MARGOT BEAUCHAMPS

Doctorante en géographie à l’université de Paris 1
UMR géographie-cités, Equipe CRIA
margotbeauchamps@gmail.com

HENRI DESBOIS

Maître de conférences en géographie
Université Paris Ouest Nanterre la Défense
henri.desbois@ens.fr

 

Télécharger l'article

Pour ce deuxième numéro des Carnets de géographes, nous abordons un domaine, les espaces virtuels, qui se trouve encore aux marges de la discipline. Les espaces virtuels ne doivent pas seulement s’entendre comme les simulations en 3D interactives telles qu’on les rencontre dans les jeux vidéo et autres réalités virtuelles ; ils peuvent aussi s’étendre à la part informationnelle de plus en plus importante de nos environnements depuis nos villes baignées d’informatique jusqu’à certains espaces des Suds où les smartphones permettent une large diffusion de l’Internet.

Les loisirs, le travail, les transports dépendent de plus en plus de l’informatique à tel point que certains géographes vont jusqu’à parler d’un « espace de code » qui nous contrôle, qui nous gouverne et dans lequel nous sommes plongés à chaque moment de la vie (Graham, 2005).

C’est à ce titre que notre espace quotidien est de plus en plus, au moins en partie, un espace virtuel. Depuis qu’en 1984, le romancier William Gibson a popularisé le mot dans son roman Neuromancien, le terme « cyberespace », dont le succès est tel qu’il est passé dans le vocabulaire courant pour désigner l’Internet, suggère une spatialité effective du monde virtuel, et non simplement métaphorique comme on le suppose souvent. Nous proposons dans ce deuxième numéro des Carnets de géographes de prendre au sérieux la spatialité du virtuel et d’inviter les géographes à investir cette nouvelle espèce d’espace. C’est ce à quoi s’est attelé Boris Beaude qui retrace, dans un entretien publié dans ces Carnets de débats, le cheminement de sa réflexion sur la spatialité de l’Internet.

La géographie comme les autres sciences sociales doivent prendre en compte cette part invisible mais désormais essentielle de nos territoires. Parce qu’elles sont invisibles et qu’elles sont jeunes, nous avons encore du mal à appréhender ces technologies dans leur globalité et à mesurer leurs influences.

La science fiction, dans ce domaine en avance sur les sciences sociales, a souvent mis en scène le virtuel. Par des expériences de pensée, par des allégories, les auteurs de science fiction ont exploré le potentiel des techniques numériques parfois avant même leur apparition. Ainsi, un détour par la science fiction peut être fécond pour penser les transformations opérées par les techniques numériques. En explorant ces objets, la science fiction, qu’elle soit prophétique ou trompeuse contribue à fabriquer le prisme à travers lequel nous percevons, concevons et imaginons la part virtuelle de notre environnement.

Les articles présentés dans ce numéro montrent la diversité des thèmes et des approches des espaces virtuels. Ce numéro a souhaité s’appuyer sur les contributions de la journée d’étude « Réalité des espaces virtuels » organisée conjointement par l’EHESS et l’équipe Réseaux, Savoirs et Territoires le 10 juin 2010, tout en élargissant la réflexion à de nouvelles perspectives.

Les articles directement issus de la journée d’étude sont regroupés dans les Carnets de recherches et présentent différentes approches théoriques et des espaces virtuels comme objet de recherche en les rattachant à la science fiction et aux jeux vidéo. Alain Musset montre comment la science fiction produit une lecture du monde dont la géographie peut tirer profit.

Le cyberespace de la science fiction a fourni un imaginaire puissant au monde des ingénieurs, puis au grand public, imaginaire qui façonne notre vision de notre monde et de la ville. C’est ce que montre Henri Desbois dans son Carnet de recherches.

À travers une typologie des espaces virtuels, l’article de Guy Thuillier aboutit au constat d’une contamination du réel par le virtuel et contribue ainsi à dépasser l’opposition entre mondes réels et mondes virtuels en assumant la réalité des espaces virtuels qui occupent une place prépondérante dans notre imaginaire et notre quotidien. Avec une approche sociologique, Laurent Tremel montre que les interactions structurées par les jeux vidéo reproduisent les enjeux de pouvoir et des stratifications sociales du monde matériel.

Ces approches sont complétées dans les Carnets de terrain par deux articles théoriques qui posent la question de la légitimité de la recherche sur ces objets marginaux et deux exemples de la manière dont les terrains virtuels peuvent s’intégrer dans la pratique de l’enseignant et du chercheur.

Les deux articles théoriques présentent les difficultés spécifiques que posent les espaces virtuels comme objet d’étude et s’attachent à anticiper les soupçons que suscitent le fait de se pencher sur un objet jugé a priori peu sérieux (les jeux vidéo pour Samuel Ruffat et Hovig Ter Minassian) ou éloigné du terrain comme l’entend la tradition géographique dominante (Internet, pour Boris Beaude).

En s’appuyant sur un récit semi-fictif, Anthony Merle s’interroge sur les apports d’une utilisation pédagogique du terrain virtuel à travers Google Earth. Enfin, à partir du cas spécifique de l’étude des impacts des acteurs miniers dans une région aurifère du Burkina Faso, Quentin Megret montre comment le travail sur le terrain « matériel » doit être complété par une analyse des constructions virtuelles des acteurs, institutions et entreprises, dont une partie des stratégies et comportements est invisible sur le terrain matériel.

L’étude des espaces virtuels est encore un peu jeune pour qu’il en existe une véritable tradition. La variété des approches dont témoigne ce numéro donne un aperçu de la richesse de ce nouveau terrain sur lequel on souhaite que les géographes osent davantage s’aventurer.

Référence bibliographique
GRAHAM S., 2005, « Software-sorted Geographies », Progress in Human Geography 29, (5) pp. 562-580


Entretien réalisé par Amandine Spire le 17 septembre 2010 à Paris

 

Télécharger l'article

A.S : Pourquoi avez-vous eu l’idée de créer une nouvelle revue ?

D.P : La raison la plus importante, c’était une anticipation sur l’importance qu’allait prendre la documentation numérique dans l’activité scientifique. J’ai saisi au bond la proposition que me faisait un des ingénieurs du laboratoire de créer une revue à support numérique, d’accès libre, indépendante de toute maison d’édition, gratuite et qui permettait de mettre en ligne des articles comme une revue classique, mais aussi tout un ensemble de documents destinés à rendre service aux chercheurs. On a des listes de sites favoris, on publiait des listes de thèses, on a aussi lancé des débats…

L’autre raison qui motivait cette démarche, c’était une demande européenne. Depuis 1978, les géographes théoriques et quantitatifs (appellation d’origine assez large, allant de l’épistémologie au SIG en passant par la modélisation, et pas seulement) étaient réunis de manière informelle, mais à chaque fois avec 150, 200 personnes, tous les deux ans. Il s’agissait de géographes de tous les pays européens (avec quelques australiens et américains) réunis pour les recherches en cours, ce que vous appelez les recherches innovantes en géographie.

Ce groupe, bien que souhaitant rester informel dans son organisation, avait besoin d’un support de publication, de valorisation des présentations faites tous les deux ans. Et donc on chercha à créer un nouveau support : une revue. On a confié dans un premier temps la réalisation de cette ambition à un géographe anglais d’Oxford, Il est revenu avec un projet qui a vu le jour, un journal qui s’appelle maintenant Journal of Geographical Systems et qui au lieu d’être plurilingue comme on le souhaitait puisque c’était l’émanation d’un groupe européen, était entièrement monolingue (même pas de résumés dans une autre langue que l’anglais). Le premier numéro de ce journal était entièrement rédigé par des américains. On n’a pas énormément apprécié la mise en œuvre. Le pauvre collègue en question était fortement contraint par un éditeur privé.

On m’a donc fortement sollicitée pour proposer une alternative à cette forme de publication internationale. Poussés par cette demande, nous avons créé Cybergéo qui accueille des articles dans toutes les langues susceptibles de trouver des lecteurs (italien, espagnol, allemand, même hongrois). Les résumés sont toujours au moins dans deux langues dont l’anglais pour des questions de visibilité (l’anglais étant la langue la plus répandue…jusqu’à preuve du Chinois). Mise en ligne dès avril 1996, Cybergeo est ainsi la première revue scientifique entièrement électronique pour les sciences sociales et la géographie.

La forme de la revue était relativement peu classique puisqu’elle présentait des articles mais aussi d’autres types de textes. Au départ, avec accord de la bibliothèque de l’Institut de géographie, on mettait aussi en ligne les sommaires des autres revues, alors seulement sous format papier (dans la rubrique « revue des sommaires »).

A.S : Comment a été accueillie l’idée de cette revue, puis les premiers numéros ?

D.P : Je ne sais pas si la revue électronique a inquiété les revues « papier » classiques. Il n’y a pas eu forcément de réaction, par exemple les Annales ne se sont pas exprimées. Moi-même, j’étais dans le comité de rédaction de L’Espace géographique, depuis 1977. À la demande de Roger Brunet, j’en assure la co-direction depuis 2003 avec Marie-Claire Robic. Il y a donc toujours eu le jeu de la co-habitation, mais au début j’étais agacée par certaines déclarations qui voulaient cantonner Cybergéo à une « revue de brouillons » alors que d’emblée, pour durer et acquérir une visibilité internationale suffisante, on avait un comité de lecture extrêmement exigeant. Aujourd’hui, les articles publiés dans Cybergéo ont un niveau d’exigence comparable à celui de l’Espace géographique.

J’ai eu aussi la réaction de certains auteurs qui au départ estimaient moins valorisant de publier dans un support électronique que sur du papier. C’est en train de changer assez largement parce que le numérique est un support de valorisation qu’on ne peut refuser à la géographie. L’audience de Cybergéo est exponentielle. En termes de consultations, Cybergéo est en deuxième position dans le portail revues.org., après Nuovo mondo, revue publiée en espagnol. C’est important à savoir quand on s’interroge sur la place de la géographie dans les sciences humaines et sociales, les géographes étant souvent considérés comme des gens de sciences sociales de seconde zone. Or, au contraire, les géographes semblent très souvent à la pointe quand il s’agit d’assimiler des nouveautés conceptuelles ou techniques.

La nouveauté de Cybergéo résidait donc dans le numérique et dans la possibilité d’avoir un portail en plus de la revue offrant la possibilité de diversifier les rubriques. Nous avons toujours été ouverts à toutes les branches de la géographie (y compris à la géographie physique) sans aucun parti pris « idéologique ». On veille à ce que les articles publiés soient en prise avec leur temps, et non la simple reproduction de quelque chose de déjà connu, et que les auteurs n’oublient pas de citer les références importantes du champ concerné.

A.S: Pour vous, que recouvre le terme de nouveauté en géographie ?

D.P : Il y a tellement de formes de nouveauté en géographie…Tout d’abord, il y a la géographie de la « mise à jour », c’est-à-dire le suivi de ce qui change dans le monde. On ne peut pas refuser complètement cette nouveauté-là. Quand on est géographe, on s’intéresse à ce qui apparaît, les transformations en cours dans une région du monde particulière, peu connue. Par exemple, le tourisme en Afrique du Sud. Des articles comme ça, on pourrait en écrire cinquante mille par jour. Cela s’apparente à du journalisme davantage qu’à une pratique scientifique de la géographie. Il s’agit donc d’une forme de nouveauté limitée, mais elle sert à tout le monde.

Il y a une autre manière d’apporter de la nouveauté : apporter un néologisme, un nouveau courant, des nouveaux mots, une nouvelle approche et ne la relier à rien de ce qui existe. Le faire en essayant à tout prix de se démarquer de ce qui a pu être fait avant. Ce n’est pas forcément satisfaisant…Parfois, un article peut défendre une idée intéressante, mais de manière affligeante, elle est présentée comme nouvelle de manière naïve sans que l’auteur ait conscience de tout ce qui a pu s’écrire et se travailler dans le champ investi. Je pense par exemple à ce qui se fait sur le capital géographique. Il pourrait y avoir un intérêt de nouveauté mais souvent ce n’est pas assez abouti.

Enfin, il y a une forme de nouveauté qui est beaucoup moins portée par le sens aigu de la distinction qui voyage dans nos sociétés médiatisées. Ce serait l’epsilon que l’on ajoute à un pan de la recherche, sur le plan documentaire, méthodologique, théorique. Autrement dit, il s’agit de la petite brique que l’on apporte au mur de la connaissance. Cela se produit lorsque la personne prend la peine de regarder ce qu’ont fait les autres et apporte une innovation sur le plan méthodologique, ou bien un test d’une idée déjà ancienne mais que l’on peut confronter à une grande base de données enfin constituées. C’est cela la nouveauté, dans le sens où cela participe à l’accumulation du savoir dont on a besoin dans nos disciplines pour exister, nous donner le droit d’enseigner un savoir à nos étudiants. Il faut s’enraciner dans ce savoir partagé et partageable. Le fond de la nouveauté, c’est ça, même si les deux autres acceptions [mentionnées plus haut] sont intéressantes. Chaque auteur dans sa vie écrit peut-être un article qui soit innovant dans ce sens-là car il y faut du temps,d’autant plus que l’on arrive jeune dans un monde trop vieux. Même s’il y a de nouvelles approches, le contenu sémantique des notions n’évolue jamais en rupture complète.

A.S: Pour vous, qu’est-ce qu’un objet de recherche original aujourd’hui en géographie ?

D.P : Par exemple, on a publié un ensemble d’articles sur ce que Jérôme Monnet appelle l’ambulantage. C’est un type de commerce qui existe depuis le colportage médiéval. Mais évidemment dans les grandes villes contemporaines, cela prend des formes différentes du colportage médiéval ou de la vente à la camionnette qui existe encore dans nos campagnes reculées. On a accueilli ça comme une nouveauté qui implique d’innover en termes méthodologiques même si ce sont des outils déjà connus par les géographes travaillant sur les migrations (enquête à passage répété, mobilité de l’enquêteur et de l’enquêté, etc.). Il est nécessaire d’avoir recours à des analyses multi-échelles puisque les commerçants ambulants sont reliés à des réseaux internationaux.

Je pense aussi à une publication sur la vulnérabilité. C’est une approche du risque qui prend en compte la valeur des sociétés exposées. Par rapport à d’autres démarches plus classiques de l’analyse des risques, fondées uniquement sur la mesure d’un aléa physique, cela apporte un plus. Du point de vue des sciences sociales, on se trouve à l’interface de plusieurs disciplines. Il y a aussi des innovations pour lesquelles nous n’avons pas encore assez de publications, sur les modèles de simulation par exemple. Ce sont des outils qui nous permettent d’expérimenter des théories, de renouveler des expériences, en virtuel. Chaque fois que l’on a la possibilité de les nourrir un peu avec des données empiriques qui valident les hypothèses ou les règles que l’on a mises dans le modèle, on a des outils que l’on peut mettre entre les mains d’acteurs bien informés. Ce sont tous les domaines de la géographie qui apportent des innovations. Il y en a aussi dans une géographie qui serait très culturelle.


A.S :Qu’est ce qui serait donc « ancien » en géographie ?

D.P : On ne va pas refaire de la géographie à tiroir. C’est une démarche que plus personne ne reconnaît ni n’admet car elle n’utilise pas les capacités de la géographie à lier et interroger les liaisons. Précisément, ce que la géographie a progressivement inventé ce sont des concepts pour relier ce qui était mis dans des tiroirs. Aussi, on ne rejette pas la forme du récit. Mais le récit donné pour lui-même, qui ne pose pas de question, sera nécessairement remis en question. Même en histoire, on ne produit pas un récit d’une séquence d’événements sans l’inscrire dans une réflexion ou une problématique. Enfin, une science se pose les questions qu’elle peut résoudre à un moment donné. C’est vrai aussi pour les sciences humaines et sociales. On le fait avec les moyens qu’on a de penser la géographie, la société, l’environnement. Un article qui se priverait de ces moyens de penser serait rejeté, discuté…

A.S : Comment accueillez-vous le projet éditorial des Carnets de géographes ?

D.P : J’ai une réaction de sympathie et d’empathie. Je sais à quel point ce type de projet est mobilisateur et prend du temps. C’est un travail très important et parfois ingrat, notamment si vous prenez la peine de valoriser des productions inabouties. En même temps, je suis partagée car j’ai l’impression que s’épanouissent mille fleurs, comme aurait dit Mao, et que les potentielles forces éditoriales du milieu francophone, qui sont limitées, sont trop dispersées entre différents supports, ce qui les empêcherait ensemble d’acquérir une visibilité internationale suffisante. Il y a quantité de champs où la géographie française est dynamique, vivante, innovante. Il faut le faire savoir.

A.S : Pourquoi la géographie française serait-elle « résistante » à l’international ?

D.P : Il y a la question de la langue bien sûr. Écrire en langue étrangère revient à perdre un peu de son âme même si on y gagne en visibilité et parfois en simplicité d’expression (dans la mesure où les jeux sur les mots dans la langue maternelle peuvent être un obstacle à la communication scientifique). C’est une question délicate qui va compter de plus en plus, pas seulement pour l’évaluation, mais aussi pour le financement de la recherche, la manière de poser les questions… L’agenda scientifique est déjà dominé dans une certaine langue…

Je pense aussi qu’il faut essayer de s’enfermer dans la croyance à l’excellence nichée qui, autrefois, émergeait de toute façon. Je crois que cette excellence aura de plus en plus de peine à se faire voir. Autrement dit, avec le numérique, la mauvaise monnaie chasse la bonne. Je crois que nous sommes dans cette période-là. C’est pourquoi on essaie de créer des garde-fous. Cybergéo souhaite être une structure d’intermédiation entre les producteurs de sciences et les consommateurs/ou les lecteurs, qui garantit une certaine qualité, un niveau d’exigence. On a besoin de ces institutions intermédiaires entre l’individu et la société globale pour ne pas être trop victime du seul instrument qui est la visibilité médiatique, auto-proclamée, auto-entretenue. Il ne faut pas être naïf. Une audience s’acquiert, se construit et se détruit indépendamment de la qualité du produit. La science est confrontée à ce défi. Malgré tout, les scientifiques ont assez de ressources pour résister.


A.S : Avez-vous l’impression que l’on pratique aujourd’hui une géographie différente de celle qui se pratiquait hier ?

D.P : La réponse sera très différente suivant la pratique de géographie que l’on considère. D’un côté, les pratiques innovantes se sont diffusées auprès du grand public : géoportail, google map, GPS, etc. C’est un pan qui relevait de la cartographie, d’un savoir pointu, qui est devenu accessible au grand public, de plus en plus familier avec les cartes. On assiste à la valorisation d’outils ou de travaux autrefois confinés aux spécialistes de la géographie.

D’un autre côté, les thèses de doctorat servent à faire avancer la science. Je dirais que c’est même le seul moyen qu’ont les chercheurs de faire avancer la recherche sur un point qui nécessite une attention continue et ciblée étant donnée les contraintes institutionnelles actuelles. Les sujets que nous donnons aux étudiants sont nécessairement très spécialisés. Les recherches de doctorat sont inscrites dans un laboratoire qui donne à un étudiant les moyens bibliographiques, méthodologiques et les données qui vont lui permettre de traiter le sujet (pendant un ou deux ans) puis en général lors de la troisième ou quatrième année se produit l’innovation. L’étudiant rend compte de son sujet de manière nouvelle, apporte des résultats nouveaux, qui peuvent être des réponses à nos questions ou à d’autres questions. Le doctorant maîtrise alors mieux le sujet que ceux qui le lui ont donné.

A.S : Quel regard portez-vous sur la géographie explorée par les doctorants aujourd’hui? Rejoint-elle certaines dimensions de la nouveauté et/ou de la marginalité évoquées précédemment ?

D.P : Il y a le problème de faire la part de ce qui relève du doctorant et de l’encadrant quand le directeur s’approprie les sujets des doctorants. Dans le dialogue, il est difficile de savoir qui a amené quoi. C’est toujours une rencontre. Je peux vous donner un exemple à partir d’un sujet portant sur la possibilité d’explorer les données des téléphones mobiles pour étudier les mobilités en ville. Le sujet était conditionné par l’accès aux données. L’entrée a été suscitée par l’étudiant. On a va alors pouvoir construire la question à partir de ce qu’il est possible de faire avec la donnée. On ne sait pas ce qu’on en tirera. Il y a donc un risque. La nouveauté peut voir le jour grâce à un risque mais pas uniquement.

Je pense à une thèse proposée par la RATP qui avait besoin d’un cartographe pour améliorer le système de représentation des statistiques concernant les incidents de petite délinquance (qui ne passent pas par la police) sur le réseau de métro et bus. Cela a fait l’objet d’une thèse en convention CIFRE mais on était dubitatif. Le sujet était a priori banal. L’étudiante a mené sa recherche et a construit un outil convenable pour la RATP. Dans le même temps, pour la thèse, elle a démontré des effets d’auto-corrélation spatiale. La doctorante a aussi mis en évidence que dans la manière dont les incidents étaient déclarés, le lieu n’était pas identifié assez précisément et donc que la base de données n’était pas utilisable au mieux. Le travail de recherche a été doublement satisfaisant puisque, outre la portée scientifique, la RATP, deux ans plus tard, a modifié la manière dont elle collecte/enregistre ses données géographiques. Les retombées de ce travail scientifique prouvent qu’il y a eu transmission d’un savoir qui a un intérêt, qui innove. Finalement, il est très difficile de prédéfinir l’aspect novateur d’un sujet. Parfois, il apparaît a posteriori.

Entretien avec Dominique Lestel, Maître de Conférences à l’ENS-Ulm

 

Télécharger l'article

Réalisé par Jean Estebanez, le 9 août 2012


Dominique Lestel est un philosophe de terrain à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Influencé au départ par Bruno Latour et par Isabelle Stengers, il essaie de penser l‘humain et l’animal à travers les communautés humains/non humains –en particulier les animaux . Cet entretien s’articule autour de trois points principaux : les communautés hybrides et l’existence en commun ; les limites entre le vivant/le non vivant et la question de l’environnement ; l’agentivité et l’étude des animaux, enfin.

Jean Estebanez : Peux-tu te présenter en deux mots ?

Dominique Lestel : Actuellement, je suis Maître de Conférences au sein du département de philosophie de l’Ecole Normale Supérieure, où j’enseigne la philosophie des communautés hybrides, humains/autres qu’humains. Une partie de mon enseignement porte sur des philosophes de l’écologie encore inconnus en France, comme Paul Shepard ou Val Plumwood, qui proposent des approches originales. Je fais aussi partie des Archives Husserl, où j’essaie de développer une phénoménologie de terrain, concrète, écologique et évolutionniste. J’essaie de penser l’homme comme ‘débordé’, c’est-à-dire en osmose avec son milieu naturel ou technologique. L’existence partagée homme/animal m’intéresse tout particulièrement ainsi que la façon dont les technologies les plus nouvelles transforment cette situation.

JE : Qu’est-ce qu’on apprend en s’intéressant aux animaux ?

DL : On peut considérer qu’en s’intéressant aux animaux, on apprend des choses sur les humains. Par exemple, si on dit que le propre de l’homme c’est d’utiliser des outils, on peut se demander si les animaux utilisent des outils, de quel type, s’ils sont différents de ceux qu’utilisent les humains. Mais à mon avis, procéder ainsi est peu satisfaisant. Je me suis donc plutôt engagé dans l’étude des communautés hybrides homme-animal. L’humain ne se conçoit pas sans sa vie partagée avec les autres qu’humains, en particulier les animaux. Il s’agit moins de savoir ce qui distingue l’homme de l’animal que de se demander dans quelle mesure nous débordons sur les non-humains et dans quelle mesure ils débordent sur nous.

JE : C’est tout ce qui fait qu’on est humain mais qui n’est pas humain ?

DL : C’est dire qu’on devient humain dans nos relations avec les autres qu’humains.

JE : Est-ce qu’on peut présenter ces hypothèses comme une façon de redéfinir la société ?

DL : Ce n’est pas uniquement repenser ce que c’est une société mais définir ce qu’est une existence. Une existence est notamment sociale, personnelle ou phylogénétique et elle est avant tout relationnelle. Il s’agit bien d’existence et pas d’ontologie. La question n’est pas comment distinguer ceci de cela mais de savoir comment ceci et cela peuvent vivre ensemble. C’est une problématique complètement différente. Les entités sont définies à partir de leurs relations et non l’inverse.

JE : C’est la question du lien ?

DL : Non, c’est la question de la coexistence. Quand tu dis lien, tu considères que tu as déjà des existants, qu’ils vont établir des liens entre eux et constituer ainsi la société. C’est une vision classique de la société.

JE : Est-ce que l’environnement transforme le vivant ?

DL : J’ai l’impression que l’environnement est un terme piégé. Il n’y a pas l’être vivant et son environnement mais un continuum entre tous les niveaux de réalité et d’espace. Scott Turner est un écophysiologue qui m’a beaucoup marqué. Il se demande ce qu’est un organisme, dans une perspective écologique. Par exemple, il existe de petits vers marins, sur les plages, qui construisent des dispositifs de canaux qui leur servent de filtres d’eau, pour leur corps. Qu’est-ce qu’un dispositif qui filtre l’eau du corps pour un physiologue ? Un rein. Alors, où commence le vers et où commence son environnement ? On ne peut pas limiter le vers à son organisme à base de carbone parce qu’au fond, il métabolise ce avec quoi il est en contact : l’environnement est l’organisme.

JE : Les limites entre vivant et non-vivant ne sont donc pas aussi nettes qu’on pourrait l’imaginer. Ca me fait penser aux travaux d’un géographe, Augustin Berque. Il a notamment travaillé sur la façon dont le corps humain se projette dans l’environnement, par exemple par le biais d’un satellite, et comment il y a ensuite un mouvement de rapatriement technique et symbolique dans ce même corps.

DL : Ce n’est pas uniquement une extension du corps, mais un débordement du corps. Il n’est pas simplement plus grand mais il est habité différemment et il est poreux à plein de choses ou d’entités. Une partie de ce qu’est ton existence est conditionnée par ce à quoi tu es prêt à te laisser déborder et ce contre quoi tu vas établir une résistance.

JE : Quelle différence fais-tu entre la vie en commun et les relations ?
DL : C’est celle qui existe entre partage et débordement. Tu partages des espaces, tu partages des temps. La relation, c’est une situation ponctuelle dans laquelle deux entités vont se rencontrer de façon ponctuelle. Mais chaque être vivant est plutôt dans une situation dans laquelle il va partager sa vie avec de multiples autres entités aux ontologies très diverses. Avec l’existence, tu n’es plus dans une relation, mais tu es dans une co-extension.

JE : Je vois bien ce que tu veux dire mais est-ce qu’on ne pourrait pas dire que dans la relation, il y a aussi cet effet de pointillé. On est ensemble, on n’est plus ensemble, mais sur un laps de temps plus bref. Je suis d’accord que ça va avoir une ampleur beaucoup plus large dans le cadre du vivre ensemble, mais est-ce que la différence est si radicale ?

DL : D’une certaine façon, tu as raison, la différence n’est pas aussi radicale mais quand tu dis relation, tu penses qu’il y a deux entités qui préexistent et la relation est a posteriori. Dans la vie en commun, tu as d’abord la relation et ensuite les entités qui se développent à partir d’elle. Par contre, comment est-ce qu’on rentre en relation, ça reste une question qui mérite d’être plus explorée.

JE : On entend beaucoup parler d’agentivité, à propos des animaux. Comment est-ce qu’elle nous permet de penser les autres qu’humains ?

DL : On peut prendre en compte l’autre de manière ontologique ou de manière pratique. En Occident, dès qu’on veut aborder la question de l’autre, on se place toujours dans une perspective ontologique : « Qu’est-ce que l’autre ? En quoi l’autre est différent de moi ? ». Du coup, on ne progresse pas énormément. Il y a un autre niveau, celui de l’action et celui de l’effet, c’est-à-dire des conséquences et des résultats. La question est alors : « qu’est-ce qu’il peut faire ? Qu’est-ce que je peux faire sur lui ». Ici, on peut parler d’agentivité. Par exemple, on peut définir les spectres comme des intelligences désincarnées. Pour autant, les spectres ont un effet sur le monde physique puisque des humains agissent en fonction d’eux. Ce qui est intéressant, c’est qu’ils sont capables de faire quelque chose et que nous sommes –ou au moins les chamans et les sorciers- capables de faire quelque chose sur eux et avec eux.

JE : On accorde rarement l’agentivité aux animaux dans le monde occidental. Les choses changent cependant si on regarde les travaux de certains chercheurs. Je pense à Vinciane Despret, à toi-même, et bien sûr à Jane Goodall et aux gens qui ont travaillé avec elle. Qu’est-ce qui a permis une telle mutation ?

DL : Tout d’abord, dans notre culture, on a toujours tendance à donner trop peu d’autonomie aux animaux, et trop d’autonomie aux humains. On est beaucoup plus déterminés qu’on ne l’imagine, notamment par la classe sociale dans laquelle on vit, comme l’a bien montré Bourdieu. Dire quel fromage tu manges et quel sport tu pratiques est très révélateur de ta classe sociale. Deuxième point, pourquoi est-ce que les animaux deviennent de plus en plus intéressants aujourd’hui ? On imagine mal la chape de plomb qu’a été le behaviourisme dans les sciences comportementales occidentales, au moins jusqu’aux années 80. L’idée centrale était que les animaux ne pensent pas et ne fonctionnent que par un système de réflexes et de stimulis. Penser autrement, ce n’était pas scientifique. Il ne faut pas oublier que Goodall n’a jamais été acceptée dans le milieu universitaire et qu’elle n’a jamais eu de poste. Il y a encore dix ans, le jury de thèse d’une de mes étudiantes, qui travaillait sur les orangs-outangs lui a dit que ce n’était pas sérieux de parler de culture animale. L’essor contemporain des neuroscience est d’ailleurs un gain énorme pour le behaviourisme. Si tout est dans le cerveau, on a des modèles mécaniques simples qui peuvent expliquer les comportements sans avoir réellement besoin de pensée. Avec les études proposant une approche différente des animaux, sur le modèle des travaux de Goodall, la plupart des éthologues sont quand même prêts aujourd’hui à admettre qu’il peut y avoir quelque chose comme des cultures animales. Enfin, il existe un mouvement populaire en faveur du droit de l’animal, qu’on peut beaucoup critiquer, mais qui contribue à redonner une certaine pertinence à l’idée d’un animal complexe.

JE : Oui, c’est assez frappant de voir que les mêmes qui vont faire des études behaviouristes dans leur laboratoire vont avoir leur chat à la maison…

DL : L’éthologie et la psychologie comparée sont des disciplines schizophréniques. Tu es dressé à penser correctement dans le cadre de ton travail. On accepte d’ailleurs parfaitement que tu penses différemment au laboratoire et en dehors du laboratoire. Au laboratoire, ton chat est purement behaviouriste et chez toi, c’est un vrai membre de la famille. Ca ne pose pas de problème. Ce qui en pose, c’est si tu essaies de voir en laboratoire le chat comme tu le vois dans ta famille. Les éthologues vont dire que les animaux ont de vraies personnalités mais, ce qu’il faut voir, ce sont les projets qui sont financés, les chercheurs qui ont des postes et des promotions. Là, on voit que dominent ceux qui ont des postures très mécanistes, très cartésiennes, très rationalistes et fondamentalement behaviouristes.

JE : Une dernière question : quelles sont aujourd’hui les pistes de recherches qui te semblent les plus intéressantes ?

DL : Il y a plusieurs choses très intéressantes. La question du post-humain et du post-animal m’en semble une. Le devenir de l’humain, en particulier dans des environnements et des écologies qui sont artificielles, en est une autre.

JE : Donc, la transformation de ce qu’est l’humain ?

DL : Oui, et de ce qu’est l’humanisme. Ce qu’on met toujours en avant, c’est l’égalité de tous les humains. Mais ça signifie également que tout ce qui n’est pas humain n’a aucune importance et ça, ce n’est plus tenable. Pour moi, l’homme est devenu humain dans ces agencements avec l’animal, mais c’est quelque chose qu’on est en train de perdre. Par contre, on est en train de développer des agencements, extrêmement intéressants d’ailleurs, avec les artefacts et les machines. Est-ce qu’on peut, par exemple, retourner à l’animal à travers la technologie ?

JE : Pourtant, de plus en plus de gens ont des animaux qui les entourent. Ce ne sont pas les mêmes qu’il y a un siècle, mais les animaux domestiques ont une place manifestement majeure dans nos sociétés.

DL : Oui, c’est vrai, mais ce sont des membres de la famille, c’est-à-dire que leur altérité s’érode énormément. Ensuite, il y a des pays comme le Japon, où les artefacts sont en train de remplacer les animaux. Dans quelques années on aura moins d’animaux que de machines de compagnie. Une troisième voie qui me semble très intéressante à développer est celle des spectres et des fantômes. Tout ceci permet de repenser ce qu’est l’espace du vivant et l’écologie en tenant compte de tous les autres qu’humains.


JULIE LE GALL
Maître de conférences, géographe
Ecole normale supérieure de Lyon
UMR 5600 Environnement Ville Société –Equipe Biogéophile
julie.legall@ens-lyon.fr

 

LIONEL ROUGE
Maître de conférences, géographe
Université de Caen
UMR 6590 ESO et 8504 Géographie-cités
lionel.rouge@unicaen.fr

Télécharger l'article

 

« Bref, les espaces se sont multipliés, morcelés et diversifiés. Vivre c’est passer d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner » (G. Perec, 1974, p.11)

Cette citation de Georges Pérec, déjà mobilisée par Violette Rey dans un texte de travail de 2010, souligne bien l’état d’esprit de ce septième numéro des Carnets de géographes et le risque pris par l’ensemble des auteurs d’approcher, sans « se cogner », les espaces de l’entre-deux, comme nous les y invitions. Nous ne doutons pas qu’il puisse y avoir eu quelques bosses, tant ces « espèces d’espaces » ne se laissent pas facilement nommer, définir, délimiter, ni dans l’espace, ni dans le temps d’ailleurs. Espaces résiduels ou de ruptures, de jonctions, de transitions, voire de transactions, ouverts, fermés, bâtis, non bâtis …, présentant des natures, des fonctions, des temporalités, des statuts incertains, flous, où tout simplement différents par rapport aux étendues dans lesquels ils s’inscrivent, ils auraient pu rester à l’écart des recherches et des investigations, voire être ignorés.
Pourtant, depuis plus d’une trentaine d’années, l’analyse des discontinuités (Brunet, 1968) et différenciations spatiales, ainsi que des zones « entre » qu’elles révèlent, souligne bien à quel point ces espaces correspondent aux enjeux fondamentaux de la géographie (Ferrier, 1984). Qu’il s’agisse de mettre en lumière le fonctionnement d’un système, d’en approcher sa complexité (Pumain, 2008), d’en repérer les marges (Prost, 2004) ou les interfaces (Collectif, 2008), de tenter ensuite de les qualifier, voire parfois d’en déceler les processus créatifs – une « poétique » (Sansot, 1996/2004) peut-être, si tant est qu’il s’y produise quelque chose de singulier.
Issus tous deux d’expériences de recherches « périurbaines » conduites depuis des prismes différents, nous nous sommes retrouvés au comité de lecture des Carnets avec la même envie d’explorer une notion que nous sentions opératoire dans nos espaces d’étude, sans néanmoins réussir à en cerner les contours. Prendre comme angle d’observation et d’analyse les espaces de l’entre-deux s’est avéré São dans nos recherches face au constat que les jeux extérieurs auxquels sont confrontés les espaces dits « périurbains » génèrent des tensions, des perturbations, des destructions, des oppositions de plusieurs types (politiques, agricoles, foncières, sociales et même scientifiques !), mais sont aussi porteurs, selon les contextes et après quelques années, d’innovations et d’inventions qui dessinent et créent alors un autre espace. A l’interface, au contact comme dans la « zone d’incertitudes », semble s’opérer « quelque chose », tel le fruit d’un immense recommencement des situations ou d’une mise en ordre mobilisant échanges et régulations. C’est bien ceci, que nous avons eu envie de mieux appréhender dans ce numéro et ce à la lumière d’autres espaces, d’autres expériences de recherche, d’autres cheminements disciplinaires, mais tous traversés par des dynamiques proches.
Mais accepter que ces espaces, ce mouvement, même, « d’entre-quelque-chose » puisse exister – et avoir un sens, une signification, bien au-delà d’une transition ou d’un passage, ne va pas de soi. Sur nos terrains et dans nos milieux académiques respectifs, alors même que les représentations du périurbain semblent avoir évolué, nous rencontrons encore des résistances quant à nos habitudes et nos choix de travailler là. Etonnés par cette position parfois brutale, idéologique, nous avons souhaité réaffirmer l’intérêt d’étudier des éléments hybrides, non nommés ou mal nommés, pour tenter de saisir le rôle du temps dans l’espace, dans la substance spatiale.
Quel est alors cet « entre » qui nous préoccupe tant et en quoi est-il prisonnier des catégories qui le bornent ou au contraire en quoi tente-t-il de s’en détacher ? De quels désirs ou rejets ces espaces sont-ils le fruit ? Comment sont-ils pratiqués, vécus ? Ces espaces dont Georges Pérec, encore, disait qu’il « y en a aujourd’hui de toutes tailles et de toutes sortes, pour tous les usages et pour toutes les fonctions » (1974/2000 : 15-16), laissent-ils entrevoir des processus de fabrication des lieux et des territoires inédits, plus collaboratifs ou transactionnels ? Face aux forces économiques, juridiques ou politiques qui les conditionnent, ne dévoilent-ils pas des formes de négociations et de médiations dans leur maintien ou dans leur mise en œuvre (Di Méo, 1991) ? Doivent-ils être pérennisés, institutionnalisés et délimités par la puissance publique ? Ne le sont-ils pas en creux ? Enfin s’ils s’inscrivent dans les mutations des espaces contemporains et sont souvent sollicités pour participer au renouvellement des grilles de compréhension des manières d’être ou de faire dans et avec l’espace (Monnet, Capron, 2000), de la dialectique individu/collectif (Foucart, 2010), comme du projet urbain (Secchi, 2006; Sieverts, 2004), sont-ils pour autant les marqueurs d’une alternative dans la manière dont les sociétés se projettent en espace – à la manière des espaces de la périurbanisation (Vanier, 2013) ou bien ne sont-ils que le signe de marquages, d’appropriations et réappropriations successives et cycliques face à des logiques marchandes et institutionnelles ? Ou « un peu des deux » ?

Ce carnet de débats nous offre l’occasion de revenir sur le contexte, le champ géographique dans lequel s’inscrit l’entre-deux, sur la « montée en puissance » des notions qui tentent de considérer que l’entre-deux et « le tiers conceptuel qui s’y loge, possède[nt] un rôle épistémologique majeur » (Cosinchi, 2009 :1 cité par Rey, 2010 :1). En regard de ce parcours épistémologique, il s’agira ensuite de présenter la diversité des entre-deux proposés par les auteurs, avant de retenir quelques lignes fédératrices, qui sont autant d’éléments pour une définition plus récente de l’entre-deux que de méthodes et de pistes de recherches futures, plus transversales spatialement et disciplinairement.

Les géographes et les espaces « entre »

L’expression « espaces d’entre-deux » n’a pas connu une adhésion massive dans la littérature géographique et pourtant, on l’entend souvent dans les propos de géographes lorsqu’il s’agit d’expliquer une situation socio-spatiale, d’en préciser le ressenti à l’égard des processus qui la traversent, la déstabilisent, voire qui rendent sa classification incertaine. Dans le même temps, on perçoit bien la gêne à travailler avec des espaces qui ne se laissent pas saisir et le réflexe de l’entendement est alors de les rattacher – ou de les rapprocher – à des catégories. On est dérangés par le « ni…ni », le « plus tout à fait », le « pas encore », le « ou…ou » et il est d’usage de proposer alors une expression qui tend parfois à atténuer ce que le regard géographique nous montre. Dans l’entretien croisé que nous avons mené avec Violette Rey et Monique Poulot, Violette Rey fait bien ressortir, à propos de l’expression « Europe médiane », le sentiment de déception que l’on peut éprouver dans l’usage d’un terme convenu et tout l’intérêt à parler plutôt d’espace d’entre-deux : « Je sens avec beaucoup plus de force les deux qui sont là, en permanence, l’un par rapport à l’autre. », explique-t-elle, reprenant par là le terme allemand de ZwichenRaum. Et pourtant, comme il lui a été difficile de se faire entendre, que de résistances, comme le souligne Nadine Cattan, « à une conception des territoires en termes d’articulations et d’interdépendances plutôt qu’en termes de zonages et de répartitions… » (2012 : 58).

L’entre-deux, ce mal aimé ? D’autres notions, expressions, termes, dominent

A cet égard, philosophes, sociologues et écrivains semblent moins frileux à modeler les espaces. Il en va ainsi de Michel Foucault « qui rêve d’une science qui aurait pour objet des espaces différents, ces autres lieux, …, les hétéro-topies » (1968/2009 : 25), de Jean Rémy qui évoque « les espaces intermédiaires » (1972), d’Henri Lefebvre qui nous parle « d’espace différentiel » (1974/ 2000 : 64) ou encore « d’un espace contradictoire ou s’entremêlent désintégration de l’ancien espace (social) et émergence du nouvel espace (social) » (Cité par C. Bouloc, 2013 : 14), de Gilles Deleuze et Félix Guettari (1980) avec leur « territoire mobile » uniquement défini par une circulation d’état, de Georges Pérec avec ses « espèces d’espaces » (1974/ 2000), et nous en oublions sûrement… Cependant, si l’approche d’un espace en mouvement, pris en tension, en devenir, existe bien, elle est surtout appliquée à l’analyse d’objets sociaux et temporels. Sont ainsi utilisées les situations d’entre-deux (voir par exemple les travaux de Françoise Navez-Bouchanine, de Laurence Roulleau-Berger, de Jean Foucart) -ou plus particulièrement en géographie les termes de discontinuités (Brunet, 1968), de marges (Prost, 2004), d’interfaces (groupe de recherche interfaces, 2006) et plus récemment d’intermédiarité (Boulineau et Coudroy de Lille, 2015)… Mais on trouve peu d’espaces d’entre-deux explicitement nommés comme tels, mis à part dans quelques textes de Violette Rey. Comme l’indique le tableau de synthèse non exhaustif ci-dessous (Figure 1), il faut attendre les années 2000 pour que la géographie remobilise l’idée d’entre-deux entendue comme « l’une des interspatialités caractérisée par la mise en contact de deux espaces » (Lévy et Lussault, 2003). Cousin des notions d’interface ou d’intermédiarité, l’entre-deux serait un objet géographique qui naît de la discontinuité et/ou s’établit sur celle-ci, se référant sans cesse aux diverses parties qui le soutiennent : « un lieu où s’expriment des complémentarités mais aussi des différences ou des tensions entre des modes de régulation différents » (Groupe interface, 2006 : 197).

Figure 1 : situer l’entre-deux en géographie : une synthèse des notions mobilisées
NB : les références mobilisées dans ce tableau ne s’appuient que sur un petit corpus de textes – loin de nous la prétention de faire ici l’épistémologie de ces notions et d’en saisir toutes les définitions. D’autres auteurs les approchent différemment…

Dans la continuité de la distinction opérée par le Groupe de Recherche Interface (2008), il est possible de repérer quatre temps dans l’intérêt croissant des géographes sur les questions relatives à la différenciation spatiale :
– le premier, sur lequel nous ne reviendrons pas ici, prend appui sur l’analyse régionale et met l’accent sur la recherche de critères communs pour définir un ensemble régional ;
– le deuxième privilégie le cadre et son environnement et a donné lieu à de nombreuses recherches sur les limites et les discontinuités (Brunet, 1968) ;
– le troisième s’intéresse aux articulations, aux interfaces entre systèmes sociaux et spatiaux contigus et/ou inter-reliés et propose une compréhension de l’organisation de l’espace et de ses dynamiques actuelles (Groupe de Recherche Interface, 2008) ;
– le quatrième aborde les registres de l’intermédiarité (Boulineau et Coudroy de Lille, 2015 ; Rey, 2015 ; Merle, 2011 ; Bonerandi, 2003 ; Vanier, 2003), de l’hybride, et permet ainsi d’approcher les trajectoires des espaces, mais aussi les trajectoires dans les manières de les étudier.
L’ensemble de ces constructions notionnelles – encore incertaines et imparfaites – tentent de saisir le potentiel relationnel et temporel des espaces et de ce qui s’y joue. Mais revenons rapidement sur la manière dont se sont succédées les réflexions nous amenant aujourd’hui à repositionner la notion d’ « espaces d’entre-deux ».

« La discontinuité en géographie » (Brunet, 1968) : une proposition pour penser les ruptures et les dysfonctionnements dans un système

La notion de discontinuité, développée par Roger Brunet (1968), permet de sortir d’une approche seulement descriptive des processus de différenciations spatiales. Beaucoup d’objets géographiques vont naître de l’analyse de ces « discontinuités », mais la perception des processus reste souvent radioconcentrique – bien que systémique. De plus ces discontinuités abordées comme des ruptures ou des transitions, sont surtout « des lieux de faiblesse, …, là où le système se défait, ou n’est pas complètement constitué… » (1997 : 306). Ainsi, dans l’Encyclopédie de la Géographie, Alain Reynaud (1992) popularise un ensemble de termes pour approcher ce qui se passe entre un centre et une périphérie : marge, isolats, angles morts, confins ou arrière-pays.
Ce vocabulaire suggère toujours l’idée d’une continuité territoriale, spatiale et fonctionnelle, mais aussi d’un rapport de domination à un référentiel central ; de fait, les espaces sont enclavés, dépendants, tout en représentant cependant un état transitoire. Hervé Gumuchian, cité par Brigitte Prost, insiste, quelques années après, « sur la nécessité d’introduire le temps dans l’analyse de ces espaces mal déterminés, seule possibilité sans doute de leur donner la densité qui permette leur délimitation » (2004 : 175). Il s’agit alors de souligner un retard par rapport à une modernité qui se trouverait au centre. Cependant l’entrée par le temps offre également d’approcher les possibilités de dévitalisation, comme les prémisses d’innovations ou de reconquêtes. Ainsi, la dimension temporelle acquière de l’importance analytique, puisqu’elle permet de mesurer le transitionnel, le « en-train-de-se-faire », un « entre-deux-moments ». Comme le rappelle Brigitte Prost, Paul Claval précisera quelques années après : « Il n’existe pas une limite à une organisation territoriale mais de multiples limites qui se superposent, jamais parfaitement, et qui constituent une de ces zones floues, souvent mal définies, créant un seuil d’efficacité au système territorial […] ces discontinuités deviennent objets d’attention, d’enjeux, …, des laboratoires des dynamiques territoriales » (2004 : 176). La notion de marge, sera un temps, « l’objet » de ce laboratoire, car elle pousse « à clarifier la norme territoriale, les principes de base du fonctionnement du système, sa valeur, sa signification » (2004 : 177). Pour Brigitte Prost, « La marge est excentrique à l’organisation territoriale (qu’elle soit spatiale ou fonctionnelle), elle est rupture avec elle (de façon brutale ou progressive), il s’agit d’une situation temporaire, intermédiaire qui peut avoir une étendue, une intensité, et, bien sûr, une durée variables » (2004 : 178). Son repérage marque l’expression d’une mutation du système et peut donc se développer partout – tant au centre que dans la périphérie de celui-ci. Sa localisation traduit en quelque sorte l’élément du système par lequel l’espace est entré en dysfonctionnement, parce que le système a évolué et que l’espace « marge » n’a pas su ou pu le suivre. Ainsi la marge a-t-elle une place dans le temps géographique et « est une donnée relative à la norme qui règle le système » (2004 : 178). C’est bien l’évolution du système dans le temps qui la dévoile et la fait exister : elle traduit et trahit le dysfonctionnement, mais n’en est pas la cause. De fait, cette notion, et les processus qu’elle dévoile, ne s’appliquent-t-ils pas à toute sorte d’interrogation posée face à une obsolescence technique, morphologique, sociale d’un espace, n’expriment-t-ils pas même parfois une rupture plus franche ? La marge serait selon Brigitte Prost :
« comme une géographie en négatif qui permet de rechercher les causes d’un dysfonctionnement et d’approcher les évolutions ou mutations que connaît une organisation territoriale. Alors qu’un espace intermédiaire est plutôt un espace différent, par sa nature, du territoire auquel il se rattache » (2004 : 181). Il s’agirait d’un lieu-moment en devenir qui participe d’une amorce de subversion de la structure radioconcentrique érigée en modèle… La marge invite à approcher les dimensions plus qualitatives et compréhensives.

D’une approche plus qualitative de la discontinuité à l’étude du contact, de l’interface

Dans les travaux de Roger Brunet, la dimension qualitative de la discontinuité est approchée : il évoque bien les enjeux des figures spatiales issues des discontinuités, « des zones d’incertitudes ou de passage, qui permettent d’approcher les dynamiques relationnelles, les liens, les tendances… » (1997 : 306). Mais il fait peu de place aux vécus ou aux représentations, si ce n’est ce qu’il nommera des « phénomènes d’hystérésis » (1997 : 306). La notion d’entre-deux employée par Violette Rey développe davantage l’idée d’une différence de nature des espaces situés « entre les deux ». Les analyses des configurations spatiales proposées ont le souci des vécus, des valeurs, des processus d’indécision, des mouvements et de leurs significations. Il va falloir cependant attendre l’affirmation dans la pensée géographique de la notion d’interface (Collectif, 2008) pour que s’affinent les regards sur les aspects qualitatifs. Selon le Groupe de Recherche qui popularise la notion, l’interface « permet de déplacer l’étude des interactions, de l’analyse des actions et des rétro-actions à celle de la production par ces interactions de lieux particuliers » (2008 : 198). Si la notion met « l’accent sur des espaces souvent périphériques, considérés comme des marges, qui révèlent des structures spatiales au rôle stratégique pour le fonctionnement des systèmes interfacés » (2008 : 198), elle est aussi le moyen d’approcher une tension, une négociation entre échange et régulation, voire l’émergence d’un autre système en semi-structuration : elle souligne une complexification des agencements spatiaux. Denise Pumain soulignera cette tentative d’y rentrer avec finesse dans un article intitulé : « Comment aider à mieux comprendre l’intervention de niveaux intermédiaires entre les représentations individuelles et la formation ou le maintien de grands systèmes sociaux ? » (2008). L’auteure s’interroge alors sur la propension de systèmes à survivre, à s’auto-entretenir à être résilients, à s’adapter, à s’auto-transformer pour durer. Dès lors, les catégories de l’analyse ne sont-elles pas à réinterroger ?

Comment sortir des catégories ?

Des collègues de Lyon et de Grenoble, autour d’Emmanuelle Bonerandi, Martin Vanier, Emmanuel Roux, Pierre-Antoine Landel travaillant sur les espaces « périurbains » et/ou les relations villes-campagnes se saisissent de cette interrogation sur la pertinence d’une analyse en termes de catégories. L’idée d’un « entre-deux » refait ainsi surface et prend une puissance analytique. Anthony Merle (2011) souligne la quasi similitude des définitions de l’intermédiarité et de l’entre deux : « qui est entre deux choses ou deux états, qui occupe une position moyenne » (Le Petit Larousse 2004), ou « ce qui sert de lien entre deux choses » (Ibid.) (88). Il y est question de place et de liens, rejoignant ainsi les travaux sur la géographie des relations proposées plus tôt par des chercheurs au Sud (Chaléard et Dubresson, 1998). Les registres de l’intermédiarité se précisent : elle peut être horizontale ou de situation (approche spatiale) ou encore verticale ou de gestion (approche scalaire) ; elle peut être catégorielle ou de nature (entre ville et campagne, ni privé ni public, …), elle peut être, enfin, d’évolution ou temporelle (entre crise et mutation, un glissement). Autrement dit, la notion permet de repérer : « un sas temporel entre ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore » (Bonerandi et Roth, 2007). Il ne s’agit plus d’approcher seulement une « transition », mais bien une « évolution ». Ainsi à l’image de l’espace périurbain, il y aurait par ces figures de l’hybride une « organisation inédite de la société » (Lussault, 2007). L’usage de la notion permet ainsi de spécifier des espaces, de plus en plus nombreux, marqués par l’hybridation (Emsellem, 2006 ; Boulineau et Coudroy de Lille, 2009, cités par Merle, 2011). Pour l’ensemble des auteurs et dans chacun des termes employés, les rôles des échelles d’observation, d’analyse et de temps sont des variables essentielles à l’observation et à la compréhension des processus approchés. Ainsi « plus l’approche sera large et transversale, plus l’espace intermédiaire est susceptible de prendre corps, de gagner en signification, de s’élever en concept » (Merle, 2011 : 96). M. Vanier va jusqu’à proposer le terme de « tiers » – déjà employé par plusieurs auteurs comme Jean Rémy, Jean Viard, ou encore Edward Soja. Il s’agit, par-là, de nommer des espaces où une identification positive s’est dessinée et de « saisir un processus suffisamment durable pour que l’on y reconnaisse une unité de situations » (2000 : 87). Plus récemment, dans le souci affirmé de continuer à prendre de la distance avec le modèle centre-périphérie, se développent les réflexions autour des « territoires multisitués ». Pour Geneviève Cortès, Denis Persche ou encore Frédéric Giraut (2013), il s’agit de comprendre en quoi les dynamiques sociales, culturelles et économiques répondent à des logiques archipélagiques et réticulaires plus qu’aréolaires et comment elles « font territoire » ? Leur souhait est bien, là encore, de « s’émanciper d’une conception par trop restrictive et traditionnelle du territoire régie par les principes de la fixité, de la souveraineté et de la continuité » (2013 : 294).

Ainsi l’histoire des différenciations spatiales et de leurs effets sociaux, en tant qu’objets de prédilections des géographes, dessine autant d’aller-retours, de bifurcations, de contournements, de cheminements, qu’il n’est jamais aisé d’emprunter. Cependant si ces détours nous éloignent de nos balises, ils nous offrent aussi un renouvellement des grilles de lecture des espaces et des sociétés, des liens entre société et espace et des configurations spatiales. Sans occulter l’ensemble de ces travaux antérieurs – et encore en avons-nous oublié beaucoup !- et souhaitant prolonger, en toute modestie, la proposition de travailler en dehors des catégories préétablies, nous nous sommes volontairement positionnés à travers ce numéro des Carnets de Géographes dans une démarche empirique. Nous avons voulu laisser émerger sans carcans ce qui aujourd’hui se dit « d’entre-deux » en géographie et, plus largement, en sciences humaines et sociales. Il en résulte un numéro riche et varié, qui permet de mieux cerner (sans nécessairement le définir ni le délimiter) les grandes lignes de l’entre-deux et invite à des recherches futures.

Une pluralité d’entre-deux

Onze Carnets de recherches, huit Carnets de terrain et quatre Carnets de lectures : la vingtaine de textes retenus témoigne de l’intérêt qu’a suscité cette notion aussi impalpable. Le premier terme qui vient à l’esprit pour décrire ce corpus est ainsi celui de pluralité, exprimée à tous les niveaux.

Des auteurs issus de nombreuses disciplines et des objets et espaces parfois surprenants

Plus qu’un Carnet de géographes, ce septième numéro s’affiche comme un Carnet de chercheurs d’entre deux, architectes, urbanistes, historiens, linguistes, spécialistes des sciences de l’éducation, ingénieurs, ainsi que théoriciens de l’art, docteurs en esthétique, photographes, plasticiens, chorégraphes, voyageurs… qui se sont souvent exprimés à plusieurs voix. Cette communauté rassemblée autour des espaces de l’entre-deux défend une nécessaire pluralité des regards et des approches pour les aborder, ainsi qu’une plus grande transversalité (transdisciplinarité ?) des recherches les concernant. Quelle que soit leur discipline, la majorité des auteurs ont en commun leur jeunesse, qu’ils soient chercheurs, doctorants ou jeunes docteurs. L’exploration de la notion souligne-t-elle un besoin de ne pas se laisser enfermer trop tôt dans les catégories et normes préétablies par les disciplines, un souhait de choisir l’ouverture et le décloisonnement pour les faire évoluer ? Ces auteurs ont considéré ou mis en question des objets et espaces en tant qu’entre-deux de manière plus ou moins attendue. Certains espaces travaillés dans ce numéro ont déjà été balisés dans leur dimension d’entre-deux, même sans référence explicite à cette notion : c’est sans surprise que nous avons reçu des textes portant sur les espaces périurbains ou ouverts, la frontière ou les lieux de transit tels les ports ou les espaces migratoires. Mais d’autres objets et espaces étaient jusqu’alors peu abordés sous ce prisme : le front agricole, l’espace du travail, les espaces non lotis ou vacants, l’informel et les interstices urbains, ou certains groupes sociaux (tels les jeunes, les enfants, les saisonniers). Enfin, certains textes se sont intéressés à des objets et espaces encore mal connus dans les recherches, comme la ruine ou le cortiço (habitat populaire brésilien occulté par la prédominance de la favela dans les recherches). Dans tous les cas, l’appel à la notion d’entre-deux a porté un nouvel éclairage, mettant en lumière d’autres pratiques, d’autres acteurs, d’autres représentations associés à ces espaces et objets plus ou moins balisés.

Espaces de l’entre-deux, espaces micro ?

Les espaces décrits présentent des dimensions diverses et s’appréhendent à des échelles très différentes. Cependant, de façon remarquable, ce numéro fait la part belle aux micro-espaces, réduits à des dimensions d’à peine quelques mètres : un banc, les vérandas, les haies et autres extensions des maisons individuelles, le bureau d’une entreprise ou d’un hôpital, les lieux de rassemblement des jeunes (autour d’un lampadaire, de l’entrée d’un établissement scolaire, d’un réchaud à thé), l’espace d’une cabane ou d’une ruine montagnarde, une chambre dans un édifice résidentiel. A cet ensemble s’ajoutent les espaces de dimensions moyennes, de quelques centaines de mètres au plus : des lieux culturels, un marché informel, un parking accueillant des caravanes, un lotissement résidentiel, un port, une friche ou un réseau de transport souterrain. Enfin, d’autres entre-deux sont considérés sur des échelles plus petites, étendus sur des domaines de plusieurs kilomètres ou centaines de kilomètres : la Plaine d’Achères, le périurbain francilien, la frontière franco-alpine, le Massif du Mont-Blanc, la zone de parcours entre l’Afrique et l’Europe, les marges du Delta du Nil, l’Europe médiane. Mais dans ces cas-là, les auteurs s’appuient sur des analyses très fines à l’échelle de villages, de communautés et d’individus. Au niveau social, les analyses s’appuient aussi sur un nombre réduit d’acteurs : des individus migrants, des personnes en face à face au travail, des groupes de quelques jeunes, quelques centaines de personnes, tout au plus, dans le cas des marchés informels ou des saisonniers. Tout laisse donc penser que les entre-deux sont miniatures ou, du moins, que les processus qui les traversent s’appréhendent en y regardant de très près. Plusieurs auteurs se réfèrent ainsi à des processus « micro » (telles les « micro-appropriations » des cortiços). Et si tous les textes rendent compte d’une demande croissante d’entre-deux, en particulier de la part des acteurs qui les pratiquent, l’extension s’opère par multiplication ou reconnaissance d’un plus grand nombre d’espaces micro, plus que par étalement des espaces en place : en témoigne ainsi le cas remarquable des espaces de « la biffe », vente informelle d’objets de récupération dans l’Est parisien, et de leur diffusion progressive. Néanmoins, partant de ce point de vue réduit, l’intervention d’autres échelles et d’autres acteurs dans la production des entre-deux est toujours soulignée. On pense en particulier aux espaces des migrants, qu’il s’agisse de camps, de zones portuaires où ils sont employés ou de trajectoires vécues et racontées en cartographie. On perçoit d’emblée l’importance des effets de contexte, sur lequel nous reviendrons ci-après.

Terrains et type d’espaces : l’entre-deux se retrouve partout !

Au niveau des terrains, le numéro promène le lecteur en Europe, en Amérique latine, en Afrique, en Asie, et des Nords aux Suds. Au sein de ces continents, il donne à voir des espaces appartenant aux catégories « classiques » de découpage : espaces urbains, périurbains, ruraux, naturels ; espaces centraux, périphériques ; parfois avec une possible multi-appartenance, parfois avec un croisement des pratiques (cas, par exemple, des enfants décrits par Cécile Faliès, issus d’espaces centraux de Santiago du Chili mais enclins à s’approprier les espaces ouverts des périphéries métropolitaines). Les textes regroupent aussi des espaces de natures variées : des très ponctuels bacs à fleurs ou portions de trottoir fréquentés par les lycéens (Catherine Didier-Fèvre), aux plus aréolaires zones de développement agricole ou urbain (Delphine Acloque-Desmulier ; Issa Sory ou Ophélie Robineau). Ce panorama très hétérogène invite d’emblée à capter les points communs des entre-deux étudiés. Pourquoi et comment des espaces si différents en apparence peuvent-ils être traversés par des processus similaires ? Quelles sont leurs caractéristiques par rapport aux concepts présentés plus haut ? La relation entre l’entre-deux et la marge, entendue aux sens topographique, fonctionnel et symbolique, est ainsi à éclairer tant elle est soulignée : les espaces à l’écart des « grands boulevards éclairés » de Niamey (Florence Boyer), les manifestations spatiales du rejet chez les professionnels en formation (Anne-Laure Le Guern et Jean-François Thémines), les relocalisés en dehors des villages d’origine et de la zone d’éruption du Mérapi (Jean-Baptiste Bing).

Les multiples attributs des entre-deux

Enfin, les attributs-même des espaces analysés ajoutent encore de la complexité pour aborder l’entre-deux. Leurs statuts oscillent entre public et privé, légal et illégal, formel et informel. Ils ont même un coût différencié (Ophélie Robineau à propos des lotissements de Ouagadougou). Ils appartiennent à plusieurs systèmes fonciers, politiques, juridiques et même temporels : les montagnes frontalières et la complexité politique franco-italo-suisse (Lauranne Jacob), « l’entre-deux juridique » des aménagements agricoles du Delta du Nil (Delphine Acloque-Desmulier), les réunions des fadas, groupes de jeunes de Niamey, entre jour et nuit (Florence Boyer), la circulation d’une époque à une autre dans la science-fiction (Morwenna Coquelin). Les espaces étudiés sont éphémères, comme ceux des migrants décrits par Hortense Soichet (travaux de Mathieu Pernot), provisoirement ou définitivement installés, tels les camps d’Anthony Goreau-Ponceaud au Sri Lanka ou les villages reconstruits de Jean-Baptiste Bing, ou en déclin, comme les ruines de Quentin Morcrette. Ils sont enfin façonnés dans des « matières » très variées, si l’on suit l’approche des espaces portuaires par Géraldine Millo ou celle de la Plaine d’Achères par Caroline Rozenholc, Patrick Céleste, Orfina Fatigato et Andreï Feraru : espaces naturels ou anthropisés, espaces concrets, abstraits ou symboliques, espaces construits, détruits, en construction… Prêter aussi attention à tous ces éléments, c’est rentrer plus encore dans le détail des processus qui traversent les entre-deux, c’est en saisir les trajectoires multiples pour mieux les définir.

Le caractère foisonnant du corpus décrit donc une très grande hétérogénéité des entre-deux et révèle le caractère encore dispersé des points de vue sur cette notion, la difficulté peut-être à saisir les entre-deux, et l’approche encore tâtonnante des chercheurs à leur égard. Comment peut-on les (re)définir ?

Sept tendances pour mieux appréhender les espaces de l’entre-deux

Pour faciliter la prise en main du numéro, nous avons procédé à un regroupement des textes (pour la rubrique Carnets de Recherches) suivant trois thématiques, en accord avec les axes de l’appel à communication :
– La des espaces de l’entre-deux : comment appréhender la diversité des entre-deux et de leurs trajectoires ? ;
– Les valeurs, sens et rapports à la norme dans les espaces de l’entre-deux : quelle est leur inscription spatio-temporelle, quel est leur contexte ? ;
– Les espaces de l’entre-deux comme espaces de l’invention et de la création : concrètement, que s’y joue-t-il en matière d’innovation socio-territoriale, voire d’utopies ?
Mais au-delà du sommaire établi, nous souhaitons proposer au lecteur de déambuler, de flâner entre les textes et les rubriques. Ce parcours transversal et aléatoire des articles du septième numéro des Carnets de géographes nous a conduit à dégager sept tendances qui semblent caractériser aujourd’hui les espaces de l’entre-deux.

L’« entre », les « deux » : l’importance des effets de contexte

« Espaces d’entre-deux », « espaces intermédiaires », « espaces interstices », « tiers espace », quelle que soit leur dénomination, ces espaces ont en commun de voir s’y déployer des pratiques témoins de leur altérité par rapport au milieu ou au contexte qui les accueillent : comme l’indiquent Violette Rey : « tout espace est entre deux espaces » ou Florence Boyer : « ces espaces disent et montrent autre chose de la société dans laquelle ils s’insèrent ».
Quels sont les « deux » ? En posant le « deux », les auteurs bornent le « entre » ou montrent au contraire qu’il ne se laisse pas délimiter. Par exemple, les entre-deux décrits par Catherine Didier-Fèvre s’observent par rapport à une limite très nette (la grille du lycée) et démontrent la volonté des lycéens d’être « dehors sans être dedans », d’être « devant sans être dedans ». A l’inverse, les cortiços de Recife et Sao Paulo (Octavie Paris) se fondent totalement dans le bâti des centres-villes anciens, car ils ressemblent à l’habitat colonial : ils restent invisibles tant que le seuil de la porte n’est pas passé. Dans une position intermédiaire, les extensions des résidences périurbaines étudiées par Camille Benigni (vérandas, haies…) peuvent appartenir, selon leur localisation, soit à l’espace privé, soit à l’espace public, et sont soit dedans, soit dehors. La ligne de partage n’est donc pas toujours très claire et les entre-deux expriment souvent une double (ou multi) appartenance, empruntant toujours leurs caractéristiques aux espaces qui les encadrent. En ce sens, le contexte géographique, historique, politique, économique, culturel et même scientifique, détermine ce qui fait l’entre-deux, qui est à la fois « et » l’un, « et » l’autre des espaces encadrants ou, au contraire, « ni » l’un, « ni » l’autre de ces derniers, rendant parfois leur dénomination complexe (Issa Sory et Abdramane Soura). Mais la distance que les entre-deux entretiennent avec ces contextes, plus ou moins souhaitée et entretenue par les acteurs, plus ou moins visible suivant les limites, est également fondamentale : c’est elle qui laisse place au « entre », sous ses diverses figures.
Dès lors, comment les entre-deux émergent-ils et montent-ils en puissance par rapport aux contextes dans lesquels ils se déploient ? Les auteurs apportent différents éléments de réponse. En premier lieu, ils sont nombreux à faire référence à un contexte de crise, qui amène en retour une innovation ou une dynamique originale pour y répondre ou la contourner : des marchés informels « en résistance à la crise et à l’exclusion » (Hélène Balan) ; la réappropriation par des professionnels des espaces abandonnés après un plan de licenciement (Anne-Laure Le Guern, Jean-François Thémines) ; le déplacement des villageois face à une éruption (Jean-Baptiste Bing) ; les ruines nées de la déprise démographique (Quentin Morcrette). Ces moments de crise correspondent parfois à des tournants historiques et politiques bien identifiés. Prolongeant les travaux de Violette Rey en Europe médiane, Elisa Goudin Steinmann indique bien que la création des espaces socio-culturels alternatifs à Berlin a eu lieu parce qu’il s’agissait des années 1990, un « entre-deux temporel » (la fin de la RDA / l’établissement de la RFA), entre un tissu urbain en « émiettement » et « l’attente » d’une mutation urbaine majeure qui comblerait ensuite tous les espaces vacants. De même, Florence Boyer replace la naissance des fadas dans le contexte de la démocratisation et de la réappropriation de l’espace public par les citadins nigériens dans les années 1990. L’environnement socio-politico-culturel est aussi fondamental pour comprendre les entre-deux : on pense à la création des espaces lotis au Burkina Faso entre pouvoir coutumier et pouvoir étatique (Ophélie Robineau, Issa Sory et Abdramane Soura), au délaissement des zones de débarque et de stockage des ports sous l’effet de l’automatisation, de la conteneurisation, des transformations du commerce maritime mondial (Géraldine Millo). Les entre-deux sont donc aussi les signes et symboles d’un moment, d’une époque spécifiques : la nuit (Florence Boyer), la saison de ski (Lise Picquerey), un tournant dans la demande des consommateurs (Hélène Balan). Enfin, si plusieurs auteurs s’appuient sur des comparaisons d’études de cas, c’est aussi pour souligner que des entre-deux identifiés comme proches peuvent différer d’un contexte géographique à l’autre.
Le rôle des contextes est tel qu’il devient parfois dominant et rend indescriptible ce qui se passe « entre ». Anthony Goreau-Ponceaud explique par exemple que les espaces liés à la migration forcée entre le Sri Lanka et le Tamil Nadu en Inde « échappent à l’ensemble des conceptions binaires » : les migrants ne sont « ni absents, ni présents », « ni indiens, ni , ni inclus, ni exclus ». Plus encore, la série Paris-Kaboul de la photographe Sandra Calligaro (2009), présentée par Hortense Soichet, expose des diptyques de photos avec d’un côté le migrant en France et, de l’autre, la famille du migrant au pays d’origine. L’espace, la trajectoire… tout ce qui s’est passé et continue de se passer entre les deux est laissé sous silence : si ce choix invite le spectateur, comme dans l’œuvre de Mathieu Pernot, à « construire [par lui-même] un espace métaphorique », il démontre aussi la difficulté, parfois même matérielle, à montrer le « entre ». Et c’est sans doute pour le retrouver que Sarah Mekdjian et ses co-auteurs ont travaillé avec des migrants à la reconstruction cartographique de leurs parcours jusqu’à Grenoble lors d’un atelier artistique.

La production des entre-deux

La diversité des entre-deux présentés et la spécificité des contextes où ils apparaissent permettent-elles d’identifier des traits communs dans les processus qui les produisent ? Existe-t-il autant de mécanismes de production des entre-deux que d’entre-deux ? Les espaces de l’entre-deux résultent de plusieurs processus : constructions physiques et densification des espaces en place ; abandon, relégation et enfrichement ; mobilisation associatives et / ou politiques ; ou tout simplement pratiques spatiales et appropriation. En décrivant ces processus, les auteurs nous informent sur les trajectoires des entre-deux et sur leur caractère pérenne ou éphémère. Que reste-t-il lorsqu’un entre-deux est institutionnalisé : lors de la « formalisation » des lotissements informels de Ouagadougou par l’Etat, de l’intervention du Groupement européen de coopération territoriale dans les espaces frontaliers des Alpes ? Lorsque l’entre-deux est soumis à de nouvelles pratiques (Plaine d’Achères), réhabilité ou détruit (les ruines) ? Paradoxalement, la reconnaissance des entre-deux par d’autres acteurs que ceux qui les ont produits peut conduire à leur disparition. Elisa Goudin-Steinman explique ainsi que les interstices culturels berlinois ont besoin des institutions qui les financent, mais s’en méfient car ils souhaitent rester indépendants ; Quentin Morcrette note que l’intervention des acteurs publics dans la réhabilitation d’une ruine met fin à son existence. De même, si la dénomination des entre-deux témoigne de leur présence, elle intervient généralement assez tard dans le mécanisme de production. Elle participe avant tout à un processus de reconnaissance, d’appropriation ou d’ancrage de quelque chose de déjà existant (Florence Boyer). Le nom est même parfois synonyme de disparition des entre-deux : en Indonésie, l’inauguration du nouveau village après l’éruption marque la fin de la relocalisation et donc de la situation flottante d’entre-deux (Jean-Baptiste Bing).
Plutôt que d’observer les trajectoires de façon linéaire, plusieurs auteurs suggèrent alors d’accepter l’état de suspension, à rebours notamment des politiques d’aménagement. Ainsi Caroline Rozenholc et ses co-auteurs, lorsqu’ils observent la Plaine d’Achères, l’ancienne zone d’épandage des eaux usées de Paris, remarquent-ils : « la notion d’entre-deux met en lumière l’impossibilité de penser les phénomènes d’urbanisation comme la seule transformation d’un état premier, et par là même, idéal ». De même, les auteurs et artistes évoquant les migrants, et les migrants eux-mêmes (Gladeema Nasruddin à Grenoble), insistent sur leur impossible retour et leur impossible installation. Tout laisse à croire que les entre-deux sont à observer dans l’instant présent, car nul ne sait ce qu’il adviendra d’eux : « dans les espaces anciens, il n’y a plus rien à voir dans les espaces nouveaux, plus rien n’est donné à voir », résume ainsi Géraldine Millo à propos des espaces portuaires délaissés. En ce sens, Caroline Rozenholc et ses co-auteurs caractérisent aussi les entre-deux à partir de leurs potentialités : « les entre-deux sont à découvrir, il faut déceler où ils se trouvent, ce qu’ils sont et quel est leur potentiel ». Les entre-deux sont bien des espaces où tout peut (encore) se produire.

Les acteurs de l’entre-deux : de la relativité des points de vue aux médiateurs, aux passeurs

L’étude des mécanismes de production des entre-deux invite à tourner le regard vers les acteurs qui en sont à l’origine, les traversent, les organisent, les quittent et les étudient. Si Géraldine Millo souligne que les entre-deux portuaires sont caractérisés par leur vide d’acteurs (et donc par un effet de surprise lorsque l’on en croise un), ce sont plutôt deux autres points de vue qui dominent les textes. Et sans grande surprise, la diversité des entre-deux se retrouve dans la diversité des acteurs représentés.

D’un côté, les espaces étudiés sont le fruit de collaborations, coopérations, compétitions, conflits entre acteurs. Il en est ainsi, par exemple, dans les textes d’Hélène Balan et de Delphine Acloque-Desmulier, qui prennent toutes deux le temps de décrypter des jeux d’acteurs très complexes : leurs études de cas démontrent le rôle des interactions et, surtout, des alliances et mésalliances entre acteurs dans la production des entre-deux. Dès lors, la relativité du point de vue des acteurs et de leurs perceptions peut apparaître comme l’un des traits caractérisant les entre-deux. Pour Caroline Rozenholc et ses co-auteurs, cette relativité est même très concrète : selon que l’on se place sur une butte ou à la hauteur du sol, chacun peut déceler des entre-deux différents. Existe-t-il alors une possibilité de faire émerger un projet commun face à une telle diversité de points de vue ? Les entre-deux sont finalement des espaces où l’existence d’un point de vue dominant est remise en question, parfois de façon revendicative : s’y expriment les résistances de certains acteurs, leurs luttes, leurs violences, pour s’y maintenir et faire exister ces espaces.
D’un autre côté, les espaces étudiés sont tournés vers un groupe d’acteurs très spécifique. Quatre groupes sont surreprésentés dans les textes de ce numéro : les jeunes, les « voyageurs » , les artistes et les scientifiques. Les jeunes étudiés sont des enfants et adolescents entre dix et vingt ans. Observés par Florence Boyer à Niamey, Catherine Didier-Fèvre dans les Yvelines et dans l’Yonne, et Cécile Faliès à Santiago-Valparaiso, leurs pratiques spatiales expriment l’acquisition de la liberté, sans qu’elle ne soit jamais totale, puisqu’elle reste contrôlée par les autorités parentales ou les parrains. Elles témoignent, pour les adolescents, d’un entre-deux âge construit dans l’entre-soi en réaction au groupe des adultes, des « anciens ». De telles spatialités sont associées au passage d’un rituel, voire à une initiation qui les conduit vers davantage d’autonomie.
La catégorie des voyageurs regroupe les tsiganes (Hortense Soichet), migrants (Octavie Paris), demandeurs d’asile (Sarah Mekdjian et ses co-auteurs), « réfugiés » (Anthony Goreau-Ponceaud, Hortense Soichet relatant les travaux de Sandra Calligaro et Mathieu Pernot), délocalisés ou relocalisés (Jean-Baptiste Bing, Ophélie Robineau), mais aussi les explorateurs urbains (Louise Dorignon), les historiens circulant d’une époque à une autre (Morwenna Coquelin), les saisonniers (Lauranne Jacob). Tous ces acteurs ont en commun leur double (ou plus !) appartenance, spatiale et/ou temporelle. Ce positionnement ambigu les amène à faire l’expérience de l’entre-deux et, paradoxalement, à enclencher des dynamiques d’ancrage et d’appropriation originales, qui redonnent un statut, un pouvoir à des populations dominées. Octavie Paris, à ce sujet, démonte les représentations de l’habiter en cortiço à Recife et Sao Paulo en expliquant qu’il relève d’une stratégie résidentielle de travailleurs (et non de marginaux) visant à profiter de la toute proximité de la ville centrale et formelle ; il en de même pour les modes d’habiter précaires des saisonniers dans les stations de ski. Mises en œuvre par des acteurs « en route », ces appropriations, même micro, apparaissent comme autant de constructions et reconstructions de soi, de son identité et de son groupe d’appartenance dans un ailleurs différent du point d’origine, qui n’est pas non plus totalement le point d’arrivée, qui peut n’être qu’une étape. Et bien que la trajectoire soit parfois annoncée comme finie, ces acteurs gardent en eux l’expérience de la route et du chemin parcouru : l’espace de l’entre-deux reste comme un espace vécu, la double appartenance s’exprimant par exemple à travers le langage, la symbolique.
Les artistes sont également très présents dans les textes retenus, qu’ils soient auteurs (Marie Moreau, Mabeye Deme, Lauriane Houbey) ou objets de recherche (dans les lieux culturels berlinois, Elisa Goudin-Steinman) et de lectures (Sandra Calligaro, Mathieu Pernot et Ahmed Ögüt sous le regard d’Hortense Soichet ; Allan Sekula et Philippe Bazin à travers l’écriture de Géraldine Millo ; et, à leur façon, les explorateurs urbains décrits par Louise Dorignon). Qu’ils soient photographes ou plasticiens et que leur œuvre prenne une forme matérielle ou immatérielle, ces artistes sont à la fois chasseurs, chercheurs, révélateurs et créateurs d’entre-deux. Mais à travers la construction de leur œuvre, ils ont surtout un rôle de médiateurs. Mabeye Deme, photographe, écrit : « Dans l’entre-deux, un appareil photo (…) je photographie leurs paroles pendant qu’ils regardent mes silences ». A travers l’expérience artistique, et parfois son support, les artistes captent et transmettent une expérience possible des entre-deux, qui est interaction, échange avec ce qu’ils mettent en lumière, autant que projet professionnel construit dans l’alternative.
Enfin, ce numéro a engagé de nombreux auteurs dans une démarche réflexive : les scientifiques sont mis en scène dans plusieurs articles, révélant leurs méthodes, leurs questionnements face à des espaces ou acteurs qui ne se laissent pas facilement approcher. Comme les artistes, tous semblent se positionner volontairement dans un entre-deux, et tiennent aussi le rôle de médiateurs. Jean-Baptiste Bing répond ainsi à une demande des responsables sur la question de la relocalisation, mais se félicite de ne pas bénéficier de soutien officiel (contrairement à d’autres chercheurs) : évoquant un « entre-deux épistémologique », il explique que cette liberté lui permet « d’occuper une niche spécifique », de se « tenir à l’écart des jeux de pouvoir » et de recueillir d’autres témoignages. C’est aussi ce « décentrement du regard » que recherchent Cécile Faliès ou Anne-Laure Le Guern et Jean-François Thémines : en créant un atelier de cartes participatives auprès d’enfants, ou en « instruisant au sosie » des professionnelles en reprise d’études, ces auteurs s’impliquent pour faire émerger des espaces et pratiques spatiales passés généralement sous silence ou révéler la dimension géographique de certaines pratiques. Sarah Mekdjian et Anne-Laure Amilhat-Szary, en sollicitant directement les « voyageurs » non plus comme objets d’études et producteurs de données mais comme auteurs, décident d’expérimenter plus loin encore ce décentrement et ce de façon critique. Il s’agit de laisser apparaître d’autres interactions possibles de recherche et, par là-même, d’autres espaces. Tous les acteurs évoqués dans ce numéro des Carnets sont des passeurs, des révélateurs. Ils mettent en lumière des espaces que l’on ne veut pas voir, que l’on ne peut pas voir, des espaces parfois interdits qui échappent au regard. Ce faisant, ils contribuent donc à faire exister et à faire résister ces espaces. Leurs pratiques, leurs représentations interfèrent et dessinent alors autant d’orientations possibles pour les espaces de l’entre-deux.

Des espaces où il se passe quelque chose : Transition – Transaction – Transmission

Prolongeant le rôle des acteurs-passeurs, les entre-deux constituent des espaces où il se passe quelque chose. Là, les « deux » importent moins que le « entre », qui est avant tout mouvement. Les textes expriment différentes modalités du « passage », qui sont autant de façons de capter ce qui se joue lors du franchissement, de sortir des conceptions binaires de l’appréhension de l’espace.
Les espaces de l’entre-deux sont d’abord des espaces de transition, d’où la référence fréquente des auteurs à la figure du « sas ». A travers plusieurs espaces, techniques ou objets (une machine à voyager dans le temps, un couloir, une construction…), il s’agit de « rétablir le continuum temporel » (Morwenna Coquelin) ou spatial. La référence fréquente des auteurs au « rituel » montre que l’entre-deux est un moment associé à un rite de spatialisation : « sortir, c’est assumer, grandir », de même que sécher les cours et manger à l’extérieur, explique Catherine Didier-Fèvre à propos des lycéens. Ce « sas » ou ce « rituel » projette l’entre-deux vers l’arrière ou l’avant, en le préservant des espaces qui l’encadrent ou, à l’inverse, en lui en donnant un accès privilégié. Si la transition est éphémère, voire précaire, elle n’en reste pas moins essentielle pour favoriser l’accès des acteurs à une dimension autre, ce qui passe aussi par un processus de transmission. Le « message » entre l’avant et l’après circule par l’intermédiaire des médiateurs évoqués ci-dessus. La transmission est aussi liée à un objet précis, un medium, telles les archives « qui permettent de toucher du doigt le passé sans y participer » (Morwenna Coquelin). En ce sens, les entre-deux ne sont-ils pas aussi les dépositaires de la mémoire spatiale et temporelle ? Ou le moment de prise de conscience qu’une mémoire existe et peut / doit être conservée, écrite, puis circuler ?
Les entre-deux apparaissent aussi comme des espaces de transaction (Rémy, 1984) non uniformes, qui s’apparentent à des coopérations ou des négociations. Au sens propre, ce sont des lieux d’échanges matériels et immatériels (marchés, zones portuaires, zones frontalières…). Au sens figuré, ce sont des lieux de discussions, avant une prise de décision quant à leur avenir. Jean-Baptiste Bing indique ainsi le rôle des forums dans le processus de relocalisation des habitants en post-éruption : ils créent des dynamiques de concertation qui amènent du consensus, du travail en commun et permettent de limiter les conflits dans les nouveaux villages entre nouveaux et anciens habitants. Or, ces négociations ou transactions sont plus ou moins âpres, plus ou moins conflictuelles : Catherine Didier-Fèvre évoque ainsi les violences verbales dont font preuve les adultes envers les lycées, de même que Delphine Acloque indique que la production de nouvelles terres agricoles est source de tensions, résolues parfois par l’armée. En filigrane, les auteurs nous décrivent donc les rapports de pouvoir qui naissent dans les entre-deux et leur assignent un sens et un rôle politique. A travers ces différents modes de transaction, les auteurs nous informent d’une complexification des processus et des pratiques qui régissent, gouvernent, encadrent ces espaces de l’entre-deux et en modifient les territorialités.
Enfin, le mouvement capté est rupture : les entre-deux s’affichent comme des espaces de la transgression, parfois voulue, réclamée, relevant d’un parti pris. Par exemple, les exploits des explorateurs urbains (Louise Dorignon) émanent directement de la fascination qu’exercent des espaces interdits d’accès. Cette transgression exprime une contestation, avec ou sans discours, qui peut être à l’origine de l’entre-deux ou participer à sa consolidation. En contrepoint, les auteurs évoquent les dynamiques de surveillance mises en place pour contrôler les entre-deux, et ce qu’elles provoquent, de la désaffection (Géraldine Millo) à la création (Sarah Mekdjian et ses co-auteurs).

Des espaces qui décrivent un rapport particulier à la norme

Le travail réalisé à propos de la transgression rappelle la relation particulière que les entre-deux entretiennent avec la norme : décrits par les auteurs comme « à rebours des normes », « hors-norme », « à côté » (Elisa Goudin-Steinman), « hors catégorie » (Jean-Baptiste Bing), « dérogeant à la règle » (Morwenna Coquelin), « en décalage » (Catherine Didier-Fèvre). « Non déclarés » (Cécile Faliès), ils invitent à repenser les catégories spatio-temporelles. L’entre-deux est-il un anti-modèle ? Un contre-modèle ? Dans le monde de la recherche, Violette Rey et Monique Poulot rappellent à quel point il ne va pas de soi d’étudier ces espaces délaissés et dénigrés, qui ne rentrent pas facilement dans les cases. C
omment s’établit ce rapport si particulier des entre-deux à la norme ? Trois procédés principaux ressortent des textes de ce numéro. En premier lieu, certains espaces ne défient pas la norme en apparence, mais en secret : c’est le cas des espaces résidentiels centraux détournés de leur usage initial. Il s’agit là d’une forme de subversion « dans la régularité », au sens où le maintien du « hors-norme », de l’invisible, du masqué est la condition sine qua non de l’existence, de la pérennisation de ces espaces. D’autres espaces s’éloignent de la norme par délaissement, délitement, dysfonctionnement, notamment lors de la diminution ou de l’absence de contrôle politique à leur égard. Ces processus laissent émerger de nouvelles pratiques qui construisent finalement « une autre normalité » (Anthony Goreau-Ponceaud), fruit de collaborations inédites. Enfin, d’autres espaces expriment un contournement de la norme de façon violente, conflictuelle, illégale, venant bouleverser l’ordre établi par les Anciens (Issa Sory), les institutions politiques (Hélène Balan, Delphine Acloque-Desmulier) et créant de nouveaux arrangements spatiaux. Si plusieurs processus expliquent donc la dissonance entre les entre-deux et la norme, on peut ainsi déduire que les entre-deux sont des « espaces critiques d’eux-mêmes » (Géraldine Millo) et de leur contexte environnant.
Le contournement ou détournement de la norme finit par mettre en scène de nouveaux espaces et de nouveaux acteurs, de nouveaux liens et de nouveaux lieux. C’est ainsi que Cécile Faliès justifie sa méthode des cartes mentales : en faisant dessiner aux enfants leurs pratiques dans les espaces ouverts, elle découvre l’attractivité de ces derniers et en fait émerger des lieux inconnus, délaissés. A la limite de la concession et de la rue, les espaces des fadas viennent remettre en question le pouvoir, tout en créant un lieu de discussions et d’écoute, hors adultes, à même la rue. D’après Lisa Piquerey, les lieux des salariés, tout en étant des non- lieux pour les gérants, sont des lieux habités, des lieux de vie. « Qu’est-ce que le beau ? », se demandent Caroline Rozenholc et ses co-auteurs en invitant à réintégrer à nos critères le « cadre ordinaire de nos vies quotidiennes », tandis que Cécile Faliès conclut : « Pour vivre heureux, vivons cachés ? » L’observation des pratiques, des appropriations, repose alors à nouveau la question de la définition de la norme et de la reconnaissance du hors-norme.
A travers ces rapports particuliers à la norme, les espaces de l’entre-deux expriment finalement des formes de résistance. Or, cette résistance passe aussi par l’expression d’une forme de créativité.

Des espaces de création : vers l’hybridation

Les processus qui traversent les entre-deux conduisent enfin à faire d’eux des espaces de création. Ils sont le lieu d’hybridations : la présence des forces extérieures les rend perméables à l’altérité qui les entoure, comme l’indiquent d’emblée Violette Rey et Monique Poulot. Cela se manifeste autant par les statuts composites, les alliances nouvelles entre acteurs, les pratiques mélangeant « un peu de tout » (Caroline Rozenholc et ses co-auteurs), des temps et des façons de faire. D’autres auteurs parlent d’innovation et d’invention dans les entre-deux qu’ils étudient, mettant en lumière l’émergence de codes et normes propres, de traditions propres. Les entre-deux sont dans ce cas des espaces au service de la liberté des acteurs qui les animent. Cependant, les dispositifs mis en place relèvent parfois autant d’expérimentations sociales, de laboratoires, que de la réappropriation de pratiques récupérées d’une autre époque. Ce qui est innovation dans l’espace actuel ne l’est pas toujours lorsque le regard embrasse le temps long.
Du fait de ces caractéristiques, les entre-deux deviennent pour certains auteurs des espaces du mystère et de l’imaginaire (le roman de Connie Willis lu par Morwenna Coquelin), des espaces du jeu (les spielraüme d’Elisa Goudin-Steinman), de l’utopie : des espaces présents pour réveiller, éveiller d’autres émotions chez ceux qui les traversent, les observent.

Quelles approches, quelles méthodes pour étudier les entre-deux ?

Le panorama des entre-deux que nous permet de dresser le numéro 7 des Carnets de géographes resterait incomplet si l’on n’évoquait pas les méthodes déployées par les auteurs pour en décrypter les caractéristiques et en saisir le mouvement, le rapport à la norme, la dynamique de création qui les animent. Surtout, comme nous l’avons déjà évoqué, l’effort de réflexivité et de positionnement qu’offrent la plupart des auteurs et l’importance laissée à l’empirisme invitent à rendre compte de l’existence possible d’une ou plusieurs méthodologies pour aborder ce type d’espace « hors catégorie ».
En effet, plusieurs auteurs ont indiqué leurs difficultés, leurs insatisfactions pour aborder leurs objets et donc la nécessité de contourner leurs méthodologies habituelles. Comment faire face à la fixité des catégories statistiques, des cartes quand on doit appréhender le mouvement ou l’invisible ? Octavie Paris écrit ainsi : « le travail de terrain a donc consisté à jongler avec cette position d’entre-deux », Quentin Morcrette avoue : « il me semble avoir été moi-même dans l’entre-deux » et, modestement, Géraldine Millo décrit le travail du photographe Allan Sekula comme « une tentative de déplier un espace dans lequel on ne peut, à première vue, tracer un chemin, une sortie ». La prudence et la position suspensive (« le cul entre-deux chaises », évoqué par Morwenna Coquelin ?) semblent de mise pour étudier les entre-deux.
D’autres auteurs ont dit aborder des espaces ou processus estimés « classiques » avec une méthode inhabituelle. Paradoxalement, Issa Sory et Abdramane Soura font ainsi le choix d’étudier les lotissements informels de Ouagadougou par un recueil de statistiques très récentes, en faisant l’hypothèse que l’étude de leur raccordement aux services d’eau et de déchets devrait permettre de saisir précisément le rapport ambigu de ces quartiers à la ville formelle. Les entre-deux seraient propices à l’application de méthodologies « décalées » par rapport au type d’espace analysé. De façon plus attendue, les approches par le bas, participatives ou associées à une observation participante, dominent dans le panel des textes retenus, comme si seules des observations longues et répétées permettaient de saisir l’altérité, la spécificité des entre-deux.
Mais surtout, ce numéro a laissé émerger des méthodologies résolument alternatives, offrant au lecteur le matériau brut de ce qui est d’habitude masqué, caché. On pense ici aux ateliers cartographiques participatifs (Sarah Mekdjian et ses co-auteurs). Parties prenantes du processus de création au même titre que les « voyageurs » et artistes, les chercheurs adoptent une co-construction du savoir scientifique, y compris lors de la restitution et de l’écriture polyphonique de l’article. Donnant enfin à voir la réelle diversité des points de vue sur un type d’entre-deux, ces auteurs confrontent aussi leurs approches à d’autres sphères narratives, au risque de mettre parfois en danger, ou de questionner, les pratiques du chercheur.
Le déploiement de ces méthodes rend compte, au-delà des objets et espaces étudiés, de recherches méthodologiques en cours. Ces dernières soulignent à la fois un manque et une aspiration des auteurs envers leurs sciences de référence. Face aux difficultés à disposer de données précises sur des espaces hors-catégorie, les auteurs aspirent à davantage de reconnaissance de ces méthodologies plus transdisciplinaires, tournées vers un échange plus « égalitaire » avec les personnes rencontrées. Les stratégies déployées pour construire ces méthodologies hybrides dans les entre-deux et, surtout, le fait d’oser les exposer, devraient conduire à mieux les faire accepter, à mieux les reconnaître.

La lecture et l’analyse transversales des textes permettent de mesurer l’ampleur du travail réalisé par les auteurs qui se sont manifestés, mais surtout l’ampleur du travail à réaliser encore sur la notion d’entre-deux aujourd’hui. Nous souhaitons donc terminer ce Carnet de débats en proposant quelques pistes pour guider les pas des futurs explorateurs des entre-deux.

Osons l’entre-deux ! Quelques pistes pour poursuivre l’exploration des entre-deux

Malgré les difficultés que l’esprit éprouve à lire et penser les phénomènes sans les raccorder à des catégories, la richesse de ce septième numéro des Carnets de géographes invite à poursuivre l’aventure de l’entre-deux, à continuer à être des révélateurs – et des passeurs !- de mouvement spatio-temporel.

Géraldine Millo écrit à propos du travail de Philippe Bazin : « par des mécanismes plus structurels que véritablement intentionnels, nous nous sommes retirés des espaces urbains ; nous ne voyons plus, car nous ne l’expérimentons plus, la lourdeur de la matière et la pesanteur de l’espace concret ». Tous les textes démontrent au contraire ce qu’il se passe lorsque le regard et les sens se portent vers ces espaces concrets des entre-deux : nous voyons, nous expérimentons autre chose. Plutôt que de les considérer en creux, invisibles et inutiles, nous faisons la proposition de nous repositionner comme chercheurs face aux entre-deux pour, en réveillant nos sens, les laisser vivre et les vivre, sans jugement, sans idée préconçue, et oser expérimenter ce qu’il s’y passe, dans le simple constat.

A la façon des acteurs rencontrés dans ce recueil, nous invitons les lecteurs-chercheurs à être des « chercheurs-acteurs d’entre-deux », autant explorateurs que créateurs, portés par « l’émotion documentaire » face à ce qui ne se laisse pas attraper, à ce qui, parfois, préfère rester mystérieux, caché, dans l’ombre, quel qu’en soit le langage ou le mode d’expression. Nous suggérons en ce sens d’imaginer ces entre-deux, de faire l’expérience de l’imaginaire, du rêve, aussi, – à base de jeux et de je. Se trouver dans l’espace de l’entre-deux ou face à lui peut s’apparenter à « un engagement au service de l’éclaircissement du réel, mais aussi, un espace pensant apte à faire penser » (Géraldine Millo). Nous appelons à davantage de circulation, de transmission, de dialogues, de transaction, de transgression entre carcans catégoriels et disciplinaires, susceptibles de faire surgir l’improbable spatial.

Nous définissons donc les entre-deux comme des espaces-temps-mouvements où quelque chose se passe, se dé-normalise, se crée pleinement dans « l’ici » et le « maintenant ». Dépendants cependant des effets de contexte et produits par des acteurs qui jouent le rôle de « passeurs » face à ces forces extérieures, ils appellent, pour capter les constructions territoriales qu’ils provoquent, l’observation et/ou l’expérience vécue d’un lâcher-prise de soi dans l’être-dans-l’espace, dans l’être-avec-l’espace.

Ces pistes posées, tout reste à explorer. Au-delà des thématiques soulevées dans ce numéro, certains manques majeurs, en particulier sur le corps et le genre, appellent à poursuivre le travail empirique et théorique amorcé ici sur la notion d’entre-deux.

BIBLIOGRAPHIE
Bonerandi E., Landel P.-A., Roux E. (2013) « Les espaces intermédiaires, forme hybride : ville en campagne, campagne en ville ? », Revue de Géographie Alpine, 2013, numéro 91-4, pp. 65-77.
Bonerandi E., Roth H. (2007) « Pour une géographie des espaces anti-héros : au delà de la banalité des espaces intermédiaires », Communication au colloque XLIIIè colloque de l’ASRDLF – Grenoble-Chambéry, 11-13 juillet 2007.
Boulineau E., Coudroy de Lille L. (2015), Les espaces intermédiaires, actes du colloque, Lyon, ENS Editions, à paraître.
Bouloc C. (2013) « Les élites dans les villes polonaises, étude de géographie sociale », Thèse de doctorat, Université de Paris 1, sous la direction de Pétros Petsiméris et Grzegorz Weclawowicz, nombre de pages en attente
Brunet R. (1968), Les phénomènes de discontinuité en géographie, Paris, Ed. du CNRS, Coll. Mémoires et Documents, 117 p.
Brunet R., Grasland C. et François J.-C. (1997) « La discontinuité en géographie : origines et problèmes de recherche », Entretien avec Roger Brunet, 1997/4, pp. 297-308.
Cattan N. (2012) « Transterritoire – Repenser le lieu par les pratiques spatiales de populations en position de minorités », in L’information Géographique, 2012-2, pp. 57-71.
Chaléard J.-L., Dubresson A. (1998) Villes et campagnes dans les Pays du Sud, une géographie des relations, Paris, Karthala, coll. Hommes et sociétés, 260 p.
Claval P. (2002), Découpages et effets de seuil en géographie, Dictionnaire critique, paris, La Documentation française, 470 p.
Capron G., Cortès G, Guétat-Bernard H (Dir.) (2005), Liens et lieux de la mobilité. Ces autres territoires, Paris, Belin, 344 p.
Di Méo G. (1991), L’homme, la société et l’espace, Paris, Anthropos/ Economica, 319 p.
Deleuze G., Guettari F. (1980), Milles plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2, Paris, Les éditions de minuit, 645 p.
Ferrier J.-P. (1984), La géographie ça sert d’abord à parler du territoire ou le Métier des Géographes, La Calade Edisud, 284 p.
Foucart J. (2010), Entre-deux et passages. Essai de conceptualisation à partir de la complexité et de la transaction, Pensée plurielle, 2010/2 n° 24, pp. 7-12.
Foucault M. (2009), Le corps utopique, les hétérotopies, Paris, Lignes, 63 p.
Cortes G., Persche D. (2013) « Territoire multisitué », L’espace géographique, 2013 T. 42/ 4, pp. 289-292.
Giraut F. (2013) « Territoire multisitué, complexité territoriale et postmodernité territoriale : des concepts opératoires pour rendre compte des territorialités contemporaines ? », L’espace géographique, 2013 T. 42/4, pp. 293-305.
Groupe de recherches interfaces (2008) « L’interface : contribution à l’analyse de l’espace géographique », L’espace géographique, 2008/3, pp. 193-207.
Lefebvre H. (2000) (4ème édition), La production de l’espace, Paris, Anthropos, 487 p.
Lévy J., Lussault M. (Dir.) (2003), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Paris, Belin, 1034 p.
Merle A. (2011) « De l’inclassable à « l’espèce d‘espace » : l’intermédiarité et ses enjeux en géographie », L’information géographique, 2011 Vol. 75/ 2, pp. 88-98.
Monnet J., Capron G. (2000), L’urbanité dans les Amériques. Les processus d’identification socio-spatiale, Presses Universitaires du Mirail, 220 p.
Navez-Bouchanine F. (Dir.) (2012), Effets sociaux des politiques urbaines. L’entre-deux des politiques institutionnelles et des dynamiques sociales, Paris, Karthala, 272 p.
Pérec G. (1974/2000), Espèces d’espaces, Paris, Galilée, 186 p.
Prost B. (2004) « Marge et dynamique territoriale », Géocarrefour, 2004 Vol 79/2, pp. 175-182.
Pumain D. (2008) « Une approche de la complexité en géographie », Géocarrefour, 2008 Vol 78/1, pp. 25-31.
Rémy J. (1984) « Centration, centralité et haut lieu : dialectique entre une pensée représentative et une pensée opératoire », Revue de l’Institut de Sociologie, 1984 n°3-4, pp. 449-486.
Rey V. (2015), « Penser les espaces intermédiaires, nouvelles figures de l’entre-deux », Publication ENS Edition. A paraître.
Reynaud A. (1992) « Centre et périphérie », in Encyclopédie de la géographie, Paris, Economica, p. 599-616
Roulleau-Berger L. (2005) « Espaces intermédiaires, économies urbaines et lutte pour la reconnaissance », in Capron G., Cortès G, Guétat-Bernard H (Dir.), Liens et lieux de la mobilité. Ces autres territoires, Paris, Belin, 179-190.
Sansot P. (2004), Poétique de la ville, Paris, Editions Payot et Rivages (Edition Armand Colin, 1996), 626 p.
Secchi B. (2006), Première leçon d’urbanisme, Marseille, Edition Parenthèses, 155 p.
Sieverts T. (2004), Entre ville, une lecture de la Zwichenstadt, Marseille, Edition Parenthèses, 188 p.
Soja E. (1996), Thirdspace : Journeys to Los Angeles and Other Real-and-imagined Places, Cambridge, MA :Blackwell.
Vanier M. (2000) « Qu’est ce que le tiers espace : territorialités complexes et construction politique », Revue de Géographie Alpine, 2000 n°1, tome 88, pp. 105-113.
Vanier M. (2013) « Le périurbain à l’heure du crapaud buffle : tiers espace de la nature, nature du tiers espace », Revue de Géographie Alpine, 2013, pp. 79-89.
Viard J. (1990), Le tiers espace, ou la nature entre ville te campagne, Paris, Méridien, Klincksiek, 152 p.