Les pratiques spatiales de lycéens à Sens et à La-Queue-Lez-Yvelines

 

Catherine DIDIER FEVRE

Doctorante en géographie
Paris Ouest Nanterre La Défense
LAVUE – Mosaïques UMR CNRS 7218

catherine.didier-fevre@wanadoo.fr

 

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RÉSUMÉ
Les lycéens habitant les espaces périurbains investissent des entre-deux spatiaux (des espaces publics comme des espaces de jonction ou de transition) et temporels (entre deux cours) lors de leur journée. Ils plébiscitent ces lieux car ils sont à l’abri des regards. Ce qui s’y joue peut être très fort et participe à la construction de l’identité de ces adultes en devenir. L’initiation à ces lieux et aux activités qui s’y déroulent se fait par le biais de pairs et à l’écart du contrôle des adultes. Ces derniers voient d’un mauvais œil le stationnement des jeunes dans des espaces qui ne sont pas prévus pour cela.

ABSTRACT
In the peri-urban areas, many high school students are supposed to move in the public spaces. It seems that areas are more convenient for them in relations to their identity which they build here more tham elsewhere. Actually, we can imagine that they consider the public areas as a land of privacy location ; nonetheless adults disagree with the attitude of the teenagers or students, and consider that as an illegal occupation of the public space.

Introduction

Les espaces périurbains recèlent des lieux de jonction ou de transition (Vasset, 2007), témoins d’une hybridation entre la ville et la campagne (Bonnin-Oliveira, Berger, Rougé, Aragau, Thouzellier 2011). Cet état intermédiaire (Merle, 2011) est le résultat de la fabrication de la ville diffuse (Grosjean, 2010) sous l’effet des mobilités automobiles. Les espaces périurbains désignés sous ce terme correspondent au zonage en aires urbaines de l’INSEE (2010). Ils sont composés des communes monopolarisées et multipolarisées (dont 40% des actifs vont travailler dans un ou plusieurs pôles urbains). Dans ce tissu périurbain en cours d’élaboration et/ou de consolidation, de nombreux espaces restent mal définis. Le flou demeure entre ce qui relève des espaces publics (Goffman, 1973, Delbaere, 2010) et des espaces privés (Lévy, 2013), entre un dedans et un dehors. Pelouses, trottoirs, parkings, talus, recoins de bâtiments sont autant d’espaces pouvant être considérés comme des entre-deux. De tels espaces de l’entre-deux seraient à entendre comme renvoyant «  à une idée, (…) celle d’un lieu intermédiaire, lieu entre deux autres lieux, d’un temps intermédiaire entre deux autres temps, d’un sujet intermédiaire entre deux autres sujets. » (Batt, 1996). C’est au titre de cette intermédiarité que les espaces périurbains (Vanier, 2000) comme la jeunesse (Galland, 2007) seront considérés comme des entre-deux en soi. Nous nous concentrons plus particulièrement, dans cet article, sur des lieux et/ou des temps intermédiaires qui, situés dans les environs des lycées, émergent au cours de la journée des jeunes.

La population enquêtée correspond à des jeunes âgés de 15 à 19 ans fréquentant deux lycées situés de part et d’autre des frontières administratives de l’Île-de-France ; l’un dans les Yvelines et l’autre dans l’Yonne. Leur statut de lycéens et leur âge intermédiaire (entre l’enfance et l’âge adulte) offre une assise à l’affirmation de leur identité. Ils disposent de davantage de marges de manœuvre que les collégiens (Giroud, 2010) et peuvent ainsi se permettre de sortir de leur établissement entre deux cours, s’ils le désirent. Ces entre-deux temporels (temps libres dans l’emploi du temps) offrent la possibilité à ces jeunes de se mettre à distance de la surveillance des adultes de l’établissement et surtout de celles des parents. Contrairement au mercredi après-midi ou au week-end, les entre-deux cours sont des moments de prise de connaissance des lieux qui les entourent, en toute autonomie. Les parents considèrent que leur enfant est au lycée. Le jeune n’a que rarement à rendre des comptes à ces derniers sur ce qu’il fait quand il n’a pas cours. Si la forte amplitude des horaires de ramassage scolaire (7h-19h) est une contrainte pour la plupart des jeunes résidant dans les espaces périurbains, elle leur offre une latitude qu’ils peuvent mettre à profit pour fréquenter et expérimenter des espaces parfois nouveaux ; des entre-deux spatiaux. Ces moments privilégiés au cœur de la journée, permettent de tester ses limites, de braver les interdits, de s’initier à des activités jusqu’à présent inaccessibles, et de s’affirmer en tant qu’individus dans une interaction avec le groupe. Se jouent alors dans ces entre-deux spatiaux des processus d’individuation et d’individualisation forts qui, parce qu’à l’abri des regards d’autorité, participent à l’élaboration progressive de leur propre identité (Erickson, 1950, Marcia, 1961).

Quels sont les lieux investis par les lycéens pendant le temps dont ils disposent au cours de leur journée scolaire ? Pourquoi peut-on dire que ces temps comme ces espaces constituent des entre-deux ? En quoi l’investissement et l’appropriation de ces espaces intermédiaires par les jeunes révèlent-ils des conflits d’usage ?

Rendre compte de ces entre-deux spatiaux comme temporels, tenter d’en mesurer le degré d’investissement, voire parfois d’appropriation, nécessite de mettre au point un cadre méthodologique mixte combinant questionnaires, entretiens et observations. Ce dispositif permet d’approcher au plus près les manières de faire et d’être « jeunes » dans les environs de ces deux lycées. Les données recueillies dessinent ici une micro-géographie des lieux fréquentés par les lycéens, en révèlent les pratiques et les conflits qui s’y déroulent.

Approcher les pratiques spatiales des jeunes : techniques et stratégies

Le jeune, cet « étrange animal »
Toute étude qui se penche sur les jeunes, leurs usages, pratiques et représentations, se heurte à une difficulté majeure (Depeau, 2010) : celle d’approcher cet âge particulier qu’est la jeunesse. Il n’est pas facile d’aborder les jeunes et encore moins de leur demander d’expliquer leurs pratiques spatiales. Aussi, c’est par le biais de deux établissements scolaires – des lycées – que nous avons pu rencontrer et avons observé des jeunes. Ceux-ci ne sont en rien représentatifs de l’ensemble de la jeunesse. Ils sont scolarisés et se destinent à passer un baccalauréat général ou technologique. Parmi eux, les élèves habitant les espaces périurbains ont retenu notre attention. Nous faisons, en effet, l’hypothèse que leur localisation résidentielle a un impact sur leurs mobilités et que ces dernières se différencient de celles des élèves résidant dans des espaces plus urbains ou ruraux.

A l’échelle micro-géographique : des contextes spatiaux très différents

La volonté de disposer d’un contexte géographique similairenous a conduit à sélectionner des structures situées à environ une centaine de kilomètres de Paris-centre. Le recrutement sociologique des deux lycées est très disparate : 47% des parents des élèves du Lycée de La-Queue-Lez-Yvelines ont déclaré appartenir à une profession ou catégorie socio-professionnelle supérieure contre 16% pour les parents des élèves inscrits au lycée de Sens (moyenne nationale : 18%). Des différences importantes apparaissent aussi à l’échelle micro-géographique. Le lycée de Sens, s’il recrute de nombreux élèves habitant des communes périurbaines comme celui de La-Queue-Lez-Yvelines, appartient à l’agglomération de Sens (35 000 hab.). Il a une position périphérique dans la ville (25 minutes sont nécessaires pour rejoindre le centre-ville à pied) mais est intégré à un ensemble d’habitat collectif (type ZUP). Situé dans une commune périurbaine de 2126 habitants, le lycée de La-Queue-Lez-Yvelines est, lui aussi, en périphérie de l’agglomération, à proximité d’un centre commercial. Ces éléments de contexte jouent un rôle majeur pour comprendre comment les jeunes pratiquent et occupent, pendant leurs intercours, les récréations et leurs pauses-déjeuner, l’espace autour. La particularité des tissus périurbains est à relever dans le cas de la commune de La-Queue-Lez-Yvelines. Cette ville « à-venir » comporte en son sein des espaces dont les usages sont non déterminés ou mal fixés. C’est en cela qu’ils peuvent intéresser les jeunes car ils leur laissent une marge de manœuvre.

Limites des techniques et des stratégies d’approche

Des techniques variées ont été combinées pour essayer de tracer une géographie la plus précise possible des lieux lycéens fréquentés. Des élèves ont été interrogés par le biais de questionnaires (150). Ceux-ci ont permis de tirer quelques conclusions d’ordre quantitatif. Ces résultats ont été ensuite confrontés aux enseignements tirés d’entretiens semi-directifs (63). Toutefois, ces deux techniques ont révélé leurs faiblesses à l’épreuve du terrain ouest-francilien. La perception des jeunes dans la commune de La-Queue-Lez-Yvelines est différente par rapport à leur présence dans le pôle urbain de Sens. A La Queue-Lez-Yvelines, les lycéens sont très visibles dans l’espace du centre commercial situé à proximité du lycée. Une telle présence nous a poussée à mener une enquête par observation participante auprès des commerçants et à demander un entretien au maire de la commune. Il y avait un « effet de lieu » (Di Méo, 1998) qu’il fallait prendre en compte. La configuration des espaces proches de ce lycée singularise les pratiques spatiales des jeunes. Cela ne signifie pas pour autant qu’elles n’existent pas dans les environs du lycée de Sens. Cependant, nos investigations n’ont pas permis d’en avoir la preuve. C’est pourquoi, au fil du texte, la place tenue par les pratiques spatiales des lycéens de La-Queue-Lez-Yvelines s’accroit au risque d’un déséquilibre dans la comparaison. Par ailleurs, un décalage entre les témoignages des jeunes et leurs pratiques spatiales est apparu. La spécificité des enquêtés n’est pas à négliger. Les enquêtés disent ou répondent ce qu’ils ont envie de dire. Les pratiques spatiales non conventionnelles ne transparaissent pas dans les entretiens et les questionnaires. Ce constat révèle bien la difficulté d’enquêter sur la jeunesse. Il est nécessaire de combiner les méthodes et d’en croiser les résultats pour approcher au mieux les pratiques spatiales et les représentations. Au-delà de ces réserves méthodologiques, la pratique de ces deux terrains a été fructueuse puisqu’elle a permis de dresser une carte des polarités lycéennes.

Le statut de ces espaces au cœur des stratégies juvéniles d’occupation

Ces investigations multiples visent à comprendre en quoi le statut des espaces tient une place centrale dans les stratégies d’occupation mises en œuvre par les jeunes. Une réflexion conceptuelle sur le statut des lieux et leur mode d’occupation a été menée en parallèle des enquêtes. Les jeunes jouent sur le flou public / privé (ou semi-public/semi-privé) des espaces (Tomas, 2002) qu’ils fréquentent au cours de leur journée. Nous formulions l’hypothèse que les conflits d’usage qui émergent témoignent d’une divergence dans l’occupation des lieux entre adultes et adolescents. L’occupation des lieux, par les jeunes rencontrés, se déclinant selon plusieurs degrés allant de l’investissement – entendu comme une prise de position dans l’espace – à l’appropriation – qui inclut l’idée de propriété – (Ripoll, 2005). Le processus d’appropriation passe par le fait d’adapter un lieu à un usage déterminé, à le modeler selon sa convenance, à y laisser aussi sa marque (déchets, tags comme nous le verrons dans ce cas).

Ces degrés d’occupation ne touchent pas de manière uniforme l’ensemble des espaces traversés. La géographie des lieux lycéens se décline alors selon différents gradients qui rendent compte concomitamment, de la distance au lycée et des usages pratiqués dans les lieux fréquentés.

Les lieux fréquentés par les jeunes 

Dedans / dehors : comment occuper ses entre-deux temporels

Dans les deux établissements, les emplois du temps des lycéens rencontrés laissent apparaître de nombreuses plages libres de cours. La semaine s’étire du lundi matin au vendredi soir, voire au samedi midi pour les élèves inscrits à certaines options. Les journées de cours s’organisent selon une forte amplitude qui correspond aux heures d’arrivée et de départ des cars scolaires qui ramassent les élèves habitant des communes périurbaines ou rurales. Les « blancs» dans l’emploi du temps, c’est-à-dire les laps de temps entre deux cours sont très nombreux. La majorité des élèves domiciliés dans l’agglomération rentre chez eux pendant ce temps, ils bénéficient, en effet, du réseau de bus local ou résident dans une relative proximité physique et/ou temporelle du lycée. Cette éventualité n’existe pas pour les élèves habitant plus loin et ne disposant pas de moyens de transports rapides pour rentrer chez eux. Deux possibilités s’offrent alors à eux : sortir du lycée ou y rester.

Plus des deux tiers des jeunes interrogés dans les deux lycées disent sortir lors du temps du déjeuner ou durant « les trous » (Henri, 17 ans, Galius). Les proportions avancées sont toutefois à relativiser. Elles ne rendent pas compte de la fréquence de sortie. Certains jeunes sortent systématiquement alors que d’autres ne sortent que quelques jours par an, de préférence quand le beau temps est de la partie. Un cinquième des élèves du Lycée de Sens affirment ne jamais sortir du lycée pendant leur journée. Leur nombre est encore plus important au Lycée de La-Queue-Lez-Yvelines : un tiers des élèves interviewés.

Figure 1 : Les lieux du lycée de Sens fréquentés par les élèves de l’échantillon

Source : base de données de l’échantillon, réalisation de l’auteure.

Les élèves qui ne sortent pas ou pas systématiquement mettent à profit le temps qui leur est donné pour se rendre au CDI (Centre de Documentation et d’Information) ou en étude. Toutefois, les raisons qui motivent leurs choix ne sont pas uniquement liées à la volonté de réaliser leur travail scolaire. Beaucoup disent aller dans ces lieux car « il fait chaud », « pour retrouver des copains », ou « parce que c’est près ». Si le CDI est un espace surveillé directement par les professeurs documentalistes, la plupart des études sont placées en auto-surveillance. Les jeunes y sont libres de pratiquer les activités qu’ils désirent : jeux de carte, jeux vidéos, écoute de musique (avec écouteurs)… Toutefois, il est difficile d’assimiler ces études à des entre-deux dans le sens où elles restent sous la surveillance, y compris indirecte, des adultes. Les salles de travail demeurent des lieux à part entière du lycée. Le règlement de l’établissement s’y applique même si des entorses à celui-ci sont tolérées.

Ceux qui déclarent sortir du lycée de Sens sont essentiellement des élèves de seconde. Dans les deux lycées, les élèves les plus âgés fréquentent en priorité les salles d’étude et le CDI (près des deux tiers des élèves de terminale lorsqu’ils ont du temps libre). Faut-il y voir une responsabilisation accrue et la conscience que le lycée est un lieu où l’on étudie ? Une autre hypothèse peut être avancée. La découverte des alentours du lycée ayant été faite au début de la scolarité du lycéen, celui-ci a désormais connaissance des ressources de l’espace environnant et sait ce qu’il peut y trouver et y gagner en termes relationnels. Si cette démarche exploratoire ne lui a pas apporté satisfaction, il investit des lieux à l’intérieur de l’établissement qui peuvent lui apporter autant voir plus en termes relationnels comme en bénéfice personnel.

Le temps offert aux jeunes au cours de leur journée n’est pas systématiquement exploité pour sortir de l’établissement. Ceux qui le quittent ne s’en éloignent pas forcément beaucoup. Nous faisons l’hypothèse que la géographie des lieux fréquentés par les lycéens rend compte de gradients de distance, de différents usages et d’un investissement inégal des lieux.

Sortir mais rester tout près : la fréquentation de l’entrée du lycée et des espaces verts

Les jeunes qui ont du temps libre ne vont pas forcément très loin. L’entrée du lycée occupe une place de choix dans ces espaces proches. Sa localisation peut être apparentée à un lieu appartenant au lycée. Pourtant, pour les jeunes, « être devant le lycée » n’est pas être à l’intérieur. Il s’agit d’un « à côté » territorial et temporel leur appartenant car à distance de la surveillance directe des adultes. C’est aussi le « haut-lieu » (Desjardins et al., 2013) des fumeurs. Le nombre d’élèves de seconde qui affirment fumer à cet endroit est bien supérieur proportionnellement à l’ensemble des élèves de l’échantillon. Comme le dit Evelyne (17 ans, Villeneuve-L’Archevêque) se remémorant son année de seconde : « En seconde, j’ai fait n’importe quoi ! Je me suis mise à fumer, à sécher des cours. Mais, je me suis reprise en main ! Aujourd’hui, je ne fume plus ! ». Plus de la moitié des élèves de seconde qui fréquentent l’entrée du lycée affirment fumer. Les autres y viennent « parce que tout le monde est dehors » (Louise, 15 ans, Saint-Sérotin). Il y a donc bien une forme de mimétisme qui joue un rôle important dans le fait d’expérimenter ou pas la cigarette. Fréquenter l’entrée du lycée peut s’apparenter, à la fois, à un rite de passage (témoin du changement de statut d’élève) et à un rite initiatique (rôle joué par l’expérimentation de la cigarette) (Bourdieu, 1982). Le témoignage d’une élève de terminale du lycée de La-Queue-Lez-Yvelines (Laurianne, 17 ans, Méré) rend compte de l’importance de ce lieu dans sa géographie sociale. A la suite d’une rupture sentimentale, elle doit recomposer son réseau amical. « Je me suis retrouvée toute seule. Je suis cataloguée fille du CDI. Aussi, je tente des trucs. Je sors. Ca fait pas la même impression. Sortir, c’est assumer, grandir. Je dois arbitrer entre travail et construction de capital social ! ». Elle analyse ce que lui apporte la fréquentation (même tardive) de l’entrée du lycée et les attentes qu’elle en a. Le fait de pouvoir sortir librement du lycée (contrairement au collège), sans avoir à montrer son carnet de correspondance et à justifier ses sorties, est un élément clé du sentiment d’une liberté exprimée par cette élève et les nombreux autres interrogés par questionnaires.
L’entrée du lycée est un lieu central dans les rites d’interaction (Goffman, 1982). C’est là que se nouent des amitiés et s’affirme le sentiment d’appartenance à un groupe. L’entrée du lycée peut être considérée comme un entre-deux dans le sens où ce qui s’y passe joue sur les limites. Les jeunes sont très proches de l’établissement mais ne sont plus dans l’enceinte. Ils prennent position dans l’espace public et peuvent s’adonner à des pratiques interdites (fumer) au sein de l’établissement.
Mais, d’un autre côté, cet espace n’a pas le même statut que d’autres espaces publics. Il fait l’objet d’une surveillance particulière par les pouvoirs publics. A Sens comme à La-Queue-Lez-Yvelines, la police municipale ou nationale est présente aux heures d’arrivée et de départ des cars. Le reste de la journée, le lycée est un lieu visité systématiquement lors des rondes que réalisent les policiers. L’entrée du lycée fait office de sas entre l’environnement préservé du lycée et celui des espaces publics de la ville ou de la commune périurbaine. Elle a un statut intermédiaire. C’est bien un « lieu entre deux autres lieux ».

Figure 2 : entrée du lycée de La-Queue-Lez-Yvelines à la récréation, avril 2012

Source : Mairie La-Queue-Lez-Yvelines

Les espaces verts, sont une autre forme de lieu plébiscité par les jeunes, en particulier quand la météo le permet. C’est le cas, à La-Queue-Lez-Yvelines, d’une grande pelouse « la Bonnette », située juste en face du parking des cars du lycée. Les jeunes y stationnent pendant la pause déjeuner (une ou deux heures) au soleil ou durant leur temps libre entre les cours.

A Sens, le même constat peut être fait pour les pelouses localisées sur le campus du lycée. Une page facebook, créée en 2007, renferme des commentaires qui en disent longs sur la fonction des pelouses au Lycée de Sens. « Ahhhh que de souvenirs… (…) Moi aussi je me souviens des pauses entières passées allongée ou simplement vautrée dans l’herbe. J’aaaadooooore ! » Posté par Vanessa F., le 7/04/2010. « ahh la glandouille sur l’herbe verte… ça c’était bien!!! 😉 (fallait penser un peu aux cours bien sûr mais bon…) », posté par Laëtitia D., le 28 janvier 2010. « comme tu dit.. que de souvenir moi je séchais carrément sous les arbres, c’était biennnnnnn !! », posté par Cindy L., le 20 février 2010.
Même si ces pelouses se situent à l’intérieur de l’enceinte du lycée, elles n’ont pas le même statut que les salles d’étude ou les couloirs. Pour les jeunes, elles apparaissent comme des espaces à l’écart des adultes. Il est possible de s’y allonger, d’y manger, d’écouter de la musique sans écouteurs ou de jouer de la guitare : toutes activités interdites dans les bâtiments. Les surveillants n’y viennent pas sauf cas exceptionnel (bagarres). Pouvoir pratiquer ces activités participe de l’intérêt que les jeunes trouvent à fréquenter ces espaces. Toutefois, d’autres lieux plus éloignés du lycée les attirent en raison de la possibilité qu’ils offrent de pouvoir y manger, et surtout de pouvoir fumer.

Investir des lieux marchands : les espaces commerciaux

D’autres polarités plus éloignées du lycée émergent et font « lieu » (Stock, 2006) comme les espaces commerciaux. Les comportements dans ces lieux ne répondent pas à celui attendu de consommateurs. Les jeunes prennent position dans ces espaces et y stationnent le plus longtemps possible. Ainsi, à proximité du Lycée de Sens se trouve Pat’ à Pain. Ce lieu de restauration rapide, situé à 300 mètres du lycée, est un point de ralliement important des lycéens.
Il tient le même rôle que certains cafés situés dans un périmètre proche des lycées de centre-ville (Sgard et Hoyaux, 2006). Les élèves qui le fréquentent disent qu’ils viennent « pour grignoter » entre les repas et pour y retrouver des amis. Ce lieu a un atout majeur  (Ferrand, 2013) : les employés du restaurant rapide tolèrent qu’une seule personne consomme un café alors que la table est occupée par plusieurs élèves. Le renouvellement des consommations n’est pas obligatoire aux dires des élèves interrogés. Le restaurant Mac Donald’s localisé dans la ZUP de Sens, à près d’un kilomètre du lycée, attire moins les élèves, en raison de son absence de proximité avec le lycée. Les jeunes ont dans ces espaces un comportement similaire à celui qu’ils auraient dans une étude auto-surveillée, même si la fréquentation de ces espaces occupe un statut à part dans leur géographie sociale.

Figure 3 : Repérage des polarités lycéennes à Sens

Source : réalisation de l’auteure à partir du site Géoportail.

Aller manger à l’extérieur s’apparente, là encore, à un rite initiatique. La confrontation avec l’ailleurs et avec un rapport marchand participe à la construction de l’identité. Tara (17 ans, Grosrouvre) explique son refus de déjeuner à la cantine par le fait qu’elle a « l’impression de régresser quand je m’assois pour manger. » Elle veut aussi se sentir libre de choisir ce qu’elle va manger. Sortir pour déjeuner et se rendre ou pas dans un lieu commercial de restauration, c’est pouvoir rompre avec les cadres instaurés par le lycée. Les élèves peuvent occuper l’espace de restauration sans renouveler leur consommation et y stationner. Ces pratiques sont tolérées par les gérants qui y trouvent leur compte (une fréquentation assurée de leur magasin et une consommation espérée). A la cantine, les surveillants se chargent de faire évacuer les tables dès que les jeunes ont terminé leur repas afin de libérer des places. Les élèves doivent attendre avec la foule des lycéens. Lorsqu’ils vont déjeuner à l’extérieur, ils ont l’impression d’être considérés comme des personnes à part entière. C’est aussi une manière de s’affirmer en tant qu’individu : faire le choix de ne pas se mêler aux autres, se singulariser même si ces pauses déjeuner se font entre pairs et jamais seul. Pour les élèves habitant des communes périurbaines, cette possibilité offerte d’aller se restaurer à l’extérieur du lycée est aussi une manière d’explorer les alentours. C’est souvent la première fois (pour les élèves de seconde) qu’ils s’aventurent sans leurs parents dans ces espaces (contrairement aux jeunes habitant les espaces urbains (Macher, 2010) qui ont l’habitude de pratiquer la ville dans le cadre de leurs loisirs). La présence du groupe d’amis est rassurante et légitime ses explorations collectives des espaces proches.

Si les lycéens de La-Queue-Lez-Yvelines adoptent un comportement similaire, ils profitent de la proximité de plusieurs petits centres commerciaux pour investir des espaces non conçus pour les accueillir. Une observation dans cet espace commercial à l’heure du déjeuner est très instructive. Il est facile de noter la présence de petits groupes de jeunes (2 à 6 personnes) qui stationnent dans l’espace public. L’image satellite commentée présentée ci-dessous figure, par des points bleus, les espaces occupés. Les lieux sont très nombreux et variés.

Figure 4 : Repérage des polarités lycéennes à La Queue-Lez-Yvelines

Source : réalisation de l’auteure à partir du site Géoportail.

L’occupation de ces lieux peut être considérée comme une forme d’entre-deux : trottoirs, bacs à fleurs, talus, parking, des « espaces « anti-héros » marqué par l’ordinaire et la banalité » (Bonerandi et Roth, 2007). Les lycéens investissent et s’installent dans des endroits qui ne sont pas prévus pour cela, s’y assoient à même le sol comme en témoignent les photographies prises au cours de nos observations.

Figure 5 : Lycéens assis sur les bacs à fleurs du centre commercial 2, La-Queue-Lez-Yvelines

Source : photographie de l’auteure, mai 2013.

Figure 6 : Lycéens assis aux pieds du centre commercial 3, La-Queue-Lez-Yvelines

Source : photographie de l’auteure, mai 2013.

Figure 7 : Lycéens au pied du lampadaire du parking du magasin DIA, La-Queue-Lez-Yvelines.

Source : photographie de l’auteure, novembre 2012.

Figure 8 : Lycéens quittant le kebab « La barak » où ils ont déjeuné (centre commercial 3), La-Queue-Lez-Yvelines

Source : photographie de l’auteure, mai 2013.

Ces petits groupes ne stationnent pas très longtemps (une demi-heure le plus souvent) et le public est sans cesse renouvelé. Ces adolescents qui viennent dans les centres commerciaux consomment des aliments et des boissons qu’ils ont achetés au supermarché Simply Market. D’autres se rendent au kebab du centre commercial pour acheter de quoi manger. Ceux-là peuvent s’asseoir sur les chaises en plastique que le commerçant met à disposition de ses clients sur la pelouse en face de son magasin. Le kebab à côté du billard offre également la possibilité de consommer sur place à l’abri et au chaud dans sa salle.

Le billard est une autre polarité importante. Laurianne (17 ans, Méré) dit « Ça devient la destination people du lycée. Le nouveau lieu où on peut se faire voir ». A l’heure du déjeuner ou entre-deux cours, elle parle de « transhumance » vers le billard. Les jeunes prennent un raccourci au départ du lycée en passant « par le grillage défoncé » du bout de la rue. Le jeune commerçant (27 ans) qui a repris cette affaire a décidé d’ouvrir entre midi et quatorze heures. Il reçoit en moyenne 80 jeunes pendant cette partie de la journée et sert 25 couverts. Il évoque une journée d’hiver « où ça a été un peu tendu » puisqu’il y a eu jusqu’à 200 lycéens qui sont venus chez lui. La fréquentation de cet espace s’apparente à ce qui se joue chez Pat’ à Pain. Les jeunes (quel que soit leur nombre) peuvent venir passer une heure à jouer au billard pour la somme de 3€ par table de jeu. Lors de ma visite du lieu, une table était occupée par 8 lycéens qui jouaient en équipe. Ils stationnent plus qu’ils ne jouent. Ils sont entre eux et c’est cela qui compte. Le billard est un lieu identitaire, lieu où l’on retrouve les autres que l’on reconnaît comme identiques (Cattan, 2012).

Figure 9 : Lycéennes fumant devant l’entrée du billard « Trick Shot », La-Queue-Lez-Yvelines

Source : photographie de l’auteure, mai 2013.

Ces observations ont le mérite de montrer un aspect des mobilités peu évoqué dans les entretiens. Aucun des interrogés n’a mentionné la consommation d’aliments et de boissons dans l’espace commercial. Le repérage des groupes a cependant permis de les questionner sur leurs pratiques. Deux groupes (des filles) ont expliqué qu’elles étaient obligées de rester là car la porte du lycée est fermée pendant les cours. Elles peuvent sortir et rentrer seulement aux sonneries. C’est une nouveauté de l’automne 2012 et elles le déplorent. Elles ne peuvent pas aller acheter à manger et revenir pendant l’ouverture de la porte. Elles disent que déjeuner à la cantine revient trop cher et s’y refusent.

Les lieux investis par les jeunes pendant leur temps libre au lycée sont très variés. Aucun rapport de genre n’a été noté dans ces pratiques, contrairement aux travaux sociologiques menés en ville (Coutras, 1996)  ou plus spécifiquement dans les banlieues (Deville, 2007 ; Oppenchaim, 2011). Une grande mixité apparaît chez les fumeurs et les pique-niqueurs. Il y a toutefois des groupes exclusifs de filles ou de garçons, sans que puisse être chiffrée la répartition groupe unisexe / groupe mixte. Les jeunes n’hésitent pas à s’asseoir par terre afin d’investir les lieux. Lorsque le confort est au rendez-vous (lieu de restauration, billard), ils restent le plus longtemps possible avec l’accord du gérant. Ces pratiques témoignent bien d’un investissement des lieux. Les jeunes prennent position d’un espace et l’occupent le plus longtemps possible.

Les lycéens profitent du temps qui leur est laissé par l’établissement scolaire pour investir des lieux à proximité. Ces espaces ne sont pas voués à les accueillir et leur présence gêne les adultes. Des conflits d’usage émergent.

Adultes versus jeunes : conflits d’usage et stratégies mises en œuvre par les uns et les autres pour occuper l’espace.

Adultes et jeunes : conflits d’usage

Le point de vue des adultes sur les lieux investis par les jeunes et leurs pratiques est très critique. Les rapports entre les générations sont souvent très tendus. Deux conceptions de l’espace public s’opposent : une diffusion juridique face à des pratiques d’usage (Escaffre, 2005), conséquences de l’accessibilité de ces espaces (Lévy, 2013). Ces lieux de passage sont des lieux de tensions où entrent en concurrence des acteurs aux motivations divergentes.

Ce que disent les adultes
Loin d’être face à des problèmes équivalents à ceux rencontrés par les maires de grandes villes (Bordes, 2007), les maires périurbains se plaignent des jeunes. Les retours de leurs administrés à propos de la présence juvénile les obligent à prendre des mesures pour concilier la présence des uns et des autres. Ici, seul le territoire de La-Queue-Lez-Yvelines sera traité. C’est l’unique commune où a été menée une enquête auprès des adultes en raison de la configuration particulière de l’espace.

Le tour des commerçants des différentes structures présentes à La-Queue-Lez-Yvelines est particulièrement révélateur des difficultés de cohabitation. Sur treize boutiques visitées, cinq commerçants seulement ne se plaignent pas des jeunes qui stationnent à l’heure du déjeuner devant les vitrines. Trois de ces commerces visent une clientèle juvénile (deux kebabs et le billard) et leur chiffre d’affaires dépend d’eux (80% du chiffre d’affaire des kebabs provient des ventes faites aux jeunes) : ces commerçants n’ont globalement pas de raison de se plaindre des jeunes. Malgré tout, le patron du kebab du centre commercial 3 reconnaît qu’il doit gérer les intrus qui s’installent sur sa terrasse pour consommer leur pique-nique : « Toujours les mêmes, je leur dis. Ca m’énerve ! » Les propriétaires du kebab, à côté du billard, disent ne plus avoir de problème avec les jeunes depuis qu’ils ont fermé la salle de jeux, située à l’étage. « Les baby-foot et le billard étaient tout le temps cassés. » Ils expliquent aussi qu’une partie de leur clientèle (des ouvriers) évitent de fréquenter leur établissement en dehors des vacances scolaires. Ils ne veulent pas se retrouver avec les lycéens dans la salle de restauration. Il y a donc ici à la fois un partage de l’espace et du temps entre adultes et jeunes. Si les jeunes estiment adopter un comportement d’adulte en allant déjeuner dans un espace marchand, les adultes ne les reconnaissent pas en tant que pairs et mettent en œuvre des stratégies d’évitement pour ne pas se retrouver avec eux. En dehors de ces commerces visant une clientèle juvénile, deux autres commerçants ne portent pas un regard négatif sur la présence des jeunes. Le gérant du magasin bio (45 ans) est le plus « compréhensif » même si son analyse de la présence juvénile est particulière : « Ils me font pitié. (…) Je leur donne des bananes. (…) J’ai fait un deal avec eux. Ils peuvent se mettre sur le côté s’ils ramassent leurs déchets. J’ai placé exprès des poubelles. » Il ne comprend pas ce que ces élèves font dehors quand il fait froid. « De mon temps, on avait des bibliothèques, des salles de sport, d’études ! » Il reconnaît, comme la gérante du magasin vendant des fenêtres, qu’il est obligé, de temps en temps, d’intervenir « quand ils sont trop bruyants. »

Figure 10 : Lycéens assis sur le trottoir situé sur le côté du magasin Beebio (centre commercial 1), La-Queue-Lez-Yvelines

Source : photographie de l’auteure, novembre 2013.

D’autres commerçants sont eux plus critiques quant à la présence des jeunes. Le vendeur (45 ans) de motos a un discours très radical. Il parle de « vermines qui grouillent » à propos des lycéens et explique qu’il a une stratégie d’occupation du trottoir. Il y place ses motos et fait déguerpir les jeunes qui s’en approchent. La boulangère (35 ans) tient un discours similaire. Elle se plaint surtout des déchets. Son mari a d’ailleurs investi le bureau de la proviseure du lycée avec un carton rempli de détritus pour lui montrer « de quoi sont responsables vos élèves ! » La plupart des commerçants ont un avis négatif sur la présence juvénile même s’ils prennent la précaution de dire avant de s’exprimer : « Je ne suis pas contre les jeunes, mais le problème avec ceux-là, c’est qu’ils ne sont pas propres. » (coiffeuse, 50 ans). Entrave au passage des clients sur le trottoir, bruits, crachats, déchets, consommation illicite d’alcool et de cannabis, urine, vomi constituent les principales récriminations entendues lors du tour des commerçants. La chef de caisses (55 ans) de Simply Market explique que la fréquentation de son magasin par les lycéens est importante (un client sur quatre à l’heure du déjeuner). Elle doit prévoir une caissière de plus à cette heure en dehors des vacances scolaires. « Le problème avec les lycéens, c’est qu’ils viennent à dix pour acheter deux trucs. Cela fait beaucoup de monde aux caisses. Cela prend presque autant de temps que d’encaisser un gros chariot. » Elle précise que ses caissières demandent toujours les pièces d’identité pour les achats d’alcool (affirmation non prouvée par observation).

Au-delà du stationnement des lycéens dans l’espace commercial (investissement des lieux), c’est l’appropriation de ces lieux qui semble poser le plus de problème aux adultes. Le fait que les jeunes soient là où ils ne devraient pas être dérange les commerçants. Ils stationnent dans un espace qui est fait pour circuler. Leurs comportements lors de ces stations sont fortement critiqués. L’appropriation des trottoirs questionne la délimitation des espaces publics / espaces privés. Pour les jeunes, ces espaces sont publics (car accessibles) alors que les commerçants reconnaissent ces lieux comme privés. L’usage que font les jeunes de ces lieux génère des conflits d’usage. Toutefois, les remarques de Madame le maire de La Queue-Lez-Yvelines montrent qu’ils ne se limitent pas à cette partition. L’élue considère en effet que ce qui se passe dans les centres commerciaux n’est pas de son ressort ou de sa responsabilité. Cet espace est privé et c’est donc aux commerçants de trouver une solution. Elle précise, par ailleurs, que la police municipale ne peut intervenir qu’en cas de problème d’hygiène et/ou de sécurité.
En revanche, elle insiste sur d’autres « problèmes » qu’elle a à gérer – appuyant son propos par trois photographies représentant, selon elle, les « problèmes » posés par « les jeunes » dans sa commune ; à savoir leur stationnement sur l’aire réservée aux cars durant les récréations (Figure 2) et les déchets présents sur La Bonnette. Pour ce qui est du stationnement des lycéens sur l’espace public, elle estime que les problèmes se sont aggravés depuis l’interdiction de fumer dans les lieux publics. Les jeunes sortent désormais pour fumer et les problèmes que le lycée avait à gérer avant sont désormais du ressort de la mairie.
La présence des élèves à cet endroit crée des problèmes au moment de l’arrivée des cars : « le problème des cars qui ont de grandes difficultés à accéder à leur zone de stationnement car les lycéens s’y regroupent et refusent d’en bouger » Ces problèmes de circulation ne se posent pas de la même manière dans le cas du lycée de Sens. Stationner sur la voie publique y est dangereux en raison de l’importante circulation. Au lycée de La-Queue-Lez-Yvelines, un gigantesque parking réservé aux cars se trouve devant le lycée et en dehors des heures de passage des cars, il n’y a pas de circulation. Les jeunes s’y sentent en sécurité.

Figure 11 : déchets sur la Bonnette, avril 2012

Source : Mairie La-Queue-Lez-Yvelines

En ce qui concerne la question des déchets sur la Bonnette, l’élue commente ainsi les photos : « On démissionne. On est très déçue. » Elle reconnaît qu’elle a un problème avec la gestion de cette affaire et n’a pas rencontré les lycéens afin de leur exposer son mécontentement : « J’aime pas y aller. Je suis dégonflée. », nous avoue-t-elle.

Ce qu’en disent les jeunes
La réaction d’un groupe de trois jeunes filles présentes devant le centre commercial 2 montre à quel point leur présence est un sujet polémique. Lorsque je m’approche d’elles, elles me disent aussitôt : « Ne vous inquiétez pas ! On va tout ramasser et rien laisser ! » Elles m’expliquent qu’elles viennent là car il y a des bancs (les bacs à fleurs) et que c’est abrité. Celles qui stationnent au pied du lampadaire de Dia justifie leur présence « car c’est le seul endroit où on ne se fait pas jeter ! » Le patron du supermarché est sympa. Il leur souhaite bon appétit quand elles se mettent à l’abri (en cas de pluie) devant le magasin près des chariots. Elles sont persuadées qu’elles sont les seules à venir ici : « C’est notre endroit à nous ! ». C’est tout le contraire, pour elles, d’un non-lieu (Augé, 1992). Elles se le sont appropriées suite à un épisode difficile avec la patronne de l’agence de voyages : « on s’est fait agresser !!! » Les lycéens ont conscience qu’ils ne sont pas les bienvenus dans cet espace. Aussi, ils cherchent des endroits où ils seront tranquilles. Ils expliquent leur désir de fréquenter ces lieux car « Ca fait un petit break dans la journée, comme disent mes parents. » (Alexandra, 18 ans, Grosrouvre). C’est donc bien un entre-deux temporel dans leur journée, qui a de la valeur car il s’agit de prendre place dans un espace à soi (quitte à s’asseoir par terre) en dehors du lycée.

La question des déchets, soulevée par les élus, ne se retrouve pas dans les témoignages des jeunes. Tous ceux avec qui je l’ai évoquée me disent qu’ils n’y sont pour rien. Ils désapprouvent ces pratiques. Il y a donc un décalage entre le discours des adultes et ceux des jeunes. Ces derniers affirment ramasser leurs déchets et ne pas avoir d’attitude répréhensible. Pourtant, les déchets sont bel et bien là.

Dans le cadre de l’espace commercial de La-Queue-Lez-Yvelines, le stationnement des jeunes pose problème. Au-delà de l’investissement de lieux non prévus pour les accueillir, c’est l’appropriation de ces espaces qui gênent le plus les commerçants comme l’élue. Les jeunes, suite à des remarques faites par les commerçants, s’installent devant des lieux abandonnés ou à l’écart. Ils investissent les talus, à l’abri des regards, situés sur le côté du centre commercial 3. Ils s’assoient devant les vitrines de magasins désaffectés. Ils font leurs les entre-deux de l’entre-ville (Sieverts, 2004, p. 6) : «  « l’encore non conçu », quelque chose d’autre que le paysage urbanisé ou la ville territoire, une incertitude de ville, une ville hors d’elle-même qui attend d’être vue comme telle ». Ils investissent les interstices des espaces périurbains mais quand ceux-ci sont réappropriés par les adultes, les problèmes de cohabitation ressurgissent.

Stratégies mises en œuvre par les adultes pour contrôler les entre-deux investis ou appropriés par les jeunes

Responsabiliser les jeunes

La maire de La-Queue-Lez-Yvelines a rappelé que, pour le problème des déchets sur la Bonnette, elle avait demandé au Conseil d’Administration du lycée de voter une clause prévoyant de tirer au sort une classe du lycée pour aller ramasser les déchets. Cette mesure n’a jamais été appliquée suite à la levée de boucliers des parents d’élèves (non présents au CA) qui ne voyaient pas pourquoi leurs enfants devraient ramasser les déchets laissés par les autres. « On se sent démunis. » La médiation engagée par l’agent municipal chargé de l’entretien de la Bonnette n’a rien donné. Des jeunes lui auraient répondu à la remarque sur le fait qu’ils n’avaient pas ramassé leurs déchets : « On va pas vous piquer votre boulot ! » Aussi, à défaut de résultats, elle a décidé avec ses adjoints de chercher à dissuader les jeunes de s’installer et en est même arrivée en 2013 à prendre un arrêté.

Des initiatives pédagogiques ont été prises par la mairie et le lycée pour responsabiliser la jeunesse sur la question des déchets. En 2012, une commission de la vie lycéenne a été mise en place au sein du lycée pour gérer les « débordements nombreux et réguliers autour du lycée ». Les décisions prises par cette commission ne nous sont pas connues. Le HOYAUX A-F., SGARD A. (2006), L’élève et son lycée : de l’espace scolaire aux constructions des territoires lycéens. In L’Information géographique, N°70. P. 87-108.
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