transnationale . La deuxième partie présente les résultats concernant la sociabilité centrée sur le groupe de pairs dont les liens internes et l’autonomie par rapport aux adultes sont renforcés par les communications numériques, particulièrement dans le groupe francilien. La troisième partie développe les résultats sur les communications numériques avec la famille, qui visent à concilier solidarité familiale et mobilité spatiale, particulièrement dans le groupe carioca.

Les lycéens de banlieues populaires parisiennes et de favelas cariocas : présentation de la génération Internet dans des contextes de vie contrastés

Les groupes étudiés s’inscrivent dans des contextes locaux contrastés (a), mais appartiennent à une génération internet globale (b) dont les pratiques de sociabilité demeurent marquées par les cultures nationales (c).

Deux contextes socio-urbains très différents

Deux différences principales doivent être soulignée concernant les banlieues populaires franciliennes et les favelas cariocas. La première concerne la mesure de la pauvreté et des inégalités sociales dans les deux pays. Alors que la France présente un indice de Gini de 0,3, le Brésil a une des distributions de revenus les plus inégalitaires au monde avec un Gini de 0,6, et une population pauvre beaucoup plus nombreuse et précaire que dans le cas français. Les figures 1 et 2 ci-dessous présentent quelques repères sur le profil social moyen des habitants des quartiers où résident la majorité des élèves enquêtés, mis en perspective par rapport aux moyennes nationales de chaque pays.

Figure 1 : Indicateurs sociaux pour les quartiers étudiés en région parisienne (2006)

Sources: 1) INSEE. 2) Institut d’Aménagement et d’Urbanisme (IAU) Île-de-France. 3) Infos migrations, Ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire. 4) AEDI (2008). 5) PCF (2008). * Moyenne des données pour les quatre communes regroupant la majorité des élèves des deux établissements étudiés.

Figure 2 : Indicateurs sociaux pour les quartiers étudiés à Rio de Janeiro (2008)
Sources: 1) IBASE. 2) Fundação Getulio Vargas/FGV citée dans (Epoca, 2008). * Moyenne des données pour les deux quartiers étudiés. ** Les classes sociales brésiliennes sont définies en fonction du revenu brut mensuel du foyer comme suit : Classe A = plus de R$ 9181 ; Classe B = de R$ 4591 à R$ 9180 ; Classe C = de R$ 1065 à R$ 4590 ; Classe D = de R$ 768 à R$ 1064 ; Classe E = moins de R$ 768. Source: Fundação Getulio Vargas (FGV) citée dans (Epoca, 2008).

En vue d’éviter les « effets établissement », et donc pour avoir une meilleure généralisabilité de l’analyse, l’enquête s’est déroulée dans deux établissements dans chaque métropole. Les établissements franciliens sont situés dans des communes de la « petite couronne » ou proche banlieue parisienne ; je les appellerai lycée Paris Nord et lycée Paris Sud. Le lycée Paris Nord se trouve à proximité d’une station de métro dans un quartier qualifié de « glauque » par les élèves en raison des voies rapides qui le traversent. Le lycée Paris Sud est moins bien desservi en transports en commun – à plus de vingt minutes à pied d’une station de métro – mais s’étend sur un large campus agréable et arboré. Les deux établissements accueillent en grande majorité des élèves de la même commune et la commune la plus proche, qui ont moins de 20mn de trajet domicile-école.

Les deux établissements cariocas sont des colégios estaduais c’est-à-dire des établissements publics, fréquentés par les enfants des familles n’ayant pas les moyens de payer un lycée privé, choix privilégié des classes moyennes et supérieures. Je les appellerai lycée Rio Sud et lycée Rio Ouest. Le lycée Rio Sud se situe dans un quartier favorisé où n’habite quasiment aucun élève, à l’exception de quelques uns dont les parents sont gardiens d’immeuble. La grande majorité des élèves de cet établissement résident dans les deux favelas les plus proches, situées à 10 ou 20 minutes d’autobus. Le lycée Rio Ouest est situé au sein d’une grande favela d’où proviennent presque tous les élèves, excepté une minorité vivant dans des favelas limitrophes. Les données ont été recueillies entre juillet 2008 et janvier 2009 auprès d’élèves de 15 à 18 ans à travers 600 questionnaires (294 à Rio et 306 en région parisienne) portant sur les équipements personnels et du foyer en TIC et les activités numériques, complétés par soixante entretiens individuels semi dirigés (trente dans chaque pays) pour approfondir les questions de sociabilité, loisirs, et mobilité.

La figure 3 montre le profil socio-éducatif [SocEdu] des familles des élèves enquêtés élaboré à partir du niveau d’études du ou des parent(s) et de leur profession. Les résultats révèlent qu’aucun élève du groupe carioca n’appartient à un foyer à profil socio-éducatif élevé, et seulement 7% des élèves du groupe francilien sont dans ce cas. Le profil moyen est plus fréquent dans le groupe francilien (32%) que carioca (16%), et dans les deux groupes, la majorité des foyers des enquêtés correspondent à un profil socio-éducatif faible, avec 61% pour le groupe francilien et 84% dans le groupe carioca.

Figure 3 : Profil socio-éducatif des foyers enquêtés

La deuxième principale différence à souligner concernant les deux groupes étudiés concerne les configurations urbaines de Paris et Rio. Dans le cas parisien, malgré la diversité sociale entre les communes de banlieue, il existe une délimitation à la fois physique et symbolique entre Paris intra-muros, le centre de l’agglomération, et sa banlieue « hors les murs ». En revanche à Rio les morros (mornes) où se situent la plupart des favelas sont imbriqués dans la ville et souvent proches des quartiers favorisés, mais s’en différencient par des constructions informelles et surtout par le niveau de revenu des habitants (Valladares, 2006). Dans cette logique, la nette centralisation du réseau de métro parisien encourage les virées sur Paris des lycéens de la proche banlieue, tandis qu’à l’inverse, l’étalement de la ville de Rio, ainsi que la durée, l’insécurité, l’inconfort et souvent le coût des déplacements en bus y favorisent davantage le développement de nouvelles centralités, comme autour du centre commercial Barra Shopping dans le quartier récent de Barra da Tijuca, sur le littoral ouest de Rio. Fernanda, par exemple, a renoncé à suivre les samedis un stage d’informatique pour lequel son lycée lui donnait droit à une réduction, à cause des conditions de transports :
– Il n’y avait pas de stage plus près ?
– Par ici non. Pas aussi bon (…). J’y allais, mais ça a commencé avec l’horaire, pour moi c’était trop, je rentrais à la maison complètement morte. Le bus que je prenais était bondé. Il valait mieux que j’arrête. C’est le samedi, imagine, quatre billets, deux à l’aller et deux au retour. Impossible, j’aurais dépensé le prix du stage, quasiment.

En outre Paris fait figure de pôle attractif pour se promener entre amis puisque toutes les rues ont des trottoirs praticables et de nombreux quartiers sont commerçants et animés, et les élèves des deux établissements quittent volontiers leur quartier où « il n’y a rien à faire » pour aller se promener dans Paris. À l’inverse pour le groupe carioca, dont les élèves du lycée Rio Sud ne sont pas plus distants du centre ville que les élèves parisiens, la « vie de rue » de la favela est plus riche et représente le contexte privilégié pour se retrouver entre amis – avec la plage – comme en témoigne Fabiano qui vit depuis quelques années dans l’appartement de son beau-père dans un quartier récent de classe moyenne, mais passe tout son temps chez des cousins et amis de la Zona Sul et ses favelas :
– Tu aimes bien habiter là-bas ?
– Non. J’ai pas trop d’amis là-bas. (…). Je rentre juste chez moi, je dors, le week-end je reste plus par ici.
– Tu ne peux pas te faire des amis là-bas ?
– Non, chacun reste chez soi, je sais pas… C’est qu’il n’y a pas de petite place pour discuter…
– Tu aimerais déménager ?
– Ça c’est sûr. (…) C’est chiant, je reste chez moi, y’a rien à faire. Si je sors dans la rue, je ne connais personne. Ici je sors, je rencontre des amis, je discute.
[Fabiano, 18 ans, lycée Sud Rio]

Cependant, ces nettes différences géographiques et sociales sont contrebalancées par certaines caractéristiques communes aux deux groupes qui permettent de les inclure dans le cadre d’une étude transnationale sur les sociabilités numériques.

Une génération connectée de la périphérie des grandes métropoles qui se prête à l’étude transnationale

La grande différence de ressources économiques qui existe entre les foyers à bas revenus des deux régions étudiées est tout d’abord atténuée dans les groupes étudiés en raison du choix du niveau lycée. En effet, bien que le taux de scolarisation des 15-17 ans soit proche de 90% dans l’État de Rio de Janeiro, seuls 44% d’une classe d’âge atteignent le niveau lycée (MEC, 2009). Par conséquent, et étant donnée la forte corrélation entre le nombre d’années d’études des individus et le niveau économique de leur foyer d’origine, on peut estimer que la moitié la plus pauvre des adolescents cariocas n’accède pas au lycée à l’heure actuelle. En outre, le choix de lycées généraux, établissements moins ségrégés que ceux du cycle précédent – collèges en France, éducation basique au Brésil – et que les lycées techniques ou professionnels pour la France, participe également à ne pas concentrer uniquement les populations les plus pauvres mais un ensemble de milieux populaires et de « petits-moyens » (Cartier, Coutant, Masclet, & Siblot, 2008).

Deuxièmement, malgré le fait que les groupes étudiés appartiennent en majorité aux milieux considérés défavorisés dans leurs pays respectifs, on observe que les taux d’équipement numérique y sont supérieurs aux moyennes nationales (figure 4). On sait que les foyers des adolescents sont les plus équipés en termes de technologies numériques dans la majorité des pays, et ce indépendamment des revenus du foyer (Dupuy, 2007; TNS/Sofres, 2009). Ainsi, en étant à la fois adolescents et habitants d’une grande métropole, les enquêtés cumulent les deux variables les plus favorables à la connectivité numérique (Dupuy, op. cit.). La figure 5 révèle que cet équipement ne concerne pas uniquement le téléphone portable et Internet, mais une multitude d’appareils tels que le lecteur MP3, l’appareil photo numérique ou la console de jeu. Les taux d’équipement sont, comme on pouvait s’y attendre, systématiquement moins élevés dans le groupe carioca que dans le francilien, néanmoins tous les équipements possédés par plus des deux tiers des Franciliens le sont également par plus des deux tiers des Cariocas, à l’exception de la webcam et de l’ordinateur portable. Dans le domaine de l’équipement en tous cas, on peut donc dire que les adolescents étudiés correspondent à la description de la génération connectée globale qui a émergée dans les études de sociologie et de marketing au cours des années 2000 (Beck & Beck-Gernsheim, 2008; Kjeldgaard & Askegaard, 2006; Universal McCann, 2007).

Figure 4 : Taux d’équipement : téléphone portable et accès Internet à domicile (2009)
Sources: 1) TIC domicílios 2008. 2) PNAD 2008. 3) (Livingstone & Haddon, 2009). 4) (CREDOC, 2009). 5) (TNS/Sofres, 2009)

Figure 5 : Equipement numérique des groupes enquêtés (en %)

Des pratiques de communication qui varient selon les contextes culturels

Les lycéens cariocas et franciliens ont un fort taux d’usage des NTIC, avec des pratiques et des fréquences d’usages comparables en ce qui concerne Internet (réseaux sociaux, recherches, loisirs) et les appels sur le téléphone portable (en moyenne, une demi-douzaine d’appels émis et reçus quotidiennement). La seule dichotomie majeure se situe au niveau de l’usage des textos, plus rare chez les jeunes Brésiliens, qui en envoient en moyenne un par jour, et extrêmement fréquent dans le groupe français, dont la majorité envoient et reçoivent entre 20 et 100 SMS par jour. Cette différence d’usage favorise autant qu’elle révèle une communication intense des adolescents français centrée sur le groupe de pairs. Diverses études montrent que ces derniers ont une connectivité particulièrement haute, y compris en comparaison avec les jeunes Européens, Nord-américains et Asiatiques, qui plébiscitent également les SMS pour communiquer entre eux (DOCOMO, 2009; Energy BBDO, 2006; Lenhart, Ling, Campbell, & Purcell, 2010).

À la question ouverte « qui sont les trois personnes avec qui tu communiques le plus sur ton téléphone portable ? », sans distinction entre appels et textos, ni entre communications émises ou reçues, la majorité des adolescents ont cité « ma mère » et « un(e) ami(e) » parmi ces trois personnes. Dans la figure 6, afin de mettre en valeur l’importance relative de ces différentes communications, une valeur de trois points a été attribuée au contact cité comme le plus fréquent, deux points pour le contact cité en deuxième position, et un point pour le contact cité en troisième position. Le tableau montre que si la mère apparaît globalement comme le contact le plus fréquent (premier contact des jeunes Cariocas et deuxième contact des jeunes Franciliens), les communications avec le groupe des pairs surpassent largement celles avec la mère chez les jeunes Franciliens.

Figure 6 : Contacts les plus fréquents sur le téléphone portable (points)*

* Premier contact = 3 points ; deuxième contact = 2 points ; troisième contact = un point.

Si l’on opère des regroupements entre les contacts cités, deux clivages principaux apparaissent : l’âge et les liens familiaux. En effet, alors que les contacts avec les membres de la famille et avec les amis sont relativement équilibrés dans le groupe francilien, la figure 7 montre bien la prépondérance de la famille dans les communications téléphoniques du groupe carioca. De plus, quand ces contacts sont regroupés par génération, on remarque que les Cariocas ont légèrement plus de contacts avec leurs aînés, tandis que les Franciliens ont très nettement plus de contacts avec leur groupe de pairs (figure 8).

Figure 7 : Contacts les plus fréquents sur le téléphone portable : famille/amis (points)

Figure 8 : Contacts les plus fréquents sur le téléphone portable : génération (points)

Cette différence dans les sociabilités numériques reflète les différentes modalités culturelles de la socialisation et différents « répertoires culturels » (Lamont & Thévenot, 2000; Prost, 1968) en France et au Brésil. En effet, la famille est une institution très forte au Brésil, où elle a assumé durant des siècles le rôle principal dans l’organisation de la vie économique, sociale et spatiale (Buarque de Holanda, 1984; Freyre, 1954; Reis, 1998; Samara, 1997). En revanche en France, la tradition ancienne d’un État fort et d’un réseau administratif dense, se reflète dans un système scolaire qui régit le quotidien des enfants et adolescents et a favorisé la sociabilité générationnelle (Galland, 2009; Prost, 1968; Vallet & Thélot, 2000; Van de Velde, 2008).
On sait que les télécommunications, à l’ère du numérique comme à celle du téléphone fixe, s’effectuent avant tout avec les personnes proches que l’ont voit le plus souvent (Christakis & Fowler, 2009; Smoreda & Licoppe, 1999). Dans cette optique, la télécommunication n’est pas une alternative à ou une substitution de la communication en coprésence, mais son complément ou son prolongement. Alors qu’en France les adolescents passent la majeure partie de leur temps au lycée avec d’autres adolescents, les jeunes Brésiliens ne passent que trois ou quatre heures par jour dans les lycées publics. Une partie importante de leurs journées se passe donc à la maison, où ils cohabitent souvent avec leurs grands-parents, oncles et tantes ou neveux ou nièces. Cependant, les pratiques numériques ne viennent pas uniquement refléter des pratiques de socialisation, elles les transforment également. Ainsi, le groupe de pairs soudé des Franciliens gagne en autonomie et en mobilité, tandis que la solidarité familiale des Cariocas devient plus compatible avec les loisirs adolescents.

Une sociabilité numérique avec le groupe de pairs qui favorise les rencontres en co-présence

Les communications numériques ne servent pas uniquement à maintenir le lien avec le groupe de pairs à distance, mais dans une large mesure à organiser la co-présence (a). En effet, l’importance accordée par les lycéens aux petits gains de temps liés à l’utilisation de technologies qui leur en font aussi perdre beaucoup révèle la pertinence du temps de la sociabilité pour cette classe d’âge (b).
Organiser la coprésence
À un âge où ils ne sont plus surveillés, mais encore encadrés, les adolescents trouvent dans la téléphonie mobile un outil facilitateur de sorties de groupe. La possibilité à la fois de communiquer tout au long de la journée grâce au téléphone portable, et de différer la lecture ou l’envoi des textos aux moments de pause entre les cours suscite de nombreux échanges pour organiser les rencontres à la sortie du lycée. Il ne s’agit plus de traîner, mais de prévoir de faire quelque chose, comme l’explique Sarah :
J’aime bien quand c’est préparé, j’aime pas aller à Châtelet pour rien faire. J’aime bien sortir, on va au parc de la Courneuve quand il fait beau… Quand je vais à Paris c’est pour aller au musée, faire quelque chose de précis. J’aime pas traîner. [Sarah, 16 ans, lycée Paris Nord]

En outre, les nombreux « Tu sors à quelle heure ? » échangés quotidiennement ne permettent pas seulement aux élèves de différentes classes du même établissement de se retrouver, mais facilitent également les rencontres avec des amis et cousins scolarisés dans des établissements du voisinage. En ce sens, les liens tissés au collège ne se maintiennent pas seulement sur les sites de réseautage, mais également par des rencontres régulières. Les sorties s’organisent généralement les mercredis et samedis après-midi et, s’il y en a d’autres, les jours de semaines où les cours finissent avant 16h. Il s’agit tout d’abord de trouver un lieu et un motif de réunion : organiser un match de foot, tester un jeu vidéo chez Untel dont les parents ne rentrent qu’à 19h, accompagner Unetelle à Châtelet s’acheter un survêtement pour la danse hip-hop, aller à la médiathèque réviser le prochain contrôle de maths… Ces sorties sont parfois suscitées par la publicité ciblée que les opérateurs de téléphonie mobile envoient par SMS aux adolescents dans le cadre d’opérations de marketing organisées à proximité de chez eux : menus à prix réduits pour l’ouverture d’un nouveau KFC, événement Nike avec cadeaux publicitaires de la marque, rencontre à la FNAC avec un groupe pour le lancement de leur dernier album, entre autres.
Selon l’activité projetée, le lycéen contacte alors un ami proche par texto, ou tout un groupe par un texto collectif. Les réponses arrivent dans l’heure et le rendez-vous est pris. La dernière étape est de prévenir les parents qui, joignables, et rassurés que leur enfant le soit, autorisent la plupart des sorties dans certaines limites d’horaires. Lucas explique :
– Quels sont tes trois derniers appels émis ?
– (…) Ma mère, les trois. Elle me laisse faire tout ça mais il faut que je la prévienne où je suis. Elle marche à la confiance quoi. Enfin, je peux pas aller à Paris à 21h, mais si c’est après les cours, je vais voir un pote et on va rester ensemble jusqu’à 18h30, ça va (…)
– T’as combien de contacts téléphoniques avec ta mère par jour ?
– Trois. Après les cours, c’est tout.
[Lucas, 15 ans, lycée Paris Sud]
La posture de la mère de Lucas est la plus couramment observée, ce qui permet d’affirmer que dans la majorité des cas, le fait d’être joignable sur leur portable favorise la mobilité des lycéens. Ces derniers précisent d’ailleurs que même avec des parents permissifs, s’il leur fallait rentrer chez eux pour demander l’autorisation de sortie ils ne ressortiraient pas. Néanmoins, dans certains cas, le fait que l’élève possède un téléphone portable ne semble pas favoriser l’indépendance affective des parents, comme pour Nadège, dont la mère téléphone constamment et sans motif précis, ce qui ne l’empêche pas de sortir régulièrement avec sa sœur, ses amies et ses cousines après les cours :
– Les trois derniers appels émis et reçus c’était quoi ?
– Moi j’en ai pas. Ah si ma mère, toujours pour la même chose, pour demander je suis où
[interférence de portable] ah en plus c’est elle ! Allô ? Oui… Je suis avec une dame en fait je fais un sondage sur les technologies je suis au lycée (…) [elle raccroche]
– Ta mère t’appelle pour vérifier où tu es ?
– Ou si non elle me dit… Non c’est tout. Je sais pas pourquoi. Elle appelle pour voir je suis où, pour me dire si je vais quelque part, après je dis oui ou non… et quand je suis quelque part elle appelle pour me dire euh… En fait elle même elle sait pas pourquoi elle appelle, donc moi je vais pas savoir ! Elle appelle elle dit « t’es où ? » je lui dis, elle dit « ah, ok » et elle raccroche.
[Nadège, 16 ans, lycée Sud Paris]

Par contraste, le téléphone portable est peu utilisé dans le groupe carioca pour demander des autorisations de sorties ou rassurer les parents. En effet la liberté de mouvement est acquise assez tôt, puisque beaucoup d’enfants jouent ensemble dans les rues de la favela à proximité de chez eux, où ils sont en principe sous le regard de la communauté d’adultes, amis ou voisins de leurs parents. Les adolescents utilisent le texto au moment de retrouver un ami, pour lui demander s’il est déjà arrivé par exemple, mais pas pour organiser la rencontre. Ceci s’effectue davantage sur Orkut, d’une manière plus aléatoire puisque le site n’est pas toujours consulté quotidiennement :

– Et les messages que tu envoies sur Orkut, c’est sur quoi en général ?
– C’est juste pour dire « Fernanda, tu vas je-sais-pas-où aujourd’hui ? », je dis « oui », elle dit «ok».
– Mais tu ne vas voir le message que la semaine suivante puisque tu passes deux semaines sans regarder.
– Et oui. Mon amie me dit « je t’ai envoyé un message, tu m’as pas répondu », « zut, désolée, c’est parce que j’avais pas le temps.
»
[Fernanda, 18 ans, lycée Rio Ouest]

Gagner du temps, pour le passer ensemble

En France, les NTIC entrent également en jeu dans une manière d’organiser la coprésence qui vise à faire « gagner » du temps en évitant au maximum les temps d’attente, notamment dans l’organisation des trajets avec les amis :

– Tu envoies combien de textos par jour ?
– Une trentaine. Dès le matin je textote ma copine pour savoir où on se rejoint où pour le bus.
– Pourquoi vous ne prenez pas rendez-vous la veille ?
– Parce que moi je prends le bus avant elle, donc dès que je monte dans le bus, je la préviens pour qu’elle descende, pour pas qu’elle le loupe. Soit on dit « t’es où ? » (…)
– Quels sont tes trois derniers textos reçus et envoyés ?
– Ma copine, Saba, elle disait « vous êtes où je suis devant le lycée ? », à 13h11, je lui ai dit « on arrive » (…) Après l’autre copine qui est dans ma classe, elle m’a dit « je suis là » parce que je lui ai dit « t’es où ? » pour le bus, c’était à 13h, je venais de prendre le bus en bas de chez moi. Elle me dit « navette ou bus ? » à 12h58, parce que des fois on prend la navette et des fois le bus. Je lui ai dit « bus ».

[Ombeline, 16 ans, lycée Paris Nord]

Dans la même logique, il n’est pas rare que le premier élève à apprendre l’absence d’un professeur dans la journée envoie un SMS collectif à toute la classe pour annoncer la bonne nouvelle, mais aussi pour que personne n’attende devant la salle de cours. L’accélération du temps en lien avec les NTIC est une assomption récurrente dans la sociologie contemporaine (Bauman, 2005; Rosa, 2005). Ces dernières encouragent l’accumulation des tâches et la perméabilité des temps des demandes professionnelles et familiales chez les adultes, en particulier chez les femmes (Wajcman, 2008). Cependant, on observe ici que l’usage des NTIC dans une logique de rentabilisation du temps n’est pas seulement le fait d’adultes surmenés, mais également une pratique habituelle des lycéens du groupe français, population qui bénéficie pourtant d’un temps libre plus important, partagé entre la sociabilité, les loisirs et l’ennui.

Il peut en effet sembler paradoxal que ces mêmes technologies à la fois occupent beaucoup de temps et soient utilisées pour gagner du temps dans l’organisation des mobilités. Cela révèle en réalité la valeur attribuée à certaines occupations implicitement comparées à d’autres. Ainsi, le temps le plus souvent considéré comme perdu est celui des transports et de l’attente, qui perdent leur sens face aux technologies qui relativisent les distances par un accès instantané aux personnes, informations et loisirs. En revanche, le temps de la socialisation n’est jamais cité comme du temps perdu – ce qui explique en outre que les élèves s’efforcent au maximum de transformer le temps de transports en temps de socialisation en organisant leur mobilité avec leurs amis. Pour certains, la question du temps de socialisation hors de l’école apparaît même comme une priorité qui devance les questions du confort matériel de la famille, question pourtant très présente dans les préoccupations des enquêtés, et ce y compris chez les lycéens brésiliens dont les journées de cours sont pourtant bien moins chargées, mais qui les cumulent souvent avec un stage, des cours privés ou un emploi :

– Tu peux faire 3 vœux pour améliorer ton quotidien, [quels sont tes vœux] ?
– Genre, plus de temps. Je trouve que j’ai très peu de temps pour moi. à 10h je vais à l’école, le soir j’arrive à 7h. J’ai aucun temps. Il faut que je reste à la maison à regarder la télé avec mon frère (…). Si j’avais cours le matin j’aurais beaucoup plus de temps. Je demanderais plus de temps, que ma mère puisse se reposer, et un emploi pour moi.
[Anilton, 16 ans, Rio Sud]

– Si tu pouvais faire trois vœux, qu’est-ce que ça serait ? Avoir moins de cours, j’ai cours tout le temps, presque tout le temps 8h-5h30 (…).
– Si t’avais que 20h de cours par semaine, tu ferais quoi en plus?
– Je ferais plus de danse déjà, et je pense que je verrais plus mes amis en dehors des cours.
[Cynthia, 15 ans, Paris Nord]

On observe donc que la sociabilité, en particulier avec le groupe de pairs, est un des principaux critères de pertinence de l’espace (comme le montre le témoignage de Fabiano sur le manque d’espace public de socialisation dans son quartier de classe moyenne) et du temps (comme en témoignent Anilton et Cynthia ci-dessus). Ainsi, les NTIC permettent de réintroduire de la sociabilité dans les espaces et dans les moments qui en sont dépourvus soit par la co-présence virtuelle comme cela a été montré dans plusieurs études (Cardon, Smoreda, & Beaudouin, 2005; Metton, 2010; Singly & Martin, 2000), soit par l’organisation de la co-présence physique. La mobilité favorisée par les usages des NTIC est également au cœur des communications avec la famille, où elle répond à une logique toute autre.

Des communications numériques pour concilier la solidarité familiale et la mobilité spatiale

Le fait que parents et adolescents soient joignables favorise la mobilité de ces derniers dans une logique d’autorité ou de responsabilité parentale (demander l’autorisation d’aller à tel endroit, prévenir de ses déplacements), mais également dans une logique de solidarité familiale, tout particulièrement chez les Cariocas. Celle-ci s’observe d’une part à travers des petits services et déplacements quotidiens (a) et d’autre part à travers des déplacements occasionnels vers la famille plus éloignée (b).

Être disponible pour sa famille sans être bloqué à la maison : une contradiction résolue par le téléphone portable

L’importance de la famille au Brésil a été soulignée tout au long du XXe siècle, notamment par les classiques de la pensée sociale brésilienne qui font remonter son origine au rôle central de la famille dans la fondation du Brésil dès l’époque coloniale et tout au long de l’empire, dans un territoire trop vaste pour être structuré par des institutions étatiques et dont l’organisation économique était centrée sur la monoculture d’exportation des grandes fazendas patriarcales (Buarque de Holanda, 1984; Freyre, 1954; Prado Júnior, 1942). Cette interprétation a été critiquée comme étant une généralisation du modèle de la fazenda du Nordeste, et les historiens et sociologues de la famille ont montré l’importance dans les milieux populaires d’autres modèles familiaux, matrifocaux ou matricentrés, et de la solidarité familiale non liée au patrimoine (Peixoto, 2005; Samara, 1997).
Comme je l’ai exposé plus haut, les deux ou trois communications moyennes émises et reçues quotidiennement par les jeunes Cariocas sont échangées principalement avec leur famille, en particulier les membres des générations plus âgées. Le plus souvent, les appels visent à solliciter l’aide d’un des membres de la famille. Ces coups de main ou dépannages donnent lieu à des déplacements entre les maisons des différents membres de la famille au sein de la favela. En dehors de leurs 3 ou 4 heures de cours de la journée, les adolescents sont par exemple sollicités par leur père, maçon ou électricien, qui appelle son fils pour qu’il vienne l’aider (et apprendre) sur un chantier, ou leur mère quand elle a fini les courses au supermarché en bas de la favela, pour venir chercher les sacs et les remonter jusqu’à la maison à travers les rues en pente raide du morro. Ou encore la grand-mère, qui vit à quelques maisons de chez eux, appelle son petit-fils pour vérifier les branchements de la télévision qui ne fonctionne plus. Il se peut que leur mère ou leur tante, qui garde les enfants en bas âge de leur propre sœur leur demande de venir les surveiller une demi-heure, le temps qu’elle apporte le repas qu’elle a préparé pour sa mère, ou qu’elle livre le paquet de linge qu’elle a repassé à sa cliente.

Cette solidarité familiale existe aussi en France, où les adolescents peuvent être contactés sur leur téléphone portable pour passer chercher leur petit frère ou petite sœur à la sortie de l’école. Cependant, l’adolescent français ne sera généralement sollicité que pour lui demander de faire quelque chose de peu contraignant : acheter le pain sur le chemin de la maison, mais rarement ressortir acheter le pain ; chercher le petit frère à 16h30 si lui-même sort du lycée à 16h, mais plus difficilement s’il sort à 15h, pour ne pas bloquer son après-midi ou le faire ressortir. En comparaison, les demandes familiales envers les adolescents brésiliens sont plus nombreuses et plus contraignantes, mais ces derniers considèrent leur disponibilité envers la famille comme normale. En raison d’un certain devoir moral de solidarité familiale au quotidien (Peixoto, 2005; Samara, 1997), la téléphonie mobile donne aux adolescents une plus grande liberté de mouvement au sein de la favela puisque quitter la maison ne s’apparente pas, quand on est joignable, à nier égoïstement sa disponibilité. Quand la télécommunication n’est pas possible, comme entre Leandro et sa grand-mère, qui n’a aucun téléphone, la mobilité spatiale de l’adolescent doit s’y ajuster. Leandro raconte qu’il n’aime pas rester chez lui et préfère être dehors, dans les rues de la favela. Mais aux horaires où sa mère travaille, il reste sur la petite place où habite sa grand-mère pour être à portée de voix, ou bien passe au moins toutes les heures voir si elle n’a besoin de rien. Ce n’est pas par peur de l’accident puisque sa grand-mère est entourée de voisins amicaux qui peuvent lui téléphoner en cas d’urgence. Il s’agit bien plus de montrer à un membre de la famille qu’on ne le laisse pas seul, et qu’on est à disposition pour de petites attentions.

Solliciter la famille « éloignée » pour quitter occasionnellement le lieu de résidence : l’opportunité d’un autre contexte de socialisation

La solidarité familiale se manifeste également de la part des membres de la famille qui n’habitent pas la favela pour permettre à l’adolescent de sortir de la favela le week-end. Cette pratique recouvre plusieurs fonctions. D’une part, il s’agit de développer et maintenir une proximité avec des oncles, tantes ou grands-parents en leur rendant visite, puisqu’on ne les côtoie pas au quotidien. De plus, cela permet à l’adolescent de se faire des amis dans un autre quartier, amis souvent considérés par les parents voire par les adolescents eux-mêmes comme de meilleures fréquentations que les amis de la favela, si c’est un quartier de classe moyenne. Enfin, il s’agit pour certains parents d’éviter que leurs enfants – surtout les filles – aillent au baile funk, fête qui réunit des milliers de jeunes au son du funk carioca les nuits du vendredi et du samedi, et que la plupart des parents considèrent comme un lieu de perdition en raison des paroles crues et des danses suggestives qui caractérisent cette musique, et de la drogue qui circule dans la soirée. À cela s’ajoutent les risques de balles perdues la nuit dans les rues de la favela, qui représentent une raison de plus pour ne pas y être le samedi soir. La mère de Fernanda a été explicite à ce sujet :
– Tu as combien d’amis sur Orkut ?
– Plus de 600, mais y’en a 100 que je ne connais pas, c’est des amis de mes amis. Mais le reste c’est des gens d’ici et de Nilópolis, parce que j’allais souvent à Nilópolis. Parce que ma tante habitait là-bas et ma mère disait « du lundi au vendredi tu restes ici, le samedi et le dimanche tu vas là-bas, parce que là-bas y’a rien
» (pas de baile funk ni de drogue ou de coups de feu)
– Tu mets combien de temps pour y aller ?
– Je prends deux bus. Deux heures.
– Tu aimais bien ?
– Oui j’aimais bien, il y a des boîtes, il y a plein de choses plus formelles qu’ici, plus organisées. Il n’y a pas… Tu peux rentrer à l’heure que tu veux, tu ne vas pas voir une arme à feu, pas une personne en train de fumer (du cannabis), pas une personne en train de sniffer.

[Fernanda, 18 ans, lycée Rio Ouest]

Comme tout le monde n’a pas de famille dans des quartiers à la fois accessibles et surs, il est très fréquent qu’une mère employée comme domestique auprès de la même patronne depuis longtemps demande à cette dernière si elle accepterait d’être la marraine de son enfant. Ce glissement de la relation de travail à la relation familiale peut s’opérer en raison de la position intermédiaire qu’occupe la domestique entre ces deux sphères et en raison du regard paternaliste que portent les employeurs sur leur domestique (Vidal, 2007). En acceptant, la marraine est liée par un devoir d’aide envers son (sa) filleul(e) qui peut se traduire, si elle le remplit, par des dons de vêtements, plus tard d’un ordinateur, et parfois même en lui payant quelques années de scolarité privée. Quand la relation est bonne entre marraine et filleul(e), il ou elle peut passer le week-end chez elle, comme le fait Tamara, dont la marraine est la patronne de sa mère :
– Tu vas dans la Zona Sul ?
– (…) à Copacabana, ma marraine y habite toujours. Du coup j’y suis presque tout le temps. Quand je peux. Je dors là-bas quand je ne travaille pas. Et quand y’a rien à faire à la maison ou avec mes copines, je prends le bus et je vais chez ma marraine (…).
– Tu as combien d’amis sur Orkut ?
– 600 et quelques. Mais je n’ajoute que ceux que je connais vraiment.
– 600 ! Tu les connais d’où ?
– Y’en a que j’ai connus à Niteroi, d’autres à Copacabana, des amis qui étaient avec moi dans plusieurs écoles… etc. Des amis que je connais, comme ça on a Orkut pour communiquer, donc je leur dis que je l’ai.

[Tamara, 17 ans, lycée Rio Sud]
Les témoignages de Fernanda et Tamara montrent que les liens créés en coprésence lors des déplacements auprès de la famille dans d’autres lieux sont maintenus sur Orkut. Les Franciliens témoignent également de contacts sur MSN, sur Skyblog dans leurs années collège et plus récemment Facebook avec des copains connus durant les vacances passées en province ou à l’étranger dans la famille, sans que cela soit lié pour autant à une volonté explicite de diversifier leur réseau social ou de les éloigner de leur quartier. Le maintien de ces liens via Internet leur apporte toutefois des bénéfices, comme l’apprentissage d’une langue étrangère. Ainsi, 28% des lycéens franciliens déclarent utiliser une langue autre que le français ou l’anglais sur Internet. On observe donc qu’à partir de visites occasionnelles auprès d’un référent familial de la génération de leurs parents, les adolescents développent en ligne un réseau social juvénile ancré dans un autre espace physique, qu’ils peuvent retrouver lors de leurs déplacements. La solidarité familiale qui consiste à accueillir le week-end un(e) filleul(e) ou neveu ou nièce ou petit enfant qui habite une favela dans le cas carioca, ou à le faire durant les vacances dans le cas francilien, en s’articulant avec la sociabilité numérique, finit par ancrer l’adolescent dans un espace physique supplémentaire à travers les liens sociaux qu’il y a tissés.

CONCLUSION

Cet article s’est concentré sur une partie de la sociabilité numérique constituée par les communications pragmatiques, c’est-à-dire qui visent à transmettre une information concrète, auxquelles il faudrait ajouter toutes les communications phatiques ainsi que les conversations de longue durée s’apparentant à de la coprésence virtuelle. Les résultats font apparaître que la joignabilité dans l’espace numérique permet aux adolescents d’orienter leur présence physique vers l’espace où elle est la plus pertinente à un moment donné, pour participer à une activité entre amis ou pour remplir son rôle au sein de la famille. En outre, le lien numérique semble encourager l’exploration de l’espace par les adolescents en agissant comme une longue amarre les rattachant à leurs parents. Loin de se substituer aux rencontres en présence, les communications les favorisent en multipliant les contacts et en facilitant l’organisation des déplacements. Les adolescents gagnent en mobilité spatiale du fait qu’ils sont toujours joignables par leur famille, aux yeux de laquelle ils ne doivent se soustraire ni à l’autorité parentale, ni à la solidarité familiale.

En mettant en relief les similitudes dans les équipements et communications numériques ainsi que dans l’augmentation de la mobilité urbaine qui en découle, cette étude transnationale effectuée dans deux métropoles du Nord et du Sud indique qu’une certaine convergence des normes de sociabilité peut être observée auprès d’adolescents habitant des grands pôles urbains mais ne faisant pas partie des classes moyennes et supérieures chez qui on observe plus souvent une globalisation des styles de vie . Toutefois, les sociabilités numériques s’inscrivent également dans la continuité de sociabilités dominées soit par le groupe de pairs à Paris, soit par la famille à Rio de Janeiro, c’est-à-dire par un groupe constitué avant tout dans l’espace physique et selon des normes culturelles locales.

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Remerciements
L’auteur remercie les deux relecteurs anonymes de la revue ainsi que le comité de rédaction pour pour leurs commentaires et suggestions lui ayant permis d’améliorer une version précédente de cet article.

OPHELIE ROBINEAU

Géographe
Associée à l’UMR 0951 Innovation CIRAD/INRA
robineauophelie@gmail.com

 

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RÉSUMÉ
Face à la croissance rapide des villes africaines, les Etats n’arrivent pas à produire suffisamment de logements pour l’ensemble de la population et les familles les plus précaires vont vivre en périphérie des villes, dans des quartiers dits « spontanés ». Construits en marge du processus d’urbanisation formel et légal, ces quartiers sont souvent invisibles dans les documents d’urbanisme, même s’ils abritent parfois la majorité de la population urbaine. Au Burkina Faso, ces quartiers sont appelés les « non-lotis ». Malgré leur informalité et leur invisibilité, ces quartiers de l’entre deux – entre deux social, spatial et juridique – font partie intégrante du processus d’urbanisation de la ville et matérialisent un nouveau type d’urbanité, à mi-chemin entre le rural et l’urbain et entre le « formel » et « l’informel ».

ABSTRACT
Faced with the rapid growth of African cities, states fail to produce enough housing for the entire population and the most vulnerable families go living in the outskirts of cities, in areas so-called “spontaneous settlements”. Built out of the formal and legal process of urbanization, these areas are often invisible in the planning documents, although they may harbor the majority of the urban population. In Burkina Faso, these districts are called “non-lotis”. Despite their informality and their invisibility, these neighborhoods “in between” – social, spatial and legal “in between” – are an integral part of the city’s urbanization process and materialize a new type of urbanity, halfway between rural and urban and between “formal” and “informal”.

INTRODUCTION
La singularité des dynamiques urbaines africaines ont mis les villes d’Afrique au cœur de nouvelles recherches en géographie (Thornton et Rogerson, 2013). Les formes du développement de ces villes remet en question les théories et les modèles de la géographie urbaine, de la sociologie, de l’anthropologie et de l’aménagement (Myers, 2011). Longtemps étudiées à travers le prisme des villes occidentales, les villes africaines font l’objet d’une nouvelle approche portée par des auteurs anglo-saxons (Myers, ibid. ; Simone, 2004 ; Harrison, 2003) qui soulignent que la plupart des études sur le milieu urbain africain se sont basées sur des modèles américains ou européens, vus comme des modèles universels. Les écritures sur les villes africaines portent souvent « un langage qui est malheureusement enclin à un niveau d’abstraction dans lequel les enjeux de la vie quotidienne sont traduits en plans et politiques qui bien souvent ont très peu de similitudes avec les préoccupations réelles des gens » (Harrison, ibid.: 22). L’analyse des villes africaines, de leur « alter-modernité » (Chenal et al., 2009), nécessite ainsi de leur reconnaître des particularités qui échappent aux cadres d’analyses adaptés aux villes du Nord : ces auteurs parlent d’une « alter-modernité qui n’est plus le fruit de métissages entre un modèle blanc et colonial et des pratiques noires et indigènes, mais qui résulte d’un autre « chemin », vernaculaire peut-être, définissant ses propres règles, affirmant avec résolution sa modernité autre » (ibid.). A ce titre, Simone (ibid.) explique comment la ville africaine pourrait mieux se comprendre à travers les notions d’informalité et d’invisibilité. Ces deux notions se complètent. En effet, l’informalité renvoie à l’importance de l’économie informelle, et à la manière dont elle imprègne les dynamiques urbaines et caractérise les villes africaines depuis les pratiques citadines jusqu’à la gouvernance urbaine. Ce que certains auteurs nomment « la crise urbaine », due notamment à la désorganisation partielle ou totale de l’encadrement étatique, a longtemps été amortie par le dynamisme des habitants des villes : on observe un développement important du secteur informel, à la fois dans l’habitat et dans les activités économiques (Dubresson et Raison, 1998). L’invisibilité quant à elle caractérise les pratiques quotidiennes des urbains, informelles, conduites dans des quartiers « illégaux », dans des interstices urbains, invisibles aux yeux du secteur formel, et invisibles dans les documents officiels tout comme dans la planification urbaine. Les auteurs incitent ainsi à dépasser les cadres d’analyse construits à l’aune d’expériences extérieures et à aborder la modernité des villes africaines non pas dans la dualité et l’opposition des termes (légal/illégal, moderne/traditionnel) mais dans leur perméabilité (Bertrand, 1998).

Les études urbaines conduites sur les villes africaines mettent largement en évidence l’importance des habitats « illégaux » dans l’espace urbain. L’urbanisation est la transformation qui a le plus affecté le continent africain depuis les Indépendances (Losch et al., 2013). La population totale a triplé entre 1950 et 1995, mais le nombre de citadins a été multiplié par neuf (19,6 millions à 176,6 millions). Le taux croissance des populations urbaines en Afrique de l’Ouest est en moyenne de 5% par an (ONU, 2009). Dans ce contexte, la production de logements « légaux » ne suffit pas à accueillir une population urbaine toujours plus importante et bon nombre de citadins en situation précaire vont habiter en périphérie des villes, dans des quartiers d’habitat dit « spontanés » ou « informels » (Vernière, 1973). Souvent décrits comme des bidonvilles (Davis, 2005) ces quartiers spontanés font parfois plutôt penser à de l’habitat rural aux portes des villes ; le terme de bidonville semble alors trop fort pour qualifier l’habitat informel. Quel que soit le visage de ces quartiers spontanés ou leur dénomination, ils abritent une part importante de la totalité de la population de certaines villes ; l’ONU-Habitat a estimé en 2008 que près de 50% des urbains africains vivent dans des quartiers spontanés (ONU-Habitat, 2008). Mais malgré l’importance de ces quartiers, ils n’apparaissent pas sur les plans des villes, ils sont le « blanc » des cartes (Vasset, 2007) et personne ne pourrait trouver un plan pour s’y repérer (Myers, ibid.).

Cet article s’intéresse à un type particulier d’habitat spontané : les quartiers « non-lotis » du Burkina Faso. En débutant un travail de recherche de terrain à Bobo-Dioulasso (500.000 habitants), la seconde ville du pays, ces « blancs » des cartes nous ont interpellé. Localisés en bordure de l’espace bâti légal, ou parfois même insérés en son sein, aucune information n’apparaissait sur ces espaces dans les documents cartographiques. Mais au-delà des cartes, la réalité sur le terrain est toute autre. Au Burkina Faso, les franges urbaines des villes sont de vastes zones d’habitat qualifiées d’illégales, de spontanées, d’informelles ou plus couramment de « non-lotis ». Le terme de « non-loti » vient en opposition avec celui de quartier « loti » légal, aménagé et viabilisé dont l’organisation en damier découle des politiques d’aménagement coloniales (Ouattara, 2004). A Bobo-Dioulasso, ces zones non-loties couvrent plus de 4.000 ha (la ville « légale » couvre 86.000 ha). A la fois considérés comme faisant partie de la ville mais présentant un habitat proche de l’habitat rural, les « non-lotis » semblent être des espaces de l’entre deux, à l’interface entre l’urbain et le rural.

Quelle réalité couvre la présence de ces zones d’habitat non-loti « invisibles », à la fois rattachés à la ville mais de configuration plutôt rurale ? Quelle est leur origine et leur place dans le processus d’urbanisation de cette ville africaine ? Pour répondre à ces questions, nous revenons tout d’abord sur l’origine des quartiers non-lotis, avant d’analyser la place qu’ils occupent dans le processus d’urbanisation actuel et les pratiques des acteurs qui contribuent à en faire des espaces de l’entre deux singuliers. Nous discuterons alors la place qu’occupent ces quartiers dans la construction de la ville africaine, en tant qu’espace transitoire ou temporaire dans le processus d’urbanisation.

Aux origines des non-lotis

De la naissance de la ville au lotissement colonial autoritaire

En Afrique occidentale, les échanges marchands ont parfois fait de l’accessibilité le point fort d’une ville (Coquery-Vidrovitch, 2006). La ville de Bobo-Dioulasso trouve ses origines dans l’installation d’agriculteurs d’ethnie Bobo avant le 15ème siècle. Puis elle s’est développée à partir du 15ème siècle dans un contexte géographique favorable, au carrefour de plusieurs axes de commerce d’Afrique de l’Ouest, à mi-chemin entre le Sud forestier et ses produits (or, cola) et le Nord sahélien et saharien (sel, bétail). Son véritable essor date des 18ème et 19ème siècles, avec le développement des échanges marchands. Selon Fourchard (2001) c’est à cette période qu’il est permis d’affirmer qu’elle accéda au rang de ville : il existait déjà un surplus de production agricole susceptible de nourrir les non-agriculteurs, ainsi qu’un groupe de commerçants et un pouvoir politique capable d’imposer la production et la circulation des vivres.

Devant l’intérêt commercial que représentait la situation géographique de Bobo-Dioulasso, les colons français s’y installèrent à la fin du 19ème siècle. Jusqu’aux années 1920, les infrastructures coloniales se surimposaient à la ville africaine. Bobo-Dioulasso restait une ville africaine entourant un petit poste administratif colonial. C’est avec le premier plan de lotissement, mis en place à partir de 1926, qu’il y eut une rupture dans le processus d’urbanisation afin de répondre à l’idéal colonial. Avec l’arrivée importante d’européens pendant les années 1920, l’administration mit en place une règlementation contraignante pour protéger la santé et le mode de vie des européens. La nouvelle organisation de la ville que les colons allaient mettre en place entre 1926 et 1929 répondait à des principes hygiénistes, basés sur une ségrégation en fonction de l’origine géographique ou ethnique des habitants (Fourchard, ibid. ; Goerg et Huetz de Lemps, 2012).

Le plan de lotissement mit fin à la densification des quartiers précoloniaux Bobo par le tracé autoritaire de grandes voies et l’aménagement de nouvelles zones d’extension urbaine. Le damier, utilisé dans bon nombre de villes de cette période coloniale, fut aussi le modèle mis en place à Bobo-Dioulasso : le procédé de lotissement était en effet un outil de planification qui véhiculait des valeurs esthétiques, trouvait des justifications hygiénistes et symbolisait l’ordre tout en permettant un hiérarchisation de l’espace (Goerg et Huetz de Lemps, ibid.). A l’exception de quelques quartiers, l’ensemble des quartiers précoloniaux fut loti. Les premiers plans de lotissement marquaient le début d’une classification de ce qui relevait du légal et du formel – à travers une officialisation écrite de l’occupation des terrains dans les zones loties -, et de l’illégal et de l’informel, non officialisé, comme les droits de propriétés coutumiers.

Ce modèle d’aménagement urbain se modifia peu après l’Indépendance. Aujourd’hui il est toujours d’actualité de faire des lotissements et de parcelliser en damier pour organiser la ville (Robineau, 2013 ; Jaglin, 1995). Le lotissement des quartiers est basé sur la création de quartiers ex-nihilo à partir d’un déguerpissement des familles cultivant ou habitant les terres à urbaniser.

La post-Indépendance : croissance urbaine rapide et carence de logements

Comme la majorité des villes africaines, la ville de Bobo-Dioulasso connut une forte croissance démographique après l’Indépendance. Alors que les colons s’étaient attachés à privilégier l’accès à la ville à la seule main-d’œuvre nécessaire au fonctionnement de leurs services et à une poignée de commerçants, les villes devenaient à l’Indépendance un nouveau lieu d’opportunités pour les habitants du monde rural (Fournet-Guérin, 2011). Entre 1960 et 1985, la population de Bobo-Dioulasso passa de 52.000 à 230.000 habitants (INSD, 2006). Aujourd’hui, la ville compte près de 500.000 habitants et les prévisions annoncent une croissance démographique encore soutenue pour les décennies à venir (Commune de Bobo-Dioulasso, 2007).

Cette forte augmentation de la population urbaine entraîna un retard croissant de l’offre de logements par rapport à la demande (Osmont, 1995). Beaucoup de familles allaient construire sans autorisation administrative et de façon clandestine des maisons en banco (figure 1) à la limite des quartiers lotis, sur des terres qu’elles achetaient à des autochtones. L’accroissement spatial régulier de la ville était principalement le fait de l’extension des zones d’habitat spontané (appelées aussi les zones « non-loties »).

Figure 1 : Maisons en banco d’une zone non-lotie. L’antenne de télévision témoigne d’un accès à l’électricité via des raccordements illégaux au réseau électrique de la zone lotie voisine.


Cliché : Robineau O. 2012

Pour remédier à l’accroissement de ces zones non-loties, un vaste programme de lotissement fut mis en place en 1985, organisé dans le cadre du Programme Populaire de Développement : ce programme était symbolisé par le slogan « une famille, un toit ». De 1983 à 1990, le milieu urbain connut ainsi l’émergence d’une politique volontariste qui afficha comme ambition la prise en charge de l’accès au logement pour le plus grand nombre (IAGU et ONU-Habitat, 2005). Des vagues de lotissement se succédèrent de 1984 à nos jours (figure 2) dans le but de résorber l’habitat illégal (les « non-lotis ») et de maîtriser la croissance spatiale urbaine. Afin de faciliter la mise en place de ce programme, la loi sur la Réorganisation Agraire et Foncière (RAF) fut votée pour abolir toutes les entraves à la promotion du monde paysan rural et des zones urbaines. Un Domaine Foncier National (DFN) fut créé, constitué de toutes les terres situées dans les limites du territoire national : le DFN fut déclaré propriété exclusive de l’Etat, inaliénable, imprescriptible et insaisissable. Ceci mit hors jeu les propriétaires fonciers coutumiers qui étaient désormais expropriés des zones à urbaniser. Mais les lotissements successifs ne furent pas suffisants pour éviter le développement des zones non-loties, qui entourent toujours aujourd’hui les zones loties.

Figure 2 : Expansion de l’espace bâti loti et non-loti entre 1981 et 2012.
Réalisation : Robineau O. 2012

Aujourd’hui trois types d’espaces bâtis se distinguent dans la ville de Bobo-Dioulasso, identifiables par leurs formes spatiales (figure 3). Ils correspondent à trois modes d’urbanisation qui s’enchevêtrent et qui se retrouvent couramment dans les villes d’Afrique (Yapi-Diahou, 2007) :
– les zones loties : elles ont un plan géométrique. Une zone lotie est une zone planifiée, avec adduction d’eau potable et d’électricité et un tracé rectiligne des rues. L’héritage colonial a laissé une armature urbaine très structurée avec de larges avenues bordées de grands arbres. Cette ville « légale » se construit selon les règles officielles. Elle est sous le périmètre d’intervention du pouvoir public ;
– les zones non loties : leur organisation spatiale ne suit pas des formes géométriques. Il s’agit de la ville « illégale et informelle », créée en dehors de la procédure officielle de production d’espaces bâtis. Dans les zones non-loties, l’habitat n’est pas planifié, il n’y a pas d’adduction d’eau ni d’électricité, pas de rues bitumées, et il y a une absence d’officialisation de l’occupation des terrains. L’habitat est majoritairement construit en terre. On retrouve les zones non-loties presque tout autour de la ville, en limite des zones loties ;
– les zones d’ancien habitat rural qui ont été englobées par la ville. Il s’agit de quartiers précoloniaux qui gardent leur architecture d’origine . Ces zones d’habitat ne sont pas illégales, mais ne jouissent pas d’un statut légal. Certains de ces quartiers historiques ont été restructurés (organisation orthogonale, adduction d’eau et d’électricité) et intégrés dans la zone lotie légale. D’autres ont gardé leur organisation en habitat rural car les autorités traditionnelles refusent purement et simplement le lotissement qui engendrerait une restructuration sociale et spatiale de leur quartier.

Figure 3 : vues aériennes d’une zone lotie (1), non-lotie (2) et d’ancien habitat rural (3)

Source : images Google Earth 2013

Les zones non-loties et d’ancien habitat rural forment des discontinuités spatiales dans la ville : la densité élevée de l’habitat et l’organisation non-géométrique font rupture avec le lotissement orthogonal. Il s’agit maintenant de comprendre les pratiques et les stratégies des acteurs qui sont à l’œuvre dans les zones non-loties et de saisir la façon dont ces zones s’inscrivent spatialement et temporellement dans le processus d’urbanisation.

Les zones non-loties : des zones informelles au cœur du processus d’urbanisation

Les zones non loties sont des zones entre l’urbain et le rural. L’architecture des maisons et l’organisation des habitations y est plus proche du village que de la ville. Aussi, la gestion foncière se trouve au croisement entre les lois appliquées en milieu urbain et la gestion coutumière appliqué en milieu rural. Les zones non-loties sont à la fois la conséquence du flou juridique qui existe autour de la gestion foncière en frange urbaine, et l’illustration de la difficulté qu’ont les autorités urbaines à produire assez de logements pour l’ensemble des familles qui recherchent un toit.

Un sas pour accéder à un logement… et à la ville

Se loger est un défi pour les familles et acquérir une parcelle lotie est coûteux. Alors que certaines familles ont les moyens financiers de choisir leur logement dans les quartiers lotis, d’autres sont dans l’incapacité financière d’acheter un terrain ou une maison dans ces mêmes quartiers.

Le prix d’une parcelle lotie – d’une taille standard d’environ 300 m² – avoisine 900.000 FCFA (soit 3.000 FCFA/m², auxquels il faut ajouter la construction de la maison). La solution pour les familles qui n’ont pas les moyens d’acheter une telle parcelle est donc de louer une petite maison, ou bien d’acquérir une parcelle en frange urbaine, en zone non-lotie, pour y construire une maison en banco. Dans cette zone les prix sont plus abordables qu’en zone lotie car les parcelles achetées sont de taille réduite – même si le prix au m² reste élevé à cause de la demande qui existe pour ces terres (environ 80.000 FCFA pour des parcelles de 50 m² en 2011, soit environ 1.600 FCFA le m²). L’accès au terrain en zone non-lotie se fait à travers des négociations avec les propriétaires coutumiers des villages Bobo mais cette procédure ne bénéficie d’aucune reconnaissance formelle de la part des autorités urbaines. Pour les habitants des zones non-loties, vivre dans le non-loti ne signifie pas réellement être en ville. La présence d’écoles et de lieux de cultes au sein de ces zones ne sont pas des critères suffisants pour se sentir citadin. Les zones non-loties sont un « entre-deux » : les familles qui y vivent se considèrent être aux portes de la ville, en attendent de pouvoir y être pleinement intégrés, comme en témoigne Michel S, ancien habitant d’une zone non-lotie.

« Au non-loti, je n’habitais pas en ville. Il n’y avait pas d’eau, pas d’électricité. Ici maintenant oui, je suis en ville. Il y a l’eau, il y a l’électricité et tu peux bien construire. Je me sens mieux dans le loti car je suis tranquille dans ma parcelle. Au non-loti ce n’est pas reconnu officiellement. Du jour au lendemain on peut te demander de partir, c’est pas facile »
(Michel S., ancien habitant d’une zone non-lotie)

Les habitants des zones non-loties combinent des activités dans la ville « légale » et dans la ville « illégale ». Ils tentent de recréer le mode de vie de leur village d’origine et mènent une existence leur permettant à la fois de tirer partie de l’informalité de ces zones (en y développent des cultures hautes ou des élevages de porcs, qui sont des activités interdites dans les zones loties), tout en bénéficiant des services urbains à proximité (électricité via des raccords illégaux au réseau le plus proche, eau potable, écoles, commerces). Les zones non-loties sont donc une frange urbaine à la fois spatiale et sociale et reflètent aujourd’hui un nouveau type un nouveau type de relation à la ville hybridant ruralité et urbanité. Cependant, l’incertitude quant à la pérennité de cette situation caractérise le ressenti des habitants de ces quartiers.

Devant la difficulté financière et logistique qu’a parfois la ville à créer des lotissements, certaines zones non-loties ont plus de vingt ans. Mais leur l’ancienneté n’enlève en rien le caractère temporaire qu’elles ont dans le processus d’urbanisation. En effet, la création de logements « légaux » par du lotissement se fait soit sur des champs, soit sur des zones d’habitat spontané où les maisons sont alors détruites. Lors d’opérations de lotissements, la mairie établit une liste d’attributaires pour les parcelles loties en fonction de critères prédéfinis. Des agents municipaux effectuent le recensement des familles qui résident dans les zones non-loties. Si un logement est inhabité, il n’apparaît pas dans le recensement. Pour éviter de manquer la venue des agents en cas d’absence et de perdre ainsi la chance d’être recensées, des familles affichent un panneau sur leur maison indiquant le nom, la date de naissance, le numéro d’identité et parfois le numéro de téléphone du chef de famille (figure 4 ci-dessous). Le recensement concerne aussi les agriculteurs propriétaires coutumiers des terres à lotir.

Figure 4 : Panneau indiquant l’identité du propriétaire d’une maison dans un quartier non-loti

Cliché : Robineau O. 2012.

Ainsi, il existe théoriquement trois types de bénéficiaires de parcelles constructibles lors de la construction d’une zone lotie. Il s’agit 1) de familles d’agriculteurs expropriés dans le cadre du lotissement (chaque propriétaire coutumier est compensé de deux parcelles constructibles par hectare de champ exproprié). Bien qu’aucun texte de loi ne prévoie la compensation des propriétaires coutumiers expropriés, l’Etat préfère ménager le système coutumier traditionnel en procédant à une compensation en parcelles constructibles afin d’éviter les conflits (Hilgers, 2009) ; 2) de familles qui résidaient dans la zone non-lotie (les « déguerpis ») et 3) de familles qui ont fait la demande de parcelles auprès de la mairie. Si le nombre de bénéficiaires recensés excède le nombre de parcelles constructibles disponibles, un classement est effectué en fonction des caractéristiques socio-économiques des ménages. Dans ce classement, les propriétaires coutumiers sont prioritaires. Ensuite, il s’agit des ménages expropriés et de ceux qui ne possèdent pas déjà de parcelles en zone lotie.

Une fois la liste de bénéficiaires arrêtée, les parcelles constructibles sont attribuées. Etre attributaire d’une parcelle lors d’une opération de lotissement est ainsi le moyen le plus économique d’avoir accès à un logement légal. C’est pourquoi les zones non-loties restent accolées aux zones loties, et qu’on ne retrouve peu ou pas de zones non-loties construites dans les zones où la ville a théoriquement freiné l’expansion des constructions depuis plusieurs années : installer sa maison au plus proche du loti permet d’augmenter ses chances d’être inclus dans le prochain lotissement (qui peut être réalisé au cours de la décennie suivante, selon les échéances prévues dans le plan d’aménagement de la ville). Le non-loti représente alors un entre-deux entre la précarité et la stabilité : plus la situation foncière est précaire (au vu de l’imminence d’un lotissement), plus l’objectif d’atteindre une situation d’habitat pérenne est grande.

Un entre-deux qui favorise la spéculation foncière
Les habitants de Bobo-Dioulasso sont conscients de l’intérêt de passer d’une propriété en zone non-lotie à une propriété dans un quartier loti. La valeur de la parcelle augmente considérablement et, selon les quartiers, le prix au mètre carré peut doubler ou tripler. L’espoir d’être attributaire d’une parcelle lors d’un lotissement fait que l’on retrouve deux types de propriétaires d’habitations dans les zones non-loties :
1) des familles en situation financière précaire qui construisent dans le non-loti car l’acquisition de parcelle y est plus facile est moins onéreuse ; « Si on arrive à avoir une parcelle dans le loti alors on pourra dire qu’on habite en ville » (Rosalie O, habitante du non-loti).
2) les familles des classes moyennes qui attendent que le lotissement soit réalisé : elles spéculent en acquérant une « parcelle-alibi » dans une zone non-lotie (terme employé par Jaglin, 1995) et en y construisant une maison.
Jaglin (ibid.) a identifié les mêmes types de propriétaires d’habitations dans les zones non-loties à Ouagadougou où, tout comme à Bobo-Dioulasso, les familles espèrent pouvoir un jour bénéficier d’une parcelle en zone lotie (Ouattara, 2004).

Mais le processus d’attribution des parcelles dans les futures zones loties – qui permet à moindre frais d’accéder à la propriété de biens immobiliers – engendre des contournements du processus formel de la part des élus. Dans les faits, les critères d’attribution ne sont que partiellement respectés et les opérations d’attribution de parcelles cachent des négociations dans lesquelles des personnes influentes en profitent pour augmenter leur patrimoine foncier. Leurs liens avec des élus ou des personnes proches des élus leur permettent de pouvoir apparaître sur la liste des bénéficiaires de parcelles constructibles. Ceci fait parfois éclater des scandales, et il n’est pas rare de voir des manifestations en ville contre la procédure d’attribution des lots. De plus, selon la superficie de la zone non-lotie à détruire et le nombre d’agriculteurs possédant des champs sur la zone à lotir, gérer l’attribution de parcelles constructibles peut parfois relever du casse-tête. C’est notamment le cas du lotissement prévu après 2010 sur une zone non-lotie au sud de la ville, où 9.000 concessions ont été recensées dans le non-loti (sans compter des agriculteurs possédant des champs dans la zone à lotir) alors qu’il y a seulement 4.600 parcelles prévues dans la zone à urbaniser. Dans ce cas de figure, seulement une partie des familles qui habitent la zone non-lotie bénéficie d’une parcelle lors de leur expropriation. Finalement, les résidents de ces espaces de l’entre-deux sont ceux dont la situation est la plus incertaine lorsque que les zones non-loties sont détruites : les plus chanceux accèdent enfin à la ville « légale » en se voyant attribuer une parcelle constructible, et les autres doivent trouver un nouvel espace pour reconstruire leur habitat aux portes de la ville. Ils s’en retournent alors à une situation d’habitat précaire et transitoire, en nourrissant de nouveau l’espoir d’être bénéficiaire d’une parcelle légale lors d’un prochain lotissement.

Discussion et conclusion

Que ce soit pour y habiter ou pour spéculer, le caractère informel, précaire, temporaire et transitoire des zones non-loties les place au cœur d’un ensemble de stratégies développées par tout un panel d’acteurs. Elles sont, aux yeux des familles qui les habitent, un sas pour accéder à la ville qui permet de passer progressivement, et à moindre du coût, du milieu rural au non-loti, pour accéder enfin à la ville légale. Elles sont aussi l’espace des spéculations foncières pour les classes moyennes, qui ne bénéficient pas de relations personnelles dans les hautes sphères de la ville pour contourner les procédures d’attribution, mais qui tentent leur chance avec des parcelles-alibi. Bien qu’invisibles sur les cartes, les zones non-loties sont pourtant visibles aux yeux des autorités et des fonctionnaires de la ville qui tirent partie de l’informalité de ces espaces pour se générer des rentes foncières en contournant les procédures d’attribution des parcelles loties.

A l’inverse de nombreuses villes du Sud où les quartiers spontanés perdurent dans le temps, jusqu’à se densifier et parfois devenir des quartiers populaires faisant partie intégrante de la ville (Petropoulou 2007), les zones non-loties du Burkina Faso ont un caractère transitoire dans le processus d’urbanisation, où elles sont vouées à être complètement détruites à court ou moyen terme pour céder la place à des zones d’habitat « légal ». La dénomination de zones « non-loties » reflète alors ce caractère transitoire : elles « ne sont pas » le légal, ni la ville telle que les documents de planification la prévoient. Elles ne sont plus le rural, mais ne sont pas encore tout à fait la ville. Elles sont un entre-deux de transition et c’est à travers cette singularité qu’elles existent. Elles sont à la fois un entre deux socio-spatial entre le rural et l’urbain, un entre-deux temporel entre l’étape de l’urbanisation informelle puis celle de l’urbanisation formelle, et un entre-deux juridique et politique entre la procédure informelle d’accès au logement dans le non-loti et la procédure formelle d’attribution des parcelles loties.

La permanence des zones loties dans le paysage urbain amène à repenser la ville autrement et imaginer les zones loties et non-loties non pas comme des espaces aux dynamiques opposées, mais comme des espaces aux dynamiques complémentaires, ou s’enchevêtrent formalité et informalité. Nuttall et Mbembe (2008, p.9) soulignent que dans les villes africaines « l’informel n’est pas en dehors du formel », ils fonctionnent ensemble et c’est leur combinaison qui participe à produire des formes et des économies urbaines particulières. En effet, dans les villes africaines, le légal et l’illégal, le moderne et le traditionnel, le formel et l’informel, se côtoient, se combinent et se chevauchent et engendrent des formes d’organisation de l’espace et des rapports sociaux qui sortent des cadres classiques d’analyse appliqués dans les villes du Nord. Les zones non-loties sont à l’image de cette combinaison entre le formel et l’informel. Loin d’être en opposition avec la ville « formelle » et « légale », elles font partie d’un processus d’ensemble d’urbanisation de Bobo-Dioulasso, où se côtoient des pratiques formelles et informelles d’accès à l’espace. Ceci éclaire sur la façon dont les pratiques habitantes façonnent l’espace urbain au-delà de l’application formelle des politiques planificatrices et questionne ainsi la place à donner aux processus informels dans la planification urbaine africaine.

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Analyse des temps et espaces ralentisseurs, points d’ancrages et synchronisateurs des échelles et rythmes de vie métropolitains

 

Jean GROSBELLET

UMR ADESS 5185 CNRS – Université Bordeaux-Montaigne
Aménagement de l’espace – Urbanisme
jean.grosbellet@gmail.com

 

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RÉSUMÉ DE L’ARTICLE
« Ralentir », « prendre son temps », « avoir plus de temps », sont autant de souhaits exprimés quasi-unanimement lors d’une enquête sociologique menée auprès de dix-huit personnes qui vivent et/ou travaillent dans la métropole bordelaise. Pourtant, en spatialisant et en observant les parcours quotidiens de chaque individu, il existe de nombreux temps et espaces ralentisseurs qui viennent rythmer leur journée. Les temps de transport, d’attente, les gares ou lieux multimodaux, les zones commerciales ou d’activités, ne semblent toutefois pas être vécus de la même manière par les personnes interrogées. Certains aimeraient accélérer et ne pas subir cette lenteur à cet endroit et/ou à ce moment de la journée. D’autres choisissent au contraire de profiter de cet espace-temps comme d’un lieu de synchronisation et d’équilibre dans leur parcours quotidien. L’aménagement de ces espaces et temps ralentisseurs semble alors représenter un enjeu majeur dans la maîtrise individuelle de son temps et dans la revendication plurielle du droit à la ville.

Abstract :
To «slow down», «take time», «have more time». Here are some of the wishes expressed by almost all of the twenty people, leaving and/or working in the city of Bordeaux, that have been interviewed through a sociological investigation. However, by spatializing and observing the daily journey of each individual, it occurred that numerous times and slowing down spaces do exist, punctuating their day. Transport and waiting times, railway stations or multimodal places, commercial or working areas, do not appear to be experienced the same way by respondents. Some would like to accelerate in order not to suffer from this slowness in that place and / or at that time of the day. Others choose instead to take advantage of this space-time as a place of synchronization and balance in their daily journey. The planning of these slowing down spaces and times then appears to be a major issue in the individual control of one’s time and in the plural claim of a right to the city.

INTRODUCTION
L’organisation temporelle des villes est directement engagée dans un processus d’accélération et de changements rapides dont plusieurs symptômes, comme l’éclatement des temporalités fordistes et l’accroissement du travail en dehors des horaires usuels, vers une plus grande flexibilité, sont déjà bien visibles (Rosa, 2010). La remise en cause des rythmes fordistes qui encadraient la vie urbaine au profit d’un modèle aux temporalités individuelles fractionnées et qui désagrègent les rythmes collectifs semble bien en place. L’évolution et l’accélération des modes de déplacements, de communication, des modes de vie et de cette « irrégularité comme caractéristique nouvelle de la vie urbaine bouleversant le schéma habituel métro-boulot-dodo » (Ascher, 1997), réinterrogent les cadres spatio-temporels de la ville. D’un côté, les temps et rythmes urbains sont de plus en plus souvent vécus et gérés individuellement et de l’autre les temps sociaux et collectifs qui structuraient la vie urbaine se sont estompés, laissant la place à une accélération des rythmes de vie sans repère, ni cadre affirmé. En ce sens, il semble impossible de penser la réappropriation de l’espace sans imaginer dans le même temps une réappropriation des rythmes de vie. Pour autant, la régulation de ces rythmes quotidiens est-elle devenue un nouveau support de revendication du droit à la ville (Lefebvre, 1968) ? « Ralentir » est-il devenu un nouvel enjeu des luttes urbaines face à l’immédiateté des logiques financières, l’impératif de compétitivité et l’accélération sociale du temps qui façonnent la ville néolibérale ? Ce retour au concept de « droit à la ville » semble traduire « une prise de conscience de l’accélération et de la généralisation des formes d’injustices dans la ville induites par le néolibéralisme. » (Costes, 2014).

Ce n’est donc pas un hasard si les questions temporelles font l’actualité politique en France notamment avec le débat sur le travail du dimanche, la réforme des rythmes scolaires, l’extension des horaires d’ouverture des services publics et des transports en particulier. Les politiques urbaines et l’économie marchande ne cessent d’augmenter la vitesse des flux de personnes, de données, de marchandises et cela de manière continue, 24 heures sur 24, 365 jours par an. La fluidification des temps sociaux souhaitée par la classe politique, à travers le développement de la vitesse et de l’instantanéité, semble offrir aux habitants une meilleure maîtrise de leur rythme de vie. Ils ont de nouvelles possibilités de parcours urbains et temporels, en accédant à plus de services en moins de temps, comme une sorte de ville à la carte, rendant possible des combinaisons. Mais ces nouveaux usages de la ville sont aussi socialement inégaux et différenciés (Ascher, 1997). Un certain nombre d’individus restent en marge des processus temporels : ils ne participent ni au mouvement d’émancipation individuelle, ni au mouvement de redécouverte des nouvelles temporalités collectives. Comment redonner à ces individus des possibilités de régulation de leurs parcours quotidiens ? La ville est-elle condamnée à produire des désynchronisations acceptées, sources de fragilités et d’inégalités ? Ou appelle-t-elle d’autres conjugaisons des temps multiples, d’autres concordances qui inventent les rythmes propres à un groupe, à une société, à un territoire ? Chaque citadin évolue à des rythmes différents au sein de son espace, parce qu’il maîtrise mieux son temps qu’un autre. Mais si le rapport aux phénomènes d’accélération et de ralentissement relève de conceptions individualistes, la notion de lenteur possède à la fois une définition propre à chaque individu mais aussi -et c’est là son intérêt politique- une définition collective. Elle fait ici figure de cadre, de repère structurant car identifiable et partageable par le plus grand nombre.

Définitions et hypothèses de travail
La lenteur renvoie à un état, une stabilité, contrairement aux mouvements que constituent l’accélération et le ralentissement. Elle correspond à des temporalités singulières et cycliques, celles des temps collectifs et sociaux au sein desquels s’accordent et se synchronisent les temps individuels. Ces temps sociaux agissent comme des marqueurs à l’échelle du quotidien et contribuent à donner un rythme propre à chaque ville, à chaque territoire. C’est par rapport à ces temps collectifs que les individus ralentissent et accélèrent leurs temps quotidiens. Il convient donc de repositionner la lenteur par rapport aux processus d’accélération et de ralentissement au sein des villes. Ralentir renverrait plutôt à une action individuelle qui se manifeste par une rupture dans le rythme linéaire et l’enchaînement des temps quotidiens.

En lien avec sa thèse sur l’accélération sociale du temps, Harmut Rosa identifie trois types de ralentissements qui marquent des ruptures dans les processus d’accélération : les ralentissements naturels, physiques, biologiques ou anthropologiques qui sont partagés par tous ; les ralentissements dysfonctionnels, qui représentent des contrecoups non intentionnels au processus d’accélération, les embouteillages ou le burn-out par exemple, et les ralentissements idéologiques, comme les mouvements slow par exemple, qui réagissent aux effets écologiques et sociaux déstructurants de l’accélération.

Face aux phénomènes d’accélération sociale (speed dating, fast food, caisses express, siestes éclairs), l’homme a généré des mécanismes inverses, comme autant de réflexes de survie, par l’apparition de mouvements slow (slow-city, slow food) ou par des accroches politiques sur la ville durable, la ville lente, l’agriculture urbaine, les « villes où il fait bon vivre » en particulier.

En s’appuyant sur cette analyse, nous pouvons séparer d’un côté les ralentissements subis (naturels et dysfonctionnels) et de l’autre les ralentissements idéologiques qui semblent choisis. Le sentiment de ralentissement serait éprouvé dans le cadre d’une expérience choisie (rapide ou lente). A l’inverse, le sentiment d’accélération serait le résultat d’une expérience subie (rapide ou lente). Ces rapports subjectifs dépendraient de la capacité de chaque individu à maîtriser son temps, aux représentations du temps et aux valeurs attachées au couple rapidité-lenteur. Nous montrerons que la maîtrise du temps conduit au sentiment de ralentissement recherché mais que paradoxalement ce sentiment de lenteur peut être perçu dans un rythme de vie rapide, à condition qu’il soit maîtrisé. Quels sont alors les temps et espaces du quotidien qui génèrent un sentiment de ralentissement chez les habitants et usagers de la métropole ?

Dans une première partie, nous présenterons les résultats d’une étude de spatialisation des emplois du temps de différents individus, réalisée entre février et décembre 2014. Elle comprend l’analyse des emplois du temps ainsi que des schémas types représentant les parcours quotidiens. A partir de ces résultats, nous verrons, dans une deuxième partie, qu’une meilleure maîtrise de leur temps quotidien passe par deux niveaux d’intervention : le premier sur les rythmes endogènes des parcours quotidiens à travers l’aménagement d’espaces ralentisseurs, sorte de « hubs » métropolitains, favorables aux synchronisations individuelles multi-vitesses ; le second en replaçant leurs parcours individuels en interaction avec les rythmes exogènes et structurants des temps sociaux et naturels. L’analyse des emplois du temps : comprendre et représenter les rapports à l’espace-temps quotidien

L’étude a pour but de montrer les différentes manières de parcourir le temps et l’espace dans la métropole bordelaise, terrain de mes recherches doctorales, via une analyse sociologique de type qualitative. Il s’agit d’étudier l’usage de la ville par le temps en spatialisant des modes de vie. L’analyse se fonde sur les pratiques quotidiennes des individus dans leur espace vécu et, plus particulièrement ici, entre lieu de domicile et lieu de travail (Frémont, 1999). Les personnes interrogées parcourent plusieurs lieux dans une même journée (travail, transports, vacances…) et dans la notion d’espace vécu, le trajet est aussi important que le lieu (Bourdin, 2005). Un premier niveau d’étude a porté sur une analyse du temps libre des personnes et de leur capacité à le mobiliser, à partir d’une observation de leur emploi du temps et d’un entretien semi-directif. Un second niveau d’analyse a montré l’intérêt de spatialiser l’espace vécu des parcours quotidiens des individus, leur territorialité et leurs appropriations. Cette étude donne à voir une image originale du milieu temporel de la métropole bordelaise, comme l’ensemble des temporalités à l’œuvre dans un même espace, tel que défini par William Grossin et dans lequel se développent et s’entrechoquent continuellement des phénomènes d’accélération et de ralentissement, subis ou choisis, que les groupes sociaux expérimentent afin d’organiser et de rythmer leur emploi du temps (Grossin, 1996).

Cette enquête porte sur un échantillon de 18 personnes qui vivent et/ou travaillent à environ une heure de transport de Bordeaux. Elles ont entre 25 et 34 ans. Cette classe d’âge, qu’utilise régulièrement l’INSEE, correspondrait à une période de « stabilisation et de confirmation des choix » (Percheron, 1988). On retrouve des profils très différents, de l’étudiant au jeune actif, d’une vie de célibataire à une vie de famille, d’un emploi stable à un emploi précaire. Les 25-34 ans reflètent un échantillon particulièrement riche pour étudier les vies intenses et mobiles d’une métropole dont ils composent, dans le cas bordelais, 30 % de la population (INSEE, RP2011). L’objectif de l’étude n’est pas d’atteindre l’exhaustivité en matière de représentativité, mais bien d’éclairer un objet et de mesurer le caractère hétérogène des perceptions et pratiques temporelles de l’espace. Plusieurs acteurs aux profils différents ont été interrogés en fonction du sexe, du domicile, du type de ménage et de l’activité professionnelle. Nous avons approché autant de femmes que d’hommes, des personnes célibataires et des personnes vivant en couple, avec ou sans enfants.

Le facteur du genre est ici déterminant. La conciliation des temps sociaux est plus difficile pour les femmes, qui doivent jongler entre le temps professionnel (souvent à temps partiel), les tâches domestiques (même si une tendance à l’équilibre au sein du foyer est observée) et le temps « parental » (encore deux tiers de ce temps repose sur les femmes au sein du couple) (Barrère-Maurisson, Rivier, 2004 ; Cingolani, 2012). Les personnes les plus diplômées ont un revenu plus élevé et travaillent plus. Elles passent néanmoins plus de temps à réaliser des activités de loisir, leurs revenus permettant « d’acheter du temps ». A l’inverse, si les personnes moins diplômées disposent de plus de temps libre (en comptant l’effet du chômage et du temps partiel), leurs loisirs se déroulent le plus souvent à domicile (Coulangeon, Menger, Roharik, 2002). Une importance toute particulière a donc été accordée à la prise en compte des conditions sociales comme le révèle le tableau de synthèse ci-après. Ainsi, les revenus des enquêtés vont de 500 à 2 200 euros net par mois, on retrouve également des personnes aux catégories socio-professionnelles diverses.

Dans un premier temps, chaque enquêté a fait parvenir son emploi du temps de la semaine sur papier libre. La consigne était de représenter en colonnes les 5 premiers jours de la semaine. Cette représentation guidée n’était pas prévue à l’origine mais les premiers emplois du temps étaient trop différents et ne permettaient pas une analyse approfondie. Le week-end n’est pas étudié, nous avons souhaité porter notre attention sur une semaine restreinte afin de mieux en saisir les enjeux. Les semaines étudiées étaient des semaines « classiques » pour les acteurs, c’est-à-dire sans congés ou emploi du temps exceptionnel (déplacements, maladie, congés, vacances). Une fois les emplois du temps communiqués, nous observons deux grandes formes de représentation : la première par des blocs qui symbolisent souvent une macro-temporalité comme le temps de travail ; et la seconde par des tirets qui représentent plutôt une liste d’activités secondaires et qui ne sont pas toujours clairement reliées à une heure donnée.

La semaine écoulée, un entretien est réalisé avec chaque personne enquêtée. Ces 18 entretiens, d’1h30 à 2h30, représentent un matériau très riche. La première partie de l’entretien revient sur l’emploi du temps et sur les décalages éventuels avec la semaine vécue. Dans un deuxième temps, un entretien semi-directif cherche à définir les modalités d’organisation et de maîtrise de l’emploi du temps des individus en les interrogeant sur leur temps libre disponible et sur leur capacité à le mobiliser. L’entretien semi-directif individuel a été préféré au recueil de données par questionnaire car il permet de mieux connaître les justifications des acteurs quant aux logiques mises en œuvre dans leur parcours. Des allers-retours entre représentations sociales et pratiques sont nécessaires pour comprendre les parcours. Lors du troisième temps de la rencontre, nous spatialisons l’emploi du temps pour faire ressortir les parcours. Ces parcours nous servent ici à ressortir l’espace vécu par le biais des pratiques de mobilité quotidiennes plus ou moins fréquentes. Sur une photocopie de carte IGN, nous marquons pour chaque jour les lieux fréquentés et traçons les parcours quotidiens entre accélérations et ralentissements.

Figure 1. Profil des personnes interrogées
Source : J. Grosbellet, 2014

Figure 2. Localisation du domicile et du lieu de travail des personnes interrogées
Source : J. Grosbellet 2014

Equilibrer son emploi du temps : entre paradoxes et représentations socio-spatiales du couple vitesse/lenteur

Les premiers emplois du temps papiers analysés laissent apparaître dans le milieu temporel bordelais la présence de macro-temporalités. Issues des grandes fonctions urbaines, structurantes pour un ensemble d’individus, elles se caractérisent notamment par un début et une fin, ont des amplitudes importantes et occupent une grande partie de la semaine. Ainsi pour chacun, se déplacer, habiter, se récréer et travailler sont des macro-temporalités qui rythment le quotidien. Entre ces temps structurants, prennent place des temps de respiration, de pauses, qui ne sont pas notés sur le papier. Cependant, lors de la phase d’entretien, il est apparu qu’une multitude de micro-temporalités se développent dans ces espaces de respiration, de pause, mais aussi d’attente et d’ennui et se superposent même aux macro-temporalités.

La quasi-totalité des personnes considèrent avoir du temps libre dans une journée de travail. Mais ces mêmes personnes déclarent aussi avoir un rythme de vie trop rapide. Le temps libre ne servirait donc pas forcément à réguler ce rythme mais plutôt à le maintenir sous tension en multipliant les activités. Nous notons également deux points de convergence pour la majorité des sujets de l’enquête. Le temps libre, celui du choix, est le plus souvent vécu entre la sortie du travail et le moment de regagner son domicile (la pause déjeuner est également souvent citée). Le choix et la possibilité de mobiliser son temps sont nécessaires à la perception du temps libre au regard de son caractère éphémère. Pauline qui travaille comme aide à domicile à temps partiel explique :

« C’est très frustrant car mes journées sont souvent pleines de trous. Donc j’ai du temps libre mais c’est surtout du temps d’attente. Au début, je trouvais ça cool, je me baladais en ville, je lisais dans des cafés, mais à la longue, ça revient cher et j’ai surtout envie de terminer la journée, pour rentrer chez moi. Rien que de penser au temps de trajet ça me déprime. L’hiver je viens en voiture, ça me fait un moment tranquille sur la route et je peux aller dans ma voiture quand je n’ai rien à faire. C’est ça le pire, je dois me dépêcher le matin pour pointer et après je me retrouve parfois à attendre deux heures toute seule entre deux prestations. Le soir, je veux juste que ça se finisse.»

Pour Steeven, allocataire du RSA et qui vit à Coutras :
« Techniquement, c’est vrai qu’en ce moment, j’ai pas mal de temps, mais je ne dirais pas du temps libre, plutôt du temps à rien faire. Il n’y a pas grand-chose dans le coin et puis je n’ai pas trop de thunes. »

Alors que pour Thierry, demandeur d’emploi vivant à Bordeaux :
« Au début, je culpabilisais beaucoup. Je voyais mes potes bosser, ma copine me mettre la pression et mes parents surtout. Mais avec le temps ça va mieux. Je vais prendre des cours de guitare, j’apprends l’espagnol, je vais au cinéma, je sors, je fais le marché, je cuisine, c’est vraiment cool. Je fais plus de trucs qu’avant, quand je bossais, mais je suis moins crevé. »

Cette dernière comparaison montre bien la nécessité de pouvoir mobiliser son temps libre pour le rendre effectif par l’accès aux services mais aussi, dans ce cas précis, par le capital économique. Une autre explication émerge en transparence, celle de la représentation sociale de l’hyperactivité ou de la non-activité. Un rythme de vie soutenu confère une certaine valorisation sociale, un rythme lent est le plus souvent mal perçu et dévalorisant (Kaufmann, 1997 ; Honoré, 2005). Steeven avoue « rester discret la journée » et « avoir un peu honte quand le facteur passe », « de lui ouvrir en pyjama ». A la voisine il dit « être étudiant » afin d’éviter les discutions sur sa situation. « En ville, c’est différent, il y a beaucoup de gens qui ne travaillent pas tout le temps. A la campagne, si tu fais des courses à 10h du matin, tout le monde sait que tu n’as pas d’emploi. » Maxime, pour sa part, entrevoit ce phénomène lors de la pause déjeuner dans son entreprise :

« Au boulot, les rapports entre les gens sont vraiment basés sur l’apparence et la compétition. La culture école quoi….Les gars s’inventent des vies overbookées. Ça donne un air important d’avoir du boulot par-dessus la tête. Le côté dynamique qui colle avec le terme de cadre ou de jeune actif… Avec leurs portables, les mecs envoient des mails de nuit, à 5h du matin, et si tu n’es pas réactif, tu prends des petites remarques, à la longue c’est pénible. Le pire c’est à la pause déjeuner, quand tu pars manger et que tu croises ton boss ou un de tes collègues avec un sandwich qui te dit avec le sourire : bon appétit les gars, moi j’ai pas le temps, trop de taf, j’aimerais bien être à votre place… trainez pas trop quand même… »

Armand qui travaille la nuit comme barman dans l’hyper-centre de Bordeaux ressent aussi ce phénomène :
« Ce qui est assez compliqué à gérer c’est le regard des gens, quand ils te regardent le matin, tu sens qu’ils se disent que tu sors de soirée. Ou en journée quand les gens pensent que tu ne travailles pas. Ils ne supportent pas que tu ne sois pas speed, c’est comme une insulte pour eux.»

L’analyse des emplois du temps reflète le caractère très personnel du rapport au temps et notamment au temps libre. Il appartient de plus en plus à chaque individu de produire son propre rythme. Les rythmes quotidiens sont de moins en moins régulés par les rythmes collectifs. Les personnes interrogées doivent tenter de s’adapter en permanence aux temporalités dans lesquelles elles évoluent et auxquelles elles sont confrontées, par des ajustements, des synchronisations, mais aussi des perturbations et des désynchronisations. Certains vont considérer le temps de transport comme un temps contraint, une lenteur subie, alors que d’autres vont trouver dans cet espace-temps un moment pour eux, une coupure salvatrice dans la journée. Pour Manon :

« J’ai du temps pour moi le soir, après le boulot, dans le train de Libourne à Bordeaux, j’en profite pour bosser encore un peu. En arrivant à la gare, je sens vraiment que la journée est finie, même si j’ai encore un peu de vélo pour rentrer chez moi. »

Parfois le même trajet est vécu différemment en fonction de l’humeur du jour. Toutefois, si le sentiment de ralentissement est subjectif, il semble que certains lieux et certains moments de la journée soient plus propices aux ralentissements. Ils correspondent notamment à des temps favorables à la maîtrise et à l’organisation de son emploi du temps. Un autre élément important transparaît des entretiens. Pour améliorer la maîtrise de leur temps, nombreux sont les enquêtés à avoir fait allusion à leur smartphone comme dispositif d’aide à l’organisation, propice au sentiment de ralentissement. En recoupant les informations sur ce sujet, nous pouvons constater que l’usage du smartphone témoigne de la réactivité de l’emploi du temps du sujet. Dans le cas de Maxime, Martin ou encore Adeline, qui combinent maîtrise temporelle et centralité des lieux de vie, l’appropriation de la ville semble totale. On observe même une pratique plus diversifiée de la ville à l’échelle de la semaine, en termes d’activités différentes et de lieux fréquentés. La centralité, qui se déplace au fil de la journée selon les flux (Marzloff, 2005), combinée à la connectivité, leur permet de construire des parcours spatio-temporels en temps réel et d’avoir une meilleure maîtrise de leur temps et de leur espace. Martin donne un exemple :

« Parfois en début de semaine j’ai l’impression qu’elle va être tranquille, que je n’ai rien de prévu et puis finalement, chaque jour, au fil des rencontres, des invitations Facebook, des mails, des coups de fils, des textos…. Je me retrouve avec 10 000 trucs à faire. Un client, des gens à voir, des potes de passage, un concert, un vernissage… Je ne planifie pas vraiment ma vie du coup, c’est intense, mais je m’y retrouve. C’est plutôt avec ma compagne qui a des horaires « classiques » que c’est parfois un peu compliqué. »

Avec le processus d’accélération sociale, le futur est compressé vers le présent (Dubar, 2008). Les phénomènes d’accélération sociale sont le plus souvent étudiés par la représentation tridimensionnelle du temps entre le temps du passé : la mémoire ; celui du présent : l’attention et celui du futur : l’attente (Augustin, 1962 ; Benveniste, 1966). Ce mécanisme de virtualisation, d’immédiateté du futur, a pour effets de diminuer l’attente, mais inscrit la société dans un présentisme angoissant (Chesneaux, 2004). « La réalité du temps a été remplacée par la publicité du temps » (Debord, 1967). Le futur semble incertain, nous ne nous projetons pas à long terme et les nouvelles technologies sont indispensables pour nous rassurer. Maxime dit

« …profiter d’être en voiture, dans les bouchons, pour envoyer des messages Facebook à des amis pour voir s’il y a quelque chose de prévu le soir même … » tout en « … écoutant de la bonne musique pour se détendre … » sans oublier de « …régler deux trois trucs…des mails du boulot, que j’avais la flemme de traiter en partant… ».

Dans le même temps, ce présentisme semble rendre le passé plus lointain, nous oublions plus vite, à cause d’un trop grand nombre d’événements à traiter mais aussi parce que nous savons, inconsciemment peut-être, qu’Internet se substitue à nos mémoires. A partir de ce constat, ralentir passerait notamment par une remise à distance du futur, afin de se projeter vers un horizon des possibles, par la virtualité humaine, le rêve et l’imagination en particulier. Le présent se doit d’être ouvert sur l’avenir par le ressourcement dans le passé (Chesneaux, 1996), car « le culte de la vitesse est à la fois un progrès et une violence » (Virilio, 2003).

Cette réactivité correspond à une maîtrise forte de son temps. Pour certains enquêtés, le temps semble même se définir comme un capital déterminant dans l’organisation de leur quotidien et permettant aux individus d’obtenir des avantages sociaux, dans notre cas le ralentissement et le bien-être (Bourdieu, 1979). Au même titre que leur capital économique, social ou culturel, ils cherchent à « accumuler » du temps, à le « dépenser » et parfois en « manquent ». La ville se vit intensément et en temps réel. Les personnes qui ont un emploi du temps plus contraint semblent se servir de leur smartphone pour prévoir, anticiper. Ainsi, dans le cas de Julie qui habite en banlieue, elle dit :

« …je passe mon temps au travail sur Facebook à envoyer des messages à mes amis pour voir si je rentre directement chez moi après le travail ou si je vais en ville… » Elle sait que « si je rentre chez moi, je ne ressortirai pas ».

Ainsi, son comportement va tendre à anticiper au maximum le futur, pour ne pas mettre en danger son équilibre spatio-temporel. Il est impossible pour elle de maintenir le futur à distance, d’imaginer se rendre en ville pour flâner, en espérant qu’il se passe quelque chose. Elle évoque en particulier un emploi du temps contraint, elle ne peut donc parier sur l’avenir :

« J’ai besoin de faire une pause après le boulot mais il faut que je rentabilise au maximum mon temps. J’ai besoin de savoir exactement, où on va prendre un verre, histoire de ne pas tourner des heures en ville en voiture ».

Les nouvelles technologies viennent ici en support pour une meilleure maîtrise de son temps afin de pallier un éloignement à la centralité. Paradoxalement, en accélérant le processus de décision, elle a le sentiment de gagner le temps de pouvoir prendre une pause et ainsi ralentir son agenda. Dans le cas de Pauline, son smartphone lui permet aussi, de façon paradoxale, d’accélérer l’attente subie en la comblant de micro-activités, mais aussi d’examiner les horaires de train, les correspondances, de vérifier l’adresse d’un client. Elle voit en son smartphone :

« une aide précieuse si jamais il y a un problème dans la journée, une grève, une panne de tram, de train, c’est rassurant ! ».

Cette maîtrise relative contribue néanmoins au sentiment de ralentissement, celui d’avoir un peu de temps devant soi. L’utilisation du smartphone semble être à la fois pour certains individus la cause d’un sentiment d’accélération du temps en entretenant le multitasking (réalisation de plusieurs activités en même temps), en accumulant les informations ; mais aussi pour d’autres la solution pour mieux organiser et maîtriser son temps.

Les parcours quotidiens, entre accélération et ralentissement : la recherche d’un équilibre spatio-temporel par la maîtrise de son emploi du temps

Nous avons réalisé, à partir des cartes de parcours individuels, des schémas simplifiés donnant à voir des parcours types en fonction des personnes interrogées. Cette volonté de représenter les parcours spatio-temporels du quotidien peut s’inscrire en lien avec la Time-Geography (Hagerstrand, 1970) et plus particulièrement en tant que modèle méthodologique (Chardonnel, 1999). Ces typologies servent uniquement à l’analyse et à la compréhension de l’étude. Nous représentons ici spécifiquement le temps de « l’après travail », majoritairement considéré par les enquêtés comme privilégié pour ralentir (le temps de la pause-déjeuner est également cité de nombreuses fois). Les parcours témoignent des capacités de chacun à choisir ou subir les temps ralentisseurs qui jalonnent leur quotidien. Nous parlerons de « hubs » pour identifier ces espaces dans leur globalité. Ceux-ci sont multiples, on retrouve des centralités urbaines, des centralités économiques (zones d’activités, zones commerciales), des lieux de connexions de transport en particulier. Leurs accès sont plus ou moins aisés en fonction du type de mobilité. Leurs offres de services sont très inégales, notamment dans le rapport entre services marchands et non marchands. La qualité paysagère et urbaine diffère également. Ils ont pour points communs de capter les flux d’habitants en concentrant des activités dans un même espace de proximité. Cela permet d’effectuer un grand nombre d’actions quotidiennes en peu de temps.

Une centralité comme espace vécu : un espace favorable aux choix et au ralentissement individuel et collectif Le premier parcours type est celui d’un individu qui a une forte maîtrise de son temps. Le plus souvent son domicile et/ou son lieu de travail se trouvent dans un hub : centre-ville, zone commerciale, zone d’activité, en particulier. L’axe de transport domicile-travail n’est pas structurant, le hub permet de réguler son temps libre. Dans le cadre d’un centre-ville, le choix est maximal et de multiples combinaisons de parcours sont possibles. Blair qui vit et travaille dans le centre de Bordeaux :

« je ne vois pas le trajet en vélo de 10 minutes tous les matins comme un temps de transport, c’est mon mode de déplacement pour tout et tout le temps. Le vélo c’est parfait, tout est accessible rapidement à Bordeaux. […] Je vis et travaille dans le même quartier, quand je débauche, souvent je repasse par la maison, après j’avise en fonction de ce qui se dessine. […] »

Pour Adeline, en dehors du trajet en tramway pour l’université qui est « le moment le plus long dans la journée », une fois en ville, « je suis chez moi ! », « j’ai toujours dix mille trucs à faire, des petites courses, prendre un verre, aller courir, simplement marcher sur les quais, je rentre et je sors en permanence.». Il se peut également que ce soit le lieu de travail qui joue le rôle de hub. On remarque souvent ce phénomène pendant le temps du déjeuner. Jo qui travaille dans une zone commerciale, à Bègles Rives d’Arcins, profite de cette situation :

« Entre midi et deux, je mange dans les restaurants de rives d’Arcins, il m’arrive de faire les courses pour la maison aussi, l’été on se fait un casse-croûte et on va pêcher sur les étangs, c’est pratique, c’est tout proche. Il y a tout à cet endroit. Tu as de la place pour te garer, pleins de magasins différents, des bars si tu veux prendre un verre avec les collègues en fin de journée. Je connais même des types qui font leur footing sur les berges de la Garonne. C’est parfait. »

Figures 3 et 4. Spatialisation type des activités des temps de l’après travail au sein d’une centralité


Source : J.Grosbellet, 2014

Des espaces ralentisseurs pratiqués sur l’axe domicile travail
A côté de ces parcours de « centralités », où l’axe domicile-travail n’est pas structurant, on retrouve une forme de pratique de l’espace clairement ancrée autour de ce faisceau. Après le travail, la personne a la possibilité de ressentir son temps libre « en chemin », en raccrochant son trajet à un hub. Ce parcours se retrouve souvent effectué dans l’espace périurbain, pour des personnes dont la mobilité quotidienne s’effectue dans cet espace. Les zones commerciales ou les lieux intermodaux sont le plus souvent cités. Julie qui travaille à Mérignac et vit à Gradignan considère son espace vécu quotidien autour de cet axe. Pour ces courses, elle s’arrête dans la zone commerciale de Pessac-Bersol et en profite parfois pour diner avec des amis dans les nombreux restaurants du site, en passant à proximité du campus, elle s’arrête faire du sport :

« Bersol, c’est vraiment un endroit où je m’arrête très souvent. C’est sur mon chemin et il y a plein de choses à faire, je m’arrête aussi sur le campus pour courir certains soirs, il y a pas mal de monde. Même pour sortir ou faire les magasins, c’est plus pratique que d’aller en ville, on peut se garer. Après c’est sûr que les amis qui vivent à Bordeaux viennent rarement en banlieue. Je fais l’effort de temps en temps après le boulot mais ça s’organise. »

Figure 5. Spatialisation type des activités des temps de l’après travail autour de l’axe domicile-travail
Source : J. Grosbellet, 2014

Didier vit à Bordeaux, prêt de la gare Saint Jean et travaille au Barp, à 45 kilomètres au sud de l’agglomération :
« Quand je sors du boulot, c’est plus cool, l’été je fais même un crochet par la plage avant de rentrer. C’est pour ça que je prends souvent ma voiture, le matin le train ça me saoule, il faut deux fois plus de temps et si j’ai des courses à faire, comme il y a un supermarché sur la route, c’est plus pratique. Le soir par contre ça m’arrive de rentrer en train, quand avec des collègues au va boire des coups à la gare de Marcheprime à côté de la boîte. Du coup le lendemain je récupère ma voiture ou je l’ai laissée. »

L’espace-temps domicile-travail est aussi appréhendée comme un sas de décompression. C’est pour cette raison que Hélène a choisi de vivre à Nérigean, à 35 kilomètres de Bordeaux :

« Je suis bordelaise en journée, les soirs et week-end je suis au milieu des vignes. J’ai besoin de mettre de la distance entre mon lieu de vie et mon boulot, ça me permet vraiment de couper. Je pense que c’est une chance d’avoir deux lieux de vie si différents et complémentaires. »

Vivre sur un fil, un parcours quotidien contraint aux rythmes discontinus
Un troisième parcours type ressort de l’étude et concerne les personnes qui ont des emplois du temps très contraints, avec peu de marges de manœuvre et qui optimisent leurs déplacements au maximum en suivant un parcours prédéfini et optimisé. Ils sont souvent seuls dans ce parcours. L’éloignement entre leur domicile et leur travail explique en partie la contrainte du temps de transport.

Figure 6. Spatialisation type des activités des temps contraints de l’après travail

Source : J. Grosbellet, 2014

Pourtant, de la même manière que pour les parcours en faisceau, les individus croisent ou traversent des hubs. Il y a donc d’autres facteurs qui expliquent l’impossibilité pour les personnes de quitter leur « fil » quotidien. Il y a notamment le facteur économique comme le montre Pauline :

« La gare de Bordeaux le matin, ça va, je ne m’y attarde pas. Parfois je prends un café avant d’aller bosser. C’est en fin d’après-midi que c’est l’enfer, ou pire le soir si j’ai eu le malheur de traîner un peu, il n’y a rien à faire à la gare à part consommer. C’est devenu une galerie commerciale. Perso, je n’ai ni les moyens ni l’envie d’acheter des souvenirs de Bordeaux tous les soirs ! C’est dingue, pas de parcs, de bibliothèques… ! et la cerise sur le gâteau, c’est que souvent le train est bondé… et je dois encore récupérer ma voiture, passer retirer un colis, faire des courses… »

Julie partage ce constat :
« je ne peux pas prendre le risque d’aller en ville sans but précis… flâner, c’est le nouveau mot à la mode pour éviter de dire consommer en se promenant… »

Pour Georg Simmel, la perception de la ville comme un lieu de consommation a détruit les temps sociaux (Simmel, 1900). Le consommateur est un usager alors que l’habitant est un acteur de la vie urbaine (Goffman, 1973). Mais au-delà des barrières économiques, c’est la linéarité du parcours qui paraît aliénante. Il y a un ordre dans l’enchaînement des temps et des espaces. Cet ordre est à la fois rassurant, car il permet la maîtrise, mais il génère également de fortes amplitudes de vitesses dans le rythme quotidien. Le cas de Fanny est particulièrement intéressant : alors que son emploi du temps est très contraint, la pause déjeuner est ressentie comme une vraie bulle d’air :

« C’est la course le matin et le soir. La journée ça va. Je dépose mes enfants chez leur nounou vers 7h, ensuite je file pour être à 8h au boulot. J’ai la chance de travailler à côté du Carrefour de Lormont, je m’y gare le matin et comme ça je fais mes courses à la pause de midi. Quand il fait beau, avec les autres employés, on va au Carrefour acheter de quoi pique-niquer et on prend la voiture pour aller un peu plus loin, au parc de l’Ermitage, c’est vraiment super. Le soir c’est reparti, il ne faut pas perdre de temps, il y a souvent des bouchons et j’ai mon deuxième travail de maman à assurer. »

Il n’est pas rare de voir des temps d’accélération succéder à des temps de ralentissement subis. C’est pour cela que tous les interrogés de ce groupe, qui ont pourtant des temps libres, ne les dissocient pas toujours de leurs parcours et cela jusqu’au retour au domicile. Sophie qui est étudiante à Bordeaux et vit à Biganos, montre bien l’incertitude de l’organisation de son temps et la linéarité de son parcours :

« Après les cours j’ai souvent un peu de temps, mais ça dépend de l’heure de mon train. Des fois j’ai une heure à attendre, des fois il faut que je me dépêche. De toute façon si je veux rester boire un coup avec mes amis, je préfère venir en voiture, comme ça pas de pression. Parce qu’en plus sur le campus, il n’y a pas de bars, donc il faut aller en ville. L’été c’est plus cool, on peut squatter sur les pelouses après les cours. »

En sortant du travail, Romano a un rituel qui consiste à aller prendre un verre seul. Dans ce cas, il est intéressant d’observer que pour limiter l’incertitude du futur (vais-je pouvoir prendre un verre avec quelqu’un avant de rentrer ?), Romano s’est construit un rituel, un parcours qui sécurise sa recherche d’interactions. Pour équilibrer le manque de maîtrise de son temps, il s’est construit un rituel socio-spatial bien rodé :

« Cela dépend des soirs mais en général, il y a toujours quelqu’un que je connais au bar. J’ai un train à prendre et le fait d’aller toujours au même bar, cela m’assure un moment de discussion avant de retrouver ma solitude dans ma campagne. »

Maîtriser les rythmes quotidiens : prérequis pour ralentir et réguler sa vitesse, enjeu du droit à la ville
Il est intéressant de constater la montée d’actions et de politiques en faveur d’un ralentissement des modes de vie (Borrel, 2014). « Ralentir », « prendre son temps », « avoir plus de temps », sont autant de termes souhaités quasi-unanimement par les habitants ou usagers de la métropole bordelaise dans l’enquête sociologique. Pourtant, en observant les parcours quotidiens de chaque individu, il existe de nombreux temps et espaces ralentisseurs qui viennent rythmer leur journée. Les temps de transport, d’attente, les gares ou lieux multimodaux, les zones commerciales ou d’activités ne semblent pourtant pas être vécues de la même manière pour chacun. Certains aimeraient accélérer et ne pas subir cette lenteur à cet endroit et/ou à ce moment de la journée. D’autres choisissent au contraire de profiter de cet espace-temps comme de lieux de synchronisation et d’équilibre dans leur parcours quotidien. Ralentir apparaît comme un processus paradoxal qui semble directement dépendre de notre capacité à accélérer. Cependant il résonne bien comme une nécessité partagée.

Vers des hubs métropolitains, portes d’accès aux temps et rythmes multi-vitesses des vies intenses et mobiles
Pour tous les enquêtés, équilibrer son emploi du temps passe par la recherche de synchronisation avec des temps et des lieux collectifs qui semblent constituer des temporalités régulatrices et structurantes. « La vie sociale s’écoule dans des temps multiples, toujours divergents, souvent contradictoires, et dont l’unification relative liée à une hiérarchisation souvent précaire, représente un problème pour toute société » (Gurvitch, 1950). Les mécanismes de ralentissement collectifs sont à réintroduire car les dynamiques individuelles peuvent se révéler discriminantes. Les développements à apporter aux espaces ralentisseurs quotidiens ne sont pas seulement de l’ordre de l’accessibilité physique, il semble que la problématique de l’appropriation soit centrale. La capacité d’appropriation est l’outil de fabrication indispensable de la ville par ses habitants. C’est la forme visible de la revendication du droit à la ville (Lefebvre, 1968). Ces espaces doivent devenir des espaces publics métropolitains dans toute leur complexité et leur diversité pour que chacun y trouve sa place. Ils doivent, au regard de cette étude, être des points de rupture dans les parcours quotidiens aux rythmes linéaires. Ils doivent s’adapter aux différentes vitesses des modes de vie, proposer des services non marchands, être connectés au reste de la ville (information en temps réel, réactivité, accès à distance) et doivent tout particulièrement replacer au centre de leur conception et de leur fonctionnement les rythmes collectifs et naturels de la lenteur.

L’aménagement de ces espaces ressort comme un enjeu primordial dans la possibilité donnée à chaque usager de rompre avec la linéarité aliénante de son parcours quotidien. Ils sont les lieux d’accès et de synchronisation à la multiplicité des rythmes de la vie urbaine. Ils jouent donc un rôle déterminant dans la maîtrise individuelle de son emploi du temps et dans le sentiment de ralentissement. Pourtant une partie des habitants de la métropole ne se synchronise pas à ces espaces. Ils en ont l’accès physique, certains les traversent, les pratiquent, mais ne se les approprient pas. Les lieux identifiés dans l’enquête, au-delà des centres-villes, sont le plus souvent des centralités périphériques mono-fonctionnelles et mono-vitesse, celles de la rapidité et de la consommation. Pourtant, l’usage de ces non-lieux (Augé, 1992) a contribué, avec le temps, à les façonner en lieux de vie quotidienne pour de nombreux habitants. Toutefois, il manque encore des aménagements importants pour que ces espaces soient appropriés comme des centralités urbaines. La proximité de services marchands et non marchands, les espaces publics, la diversité des modes de déplacement, la vie sociale et culturelle sont autant d’éléments qui permettent à des habitants aux rythmes et modes de vie différents de partager un même espace. Ces lieux doivent également pouvoir faire cohabiter rapidité et lenteur, car la ville se pratique à différentes vitesses, à différents moments. Elle est le lieu par excellence où se confrontent des groupes sociaux multiples possédant chacun des temporalités qui leur sont propres mais organisées en activités collectives (Eberling, 1997). Mais si l’espace se laisse transformer facilement par l’aménagement, le temps est plus difficile à apprivoiser (Boutinet, 1996 : 312).

Les temps sociaux et naturels comme métronomes urbains : replacer les rythmes linéaires des parcours quotidiens en interaction avec les rythmes cycliques de la lenteur
Le droit à la ville encourage une réappropriation collective de la ville. Il semble que la régulation des rythmes de vie passe également par la redéfinition des rythmes collectifs (temps sociaux, rythmes cycliques, cosmiques) structurant les rythmes individuels :

« Cette propension à vouloir changer de lieu pour se retrouver avec d’autres ou dans la nature, dès qu’on dispose d’un peu de temps libre pourrait traduire, selon notre hypothèse, le besoin de vivre des rythmes dont la source est extérieure à soi-même et qui se différencient de ceux du travail, sans toutefois être moins intenses. » (Trautman, 2007)

Identifiés comme des temporalités structurantes au sein du milieu urbain, les temps sociaux et les temps naturels régulent les rythmes quotidiens des individus. L’espace fonctionne « […] toujours en interaction constante avec un ou plusieurs groupes sociaux » (Tomas, 2003) et ceux-ci induisent des temporalités qui leurs sont propres. Bien que ces rythmes soient singuliers, ils s’organisent en fonction de repères et de rythmes qui sont comparables à ceux des temps sociaux (Chesneaux, 2004). En se synchronisant avec ces temps collectifs, l’individu unifie sont temps personnel avec celui d’une globalité rassurante. Ces rythmes collectifs sont à la fois sécurité, habitudes et invention, enrichissement inattendu (Godard, 2003). Lieu privilégié de l’accomplissement des temps sociaux, l’espace public est l’espace collectif où s’expriment et se croisent des rythmes pluriels. Mais d’après un paradoxe qui semble s’imposer, « si les temps sociaux sont fondamentalement pluriels, la société ne peut vivre sans essayer d’unifier cette pluralité » (Mallet, 2013).

L’enjeu semble donc de marquer les temps sociaux et naturels, repères et témoins d’un mode de vie partagé afin que chaque individu puisse s’y référer. Ils agissent ainsi en métronomes de la vie quotidienne. Hélène a :

« aussi la possibilité de dormir chez des amis sur Bordeaux, l’hiver surtout, quand c’est un peu difficile de rentrer de nuit. L’été ce sont plutôt mes amis qui viennent.»

Que l’on vive en rythme ou à contre-temps, les temps naturels comme l’alternance jour-nuit permettent de se positionner. Simon, qui travaille en horaires décalés, est particulièrement sensible au décalage entre temps de travail et temps naturels :

« Franchement, depuis que je bosse avec ces horaires (4h30-11H30), je ressens vraiment le changement entre les saisons. Avec le lever et le coucher du soleil notamment. L’été, je prends des trucs pour dormir, il faut que je garde le même rythme mais c’est pas facile, j’ai vraiment tendance à me coucher plus tard sinon. »

En ce qui concerne les temps naturels, ils permettent de replacer l’homme en interaction avec son biorythme. C’est notamment le cas des jardins urbains qui réintroduisent des temps naturels en ville. Pour Blair, qui possède un jardin privatif à l’arrière de sa maison :

« Il me permet de ralentir mon rythme quotidien en introduisant une sorte de fil rouge tout au long de l’année, cela me fait relativiser plein de choses, et notamment de me retrouver au chômage ou au RSA… car je n’y connaissais rien et je me rends compte avec le temps que je suis maintenant capable de faire pousser des légumes. »

Plus généralement, tous les enquêtés indiquent que la recherche de vie sociale et le changement de climat et/ou de saisons influent sur leur capacité à sortir de leur routine quotidienne. « Prendre avec verre avec des amis », « la pause déjeuner » sont des temps de ralentissement souvent cités comme choisis. « L’été » invite plus au ralentissement que « l’hiver », il faut « profiter du beau temps pour sortir ». Dans son étude de rythmanalyse, Henri Lefebvre distingue les villes solaires et les villes lunaires. Les villes solaires se trouvent sur la façade méditerranéenne car rythmées par la course du soleil. Les modes de vie s’adaptent aux fortes chaleurs, le travail aussi. Les villes lunaires sont rythmées par la marée, ce sont des villes océaniques, portuaires, où la marée joue un rôle prépondérant dans l’organisation du rythme de la vie urbaine. Il insiste également sur l’importance de l’étude des interactions entre les rythmes linéaires et aliénants du capitalisme et les rythmes cycliques et structurants de la vie sociale et de la nature (Lefebvre, 1992).

Conclusion

La maîtrise des rythmes quotidiens semble s’imposer comme une nouvelle revendication du droit à la ville. Elle s’appuie sur deux éléments en particulier. D’une part, elle requiert pour chaque individu, la possibilité de mieux maîtriser son temps et ainsi avoir le sentiment de ralentir. Le temps ne doit plus seulement être perçu comme un capital mais bien comme une liberté individuelle, celle de choisir. En ce sens, l’aménagement d’espaces ralentisseurs, comme hubs métropolitains au sein du parcours quotidien, faisant cohabiter rapidité et lenteur, temps personnel et temps collectifs, temps marchands et non marchands, semble être une première étape pour permettre au plus grand nombre de s’approprier et de se synchroniser aux échelles et rythmes de vie quotidiens. Ces espaces jouent un rôle structurant dans la régulation et la maîtrise des temps quotidiens, c’est-à-dire des espaces dont la connaissance, la compréhension et l’aménagement représentent un enjeu important non seulement en ce qui concerne l’accès à la ville elle-même mais aussi l’accès à ses usages, autrement dit à ses temporalités. Cela passe également par une amélioration de l’appropriation de ces espaces-temps singuliers (l’after-work, la pause déjeuner, les transports, les lieux de connexion intermodales, les zones économiques et commerciales, les centralités urbaines de manière général), et par le développement et la diffusion d’outils numériques permettant de mieux gérer son parcours quotidien en temps réel.

D’autre part, il semble important d’accorder une attention toute particulière à la régulation des rythmes de la vie quotidienne à travers leur ancrage aux temps collectifs et naturels, exogènes et structurants. L’apparition d’un « capital temporel » témoigne bien de la pénétration des rythmes du capitalisme dans les modes de vie entraînant une dévalorisation des temps collectifs au profit d’une logique individualiste de l’organisation de son emploi du temps. Dans notre cas d’étude, un emploi du temps subi et contraint a tendance à montrer une prédominance des rythmes linéaires des parcours quotidiens sur les temps sociaux et naturels. Les temps quotidiens maîtrisés semblent prendre place dans une centralité urbaine et sociale structurante. « Le rythme individuel est entraîné par celui de la foule, celle-ci est un donneur de temps qui synchronise ses membres. » (Lasén, 2001). Il faut alors continuer à favoriser des scansions rythmiques collectives qui dessinent la forme propre d’une ville et porter attention aux possibilités de favoriser leur expression (Michon, 2005). En sortant un peu du cadre de l’étude, nous pouvons identifier le week-end et plus particulièrement le dimanche comme relevant d’une temporalité sociale structurante. Si les capacités d’accélération et de ralentissement diffèrent selon chaque personne, la réintroduction des temps cycliques de la lenteur, comme repères et métronomes des modes de vie métropolitains, est devenu un enjeu majeur de la revendication du droit à la ville.

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ELISA GOUDIN-STEINMANN
avec la collaboration de Jules-Mathieu MEUNIER

Université Paris 3-Sorbonne Nouvelle
Département d’Etudes germaniques
elisa.goudin-steinmann@univ-paris3.fr

 

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Résumé
Le tissu urbain s’est émietté au moment de la chute du Mur de Berlin, laissant apparaître de nombreux espaces « en attente », qui ont été autant de laboratoires pour de nouvelles pratiques socioculturelles. Nous analysons, au moyen de quelques exemples (RAW-Tempel, Brotfabrik et Tacheles), le discours d’acteurs du monde socioculturel de l’ex Berlin-est sur leurs propres activités, la façon dont ils mettent en récit et en scène l’espace qu’ils ont investi en le détournant de son usage initial. L’une des conclusions est que pour ces personnes, l’espace n’est pas une simple topographie, il est en même temps le support d’une axiologie : on donne aux lieux une signification particulière par le biais de pratiques culturelles intrinsèquement liées à cet espace. Il y a une forme d’appropriation symbolique du lieu qui passe par la volonté d’exploiter sa singularité, de développer une correspondance entre ces terrains urbains interstitiels et des pratiques culturelles hors-normes.

Abstract
At the time of the fall of the Berlin Wall, numerous spaces appeared in Berlin and these spaces were used as laboratories for new sociocultural practices. We are analyzing with some examples (RAW-Tempel, Brotfabrik and Tacheles) how the actors of the sociocultural scene of the ex East Berlin describe their own activities, the narratives they use to talk about the space they invest far away from the initial use. One of the conclusions is that for them, the space is not only a topography, it also has a sense, a particular meaning intrinsically connected to these space. This is a symbolic appropriation of the in-between, witch tends to develop a correspondence between the interstitial urban grounds and new sociocultural practices.

Introduction

Les quarante années de division ont laissé dans la ville de Berlin de nombreuses places vacantes à la fois dans l’espace qui était occupé entre 1961 et 1989 par le mur, et aussi dans les nombreuses friches industrielles issues des anciennes entreprises de la RDA dont la production a été arrêtée, parfois brutalement, après la chute du régime du SED, ou encore dans les anciennes maisons de la culture de RDA. Ces espaces physiques – ces interstices au sein de la ville – ont souvent été réutilisés, détournés de leur usage initial, pour devenir des lieux dédiés à l’animation socioculturelle et artistique. Le tissu urbain s’est émietté au moment de la chute du Mur de Berlin, et a laissé apparaître de nombreux espaces « en attente », qui ont été autant de laboratoires pour de nouvelles pratiques culturelles, et notamment socioculturelles, où l’intermédiaire se conjugue avec le pérenne.

C’est en ce sens que nous définirons la notion d’entre-deux : des espaces qui ont perdu leur fonction sociale initiale et sont donc devenus des enjeux de lutte pour leur appropriation matérielle ou symbolique, pour reprendre la terminologie de Bourdieu. Par ailleurs, ces espaces en attente caractéristiques de Berlin-est après 1990 ont permis des cristallisations de la vie sociale, si l’on emprunte cette fois une terminologie durkheimienne, avec un nouveau lien social à construire par le biais de ces centres socioculturels ouverts à tous. La notion centrale est ici celle de détournement, ces espaces sont très souvent devenus des centres socioculturels en étant détournés de leur usage premier. Cela rappelle la définition que Pascal Nicolas-Le Start donne aux interstices au sein d’une ville comme des « espaces de questionnement » qui constituent la « réserve de disponibilité » d’une ville (Nicolas-Le Start, 2009). Le Berlin de l’après 1990, et c’est encore vrai en partie de nos jours, est une ville qui correspond parfaitement à cette définition : son développement un peu désordonné a laissé un grand nombre d’hypothèses non encore investies, favorisant le détournement au profit d’un projet socioculturel.

Notons que le terme de Soziokultur est présent en RFA (République fédérale d’Allemagne, l’Allemagne de l’Ouest) depuis les années 1970, mais n’était pas utilisé en RDA (République démocratique allemande, l’Allemagne de l’Est). C’est seulement après la chute du mur que le concept, ainsi que toutes les réflexions en matière de pédagogie culturelle qui l’accompagnaient, ont commencé à essaimer à l’est. Un grand nombre de centres culturels est-allemands ont pu survivre après 1990 grâce aux financements accordés par les instances centrales de l’Allemagne fédérale, sous l’appellation de centres « socioculturels ». En 1990, beaucoup ont constaté qu’ils menaient à bien des projets socioculturels depuis de nombreuses années mais qu’ils ne les avaient jamais nommés ainsi (Wagner, 2001). Ils se sont ajoutés aux nouveaux centres socioculturels issus le plus souvent de la scène alternative.

Il nous a donc semblé intéressant d’étudier comment s’est organisée la réappropriation dans un objectif socioculturel des anciens cadres de vie typiques de la RDA qui avaient perdu brusquement leur fonction, en partant de l’analyse du discours d’acteurs du secteur socioculturel qui ont investi d’anciennes friches industrielles. Dans quelle mesure le secteur socioculturel berlinois, en reconvertissant ces espaces résiduels, a-t-il permis une nouvelle fabrique de la ville ? En quoi a-t-il permis de retisser des sociabilités, un vivre-ensemble qui avait été mis à mal par la fermeture brutale de nombreux lieux de création ? La volonté de faire exister un collectif va très souvent de pair avec le projet de monter un centre socioculturel, qui est aussi un lieu de vie en commun. Mais de quel « commun » parle-t-on alors ? Il s’agira donc d’analyser les résultats de ces détournements d’espaces interstitiels laissés vacants par la chute du Mur, notamment les effets en termes de dynamiques urbaines, et aussi parallèlement d’analyser les logiques de justification des acteurs culturels telles qu’elles s’expriment dans leur discours. En effet, réinvestir des lieux abandonnés pour y installer un établissement culturel crée par définition des externalités positives, en attirant des personnes intéressées par cette offre culturelle, mais il y a aussi une autre dimension inhérente à cette démarche : ces espaces nouveaux pourraient être un vecteur d’embourgeoisement, selon une dynamique de gentrification, ce qui est perçu par de nombreuses personnalités du secteur socioculturel comme un risque de perte d’authenticité (Grésillon, 2002). Comment dès lors les acteurs du secteur socioculturel de Berlin-est ont-ils composé avec ces contradictions, comment ont-ils justifié leur démarche ? En s’institutionnalisant, ces espaces ont profité d’un entre-deux à la fois spatial (détournement de friches, entre deux usages) et temporel (changement de régime politique, entre deux systèmes sociaux). Comment cet entre-deux a-t-il été propice au développement de pratiques nouvelles et quelles conséquences ces dernières ont-elles eu sur les dynamiques urbaines ?

Afin de tenter d’apporter des réponses à ces questions, nous proposons de nous appuyer sur des sources de plusieurs natures : compte-rendus de débats à l’Assemblée nationale allemande, le Bundestag, sur les questions relatives au secteur socioculturel, archives d’associations socioculturelles berlinoises, en particulier l’Union nationale des centres socioculturels (Bundesvereinigung soziokultureller Zentren) qui regroupe huit centres pour la seule ville de Berlin, et entretiens avec deux acteurs du secteur socioculturel de cette ville. Pour des raisons de clarté, nous avons choisi de n’étudier que des établissements culturels situés dans l’ex Berlin-est, même si des établissements comparables existent aussi dans l’ex Berlin-ouest.

Nous nous appuierons sur trois exemples concrets qui ont des histoires et des caractéristiques sensiblement différentes : le premier est très grand, il s’agit du RAW-Tempel, un centre socioculturel installé juste après la chute du mur sur une ancienne friche industrielle, dans le quartier de Friedrichshain, un quartier devenu à Berlin-est un quartier populaire dans les années 1980 mais qui est en train de devenir un quartier très prisé des étudiants et des artistes.

Le deuxième exemple est un centre socioculturel nettement plus petit mais installé dans le même quartier dans ce qui était avant la RDA une ancienne fabrique de pain et en RDA une maison de la culture de quartier.

Et le troisième exemple est internationalement connu: il s’agit du Tacheles, qui a disparu récemment mais a constitué pendant de nombreuses années un symbole de la créativité artistique de Berlin et du détournement d’espaces urbains. Les entretiens qui complètent l’analyse des documents produits par ces trois centres socioculturels ont été menés avec les responsables du RAW-Tempel, K. Schütt et de la Brotfabrik, J. Fügmann. Nous avons soumis à une même méthode d’analyse du discours les deux types de source, orales et écrites, afin de comprendre quels étaient les stratégies narratives mises en place pour parler de l’espace de l’entre-deux qu’ils occupent, détournent, imaginent, etc.

Les spécificités du secteur socioculturel berlinois

Comprendre l’acception allemande du terme socioculturel i et ses origines intellectuelles est nécessaire pour comprendre comment ce courant d’idées ouest-allemand a pu être repris et décliné après 1990 afin d’influencer le redéploiement de certaines pratiques culturelles mises en œuvre en RDA. Des précisions permettent aussi d’évaluer pourquoi les espaces résiduels laissés vacants par la chute du Mur étaient particulièrement intéressants pour le développement du secteur socioculturel dans le Berlin réunifié.

Les origines de ce mouvement remontent aux années 1970, lorsque Hermann Glaser et Karl Heinz Stahl ont commencé à réfléchir en Allemagne à ce que serait une nouvelle culture (Glaser et Stahl, 1974) qui aurait une signification sociopolitique et servirait à démocratiser la société, et ceci sous l’influence, entre autres, de Herbert Marcuse et de ses analyses sur le caractère affirmatif de la culture à « l’époque bourgeoise ». A contrario, le projet de la Soziokultur est de faire de la culture un outil pour renverser la tendance inégalitaire de la société : il s’agit de recréer de l’égalité des chances grâce au vecteur culturel, en encourageant toutes les formes de participation de larges franges de la société et en tournant le dos à une culture trop élitiste dont il est question de saboter l’hégémonie.

Le projet qui sous-tend le mouvement socioculturel en Allemagne n’est donc pas uniquement de revaloriser certaines formes de culture populaire face à une « haute culture », il s’agit de se servir de la culture pour exercer une influence sur l’ordre social. De ce point de vue, la Soziokultur n’est évidemment pas une invention des années 1970. Horst Groschopp par exemple fait remonter les origines de ce mouvement aux années 1890, où le discours progressiste de certains « dissidents » en marge de la société dominante a posé les bases d’une réflexion sur un concept élargi de la culture et sur une démocratisation des pratiques culturelles en Allemagne (Groschopp, 1997). Le caractère participatif de la Soziokultur est fondamental. Il apporte une dimension politique nouvelle dans le contexte allemand, qui était plutôt caractérisé – à l’exception de la RDA et bien sûr du troisième Reich – par une tradition d’étanchéité, d’éloignement entre le politique et le culturel : « Ce projet de Soziokultur participative rompt par conséquent avec le modèle de pensée que portait la culture bourgeoise, avec « l’homme de culture apolitique» (Knoblich, 2001 : 8).

Les premiers théoriciens de la Soziokultur sont des partisans d’une plus grande politisation du débat culturel, ils veulent rompre avec l’hégémonie de la création culturelle comme domaine réservé, placé au-dessus de la société et donc coupé de cette dernière. Les racines de ce changement se situent dans les mouvements sociaux apparus dans les années 1970 : écologie, mouvements féministes, pacifistes, etc., dont la Soziokultur reprend le potentiel critique (Stüdemann, 1993 : pp. 220-235). L’objectif est de transformer la société en profondeur, en favorisant la rencontre entre les générations, entre les personnes issues ou non de l’immigration, entre les différentes couches sociales, etc., par le biais du travail culturel. L’absence de commercialisation est également une constante : il s’agit de définir une alternative à la culture dominante orientée vers la recherche du profit. Enfin, l’autogestion, la démocratie par le bas, la transparence, sont des valeurs importantes. On le voit, le préfixe « Sozio » n’est pas synonyme de « social », il y a une réflexion beaucoup plus large sur le sens des pratiques culturelles pour la société allemande.

On comprend, dès lors, que de nombreuses maisons de la culture est-allemandes aient cherché à se reconvertir après 1990 en centres socioculturels. Les programmes de soutien à l’infrastructure culturelle est-allemande mis en place par la Fédération au moment de l’unification, notamment en 1994, comprenaient différents volets et l’un de ces volets était justement l’activité socioculturelle. Or, beaucoup de Kulturhäuser, de maisons de la culture est-allemandes, n’entraient dans aucune autre catégorie et ont donc logiquement tenté de trouver des financements en tant que centres socioculturels.

Au moment de l’unification, la tradition socioculturelle ouest-allemande a donc été confrontée à l’héritage de quarante années de politique culturelle socialiste en RDA. Assigner à la création artistique une mission sociale était en effet l’un des piliers de la politique culturelle de RDA, qui visait à réconcilier la tradition allemande de l’État culturel (Kulturstaat) avec une autre tradition allemande, celle du mouvement ouvrier (Arbeiterbewegung). De cette tentative de synthèse est né le concept de Breitenkultur que l’on pourrait traduire par « culture populaire » et qui fait référence à une culture qui s’adresse à tous et est également produite par le plus grand nombre. Ce terme s’oppose explicitement à la « haute culture » (Hochkultur) perçue comme élitiste. Le SED entendait utiliser les maisons de la culture pour développer un art authentiquement populaire, produit par les ouvriers et les paysans eux-mêmes, accompagnés par des professionnels. La différence entre art amateur et art professionnel devait à terme être abolie car perçue comme caractéristique du mode d’organisation d’une société capitaliste et bourgeoise. Le mouvement dit des “ouvriers écrivains”, (schreibende Arbeiter), en est l’exemple le plus connu.

Spielräume (espaces de jeu) : Berlin et ses centres socioculturels

Les deux héritages culturels réunis par la chute du mur avaient donc en commun de chercher à développer l’implication des citoyens. L’offre de culture devait être destinée au plus grand nombre et l’on attendait en retour une forme d’engagement de la part des acteurs de la vie socioculturelle : il s’agissait, en les impliquant au maximum, qu’ils ne soient plus seulement consommateurs de culture mais bien producteurs de biens culturels. Après 1990, l’enjeu est donc de reconvertir les anciennes maisons de la culture est-allemandes en réinvestissant ces espaces, ou en investissant de nouveaux espaces (friches industrielles par exemple) pour des pratiques culturelles alternatives. L’objectif est aussi social : on cherche à encourager la responsabilité individuelle et par le même mouvement, la responsabilité de chacun face à la communauté. La réunion des deux traditions culturelles, la Soziokultur ouest-allemande et l’héritage des maisons de la culture de RDA s’est effectuée sur la base d’un dénominateur commun : l’aspect contre-sociétal. On voulait aller à rebours des valeurs d’individualisme et encourager les formes de création collectives et de responsabilité de chacun face au collectif. C’est en ce sens qu’il faut entendre la notion de pratiques culturelles « alternatives » qui fait le lien entre les projets issus de l’ex RDA et ceux issus du secteur socioculture ouest-allemand.

De tels objectifs impliquent un mouvement de transformation sociale des interstices, dans un contexte général de transformations urbaines intenses. Par exemple, le centre socioculturel Pfefferwerk Stadtkultur possède de nombreuses antennes dans Berlin, mais son siège est situé dans une ancienne brasserie classée monument historique du quartier de Prenzlauer Berg dans l’ex Berlin -Est, au nord de Berlin. Ce quartier a connu d’importantes modifications dans les années qui ont suivi l’unification, la très grande majorité des bâtiments sont aujourd’hui rénovés et accueillent de plus en plus de familles dont les parents sont diplômés, d’étudiants, et de célibataires travaillant souvent à domicile, et de moins en moins de familles ouvrières ou de personnes âgées. Ce centre socioculturel définit ainsi les objectifs qu’il s’est fixés:

« Nous fondons, conduisons, encourageons et mettons en réseau des projets et des institutions diverses de l’infrastructure sociale dans la région de Berlin. Notre offre et nos services sont guidés par une image de l’homme déterminée par les principes d’humanité, de liberté, d’égalité des chances et de solidarité. Ce faisant, nous nous attachons particulièrement à la responsabilité individuelle, à l’activité des individus et à la responsabilité de chacun face à la communauté (Pfefferwerk Stadtkultur gGmbH, 2013) ». Il apparaît clairement ici que l’objectif de ce centre culturel est aussi de retisser des sociabilités, d’encourager la réfection des solidarités entre citoyens, en misant sur l’implication de ces derniers. L’espace du centre socioculturel doit être un espace collaboratif, que les citoyens sont à même de s’approprier (Baudry, 2012).

C’est la raison pour laquelle les lieux laissés à l’abandon après la chute du Mur ont été très souvent une cible privilégiée pour les acteurs du monde socioculturel en quête d’espaces provisoires. Le grand centre socioculturel RAW-Tempel s’est par exemple installé sur une friche industrielle et est devenu en quelques années un temple de la culture alternative à Berlin. Le terme de « culture alternative », Alternativkultur, est d’ailleurs présent dans le mot d’introduction rédigé pour la brochure de présentation de RAW-Tempel (RAW-Tempel, 2010) par Kristine Schütt qui dirige ce centre avec trois autres artistes, et elle a également utilisé plusieurs fois ce terme dans l’entretien qu’elle nous a accordé.

Le terme de culture alternative a un sens qui peut varier selon les usages. Dans le contexte berlinois de l’après-unification, il désigne le plus souvent de façon générale les expérimentations artistiques ou culturelles en marge de la culture officiellement reconnue, financée, à l’écart des médias de masse, voire même en marge de la société. C’est en ce sens que le terme a été employé par K. Schütt. Une culture alternative ne peut pas, selon elle, se développer sans espaces de jeu, « Spielräume », et le RAW-Tempel en est un. L’endroit sur lequel ce centre socioculturel s’est installé est important : les grandes salles désertes laissées à l’abandon se prêtaient à toutes formes d’expérimentation, notamment pour la danse et la musique, car l’acoustique était selon elle très intéressante. De plus, cet espace était à géométrie variable, on pouvait transformer à l’envi l’enchevêtrement de salles en bistrots, scènes de théâtre, salles de projection de cinéma, etc. Le caractère provisoire de cet espace est donc pour K. Schütt intrinsèquement lié à la démarche alternative, même si le provisoire a finalement tendance à se consolider, puisque le centre socioculturel existe maintenant depuis une vingtaine d’années. Cela s’explique par le fait qu’en dépit de cette pérennité, l’existence du centre est chaque année remise en cause et il est très difficile pour les personnes qui y travaillent de se projeter dans l’avenir. Ce n’est pas un hasard si notre interlocutrice a utilisé de façon récurrente le terme de « Spielräume », espaces de jeu. On peut en effet y entendre le double sens d’espaces de jeu, donc de salles pour jouer, expérimenter, et de jeu sur l’espace, sur les différentes possibilités ouvertes par ces spatialités hors normes. Plusieurs études montrent comment certains lieux ont un pouvoir particulier de retentir, de « ricocher en l’homme » (Sansot, 2004). Le jeu sur cet espace est donc bien un jeu sur l’entre-deux : on utilise le fait que le lieu ne soit pas réductible à une catégorie bien spécifique, les salles du RAW-Tempel n’ont pas une fonction unique et définitive. On se refuse à normer l’espace afin de rester, au moins sur le plan symbolique, dans une forme d’entre-deux qui s’apparente ici à une indécision sur la nature de l’espace.

Le nom de Tempel (temple) a été choisi car l’un des bâtiments ressemblait à une chapelle en raison de sa forme arrondie. Les initiales RAW signifient quant à elles « Reinkommen, Ankommen, Wiederkommen », c’est-à-dire « entrer, arriver, revenir ». Cette dénomination met bien en évidence un pilier sur lequel est fondé le RAW-Tempel selon K. Schütt : la priorité absolue est l’expérimentation, il faut que les projets restent provisoires, que l’on cherche sans cesse à faire du nouveau. Lors de notre entretien, il était clair qu’il existait pour elle une contradiction indépassable entre le fait de s’établir en investissant de façon définitive un espace, et le fait de rester créatifs, de conserver une ouverture suffisante. Elle utilise le terme « etabliert » pour désigner cette tendance à s’établir. Selon elle, l’entre-deux ne peut pas s’institutionnaliser sans que cela n’aille de pair avec une perte de créativité. Et une telle recherche de l’ouverture, de l’expérimentation, de la nouveauté, ne peut être menée à bien dans un espace trop restreint, ou aux contours trop fixes. L’intérêt de cette friche industrielle est qu’elle était malléable presque à l’infini. Elle représentait une brèche dans le tissu urbain qui n’était pas prédéterminée, en sorte que l’on pouvait l’investir de plusieurs façons. L’unicité, l’irréductibilité à la normalisation, sont des caractéristiques importantes de ces espaces. Tous nos interlocuteurs ont souligné la singularité du lieu dans lequel ils travaillaient.

On constate donc que la dimension du jeu est une dimension essentielle de l’utilisation d’un espace considéré comme un entre-deux : dans les brèches que contient le tissu urbain berlinois, davantage encore que d’autres tissus urbains, il a été possible d’installer des Spielraüme, des espaces de jeux pour encourager des formes de participation des citoyens et de créativité artistique en marge de la culture institutionnalisée.

Mise en récit et mise en scène du lieu interstitiel : maintenir l’entre-deux ?

On constate également que le discours sur le type d’espaces investis est intéressant : il y a une mise en récit de l’espace qui prend la forme d’une conquête de l’espace. Le discours contient souvent une forme de positionnement offensif face à l’espace qui va être investi pour des activités socioculturelles, avec l’idée de détourner, de s’approprier cet espace, d’en proposer une lecture inédite ou même de le rendre lisible alors qu’il était auparavant relativement illisible, ou perçu comme tel. Le lieu est conçu comme un espace à défricher avec un lien social à construire, et c’est la raison pour laquelle la dimension de l’entre-deux est importante : dans la mesure où il n’y a pas de lecture arrêtée, unique, définitive, du lieu car il se situe dans un entre-deux, on peut l’investir. L’entre-deux se construit alors en marge du reste de la ville, et doit donc par nature tenter de résister à toute forme d’institutionnalisation qui remettrait nécessairement en cause cet entre-deux.

Dans le même temps, on peut remarquer que le discours des responsables de centres socioculturels de Berlin-est est régi par une volonté de justification. K. Schütt par exemple est consciente des effets secondaires inhérents à la démarche de réappropriation des friches industrielles : le quartier de Friedrichshain où est situé le RAW-Tempel est un quartier de l’ancien Berlin-est directement à l’est du centre historique, l’axe principal ouest-est est dominé par la Karl-Marx Allee réalisée au milieu des années 1950 selon les principes du réalisme socialiste. Dans les années 1980, l’introduction d’immeubles de béton (Plattenbau) a fait de ce quartier un quartier plutôt populaire, mais qui aujourd’hui est prisé par la population étudiante et de nombreux artistes souvent venus de Mitte ou de Prenzlauer Berg. Des processus de gentrification sont perceptibles, avec le développement du tourisme, la hausse des valeurs immobilières, etc.

Depuis la refonte administrative de 2001, Friedrichshain forme avec Kreuzberg l’un des 12 districts (Bezirke) de Berlin (Grésillon, 2002 et Boichot, 2011). Or, K. Schütt sait que les ambitions du secteur socioculturel dans le domaine social peuvent être mises à mal par les effets secondaires du détournement d’espaces vacants, car cela change progressivement le visage de ces territoires péri-centraux et risque donc d’en chasser certaines catégories défavorisées. La question est donc de savoir comment justifier le projet du RAW-Tempel pour qu’il soit conforme aux idéaux de départ, si l’on assume un point de vue normatif qui consiste à penser, comme K. Schütt, que la création du centre socioculturel ne sera un objectif vertueux que s’il ne s’effectue pas au détriment de la mixité sociale. C’est la raison pour laquelle on retrouve des logiques de justification dans le récit de l’utilisation de l’espace par notre interlocutrice : nous créons un lieu alternatif qui va drainer une utopie, apporter du lien social, permettre de tisser des sociabilités nouvelles, et non pas uniquement faire monter le prix des loyers dans le quartier concerné. L’avantage à laisser ces lieux de création dans un entre-deux et à refuser autant que possible de les institutionnaliser est donc double, car fondé sur des arguments de nature politique (le risque de mettre à mal la mixité sociale) et de nature artistique (la nécessité d’utiliser des espaces hors-normes pour encourager la créativité).

Une correspondance symbolique s’installe alors entre le type de lieu utilisé et les activités socioculturelles. Ainsi, l’objectif du RAW-Tempel est de faire émerger une culture qui soit une « contre-proposition à une conception de la culture purement consumériste, orientée uniquement vers le profit et le divertissement (RAW-Tempel, 2010) ». L’opposition avec ce qui est produit dans le cadre de la « haute » culture, ou de la culture institutionnalisée, est très prononcée dans les propos de Kristine Schütt. Cela se lit aussi dans le texte de présentation de cette association sur leur page internet :

« Le RAW-Tempel se conçoit comme un lieu de travail et d’expérimentation pour des projets novateurs visant le développement participatif, et pour des modèles sociaux et économiques alternatifs organisant une communauté autonome. Le RAW-Tempel se conçoit comme une organisation ouverte, d’intérêt général, réunissant des citoyens et des personnes créatives, qui partagent une vision : bâtir un espace libre pour une utilisation socioculturelle au cœur d’une métropole européenne, dans lequel la réalisation de soi passe par une action solidaire pour le collectif (RAW-Tempel, 2013) ».

La notion de développement participatif sert donc de base à la réflexion autour des possibilités de vie en commun alternatives. Il s’agit de fonder un « espace libre » qui abrite une « communauté autonome » : le RAW-Tempel se conçoit donc en quelque sorte comme un « dehors en dedans », un « à-côté » au cœur de la ville. Le projet de ce centre socioculturel est très lié aux spécificités du lieu et s’accompagne d’un discours précis élaboré autour de cette notion d’un à-côté interne à la ville. L’entretien que nous avons mené avec K. Schütt fait apparaître une discontinuité marquée, la volonté de se situer dans un espace libre, autonome, en rupture avec la culture institutionnalisée. Il s’agit de mettre à profit cet « en dehors », d’utiliser un repli de la ville de Berlin pour y développer un vivre-en-commun alternatif. L’objectif ne se limite pas à fabriquer de l’art sous différentes formes, mais bien à favoriser l’émergence d’un « vivre ensemble » différent. Le RAW-Tempel est d’après ses statuts un centre socioculturel, mais il est décrit ici comme une communauté autonome rassemblant des citoyens qui cherchent des modèles sociaux et économiques alternatifs.

C’est bien un lieu de vie autant qu’un lieu de création. On peut souligner la polysémie du terme de « repli » au sein de la ville : un lieu un peu à la marge à la fois d’un point de vue géographique, puisque le Raw Tempel est situé dans le quartier de Friedrichshain, et d’un point de vue institutionnel. En somme, l’entre-deux est défini ici comme une tension entre les deux pôles théoriques que seraient la culture strictement institutionnalisée, officielle, soutenue par les médias de masse d’une part, et le refus total de s’inscrire dans la ville et dans ses traditions culturelles en se plaçant délibérément en dehors de tout cela d’autre part. C’est la raison pour laquelle nous proposons l’expression de repli, ou encore l’idée d’un « dehors en dedans » pour déterminer les caractéristiques de ces espaces de l’entre-deux.

L’utilisation même du lieu exprime ces propositions: il s’agit souvent d’un lieu très ouvert, où de nombreux artistes passent une grande partie de leur journée, où des personnes viennent prendre un verre pour un prix extrêmement bas, car le bar ne réalise presque pas de profit, etc. Les pratiques culturelles sont également accessibles au plus grand nombre : à titre d’exemple le cours de céramique proposé au RAW-Tempel ne coûte en 2013 que 2,5 euros de l’heure. En suivant la même logique, la Brotfabrik, un autre centre socioculturel berlinois, propose aussi de nombreux ateliers gratuits, en particulier pour les jeunes, et l’accès gratuit à toutes les manifestations pour les personnes vivant des minima sociaux. Il s’agit par là de viser le plus large public possible, et donc de reprendre l’un des fils rouges du concept de Soziokultur tel qu’il s’est développé dans les années 1970. L’innovation spatiale va donc de pair avec une forme d’innovation sociale. De plus, il s’agit de se réaliser par le collectif, de former une communauté de vie, le travail des autres artistes étant source d’inspiration pour soi. On comprend dès lors pourquoi le champ lexical de l’ouverture aux autres, celui de la liberté et de la vision sont si présents dans les documents de présentation de ces centres.

La mise en scène et la mise en discours du lieu participent à sa visibilité et interrogent les possibilités de sa reconnaissance par les pouvoirs publics. En effet, le RAW-Tempel existe depuis 1999 et après deux tentatives avortées pour y installer un squat d’artistes, l’endroit est maintenant utilisé de façon légale, dans le cadre d’un contrat à court terme avec la ville de Berlin, qui doit sans cesse être renouvelé. La construction du lieu fortement transgressive au départ a donc laissé place à une construction de l’espace moins transgressive aujourd’hui. L’avantage de cette reconnaissance est que les occupants ne doivent s’acquitter que des charges, Betriebskosten, et ne payent pas de loyer. Mais le revers de la médaille est qu’ils doivent résoudre eux-mêmes tous les problèmes et, surtout, que l’avenir est très incertain. Kristine Schütt considère que l’incertitude permanente et la recherche d’argent est « épuisante », et est très critique envers les autorités de Berlin.

Le même rapport compliqué du secteur socioculturel avec les pouvoirs publics se retrouve dans un autre exemple de centre socioculturel berlinois, celui de la Brotfabrik. Ce centre se nomme ainsi car il est installé dans une ancienne fabrique de pain, ce qui constitue un autre exemple de détournement de l’usage d’un lieu. Jörg Fügmann, qui fait partie de la direction, nous a accordé un entretien, dans lequel il insistait sur la contradiction entre le fait de rester dans une forme d’indépendance et de recherche de l’expérimentation d’une part et la nécessité de tisser des liens avec le monde politique pour obtenir des financements d’autre part. Il pense que des institutions socioculturelles comme la Brotfabrik ont permis de sauver la scène culturelle off de la RDA lors du passage vers l’économie sociale de marché.

Selon lui, il n’existe plus aujourd’hui à Berlin d’endroits libres – « Freiräume » – pour permettre à de telles expériences culturelles d’exister : tous les bâtiments de la ville ont désormais un propriétaire et il devient presque impossible d’envisager des occupations de lieux pour les transformer en ateliers de création culturelle. Il ajoute que même si cela existait et qu’un collectif d’artistes tentait de squatter un lieu, ils seraient aujourd’hui immédiatement expulsés, ce qui contraint à négocier avec les milieux politiques, à faire un travail pour se faire accepter sur la scène publique. Jörg Fügmann affirme ainsi consacrer une grande partie de son temps au travail de lobby politique. Interrogé sur la distance par rapport à l’État, il répond qu’elle lui semble impossible à maintenir, même s’il le regrette : « nous ne pouvons pas nous tenir à distance de l’État ». Il est nécessaire de composer avec les autorités de la ville, avec qui le dialogue n’est pas toujours facile. En somme, Jörg Fügmann regrette que les considérations non marchandes ne guident plus suffisamment l’intervention urbaine à Berlin.

Les exemples de la Brotfabrik et du RAW-Tempel montrent que les espaces dédiés à l’animation socioculturelle ont souvent été des espaces détournés de leur usage initial et qui sont devenus aujourd’hui des espaces en tension avec l’espace public.

Ces remarques posent plus largement la question du degré de soutien manifesté par les pouvoirs publics à l’égard de la scène socioculturelle au niveau national. En Allemagne, le soutien à la culture est la prérogative quasi exclusive des Länder, mais on observe également – depuis la création en 1998 d’un ministère d’État aux affaires culturelles – une réflexion sur ces sujets menée au niveau de la Fédération. Depuis l’unification, deux « grandes questions » ont été adressées au gouvernement par des membres de l’Assemblée nationale allemande sur ce sujet, et ont donc suscité deux réponses du gouvernement sous forme de textes en 1990 (Deutscher Bundestag, 1990) et en 1999 (Deutscher Bundestag, 1999). La teneur de ces deux textes est très consensuelle, le gouvernement soulignant l’importance et la qualité du travail culturel effectué dans les centres socioculturels. Lorsque les députés, dans la question datée de 1999, évoquent le faible engagement de l’État et demandent au gouvernement s’il a l’intention de promouvoir davantage le secteur socioculturel, la réponse du gouvernement est contrastée : le fait que ces centres se financent en grande partie eux-mêmes est défini comme un gage d’indépendance par rapport à l’État. Au total, l’autogestion permettrait « d’assurer l’indépendance politique, économique et organisationnelle vers l’extérieur – qui fait partie du credo des centres socioculturels – ainsi que l’autonomie souhaitée dans la définition des contenus en interne (1999 : 24)». L’État présente donc son faible soutien financier comme une garantie d’indépendance ! D’une façon générale, on constate que le secteur socioculturel est encore souvent assez peu reconnu par les pouvoirs publics, aussi bien au niveau national que dans le cas particulier de Berlin, même si le discours est souvent très favorable à ce secteur.

Les enjeux de la pérennisation des interstices pour le développement de l’identité urbaine

Même si la géographie urbaine de Berlin a fortement changé depuis 1990, certains centres socioculturels ont réussi à s’installer dans la période où le flou régnait sur les questions de propriété des nombreux espaces laissés au sein de la ville par la chute du régime du SED, et à rester actifs par la suite. Pour ces établissements comme pour les autres, l’identification avec la ville de Berlin est très forte et justifie leur pérennisation. L’exemple du Förderverband Kulturinitiative est intéressante à cet égard :

« Förderverband est une association d’utilité collective fondée en novembre 1989 à Berlin-est, pour permettre un travail culturel indépendant (…) il fait partie à part entière de la scène culturelle libre et représente un facteur décisif de stabilisation de son infrastructure au sens du maintien d’un paysage culturel décentralisé aussi diversifié que possible à Berlin (CD Förderverband, 2005) » Au départ, Förderverband était une initiative regroupant en 1989 des artistes est-allemands, dont l’objectif était d’utiliser autant que possible les nouvelles marges de liberté. Certains étaient anonymes, mais d’autres étaient déjà connus, tels Christa Wolf, Heiner Müller, Hermann Beyer, Christoph Hein. Tous avaient en commun une volonté de renouveler les paradigmes culturels, de profiter de l’occasion offerte par la chute du mur, comme le dit Catherine Cremer, membre fondateur de l’association :

« Le mois d’octobre nous avait ouvert l’esprit… nous n’avions qu’une vague idée de la force des rêves qui était en nous. Nous avions tout simplement un désir immense de faire quelque chose, et c’est de ce désir qu’est né Förderverband (CD Förderverband, 2005)».

La brochure du Förderverband met ainsi en exergue une phrase de Christoph Hein : « 1989: c’était une période très intense, où l’on ne pouvait pratiquement pas dormir (CD Förderverband, 2005)».

Les conditions propres à Berlin en 1989/90, avec ses nombreux interstices au sein de la ville, ces espaces résiduels laissés vacants par la chute rapide de la RDA, ont donc considérablement influencé le développement et l’institutionnalisation de cette scène culturelle libre : « En même temps une scène culturelle off très diversifiée s’est épanouie – la ville était en plein essor et en pleine mutation, stimulante, ouverte (CD Förderverband, 2005 : p. 11) ». Le Berlin de la transition est donc présenté comme un terreau particulièrement propice au développement de nouvelles formes de travail culturel en marge de ce qui s’était fait auparavant.

Cela explique aussi probablement pourquoi la période de la fin de la RDA reste dans la mémoire des principaux acteurs du secteur socioculturel berlinois comme une période particulièrement heureuse. J. Fügmann nous a dit par exemple : « Les six derniers mois de la RDA ont été les plus heureux de notre vie ». Le pronom « notre » fait ici référence à cet élan collectif qui animait une grande partie des artistes et acteurs du travail culturel de RDA. A cette époque, les autorités de RDA avaient totalement abandonné tout système de contrôle ou de répression à l’égard de la scène culturelle, et en même temps la RFA n’avait pas encore son mot à dire dans la mesure où la RDA était encore officiellement en place. Les dynamiques juridiques qui allaient se mettre en place suite à l’unification n’étaient pas encore présentes. C’est ainsi que le projet de la Brotfabrik a pu voir le jour sans aucun obstacle administratif.

La restructuration aurait selon Jörg Fügmann nécessité plusieurs années dans le contexte de la RFA, alors qu’en 1989, il leur a suffi d’informer les autorités est-allemandes de la refonte de l’ancienne institution, à travers ce qu’il a nommé « eine freundliche Übernahme », une OPA amicale. De la même façon, D. Roewer, qui coordonne le travail du Förderverband, met en avant la densité de rêves et d’énergies qui a caractérisé cette période intermédiaire à Berlin, et qu’on peut résumer par un concept récurrent dans ses propos, celui de Aufbruchstimmung. Le terme est difficile à traduire, il indique une atmosphère de créativité, de renouveau, porteuse d’espoir, d’élan, où l’occupation des lieux et leur détournement pour un usage culturel ne posait pas de problème administratif ni juridique.

Ce contexte explique aussi pourquoi l’engagement militant pour la Soziokultur est souvent associé à Berlin à la définition de projets de vie alternatifs, qui reviennent régulièrement dans le discours de ceux qui pratiquent ces espaces résiduels et deviennent peu à peu symboles voire synonymes de l’identité berlinoise. Ainsi, l’un des habitants du squat « Rauchhaus » occupé depuis plusieurs années par des artistes qui organisent des activités socioculturelles se décrit comme animé par une volonté de prolonger le mouvement hippie tel qu’il s’était développé en RDA (Rauchhaus, 2013). De la même façon, le projet du Tacheles était associé à une volonté de fonder un foyer qui soit à la fois un lieu de création artistique et un lieu de vie. Le Tacheles est le nom donné à un grand squat d’artistes venus du monde entier et associé à un symbole de la créativité artistique et du détournement d’espaces. Malheureusement les efforts pour sauver cette institution n’ont pas abouti, le Tacheles est maintenant fermé, ce qui en a également fait un symbole de la résistance vaine contre la pression des promoteurs immobiliers. Le Tacheles avait l’ambition de constituer un « contre-pôle à la culture dominante établie et institutionnalisée (Tacheles, 2012)». Pour devenir un tel contre-pôle à la culture dominante, la notion d’expérimentation a été mise en avant : le Tacheles se définissait lui-même comme étant « quasiment un laboratoire artistique, et ainsi aussi bien le lieu que le contenu de la création artistique (Tacheles, 2012)». Le rapport de métonymie est donc entre le contenu et le contenant : le Tacheles en tant que bâtiment est un objet artistique et aussi un lieu dans lequel on fabrique des objets artistiques : un espace de rupture, de discontinuité dans le paysage urbain, dans lequel peuvent s’épanouir des pratiques artistiques alternatives. Cette métonymie entre le contenu (les pratiques socioculturelles) et le contenant (les espaces résiduels, en rupture, le dehors en dedans) est décisive. Dans le discours des acteurs des différents centres socioculturels que nous avons pu interviewer, on retrouve de façon récurrente des références à l’importance du lieu : le développement de pratiques artistiques alternatives, et d’un nouveau vivre-ensemble, présupposait le choix d’un lieu non-conventionnel, d’un espace littéralement consacré (Grésillon, 2002 et 2004).

Le mot Tacheles vient du yiddish et signifie « s’expliquer, se dévoiler, parler franchement ». Au départ, un groupe de musiciens en RDA s’est donné ce nom programmatique, avec l’idée de développer des modes d’expression plus libres. Puis le projet a pris une grande ampleur, au point de devenir connu sur la scène artistique internationale : « Au cours de ses années d’existence, la maison d’art Tacheles est devenue une œuvre d’art globale complexe. Cela se voit dans le fait que le Tacheles est devenu, bien au-delà des limites de Berlin, un symbole de la situation du Berlin réunifié et de l’élan vers un présent artistique nouveau, libéré en grande partie des considérations mercantiles (Tacheles, 2012) ».

Cette institution semble ainsi s’identifier avec la ville de Berlin, selon une métonymie entre le centre culturel et la ville : Berlin, tout comme le Tacheles, refuserait les considérations mercantiles, comme Berlin, le Tacheles se situerait dans un élan artistique. De nombreux documents insistent également sur le fait qu’un tel lieu ne pouvait voir le jour qu’à Berlin. En somme, le Tacheles, qui est membre de la Fédération nationale des centres socioculturels, incarne ce que la ville a à offrir en matière de liberté, d’ouverture, etc. Selon un mouvement de légitimation mutuelle, le Tacheles devient l’un des symboles de la ville à l’extérieur et la ville de Berlin elle-même inspire un certain état d’esprit auquel le centre culturel s’efforce de rester fidèle. Au-delà, le Tacheles participe donc au projet de communication municipale, tandis que la ville est essentielle à la publicité du centre.

Ainsi, les centres socioculturels berlinois se sont donc adaptés à la ville en pleine mutation, en s’installant dans les interstices qu’elle offrait et en profitant de ces opportunités spatiales pour définir un projet qui a pu être pérennisé. D. Roewer l’explique dans le CD du Förderverband au moyen d’une métaphore surprenante: « Nous sommes comme une amibe. Les amibes sont en quelque sorte le contraire des navires de guerre blindés, elles sont petites, ont des talents variés, sont flexibles et peuvent changer en permanence leur forme pour s’adapter aux conditions extérieures (2005 : 19)». Cette pérennisation des centres socioculturels, malgré les contradictions qu’elle engendre en termes de dynamiques urbaines et de relations aux pouvoirs publics, est aujourd’hui indissociable de la construction de l’identité berlinoise.

Conclusion

Pour les centres socioculturels RAW-Tempel, Brotfabrik et Tacheles, l’espace n’est donc pas une simple topographie, il est en même temps le support d’une axiologie : l’espace fait sens, il prend une signification particulière par le biais de pratiques culturelles et de modes d’appropriation intrinsèquement liés à cet espace. Les trois exemples analysés ont tous cherché à exploiter la singularité de leur lieu, à développer une correspondance entre ces terrains urbains interstitiels et des pratiques culturelles hors-normes, innovantes, hétérotopiques. L’idée est d’utiliser un espace non-normé, ouvert, qui n’est pas figé ou prédéterminé, pour résister à l’homogénéisation des pratiques culturelles, en amorçant, en initiant des pratiques culturelles conçues pour rester flexibles, temporaires, réversibles.

Dans cette optique, ce n’est pas un hasard si le premier congrès de la Fédération nationale des centres socioculturels allemands postérieur à l’unification a été organisé à Berlin-est en 1992 sous le titre Utopien leben, « vivre les utopies ». L’utopie d’un modelage de la société par l’activité artistique est en effet une constante dans les réflexions sur le développement de la Soziokultur. Il s’agit de faire exister un collectif, de réaliser des expérimentations culturelles mais aussi sociales, en encourageant toutes les formes de développement participatif. Le détournement d’espaces vacants doit encourager, favoriser, l’émergence de ces nouveaux liens sociaux et de ces nouvelles pratiques culturelles, les deux aspects étant indissociables. Or, le préalable est que l’espace utilisé soit un espace adapté, au sens où il serait pas un espace normé, mais bien un espace en attente, comme une hypothèse non encore investie.

L’analyse du discours des acteurs du monde socioculturel et de la façon dont ces centres mettent en récit leur projet montre que l’entre-deux possède pour eux deux dimensions intrinsèquement liées : il y a un entre-deux spatial, la volonté d’utiliser un espace ouvert, non réductible à une dénomination claire et définitive, en détournant un espace qui n’était pas conçu au départ pour des activités culturelles. Et il y a aussi un entre-deux temporel, historique, lié aux possibilités offertes par la transition entre deux régimes. Une étude commandée par le Sénat de Berlin et publiée en 2007 portait sur les espaces utilisés de façon provisoire à Berlin. Cette publication s’appuyait sur les résultats de deux projets de recherche, nommés Urban Catalyst et Raumpioniere (Urban pioneers, 2007), et était arrivée à la conclusion que l’utilisation temporaire d’espaces – leur analyse ne portait pas sur le secteur culturel – était en train de transformer Berlin. La chute du mur de Berlin a en effet engendré un émiettement du tissu urbain, laissant apparaître de nombreux espaces interstitiels au sein de la capitale. La reconnaissance de ces espaces de l’entre-deux est un marqueur important de l’identité de la ville de Berlin, au point que les squats d’artistes ont été utilisés comme argument de communication, dans une métonymie entre la ville et le projet de détournement d’espaces vacants.

Mais au-delà des caractéristiques propres au Berlin de l’après unification, cette ville nous permet de comprendre, plus généralement, comment une correspondance symbolique peut s’établir entre un espace de l’entre-deux et une pratique culturelle innovante, dans le discours des usagers de cet espace. Ce discours, nous l’avons souligné, contient aussi ses propres contradictions et apories. Les questions soulevées par la tendance à l’institutionnalisation des espaces de l’entre-deux sont par exemple en contradiction avec le projet initial d’utilisation temporaire, réversible. Au delà du cas berlinois, l’analyse de ce discours permet donc de comprendre comment, dans l’utilisation de ces espaces de l’entre-deux, l’intermédiaire peut se conjuguer avec le pérenne.

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