Marianne Morange

Université Paris Diderot
Géographe et urbaniste, SEDET, EA 4534
marianne.morange@paris-diderot.fr

Yann Calberac

Université Paris-Sorbonne (IUFM de Paris)
Géographe, UMR 8185 ENeC
yann.calberac@ens-lyon.org

 

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« À l’urgence de l’engagement s’est substituée pour nous la priorité du jugement. Cette rupture avec la tradition intellectuelle de type sartrien, qu’avaient illustrée Les Temps modernes, est ce qui a paru, sur le moment, la nouveauté la plus remarquée du Débat. On a vite compris que le refus de l’engagement politique partisan n’était que le produit d’une volonté de responsabilité civique. Dans le pays des Lumières, la présence de l’intellectuel dans la vie publique est une tradition. Il ne s’agit nullement d’y renoncer, mais bien au contraire, de lui redonner son lustre en lui trouvant son actualité. »
Pierre Nora, « Vingt ans de débat », Le Débat, 2000, page 9, http://www.le-debat.gallimard.fr/

A l’occasion des vingt ans de la revue Le Débat, Pierre Nora revient en ces termes sur le projet éditorial de ses fondateurs. Il évoque leur méfiance envers les affiliations partisanes et leur tentative, à l’aube des années 1980, de renouer avec une forme d’implication politique en somme plus « dégagée » pour les chercheurs en sciences sociales et humaines convaincus de la disqualification du combat des intellectuels marxistes.

L’essor contemporain des approches critiques dans la géographie française peut être interrogé à la lumière de ce manifeste et de ce tournant anti-partisan au sens où elles n’émanent pas d’un collectif d’intellectuels clairement identifié, engagé dans une œuvre politique de transformation du monde et assumant une mission historique, comme ce fut le cas pour certains de leurs aînés. On pense par exemple aux géographes tiers-mondistes comme Jean Dresch (Dresch, 1979) ou André Prenant qui ont pris parti dans la lutte contre le colonialisme, parfois aux côtés du Parti Communiste Français, ou encore à l’engagement d’Yves Lacoste et à la revue Hérodote dans les années 1970 (Lacoste, 1976) .

Critiques mais pas nécessairement radicales. Les géographies critiques contemporaines, en France, se caractérisent par un net pluralisme idéologique et un foisonnement d’approches méthodologiques et théoriques. Elles sont le produit d’influences variées, ce qui n’exclut pas la reconnaissance de certains héritages politiques. Elles s’organisent autour de thématiques, d’aires culturelles, de sous-champs disciplinaires, sans revendiquer le label critique. Elles restent donc assez cloisonnées les unes par rapport aux autres et ne disposent d’aucun support éditorial propre, alors qu’une telle tribune existe dans l’environnement anglophone avec la revue ACME dont le projet éditorial vise à réunir sous la bannière critique un grand nombre d’approches : « anarchisme, anti-racisme, environnementalisme, féminisme, marxisme, postcolonialité, poststructuralisme, études ‘queer‘, situationnisme ou socialisme ».

Partant de ce constat, ce numéro des Carnets de géographes se propose d’offrir un espace de décloisonnement des approches critiques dans la géographie française. L’objectif est triple : en confrontant des géographies qui a priori échangent peu entre elles, il s’agit d’illustrer la contribution des géographes qui travaillent dans le contexte français au renouveau des pensées critiques, de rechercher les éventuelles spécificités d’une pensée critique « à la française » en géographie et de redonner quelque audience à la géographie, en tant que discipline, dans un champ où elle fait pour l’heure figure de parent pauvre.

C’est dans cet esprit qu’a été diffusé notre appel à articles. S’il était thématiquement ouvert, il s’adressait aux géographes francophones. Nous souhaitions ouvrir une arène expérimentale pour permettre à des géographes qui travaillent et élaborent leur pensée en langue française de s’exprimer sur la place de la critique dans la géographie qu’ils fréquentent et contribuent à bâtir. Nous n’avons toutefois reçu que des contributions émanant de chercheurs travaillant en France. Ce numéro porte donc sur les géographies critiques « à la française », au sens où elles sont produites dans le contexte institutionnel et académique français. Nous avions en outre donné un sens assez large au terme « critique » en déclinant l’expression au pluriel et en évoquant des « approches construites autour d’une remise en question des catégories analytiques classiques (…), articulées à une volonté de peser sur les évolutions politiques et sociales. Cela afin de ne pas restreindre thématiquement les propositions et afin d’ouvrir ce numéro à toutes les manières de « faire avec », mais aussi, pourquoi pas, de « faire sans » la critique.

Les contours de la démarche critique sont en effet suffisamment flous pour que cette dernière soit parfois considérée comme une auberge espagnole théorique, scientifiquement inopérante. L’on trouve des traces de cette prévention aussi bien chez les partisans de la neutralité scientifique que chez les tenants d’une approche (plus) radicale. C’est par exemple le point de vue des organisateurs d’un prochain colloque consacré à « l’espace et aux rapports sociaux de domination » dont nous rendons compte ici (voir entretien infra). Nous n’avons cependant pas reçu de proposition d’article dénonçant les limites ou les faiblesses des approches critiques. Ce numéro réunit donc des textes de géographes qui se revendiquent, chacun.e à leur manière, d’une telle approche. Nous avons voulu les laisser libres de la manière dont ils investiraient cet espace et aborderaient ce débat, entre enjeux théoriques et enjeux de méthode, ou encore en référence ou non au champ anglophone et aux critical (et radical) geographies.

Besoins critiques?

La géographie française n’a eu de cesse de questionner son rôle social et son rapport au politique (Calbérac et Delage, 2010). Elle n’a eu de cesse de « s’engager » dans le monde social. Dans ce numéro, Nicolas Bautès et Clément Marie dit Chirot soulignent l’influence des travaux menés dans les années 1960 par Renée Rochefort (Rochefort, 1961) sur la géographie sociale qu’ils pratiquent aujourd’hui. Cependant, en géographie comme dans les autres sciences sociales, la pertinence de l’engagement critique a été sapée par la montée de l’impératif de « neutralité axiologique ». Un soupçon pseudo-wébérien a grandi quant à la légitimité scientifique des approches dites non neutres ou fondées sur des jugements de valeur. On peut par exemple se souvenir de la charge de Jacques Brun (1994) contre les analyses de la ségrégation urbaine qui confondent selon lui dénoncer et comprendre, obscurcissent le phénomène plus qu’elles ne l’éclairent, et se révèlent au final peu heuristiques.

« Neutralité axiologique » au service de la juste compréhension des phénomènes observés. Cette traduction approximative de l’idée wébérienne de « Wertfreiheit » participe, selon Isabelle Kalinowski (2005), d’un détournement idéologique de la pensée de Max Weber. Ce glissement sémantique tardif aurait été opéré dans les années 1960 par les détracteurs de l’approche marxiste afin de récupérer politiquement la grande figure intellectuelle de Max Weber. Ce dernier n’opposait pas la Wertfreiheit (l’impératif moral de « non-imposition des valeurs » qui devrait selon lui guider toute démarche scientifique) à l’engagement politique. Il l’opposait à la propagande : le fait de s’appuyer sur une position académique dominante et sur une parole d’autorité pour imposer des valeurs en les présentant comme neutres. Traduire la Wertfreiheit par « neutralité axiologique » permettait de substituer à cette opposition subtile, celle, beaucoup plus simpliste, entre engagement et devoir de neutralité politique.

Dans les années 1980 et au début des années 1990, le succès de cette stratégie de détournement, signalé par l’avènement de l’ordre idéologique libéral (Cusset, 2006), aurait achevé de disqualifier scientifiquement et institutionnellement la figure du chercheur engagé et de discréditer la pensée critique en sciences sociales. Elle ne fut certes jamais totalement éclipsée si l’on pense par exemple au succès professionnel d’un Pierre Bourdieu et à l’audience de l’école de sociologie critique de l’EHESS durant cette période. Mais elle fut réduite à des niches académiques alors qu’elle avait été dominante dans les décennies précédentes.

Redécouvrir, ressusciter, mais aussi refonder la pensée critique autour de nouvelles approches théoriques, dans une relation reconfigurée et souvent plus distante à l’engagement politique. C’est le défi que s’efforcent de relever ce que Razmig Keucheyan (2010) a baptisé les « nouvelles pensées critiques ». La vitalité, voire l’effet de mode qui entoure ces approches, relève d’un désir de rupture avec la parenthèse des années 1980-1990 et d’une aspiration à s’affranchir des injonctions à la neutralité axiologique qui l’ont caractérisée. Leur succès serait donc lié à un moment de rupture et de crise idéologique et institutionnelle.

De manière plus anecdotique, cette crise renvoie parfois à un besoin de résistance contre les transformations récentes de l’Université française. Mise en demeure par des pouvoirs publics acquis au tournant néolibéral de la stratégie de Lisbonne, de devenir (enfin) « utile » (professionnalisante, évaluatrice de « compétences » et productrice d’une recherche appliquée, soumise au dictat du temps atrophié de l’appel à projets et mise au service des grandes entreprises privées ou publiques), elle se trouve sommée de redéfinir sa fonction sociale dans le cadre d’une autonomie budgétaire de type entrepreneuriale. La pensée critique s’en trouve marginalisée (quand elle n’est pas jugée suspecte a priori pour des raisons idéologiques) et la recherche fondamentale, condamnée à la portion congrue, que ce soit en lettres et en sciences humaines et sociales ou dans les sciences dites dures.

Trois chemins critiques

Depuis le milieu des années 1990, la pensée critique en géographie, comme dans nombre de disciplines, renaît donc sous des formes multiples. On peut penser aux travaux sur les relations entre éthique et géographie menés au sein du laboratoire ESO et ancrés dans une vigoureuse tradition de recherche en géographie sociale (voir dans ce numéro, la contribution de Nicolas Bautès et Clément Marie dit Chirot), ou aux réflexions menées sur ce même thème par des chercheurs plus isolés (voir par exemple Morelle et Ripoll, 2009 ou Collignon 2010). On peut, parmi les initiatives très récentes, évoquer la création de la revue Justice spatiale | Spatial Justice qui questionne les relations entre espace et justice, les travaux d’Arnaud Brennetot sur les manières dont la géographie mobilise la notion de justice (Brennetot 2009, 2011), ou encore l’organisation du colloque sur « Espaces et rapports sociaux de domination : chantiers de recherche » en septembre 2012 à l’Université de Paris Est Marne-la-Vallée .

Il en résulte une grande diversité de points de vue et de manière de faire ou d’être critique. Les contributions que nous avons reçues émanent donc de domaines géographiques très divers et abordent des thématiques très variées : gentrification, services urbains, renouvellement urbain/ville créative, grands projets d’aménagement portuaire/aménagement régional, spéculation foncière et immobilière liée au tourisme, mais aussi littéracie, géographie des mobilités et épistémologie. Elles portent sur des terrains situés aussi bien au Nord (Bruxelles, Montréal, Paris) qu’au Sud (Tanger, villes du golfe, Mali, Le Cap, Maputo, Inde, Mexique et Brésil).

On peut néanmoins les regrouper en trois types d’approche :

1- L’approche théorique : la critique comme grille de lecture du monde

Quatre textes mobilisent ou élaborent un cadre théorique ou une grille de lecture critiques pour pénétrer un phénomène spatial : Sabine Planel propose une approche théorique très originale de la notion « d’espace juste », appliquée au cas du port de Tanger Med, qui combine les apports de la critique foucaldienne sur le pouvoir et ceux des geographies of scales anglophones (géographie des échelles) ; Anne Clerval et Mathieu Van Criekingen explicitent, sous la forme d’un dialogue scientifique, la manière dont ils mobilisent dans leurs travaux respectifs sur Paris et sur Montréal et Bruxelles, la notion de gentrification, forgée au Royaume-Uni et d’abord travaillée dans le monde anglophone ; Frédéric Barbe propose une « géographie critique appliquée à la culture » (la littéracie) afin de dénoncer « la force du système « transcolonial » qui a fait échouer l’utopie scolaire de l’Indépendance » au Mali, ainsi que les « obstacles à la formation d’un marché national de la littéracie cohérent » ; il dessine les contours d’une « action publique plus soucieuse de ménager le territoire et la société en favorisant un accès universel à la lecture-écriture ». Roman Stadnicki et Manuel Benchetrit sillonnent les villes du golfe et mettent en image les pratiques de leurs citadins ordinaires afin de nuancer la lecture catastrophiste qu’a fait de ces villes l’anthropologie radicale anglophone de Mike Davies et Daniel Monk, selon eux abusivement généralisante et hors-sol. S’ils se proposent de « dépasser la critique », leur proximité avec le terrain, leur souci de la complexité des dynamiques socio-spatiales et de la tension entre spécificités et montée en généralité les rapprochent de la Nouvelle critique sociale.

2- L’approche épistémologique : la pensée critique comme objet ou question de recherche

Deux auteurs constituent la géographie radicale anglophone en objet de recherche : Cécile Gintrac étudie la construction de ce champ et questionne les relations entre pensées critique et radicale, dans un aller-retour entre la France et les Etats-Unis ; Camille Vergnaud esquisse les contours de « la figure de l’enseignant-chercheur-activiste » et analyse ses « concrétisations » dans le contexte états-unien. Elle en décrit trois incarnations : la construction d’un espace « d’academivism » à l’université de Syracuse (par la mise à disposition des apports de la technologie du SIG aux « communautés »), « l’empowerment » des « communautés » par des « chercheurs facilitateurs », et « la géographie radicale de bibliothèque » de Don Mitchell qui met plus classiquement son savoir au service des groupes dominés pour les aider à fourbir leur argumentaire militant et à adapter leurs moyens d’action.

Par ailleurs, Nicolas Bautès et Clément Marie dit Chirot proposent un manifeste « pour une géographie sociale de l’action » qui dépasse le simple objectif de dévoilement pour prendre les chemins d’une géographie « performative ». Ils mobilisent pour ce faire leurs expériences de terrain respectives sur la spéculation foncière et immobilière dans une ville touristique du Mexique et sur les expulsions dans le cadre du « renouvellement urbain » à Rio de Janeiro et Mumbai.

3- L’approche réflexive : la critique comme méthode

Trois textes enfin proposent un travail réflexif sur les pratiques et les savoirs de leurs auteurs. Ces trois contributions nous semblent particulièrement précieuses sur le plan disciplinaire car, comme le soulignent Nicolas Bautès et Clément Marie dit Chirot, la géographie, contrairement à d’autres sciences sociales, fait souvent l’économie de ces explicitations (parfois pour des raisons de format et de contraintes éditoriales) : Karine Ginisty revient sur les difficultés qu’elle a rencontrées pour penser la justice spatiale à Maputo dans l’accès à l’eau potable et sur le travail de déconstruction-reconstruction de cette notion que le terrain lui a imposé de mener ; Thomas Radovcic explique comment il a progressé dans sa compréhension des injustices au Cap en s’affranchissant d’une grille de lecture post-apartheid strictement socio-raciale pour mobiliser la littérature anglophone sur la néolibéralisation et la gouvernance urbaine ; Nathalie Bernardie-Tahir et Camille Schmoll lèvent le voile sur les coulisses de leur expérience de terrain dans les camps de migrants dits « irréguliers » à Malte ; elles dissèquent le « mouvement de balancier constant entre voies de traverse militantes et travail académique, entre pas de côté, mouvements de décentrement et de recentrage, jeux de distance et d’engagement, processus d’objectivation et de subjectivation » qu’il leur semble urgent d’expliciter pour tenir la tension entre engagement et neutralité scientifique.

Convergences critiques

Au-delà de leur diversité et de leurs divergences, ces géographies critiques partagent trois caractéristiques qui sont liées à certaines spécificités disciplinaires : elles assument une forme de méfiance par rapport aux ambitions théoriques trop globalisantes qu’elles renvoient à la primauté du terrain ; elles manifestent une certaine distance vis-à-vis de l’engagement politique, envisagé fondamentalement lui aussi dans la relation à la complexité du terrain ; elles témoignent d’une capacité à combiner une approche critique moderniste et certains apports des théories post-modernes. De ce fait, les géographies critiques « à la française » entretiennent un rapport ambigu aux géographies critiques anglophones.

Pensées critiques ou théories critiques ?

Le débat sémantique et épistémologique sur les sens et les pratiques de la critique en sciences humaines et sociales a déjà été largement engagé (voir le numéro que la revue Tracés lui a consacré en 2007, en particulier l’éditorial d’Arnaud Fossier et Anthony Manicki qui propose une synthèse sur la question). Or la géographie est absente de ce numéro, consacré à la sociologie, à la philosophie, à l’histoire et aux études littéraires. De même, elle est à peine évoquée dans les deux ouvrages de référence, pourtant très riches sur les plans thématique et disciplinaire, qui ont récemment entrepris de baliser le champ des pensées critiques : la « cartographie » que Razmig Keucheyan (2010) met à notre disposition pour nous aider à arpenter ce dédale théorique et idéologique et, sous une forme plus militante, « l’instantané au moins partiel de cette constellation » éclectique que nous offre un collectif d’auteurs (2011). Ses apports y sont réduits à la géographie radicale, et plus spécifiquement à l’œuvre de David Harvey, seul jugé digne d’entrer au panthéon des pensées critiques contemporaines du fait de la portée de son système théorique. Nicolas Bautès et Clément Marie dit Chirot voient dans son extrême popularité une forme de « normalisation » et un risque d’appauvrissement de la pensée critique en géographie.

A cette exception près, la géographie occuperait une place marginale dans le grand mouvement de refondation des « théories » critiques. Cette grande absence reflète sans doute la marginalité disciplinaire de la géographie dans les sciences sociales. L’audience de David Harvey s’est d’ailleurs largement formée en dehors de la géographie et il est sans doute le géographe le plus cité dans les autres sciences sociales. Le caractère faiblement audible des géographes critiques produites en France est aussi lié au fait qu’elles sont dispersées et émanent de chercheurs qui ne se réfèrent pas à de grandes figures tutélaires, voire qui manifestent une certaine défiance à l’égard de leurs systèmes théoriques cohérents et fermés. Comme en témoigne ce numéro, ces géographies sont largement affranchies des ambitions de la « totalisation historique hégélienne » (Cusset et Keucheyan, 2010) qui caractérise leur alter ego anglophone. De ce point de vue, la part d’apport théorique jugée nécessaire pour jouir du label « critique » reste floue : Razmig Keucheyan par exemple parle tantôt de « pensées », tantôt de « théories » critiques mais il privilégie les architectures théoriques cohérentes et fermées, également très prisées dans le monde anglophone.

La force de la tradition empirique dans la géographie française a été peu propice à l’élaboration de « théories critiques ». Elle a poussé à subordonner l’abstraction théorique aux enseignements du terrain (Calbérac, 2010 ; Volvey, Calbérac et Houssay-Holzschuch, dir., 2012) . La théorie n’est pas ignorée mais elle n’est pas convoquée a priori pour être testée sur un terrain presque quelconque comme c’est souvent le cas dans les géographies anglophones qui font la part belle aux longs états de l’art théoriques. Le texte de Karine Ginisty est emblématique de la manière dont les géographes critiques pensent la tension entre terrain et théorisation : elle expose la difficulté à articuler les apports de la philosophie politique et de la philosophie morale sur la notion de justice à la réalité sociale et politique de Maputo, où la force du contrôle social exercé par le parti hégémonique entrave l’émergence de la contestation politique et d’un sentiment d’injustice. « L’enquête en littéracie malienne » de Frédéric Barbe repose, de même, sur une patiente accumulation de données historiques, sociales, politiques qui démontre la complexité des processus de domination « transcoloniaux » à l’œuvre (concurrence éditoriale injuste, difficultés de la scolarisation et débat politique sur les langues « nationales » …).

Trois textes assument néanmoins un rapport plus intime à la théorisation. Le texte co-signé par Anne Clerval et Mathieu Van Criekingen et l’article de Thomas Radovcic s’inscrivent d’ailleurs dans un dialogue direct et explicite avec la littérature anglophone. Mais même là, le terrain reste premier dans la démarche : si Anne Clerval trouve séduisante la tentative de totalisation théorique de David Harvey, elle explique que c’est d’abord l’étude de la transformation sociale des quartiers parisiens qui l’a menée à la notion de gentrification ; pour Thomas Radovcic, c’est la rencontre avec le réseau d’élites du Cap qui l’a conduit à s’interroger sur la gouvernance et l’exercice du pouvoir dans le contexte néolibéral et entrepreneurial et à dépasser une grille de lecture a priori raciale. Sabine Planel propose le texte le plus théorisant. Il reprend d’ailleurs le canon des articles anglophone : la première partie, dédiée au cadre théorique, est suivie d’une étude de cas. Mais même dans ce cas, la prudence l’emporte en conclusion quant à la portée de « l’hypothèse » théorique testée ici.

La place du projet de transformation sociale

Dans notre appel à articles, nous avions postulé, pour la pensée critique, cette double exigence : en tant que science sociale, la géographie dispose de (ou est à même d’élaborer) l’appareil théorique permettant de rendre intelligibles les formes de domination et d’exploitation liées à l’espace et au territoire, ainsi que les injustices spatiales ; elle doit (au sens d’un devoir éthique) le mobiliser pour faire œuvre émancipatrice et participer à la transformation de la société afin de la rendre (plus) juste.

Ce double impératif nous dégage d’une approche strictement kantienne qui confine la critique dans « l’examen évaluatif des catégories et des formes de connaissance afin d’en déterminer la validité et la valeur cognitives » (Wacquant 2001). Si l’on admet que les pensées critiques mêlent nécessairement « le descriptif » et « le normatif » (Keucheyan, 2010), elles doivent se situer dans l’engagement, ou du moins par rapport à un objectif de transformation sociale et d’émancipation politique. La critique en géographie ne relèverait ainsi pas seulement d’un acte d’affranchissement et de subversion envers une parole d’autorité grâce au travail de la raison critique (au sens kantien), même si cette dimension peut être présente.

Cette tension entre examen critique et prescription politique est proche de la position des éditeurs de la revue ACME, précédemment citée, pour qui « l’analyse critique et radicale est perçue comme faisant partie d’une pratique sociale et politique dont le but est de défier, transformer ou démanteler les relations, systèmes et structures dominants du capitalisme, ainsi que les régimes d’exploitation, oppression, impérialisme, néo-libéralisme, agression nationale et destruction environnementale qui les accompagnent ». Elle nous rapproche, toujours selon Loïc Wacquant, d’une perspective marxienne qui « se donne pour tâche de porter au jour les formes cachées de domination et d’exploitation (…) afin de faire apparaître, en négatif, les alternatives qu’elles obstruent et excluent ».

Si l’on admet, avec Razmig Keucheyan, qu’une « théorie critique se pose nécessairement la question de son rapport à l’action », les formes « d’action » accessibles aux chercheurs critiques sont très variées. Entre diffusion et co-production de la connaissance avec les citoyens, par-delà le cercle académique, les interactions avec les exploités et les dominés peuvent aller de l’effort de conscientisation à la collaboration avec des groupes et organisations militantes. L’action peut viser un public estudiantin quand il s’agit d’élaborer des cours dédiés à la présentation des théories critiques afin de sensibiliser les étudiants aux questions de domination. Elle peut viser l’ensemble de la communauté scientifique quand il s’agit d’affiner des appareillages théoriques dans un dialogue plus interne à l’académie.

Or les géographes critiques qui s’expriment ici sont assez en retrait par rapport à la nécessité de l’engagement politique dans les sociétés étudiées. Ils ne l’envisagent pas comme constitutif ou fondateur dans leur approche. Si certains évoquent des expériences individuelles de militantisme dans le cadre de leurs recherches, ils ne construisent pas leur démarche scientifique dans ce cadre, ni en référence première à elles. Au demeurant, aucun d’eux ne se réclame d’un collectif scientifique et académique militant. Leur engagement est indirect ou ponctuel, souvent situé aux frontières de la pratique académique. Il résulte d’un mouvement centrifuge qui part de l’université pour aller vers le monde politique et la lutte sociale, et jamais l’inverse.

Frédéric Barbe par exemple pratique une critique kantienne au sens où il déconstruit « une croyance littéraire fortement indurée dans la grande culture française [qui] tend à réduire le champ légitime de l’écriture et de la lecture à la ‘littérature’ et plus encore à son ‘canon’, soit une part infime du corpus écrit disponible » ; il propose à partir de ce travail de glisser vers une « recherche-action » sous la forme d’un « atelier/compte-rendu d’enquête » et formule des propositions concrètes de création d’un fonds public de financement du livre au Mali. La difficulté à « s’engager » est accrue pour les chercheurs qui travaillent sur des sociétés extérieures à celle dans laquelle ils vivent (Brésil, Mexique, Inde, Afrique du Sud, Mozambique, Malte…). Ce qui nous renvoie à la question du positionnement dedans/dehors, notamment dans le contexte post-colonial, et à la possibilité même d’une posture critique en ce qui concerne les travaux sur « les Suds » menés par les chercheurs vivant aux « Nords ».

Trois textes se distinguent par leur désir de questionner directement la relation à l’engagement. Nicolas Bautès et Clément Marie dit Chirot y consacrent leur article. Ils parlent « d’engagement critique » et se réclament d’une « géographie sociale de l’action », questionnant les « limites actuelles de la diffusion des savoirs académiques que construisent les sciences sociales ». Plus réservées sur leur rapport à l’engagement militant, Nathalie Bernardie-Tahir et Camille Schmoll expliquent comment elles ont dû affronter et assumer seules le dilemme moral sur la nécessité de « faire quelque chose », de « dénoncer », « sans en rabattre sur ses exigences scientifiques », dans la situation complexe et tendue qu’elles découvraient, et comment elles ont tenté de ne pas « mélanger les registres », sans réellement y parvenir de manière totalement satisfaisante. Camille Vergnaud pratique une forme d’ego-géographie (Lévy, 1995) qui lui permet d’expliquer son travail sur les géographies critiques anglophones par rapport à ses doutes et ses difficultés personnels par rapport à l’engagement dans une carrière académique.

Par ailleurs, l’engagement, quels que soient son degré et sa nature, se pense avant tout dans la relation au « terrain ». Pour Nicolas Bautès et Clément Marie dit Chirot, il résulte en partie du contact avec les collectifs de défense des victimes de la spéculation immobilière et du renouvellement urbain. Les expulsés notamment sont plus accessibles et prêts à dialoguer avec un universitaire que les représentants des expulseurs, ce qui place les chercheurs immédiatement du côté des opprimés. C’est d’ailleurs tout le sens de l’engagement « à rebours », évoqué dans cet article, de Monique et Michel Pinçon-Charlot qui travaillent sur la grande bourgeoisie. Nathalie Bernardie-Tahir et Camille Schmoll quant à elles soulignent les difficultés auxquelles elles se sont trouvées brutalement confrontées quand elles ont découvert « le terrain », c’est-à-dire l’inhumanité de la situation dans laquelle vivent les migrants à Malte et le « choc » qu’elles ont subi, en partie précisément du fait de leur absence de préparation politique, et malgré leur connaissance fine des questions migratoires. C’est le terrain qui mène à l’engagement et non l’inverse.

L’indépendance idéologique de ces géographies critiques enfin se lit notamment dans leur autonomie vis-à-vis de la géographie marxiste française des années 1960-70 qu’elles ne convoquent quasiment pas. Le regain d’intérêt pour les pensées critiques semble devoir davantage à la permanence de la figure historiquement construite de l’intellectuel engagé (Ory et Sirinelli, 1986) et indépendant : le « jugement », certes souvent élaboré au sein d’un collectif scientifique (le laboratoire ou le réseau de recherche) ou dans un contexte intellectuel favorable, mais pas « l’engagement » dans un groupe de chercheurs militants et proches des réseaux activistes et des enjeux politiques immédiats, pour reprendre la distinction de Pierre Nora.

Le rapport au dévoilement et à la post-modernité

Les géographes qui s’expriment ici manifestent des ambitions de dévoilement propres à la pensée critique moderniste, que l’on se réfère au projet de l’école de Francfort d’une pensée critique qui éclaire dans le but d’altérer l’ordre social et politique (Wiggerhaus, 1993) ou à la sociologie critique d’un Bourdieu qui oppose le « sens savant » au « sens commun ». Mais presque tous sont sensibles à certains apports de la post-modernité :
Sabine Planel dévoile des mécanismes de domination scalaire en mobilisant à la fois la filiation lefebvrienne (sur les modalités de « production de l’espace » juste) et la conception fluide des dynamiques scalaires de Michel Foucault. Egalement à la croisée entre pensée critique moderniste et post-moderne, Frédéric Barbe propose un manifeste pour une littéracie dégagée des formes de domination « transcoloniales » au Mali, dans la lignée des subaltern studies, autant qu’il dénonce « ‘l’ajustement structurel de la littéracie’ (sa déstructuration sous l’effet de la marchandisation imposée) » et prône « la constitution d’un marché de la littéracie plus « juste », fondé sur un marché de l’édition moins inégalitaire et sur une refonte des politiques linguistiques. Anne Clerval et Mathieu Van Criekingen soulignent l’importance de la lecture néomarxiste de Neil Smith dans leur analyse de la gentrification mais évoquent aussi les apports de « l’intersectionnalité » dans la compréhension de ce phénomène et la nécessité d’enrichir l’approche strictement classiste par une approche de genre, de race… (même s’ils ne développent pas cet aspect ici). Dans une certaine mesure, le passage d’une « sociologie du dévoilement » à une sociologie « performative » pour Nicolas Bautès et Clément Marie dit Chirot intègre aussi un souci de la subalternité, par exemple dans la référence à « une expérience de coproduction des savoirs géographiques sur les formes d’autonomie développées par des organisations sociales indigènes de différentes régions mexicaines ».

Certains textes sont plus explicitement et directement sensibles aux apports du post-modernisme sur la question du positionnement et de la subjectivité du chercheur, et plus conformes aux injonctions de la « sociologie de la critique » (Boltanski, 1990), soucieuse de ne pas substituer une parole critique savante à la parole des victimes et des exploités. Camille Schmoll et Nathalie Bernardie-Tahir « donnent la parole » aux migrants dits irréguliers à Malte, afin de « montrer leur capacité de résistance et d’autonomisation en mettant en évidence les multiples formes de tactiques et de stratégies, individuelles et collectives, mises en place pour améliorer leur situation au quotidien et, plus largement, en leur restituant la possibilité d’être narrateurs de leur propre histoire ». Deux textes insistent, de même, sur les dangers d’une interprétation surplombante et externe des situations de domination au seul prisme d’une lecture marxiste inspirée de la géographie radicale anglophone (Roman Stadnicki), ou au seul prisme des théories de la justice produites par la philosophie européenne et nord-américaine (Karine Ginisty). Ils insistent tous deux sur la nécessité pour la pensée critique d’émaner du « terrain » (pour parler en géographe) et de se construire par rapport aux situations sociales, politiques et culturelles concrètes qu’elle rencontre plus qu’en fonction de lectures théoriques a priori et closes émanant de chercheurs en situation de « monopole » intellectuel (Walzer 1990). Cela implique un décentrage inconfortable et une remise en cause radicale de la situation de domination intellectuelle du chercheur que la géographie, dans son rapport au terrain, est particulièrement à même de mener.

Ce goût pour la « compréhension » explique sans doute en partie pourquoi les contributions réunies ici sont dominées sur le plan méthodologique par les approches qualitatives. Protocole d’entretiens semi-directifs pour Nathalie Bernardie-Tahir et Camille Schmoll ainsi que pour Karine Ginisty, « position d’observation participante » pour Frédéric Barbe, entretiens institutionnels pour Sabine Planel, Thomas Radovcic et Nicolas Bautès et Clément Marie dit Chirot, « géophotographie » pour Roman Stadnicki et Manuel Benchetrit… Ces méthodes sont par ailleurs parfois librement combinées. Nous n’avons pas reçu de proposition émanant de spécialistes des approches quantitatives et de l’analyse spatiale (seuls Anne Clerval et Mathieu Van Criekingen évoquent la mobilisation de données statistiques dans leur analyse de la gentrification, mais cet aspect n’est pas au centre de la discussion qu’ils proposent ici), ce qui laisse ouverte cette question : une certaine analyse spatiale caractérisée par sa tradition de recherche des lois (nécessairement objectives ?) de l’espace peinerait-elle davantage que les géographies fondées sur des méthodes qualitatives à assumer le potentiel critique de son analyse ?

Le rapport aux critical geographies

Primauté du terrain, défiance par rapport aux théories trop globalisantes et prudence par rapport à l’engagement politique. C’est ce qui distingue les géographies critiques « à la française » des critical geographies et de la géographie radicale anglophone, davantage que des choix thématiques et des objets de recherche qu’elles ont souvent en partage (la justice spatiale, la néolibéralisation, le contrôle des migrations, la ségrégation, les injonctions à la mobilité, les discriminations de genre…). Cela implique des relations particulières à ces géographies critiques venues d’ailleurs, entre curiosité, attrait et distance critique.

Les critical geographies sont désormais bien connues en France où elles font l’objet d’une forte curiosité depuis les années 1990 et 2000. Elles ont été diffusées en même temps que les textes des auteurs post-modernes venus des campus d’Amérique du Nord (Cusset, 2003). La géographie radicale anglophone en particulier bénéficie d’un fort engouement. Certains géographes français ont joué un rôle de passeur dans sa diffusion : on pense au travail séminal de B. Collignon (in Staszak, 2001) ou à la traduction totale ou partielle de plusieurs ouvrages de David Harvey depuis 2008, récemment invités dans plusieurs écoles et universités. Cette géographie patiemment façonnée sur le plan institutionnel depuis les années 1960 (à travers la revue Antipode dont elle s’est dotée) a « fait école » sans jamais s’essouffler ni renier sa filiation marxiste.

Les géographes français entretiennent des relations contrastées avec ces géographies venues d’ailleurs. Si la revue Justice spatiale | Spatial Justice a engagé un dialogue avec le monde anglophone autour des questions de justice et d’espace, elle échange pour l’instant davantage avec les études urbaines et les auteurs post-modernes qu’avec la géographie anglophone critique ou radicale ; le dialogue et la filiation avec la géographie radicale incarnée par David Harvey sont en revanche recherchés et assumés par les organisateurs du colloque « Espaces et rapports sociaux de domination : chantiers de recherche », dont Anne Clerval qui a co-écrit dans ce numéro. Dans ce numéro, les positionnements sont donc logiquement très variés :

– Trois textes bâtissent largement leur contribution en référence aux géographies anglophones, dans leur lignée ou en rupture avec elles. Anne Clerval et Mathieu Van Criekingen se réclament de l’approche radicale de David Harvey et Neil Smith qu’ils souhaitent transposer sur leurs terrains ; Roman Stadnicki et Manuel Benchetrit soulignent au contraire ses limites pour leurs terrains, à travers une critique de Mike Davies et Daniel Monk. On retrouve chez eux l’attachement à la tradition de recherche cultivée par les spécialistes des pays du Sud, d’une géographie inductive, sensible aux enseignements du terrain. Thomas Radovcic enfin mobilise l’article fondateur de Neil Brenner et Nik Theodore sur « l’urbanisation du néolibéralisme » dans sa lecture des injustices au Cap.
– Deux textes se situent dans un rapport de voisinage bienveillant et curieux à cette littérature, mais de manière plus tangente : Frédéric Barbe s’inspire des New Literacy Studies, empruntant le terme de littéracie au québécois ; Nicolas Bautès et Clément Marie dit Chirot reconnaissent que la « géographie sociale partage […] avec la géographie radicale anglo-saxonne un certain nombre d’éléments théoriques, ainsi les références à Henri Lefebvre, au marxisme, aux classes sociales, etc. » mais cette géographie n’est pas centrale dans leur analyse. Sabine Planel la mobilise pour procéder à une hybridation théorique inédite entre pensée critique foucaldienne et geographies of scales.
– Deux textes enfin associent leur intérêt pour la pensée critique à une tout autre inspiration, et non aux apports d’un dialogue théorique franco-anglais : la fréquentation, notamment méthodologique, d’autres disciplines : l’ethnométhodologie et les subaltern studies pour Nathalie Bernardie-Tahir et Camille Schmoll. Pour Karine Ginisty, c’est la construction du « terrain » qui la rend attentive aux pièges de l’altérité, et sa familiarité avec l’anthropologie urbaine.

La proximité avec les géographies critiques anglophones semble résulter d’une combinaison complexe entre nature du terrain, champ thématique, et sensibilité personnelle des chercheurs. L’intérêt pour l’approche anglophone semble plus net parmi les spécialistes des questions urbaines. Il est peut-être lié à la notoriété de ces approches, et notamment de la géographie radicale, dans le champ des études urbaines. Leur succès les rend difficilement contournables, même s’il s’agit de les rejeter. En outre, même s’il ne s’agit pas d’une règle, c’est également le cas pour les terrains anglophones ou fréquentés par les géographes anglophone (Le Cap, les villes de la péninsule arabo-persique, ou les villes du Nord plus largement). Sur les terrains moins familiers aux géographies anglophones (Mali, Maroc, Mozambique), les chercheurs semblent un peu moins marqués par ces approches et les contournent parfois plus aisément.
C’est finalement surtout en matière d’engagement que les géographies critiques « à la française » manifestent un intérêt pour les efforts des géographes critiques anglophones qui débattent intensément des moyens d’action qui sont à leur disposition : plusieurs auteurs évoquent les expérimentations en matière de community-based research, d’action research, de participatory action-research (par exemple la fondation d’une « géographie populaire » par Don Mitchell). Ces efforts d’ouverture vers ce que l’on qualifierait sans doute de « société civile » ne constituent pas (encore ?) un attendu dans les carrières des enseignants-chercheurs en France. Mais elles tendent à se développer. Elles intéressent donc tout particulièrement Nicolas Bautès et Clément Marie dit Chirot, Cécile Gintrac et Camille Vergnaud.
Leur tendance commune au désengagement politique, pourrait ainsi mener, par-delà la radicalité, à des convergences critiques. Comme le rappelle Cécile Gintrac, dans le monde anglophone, l’explosion des pensées critiques s’est accompagnée d’une dissolution partielle de la radicalité. Notons que dans les années 1960, le terme « radical » avait été retenu pour accueillir une plus grande diversité d’engagements et des formes de pensées dissidentes de la pensée marxiste, alors dominante. En somme, la pensée critique actuelle dans le monde anglophone serait à la radicalité ce que la radicalité a été, un temps, au marxisme.
Pour l’instant cependant, les convergences entre géographies critiques à la françaises et critical geographies semblent difficiles notamment du fait d’une forte dissymétrie institutionnelle. Les critical geographies, quoique très hétérogènes (elles embrassent aussi bien les subaltern que les postcultural ou les postcolonial studies par exemple), constituent une nébuleuse clairement identifiée dans le monde anglophone. Elles se sont dotées de revues (comme ACME ), bénéficient de sessions spécifiques dans les colloques (une cinquantaine par exemple aux rencontres de l’Association of American Geographers en 2012), de collections dédiées chez de grands éditeurs (par exemple aux presses de l’Université de Californie), d’articles dans des encyclopédies, de manuels (on pense par exemple au Critical Human Geography dirigé par Mark Billinge, Derek Gregory et Ron Martin et publié par Palgrave MacMillan dès 1984) et de cours à part entière dans les cursus universitaires. Depuis 1997, des rencontres annuelles sont organisées par le groupe international de géographie critique, réseau récemment constitué et où les anglophones dominent numériquement, linguistiquement et sur le plan de la production théorique. Si la pensée critique commence à faire l’objet d’un intérêt en tant que tel (voir par exemple le séminaire sur les « pensées critiques » contemporaines organisé par Séverine Chauvel à l’EHESS au printemps 2012) les géographies critiques françaises s’épanouissent plus librement, dans le cadre de laboratoires de recherche qui ne se revendiquent pas comme critiques même quand ils sont dotés de fortes traditions en la matière (en géographie sociale, en géographie des mobilités, en géographie politique, ou en environnement…). La géographie sociale se considère certes parfois comme l’équivalent, en France, des approches critiques anglophones (selon Nicolas Bautès et Clément Marie dit Chirot). Mais cette absence d’organisation en chapelles explique (parmi d’autres raisons) le manque de notoriété des travaux menés en France par rapport aux approches anglophones et leur faible visibilité en tant que champ, ce qui favorise peu, pour l’instant, des rapprochements autres que thématiques.

Du fait de la pluralité des approches critiques « à la française », ce numéro ne saurait prétendre à l’exhaustivité. Les textes réunis ici sont nécessairement le fruit du hasard et des disponibilités individuelles des chercheurs qui nous ont fait l’honneur de porter quelque intérêt à notre projet. Il s’agit donc modestement d’illustrer quelques-unes des manières dont des géographes travaillant dans le contexte institutionnel français (plus que la géographie ou même les « géographies françaises ») participent, avec les outils, les concepts et les héritages de leur discipline, au mouvement de renouveau des pensées critiques dans les sciences humaines et sociales. La piste pointée par Nicolas Bautès et Clément Marie dit Chirot d’une réflexion sur la place des pensées critiques dans l’enseignement de la géographie en France et de la production d’une pensée critique dans le cadre des pratiques d’enseignement nous semble de ce point de vue très fructueuse.

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Entretien avec Nicole Mathieu, Directrice de recherche émérite au CNRS

 

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Réalisé le 9 août 2012 par Jean Estebanez

Nicole Mathieu est directrice de recherche émérite au CNRS, dans la section géographie. Menant un travail interdisciplinaire, elle s’emploie à faire dialoguer les sciences sociales et celles de la nature, notamment à travers les « cultures de la nature ». Dans cet entretien, nous revenons sur l’émergence de cet objet de recherche : les animaux dans son parcours personnel et les disciplines qu’elle fréquente. D’abord confinés à une présence latente, y compris dans les enquêtes du début de sa carrière, à Plozévet, ils deviennent une clé de lecture des enquêtes menées avec Nathalie Blanc, que nous interrogeons également dans ce numéro. Elle fait actuellement partie d’un groupe de travail « Ethique des relations homme/animal » élaborant un rapport cosigné par l’Académie d’Agriculture et l’Académie Vétérinaire de France.

Jean Estebanez : Pouvez-vous nous dire deux mots de votre parcours ?

Nicole Mathieu : J’ai un parcours qui est marqué dès le départ par plusieurs initiations scientifiques : l’histoire, la philosophie mais également les langues et les lettres. Par contre, je n’avais pas fait de géographie.
J’ai commencé par faire mon mémoire sur la fiabilité des statistiques agricoles. Après l’agrégation, je me retrouve dans le centre de recherche économique dirigé par Pierre Coutin à Science-Po. J’ai alors fait partie d’une des premières enquêtes pluridisciplinaires, sur Plozévet, sur lequel j’ai fait ma thèse. Dans mon jury, il y avait Ernest Labrousse, Robert Mandrou, Pierre Coutin, bien entendu, et puis Philippe Pinchemel.
Il a été très intéressé par les transformations sociales et économiques de cette commune rurale de Plozévet. Nous avions fait une attention extrêmes aux données du cadastre, parcelles par parcelles depuis la Révolution jusqu’à nos jours. Pour moi, il fallait que je comprenne la relation des gens à leurs lieux. Où allaient-ils, avec qui se mariaient-ils, qu’est-ce qu’ils avaient comme animaux, quel rapport avaient-ils avec les animaux mais aussi avec leur vieux parents ? Par exemple, dès qu’ils étaient un peu trop vieux, ils les mettaient dans la souille à cochon et eux occupaient la partie habitation de la ferme.
Ensuite, sur les conseils de Pinchemel, j’ai choisi la géographie. Ce que j’aimais c’était voir les gens vivants, les gens dans leur lieu de vie.

JE : D’où vient votre intérêt pour les relations humain-animal, dans ce cas ?

NM : Dans le fond, ce n’est pas un choix. Cette géographie possible, je la pense rétrospectivement. Au fond, j’aurais du aimer De Planhol, bon évidemment Mariel Jean-Brunhes Delamarre, je savais qu’ils travaillaient sur le berger et la vie pastorale. Mais je n’avais pas de goût pour m’engager dans une question spécialisée.

Donc la relation homme-animal, elle est chez moi latente. Elle n’est pas explicitée. Dans mon travail, elle existe : je sais distinguer telle race sur le Méjean, telle race de mouton… Et puis, après 68, quand on a eu des relations politiques avec des groupes de paysans-travailleurs dans la Nièvre, j’ai curé les cochons, gardé les moutons, aidé à nourrir les charolaises à l’écurie. Tout ça, c’était comme un terrain, ça en faisait partie mais ce n’était pas du tout pour moi un objet de travail.

Peut-être que le tournant vient à la fin des années 1980, quand la question environnementale monte en puissance et qu’elle produit des déplacements théoriques, notamment en géographie. Cette question environnementale, elle nous a fait reprendre la question de la nature. La relation avec la nature avait été abandonnée du fait de l’émergence et de l’hégémonie de la notion d’espace, de la polarisation, des nœuds, etc., notamment à partir de la fondation de L’espace Géographique en 1972.

Le déclencheur pour moi a été quand on a commencé à parler d’écologie urbaine. Je ne comprenais pas pourquoi tout ce que nous avions fait du point de vue du rural, en montrant qu’il fallait penser le rapport des agriculteurs à la terre, à la végétation, à leurs animaux, nous ne le faisions pas avec l’objet ville.

JE : Y a-t-il un moment ou un échange qui a été particulièrement important dans ce cadre pour vous ?

Oui, justement dans le colloque de Mions, j’entends des écologues nous faire un exposé tout à fait extraordinaire sur les blattes, en utilisant les concepts de la géographie. Colette Rivault et Ann Cloarec parlent de la ville, de blattes urbaines, elles interrogent la relation entre la pullulation des blattes et le sexe des habitants, leur caractère d’immigrés. Je me mets en contact avec elles et on dépose un appel d’offre, à ce moment c’était le PIR-Ville.

Notre rencontre à été extraordinaire parce que, dans une certaine mesure, elles n’avaient jamais travaillé avec des sciences sociales. Au moment où on obtient le contrat, je me demande si j’ai vraiment la compétence pour travailler sur la relation homme-animal. Je me suis tourné vers des sociologues et je leur ai demandé s’ils voulaient se joindre à nous. Eh bien, ils m’ont dit non ! Ils ne voulaient pas travailler avec une écologue… La division disciplinaire, elle reste assez forte chez certaines personnes.

C’est à ce moment que se présente à moi Nathalie Blanc qui voulait faire un mémoire de DEA sur les espaces publics dans la ville. Elle travaillait à mi-temps dans la cellule « politique de la ville » de l’époque.

JE : Pouvez-vous revenir sur les enjeux de ce programme de recherche ?

NM : Nous avons mené une enquête dans les trois tours sud de la Zup de Rennes. Il s’agissait de savoir pourquoi dans certains appartements il y avait pullulement de blattes alors que dans d’autres il n’y en avait pas. On se demandait aussi pourquoi les écologues, qui avaient un protocole de désinsectisation, n’arrivaient pas à les éliminer.
Nous sommes rentrés dans cette question par le rapport à l’animal : aux blattes et aux cafards en fait. Inutile de vous dire que ca a été absolument extraordinaire.

JE : Cette étude a-t-elle changé votre façon de penser les relations aux animaux ?

NM : Oui, c’est devenu une des dimensions très importantes du rapport à la nature et des pratiques de lieux. Ca m’a aussi montré que LE rapport à la nature ne peut pas être décrit de façon abstraite. A travers la relation hommes-animaux, on comprend ce que veut dire tuer, aimer, soigner, souffrir.

JE : Dans cette question de la relation, est-ce que vous pensez que les animaux ont leur rôle à jouer ?

NM : Bien sûr. Je reviens aux blattes. C’est un animal terriblement intéressant parce qu’il est autonome. En plus, leur pullulation nous renvoie à notre place d’humain. Les animaux ainsi semblent nous dire : vous avez beau essayer de nous maîtriser et de faire de nous des bons citoyens et bien, vous savez, nous sommes des rebelles, nous vous échappons et ne sommes pas à votre service.

Les éleveurs sont capables d’apprécier le degré d’autonomie des animaux, y compris de rente. Il faudrait d’ailleurs essayer de travailler sur la relation à travers les mots qui sont utilisés : animaux de rente, animaux domestiques, ce n’est pas indifférent. Les éleveurs vous disent d’ailleurs que ce n’est pas parce que les animaux n’ont plus de nom qu’ils n’ont plus d’autonomie. Les normes et les règles de plus en plus nombreuses qui régissent l’élevage non plus.
Donc ce qu’il faut faire, ce sont des études de cas. Comprendre une relation de manière abstraite, ce n’est pas possible.

JE : Effectivement, on peut dire que ça devient intéressant à partir du moment où on s’occupe de cas précis. Ce qui compte ce n’est pas la relation des humains et des animaux mais la relation d’une personne avec un animal en particulier.

NM : Dans « La nature en ville, un enjeu pour la géographie », je dis justement que l’enjeu c’est que la géographie ose revenir à l’individu. C’est ce que j’ai retenu de mon expérience de géographe rurale. On ne m’interdisait pas de travailler avec les individus mais la restitution prenait la forme des « exploitation agricoles ». On avait en réalité une pratique de la connaissance individuelle du rapport à la nature, ce qui a été, à mon avis, totalement éliminé dans la géographie urbaine.

JE : Pourtant, on peut dire que la ville transforme le vivant. On ne trouve pas les mêmes animaux en ville que dans les espaces ouverts, certes parce qu’on n’a pas toujours les mêmes espèces mais aussi parce que les animaux, en tant qu’individus, changent selon les contextes et les autres vivants qu’ils fréquentent.

NM : En fait, les gens refusaient de dire que les blattes étaient des animaux, comme ils refusaient à la pelouse le caractère de nature. Comprendre ce qui fait ou non relation peut amener à comprendre pourquoi les gens sont bien là où ils sont ou non. C’est important, par exemple pour les urbanistes.

JE : On peut dire que l’un des intérêts du vivant, c’est que l’on ne le contrôle pas totalement. De ce fait, on peut être déçu quand on est face à un animal, s’il ne fait rien ou nous ignore, mais en même temps extrêmement heureux, s’il décide de nous considérer. Si on était face à un objet qui nous répondait toujours de la même manière, on n’aurait plus aucun plaisir à cette relation.

NM : Oui, au fond, ça fait vibrer l’humain en nous. C’est ça que j’appelle la culture de la nature. Il faut d’ailleurs comprendre les cultures de la nature parce que les gens ne vibrent pas tous de la même façon. Il y a une très grande sensibilité chez certains et une fermeture manifeste chez d’autres.

JE : Comment pensez-vous que le travail sur ces questions doive s’organiser ?

NM : La géographie devrait retravailler avec les anthropologues, des gens comme Isabelle Mauz, par exemple. Il faut aussi baliser les directions, donner un cadre, une grille et que les gens s’inscrivent dans cette grille. Il y a un temps de liberté, de construction d’une identité scientifique mais ensuite le travail doit être construit collectivement, sinon ça restera une spécialité ou une école.

Entretien avec Nathalie Blanc, Directrice de recherche au CNRS – LADYSS

 

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Réalisé par Jérôme Michalon, le 17 septembre 2012

Ayant travaillé en tant que géographe sur les relations humains/animaux, Nathalie Blanc nous semblait être une interlocutrice privilégiée pour évoquer la thématique de ce numéro des Carnets de Géographes. Publié en 2000, « Les animaux et la ville », reprise de la thèse de doctorat de Nathalie Blanc, reste à ce jour l’un des rares ouvrages francophones entièrement dédié aux interactions entre humains et animaux dans l’espace urbain. A ce titre, revenir sur le parcours de Nathalie Blanc, sur les raisons qui l’ont amené à travaillé sur un thème encore peu orthodoxe, sur les réactions suscitées à l’époque, nous paraissait important. Tout autant que son regard sur l’état actuel des recherches sur la question animale en géographie, et en sciences humaines et sociales. Nous évoquerons ensemble toute une pensée, construite patiemment autour d’un parcours singulier, qui aura permis à Nathalie Blanc de combiner des registres souvent dissociés : l’animal et la ville, l’art et l’environnement, l’esthétique et la politique. Une pensée riche et originale, dans laquelle l’interagentivité occupe une place centrale, pour comprendre comment différentes entités, humaines, animales, végétales, spatiales, symboliques, se construisent réciproquement.

De l’art à la géographie, du déchet à l’animal

Jérôme Michalon : Pour commencer, on pourrait retourner en arrière sur « L’animal en ville », sur ce sujet de thèse, et sur la manière dont il est venu à toi, et quelles ressources et quelles difficultés, s’il y en a eu, tu as rencontrées pour le travailler.

Nathalie Blanc : Il y a deux choses. La première c’est que je venais des Beaux-Arts. Je suivais l’atelier de Christian Boltanski, à Paris. J’avais fait de la géographie, mais j’étais plutôt artiste. Je peignais, et notre association exposait dans une galerie, et je travaillais sur le déchet. J’accumulais des objets qui me paraissaient des bribes : des petites cuillères en plastique, dont je faisais des tas immenses, et des morceaux de paroles. J’allais d’un endroit à l’autre dans la ville et tout ce que mon oreille pouvait capter, j’en refaisais un discours. Ce genre d’expérimentation n’était pas un métier. Un des membres de ma famille m’a dit : « pourquoi tu n’essaierais pas de faire une thèse ? » Des lors, j’ai un peu démarché à droite à gauche. J´étais cadre dans l’administration, dans la politique de la ville ; je m’occupais des grands ensembles. J’étais chargée de mission et rédactrice en chef de la revue de cette administration de mission. J’ai commencé à faire ma thèse alors, dans ce cadre là, avec ce passé d’artiste. Quand on m’a proposé de travailler sur le cafard, je me suis dit « ça colle parfaitement : le cafard est un déchet et correspond à ma vision de la ville ». À l’origine, ce n’est pas tant l’animal que le cafard qui m’intéressait. Je ne crois pas aimer la généralité, même si j’ai des propos parfois un peu philosophiques. Cet animal là m’intéressait… en relation avec l’imaginaire qui lui était attaché. Le cafard était un véhicule parfait pour penser les relations sombres, d’infiltration, furtives. J’ai fait ma thèse en deux ans, en travaillant, avec un seul jour par semaine pour mon terrain de thèse, dans les escaliers des grands ensembles de Rennes. Je faisais des enquêtes dans les appartements dans des quartiers un peu difficiles, auprès de gens de toutes origines. J’allais voir les gens chez eux pour parler de leurs cafards. Bien sûr, il était admis qu’il n’était pas bien d’en avoir chez soi. Il faut s’introduire chez les gens, parvenir à valoriser leur parole en dépit du sujet. De ce point de vue, l’animal est extraordinaire, c’est un nœud dans l’intimité des gens. Cela m’a fasciné très vite : tu commences à parler d´un insecte, ou du chat qui a constitue mon deuxième cas d’étude, et puis finalement tu obtiens des propos de l’ordre de l’intime, d’une finesse qui sont très intéressantes. Dans mon dernier ouvrage sur l’esthétique environnementale, je dis que « l’animal est un récit. » C’est vraiment ça : il fait défiler des choses. C’est une façon de mettre en scène sa vie. Quand j’entends « récit », c’est une manière de dérouler le temps. Et du coup l’espace. Evidemment quand tu parles du cafard et de la manière dont tu l’as chassé, dont tu t’es levé la nuit, tu l’as cherché dans ta chambre etc. tu déroules un espace, et donc un récit, un drame, une façon d’échouer, de ne pas échouer. C’est pour ça je pense que les géographes ont toujours eu du mal avec l’animal. Cette dimension de l’espace intime et temporelle était peu prise en compte par la géographie. Et je pense que la question du développement durable, qui réintroduit une forte dimension temporelle, force la géographie à aller sur d’autres types de réflexions.

De l’animal à l’environnement : une nécessaire politisation

JM : C’est ce qui fait que tu t’es déplacée de la question de l’animal stricto sensu, pour aller du côté des rapports entre environnement et ville ?

NB : C’est un peu plus compliqué que ça. Ma famille était communiste, et très impliquée dans la vie politique. Donc, par tradition, je voulais penser un problème qui intéressait tout le monde d’une façon qui obligeait à penser le vivre ensemble. Le structuralisme en anthropologie à également joué un rôle : ma mère était anthropologue du monde arabe. J´ai cherché à penser comment tout ça arrivait à fonctionner ensemble, à la fois le structurel et l’événement. C’est plus complexe que certaines approches systémiques. Donc, je suis passée de l’animal à l’environnement : il me semblait qu’il y avait une urgence, alors que des problématiques environnementales étaient en train de se construire, d’avoir une question politique, une vraie question politique contemporaine. Et l’environnement me semblait être une vraie question politique contemporaine qui ne pouvait pas être laissée aux seules sciences de l’ingénieur, aux naturalistes. Dans le milieu francophone, on a du mal à sortir de la pensée du sujet, de l’animal comme sujet ; il est difficile de considérer penser le rapport à l’animal aussi comme un rapport à l’environnement. Ce sont deux champs totalement dissociés. Et je trouve ça dommage que les personnes qui traitent de l’animal, en France, n’aillent pas vers la question de l’environnement. Par exemple, quand on parle de biodiversité, on parle de l’animal, on ne fait même que parler de l’animal, sans jamais le mentionner. Que les sociologues de l’environnement ne voient pas cette question là comme une réduction de la sociologie de l’animal, moi ça me frappe. Je trouve problématique que ce nœud soit ignoré des uns et des autres. La biodiversité pourrait représenter un point de jonction entre l’animal et l’environnement. Aborder la question de l’environnement d’un point de vue technico-naturaliste n’a pas de sens pour moi. Inversement, ne voir l’animal que par le prisme du « sujet », à l’image de l’être humain, sans rapport à la globalité environnementale n’est pas plus pertinent.

JM : Si je résume, il y aurait deux positions dans lesquelles tu ne te retrouverais pas : celle d’une question environnementale uniquement vue comme relevant des champs de compétences des naturalistes, et celle d’une sociologie de l’animal qui ne verrait les animaux que comme des entités anthropologiques en devenir, en tant que « sujets ». Personnellement, j’avais plutôt l’impression qu’il y avait peu de sociologues qui travaillaient sur cette question là, alors que la sociologie de l’environnement existe bel et bien, en occultant un peu l’animal sujet, en dehors de son rôle écosystémique.

NB : Tu reposes la question du départ. Quand j’ai commencé à travailler en géographie, les travaux de Xavier De Planhol (Le paysage animal : L’homme et la grande faune : une zoogéographie historique, Paris, Fayard, 2003) n’avaient pas encore été publiés. Il existait ceux de Jennifer Wolch (Wolch, J., Emel, J. (Eds) Animal Geographies, London and New York, Verso, 1998). D´ailleurs Jennifer Wolch travaille aujourd’hui sur les questions d’environnement. Les travaux sur l’animal provenaient plutôt des philosophes ou des anthropologues… Il y avait peu de sociologues, mais plus que de géographes.

JM : j’avais justement tendance à penser que la sociologie, contrairement à l’histoire et à la géographie, n’avait pas encore vécu son « moment animal. » J’avais l’impression que la géographie, avec les travaux sur la « place de l’animal » (le numéro d’Espaces et Sociétés), sur la distance avec l’animal, avait déjà connue les prémices d’un moment inaugural de l’approche des relations humains/animaux, un acte où l’on affirme la compatibilité entre la discipline et la thématique.

NB : C’est possible. Mais là, c’est parce que tu te limites au champ français. Le numéro d’Espaces et Sociétés a le mérite d’exister, mais d’une certaine manière, ça s’est un peu arrêté là. En quoi l’animal est constitutif d’une distance n’a pas été discuté.

JM : Du coup, on peut repartir un peu sur ton parcours. Tu me disais que les ressources théoriques n’étaient pas encore légion à l’époque, que le « champ » n’était pas encore bien institué. Et du coup j’aurais aimé savoir comment avais été reçu ton travail à l’époque.

NB : Heureusement que je ne visais pas le CNRS à l’époque ! Pendant ma thèse, je me faisais appeler “Madame Cafard”, ce n’était pas très agréable. Mais j’étais contente. J’expérimentais, j’osais, j’essayais de nouvelles choses : ça me rend toujours assez joyeuse. Ma thèse a été très bien reçue. J’ai envoyé mon manuscrit à Odile Jacob, sans aucune introduction, et j’ai été rappelé très vite. Apres ma thèse, j’ai candidaté au CNRS et j’ai été reçue. Les gens se disent qu’avec une thèse sur le cafard, il n’est pas évident de rentrer au CNRS. Mais c’était plus qu’une thèse sur le cafard, c’était une thèse sur le cafard comme nature : de nombreuses questions étaient soulevées. Depuis, on ne cesse d’essayer de la réduire. Certains me disent « tu as fait une thèse sur le cafard », d’autres « tu as fait une thèse sur l’environnement. » Mais c’est rare que ce soit le cafard comme environnement, alors que c’est précisément la question que déjà j’abordais.

« L’espace est un rapport »

JM : Il y avait une idée très intéressante dans « Les animaux et la ville », c’était l’idée des animaux désirés et des animaux non désirés…

NB : Je ne sais pas comment est née cette idée. Quand tu m’en parles, je resonge à ces personnes que j’ai rencontrées, et qui me disaient mettre leur chat dans leurs lits : de là peut-être vient la question du « désir. » Il y a aussi la question de l’invitation, de l’accueil, de l’hospitalité vis-à-vis de l’animal. Tu désires avoir quelqu’un chez toi ou non. C’est vrai que si tu parles du cafard, la ville entière se réduit quelque part à être un espace, non seulement humain, mais domestique : tu désires plus ou moins que ces insectes pénètrent chez toi. C’est une réduction de l’espace de proximité à un « chez soi », dont tu ne peux te rendre compte qu’à condition de travailler sur l’invasif. Une réduction de l’espace de proximité à un « chez soi » se doit d´être filtré pour véritablement se constituer.

JM : L’idée serait que la domesticité se construit aussi par la relation avec l’animal, avec le fait que l’on accepte ou non certains animaux, avec du coup le problème que cette domesticité rentre en concurrence avec d’autres qui n’ont pas les mêmes critères d’inclusion (l’exemple du cafard est très parlant). Ce qui permet de revenir sur la question de l’espace, sur la construction de l’espace habité, les limites entre privé et public etc.

NB : L’espace est essentiel dans la construction de ce rapport. C’est l’espace qui permet ce rapport d’une certaine manière. Il y contribue tout autant…, c’est l’un et l’autre. C’est pour ça que je n’appelle pas ça de la géographie au sens propre. Je sais que j’ai été classée à la fois comme sociologue, anthropologue, philosophe, peu importe. L’espace pour moi est un rapport. Et du coup, l’espace est très élastique. Et c’est un rapport qui n’est jamais objectivable totalement. Quand j’ai fait ma thèse sur la nature dans la cité, on m’a demandé de définir la nature, mais je m’y suis toujours refusé, car c’est l’élasticité du rapport a la nature qui m´intéresse. Je pense aux travaux de Karen Barad, sur l’interagentivité : elle ne décrit pas l’élasticité, mais elle dit qu’il y a élasticité. C’est important.

JM : Du coup, il y a un espace qui est construit par ces personnes et ces relations et inversement un espace qui construit ces personnes et ces relations. Il y a une dynamique que l’on peut observer mais dont on ne sait pas ce qui lui préexiste.

NB : Oui, oui tout à fait. Ce n’est pas l’espace tel qu’il est perçu par les géographes classiquement.

L’animal comme une manière de se raconter l’environnement

JM : Comment passe-t-on de l’animal à l’environnement ? La protection de l’animal version S.P.A., très individualisante, n’a pas grand chose à voir avec la protection des espèces animales en danger, vues en tant que ressources.

NB : Quand on protège l’environnement, on protège l’animal. Dans les réserves naturelles, il y a des animaux protégés. Et ceux-ci ne sont pas uniquement appréhendés comme des ressources. Dans des parcs naturels comme Yellowstone, les animaux n’étaient pas que des ressources : les premiers arguments ont été esthétiques à vrai dire.

JM : J’entends bien que les animaux n’étaient pas des ressources, mais en tout cas ils n’étaient pas des individus…

NB : ils n’étaient pas individualisés. Mais cela peut se discuter. Si tu prends Aldo Leopold, dans l’Almanach du Comté des Sables, à défaut d’individualiser les loups, il individualise la montagne. La construction de l’environnement comme représentation, comme pratique, comme agenda même, je sais intimement que c´est une histoire que l’on se raconte. On se raconte l’environnement par différents moyens. Différents éléments de l’environnement entrent en ligne de compte dans cette histoire. Autrement dit, l’animal est une manière de se raconter l’environnement, qui n’est pas la même que le végétal, qui n’est pas la même que l’eau, qui n’est pas la même que le vent etc.

Penser la continuité entre environnement, humains et animaux

JM : Pour toi l’environnement pourrait inclure les relations sociales, que l’on oppose généralement aux relations à la nature ?

NB : Oui, tout à fait. Il y a vraiment une continuité pour moi entre l’être humain et l’environnement. Quand je ferme les yeux, je vois des choses qui crépitent d’un bout à l’autre du continuum, une ligne de tension qui construit continuellement nos rapports et que je m’efforce d’analyser. Je suis une femme de mon époque et je pense, par exemple, que les images numériques nous renvoient aussi à ces choses là. Par exemple, Matrix, le film, tel notamment qu’il a été analysé par Slavoj Zizek (Bienvenue dans le désert du réel, Paris, Flammarion, 2009) parle d’un besoin de se délester dans le cours des choses, de leur obéir. C’est vrai que je ne vois que ça : de la continuité. Et cette représentation te permet de réfléchir de manière différente, ce qui est intéressant. Par exemple, elle me permet d’être en empathie avec des éléments naturels un peu surprenants : ça me permet de ne pas être dégoutée par le cafard. Cela change aussi certaines façons de négocier avec ce qui est inclus et ce qui ne l’est pas, ce qui est qualifié de sale, d’impur et ce qui ne l’est pas. Il est frappant de voir que ces réflexions, sur le cafard, sur l’esthétique environnementale ont eu plus de succès en Chine, aux Etats-Unis et au Canada qu’en France. Ici, j’ai été bien reçue, mais j’ai le sentiment que là-bas, ce que j’écris paraît plus facile d’accès.

JM : Du coup, ce qui est assez paradoxal, c’est que là-bas, je pense aux Etats-Unis et au Canada, ce qui a donné sa légitimité à la question animale dans la sphère académique, en sciences humaines et sociales, c’est justement l’animal sujet. C’est le fait qu’il y ait tout un maillage associatif autour de la protection de l’animal domestique, et de l’animal de compagnie, organisé et pourvoyeur de fonds, qui a permis au milieu académique autour de ces questions de se développer de façon importante.

NB : Derrida et d’autres ont eu plus d’importance là bas qu’ici, plus d’impact. Il faut dire qu’il n’y probablement pas la même compréhension du sujet. Il faut être prudent : derrière le mot « sujet », on place toutes sortes de choses. Les droits des animaux, par exemple, là bas ne sont pas compris de la même manière qu’ici. Pour revenir sur mes travaux actuels, je m’efforce aujourd’hui de déconstruire une problématique de la biodiversité. Pourquoi ? En effet, cela représente une façon de la faire entrer dans le débat public, de lui donner sens au niveau des pratiques. En somme, ce sont les modes de coexistence des êtres humains entre eux et avec les éléments vivants de leur environnement qui m’intéressent. Cela renvoie à ce dont on a parlé tout à l’heure, à savoir le rapport à l’espace géographique : les modes de vivre-ensemble, de partage de l’espace. C’est très français pour le coup, et je ne sais pas si ce genre d’idées pourrait avoir un écho là bas ; on verra si elles ont un écho.

L’esthétique environnementale : une nouvelle conception du rapport à la nature

JM : Après avoir parlé du passage de l’animal à l’environnement, on pourrait parler de la notion d’esthétique environnementale. Est-ce que tu pourrais développer un peu cette idée là, et nous parler de la réception qu’elle a eue.

NB : En fait, c’est né d’une rencontre avec Jacques Lolive, à l’occasion d’un numéro spécial de Cosmopolitiques. Il cherchait une idée pour ce numéro, m’a demandé de faire une proposition. Je m’intéressais à l’art, à l’esthétique ; je lui ai dit « on va lancer ça. » C’est ainsi que ça a commencé. Nous avons eu un financement du Ministère de l’Ecologie, nous sommes partis aux Etats-Unis faire des recherches concernant les artistes qui travaillent dans le champ de l’environnement ou sur l’environnement, qui étaient engagés comme activistes, etc. De par mon passé, j’avais des liens, des connaissances, des connexions avec des personnes dans ce champ, et cela facilitait le travail. À ce moment-là, je me suis rendue compte que les artistes travaillant dans le champ de l’environnement étaient discriminés. On les disait instrumentalisés au service d’une cause. Cela rejoint ta remarque sur la séparation entre environnement et animal : la même distinction est faite par les artistes là bas, entre l’environnement et l’art. L’environnement serait une préoccupation militante extérieure à la problématique artistique. Dès lors, tu repenses à l’autonomie de l’art, soit l’idée moderne que l’art ne doit se référer qu’à lui-même. Les enjeux sont trop nombreux pour pouvoir l’ignorer. Dans un deuxième temps, je me suis dit que cette question de l’esthétique, de l’image, de l’imaginaire, du récit, de la médiatisation qui permettent de se représenter l’environnement est globalement ignorée ». Les êtres humains protègent aussi l’Amazonie, les bébés phoques, l’Arctique en fonction de dimensions sensibles, sensorielles, esthétiques et imaginaires. La question environnementale est sur-rationnalisée.

JM : « Sur-rationnalisation » dans le sens d’un argumentaire de protection qui s’appuie uniquement sur le nombre d’espèces qui disparaissent, les menaces sur les écosystèmes. Mais de l’autre côté, le côté charismatique de certaines espèces végétales ou animales n’était pas invoqué comme étant potentiellement un argument.

NB : Oui, c’est ça. Et c’est problématique. Quand tu vois le panda, le phoque, beaucoup d’exemples mettent en évidence l’importance de l’esthétique dans les causes protectrices. Le film « La Terre vue du ciel » est un effort esthétique. Encore une fois, on nous faisait passer des vessies pour des lanternes.

JM : Ça n’avait jamais vraiment été abordé cette affaire là ?

NB : Il commence à y avoir quelques travaux épars, mais ce n’est pas encore un champ construit. Et c’est ce que j’ai eu envie de faire avec l’esthétique environnementale, construire comme un champ de questionnements. Pour moi, la question de l’environnement ne peut être uniquement un problème scientifique.

JM : Chez les environnementalistes, d’un côté, on a conscience des dérèglements liés à l’activité humaine, et donc d’un combat à mener pour les enrayer, et de l’autre côté, on utilise un marketing fondé sur des espèces mascottes (le panda du WWF, le macareux de la LPO), qui mettent à l’écart le reste du vivant. Ce serait une sorte de mal nécessaire.

NB : La question esthétique ne se limite pas à la mascotte. Prenons un exemple. Les environnementalistes se sont aperçus qu’ils n’arrivaient pas à convaincre sur la question de l’adaptation aux changements climatiques et s’interrogent sur les messages à employer. Mais est-ce une question de message ou de langage en commun ? Je pense que c’est une question de langue, de traduction et de récit entre des interlocuteurs qui n’ont pas les mêmes fins (certains habitent et d’autres exercent une profession). Parler ensemble suppose de construire un langage commun ce qui prend du temps. J’avais travaillé sur la pollution atmosphérique. Nous avions des témoins asthmatiques, avec des problèmes respiratoires. Nous avons fait un travail pour savoir comment ces populations se représentaient la pollution urbaine, quelles images ils construisaient de cette pollution. Or ça se jouait au niveau esthétique : les murs sont noirs, la ville est toute noire, etc. Ces représentations empruntaient à la perception de l’environnement immédiat. Même le groupe d’asthmatiques malades ne cherchait pas à avoir recours à l’information scientifique. C’était une information compliquée et qui ne leur parlait pas. Le WWF, par exemple, parlant du panda, joue sur l’esthétique, et ça marche : ces calculs sont ainsi faits, mais on y réfléchit peu.

JM : N’y a-t-il rien qui est écrit sur cette question de l’impact de l’esthétique utilisée par les environnementalistes ?

NB : Pratiquement rien. Je suis allée voir les philosophes de l’esthétique anglais et américains, et en fait la manière dont ils procèdent n’a rien à voir avec la mienne. Ces arguments et ces questions sont réappropriés en fonction des traditions culturelles et intellectuelles. Il existe une tradition cognitiviste de l’esthétique environnementale aux Etats-Unis : ce courant explique que les gens apprécient l’environnement, en fonction de ce qu’ils savent. Un autre courant est plutôt basé sur la sensibilité, l’imaginaire : l’expérience de l’environnement est une expérience première, qu’on commence à avoir quand on est enfant, et qu’on renouvelle par moments, etc.

JM : Une lecture un peu psychanalysante ?

NB : Pas psychanalysante, plutôt pragmatique. Arnold Berléant, philosophe américain qui a beaucoup écrit sur l’esthétique environnementale, était l’élève de John Dewey. Je me suis réappropriée ces éléments, en les réinscrivant dans une réflexion un peu systématique sur les rapports à l’environnement. J’ai essayé de pousser au maximum ; l’environnement est un construit esthétique qui procède d’un tissus de relations, constamment renouvelées, constamment réactivées en fonction des interactions de ses composantes.

De l’agentivité de l’animal à l’interagentivité

JM : En t’écoutant, j’ai l’impression qu’il y a un côté un peu constructiviste dans cette approche là justement : tu citais Karen Barad (Meeting the Universe Halfway: Quantum Physics and the Entanglement of Matter and Meaning, Duke University Press, 2007) tout à l’heure, et même si c’est réducteur, on peut la situer grosso modo dans cette tradition là. Je voulais justement parler de certaines critiques que l’on entend dans le milieu des relations humains/animaux version SHS, à savoir un reproche souvent fait aux travaux classiques sur la question : parler des animaux serait un prétexte pour parler des humains. Finalement, on ne s’intéresse pas vraiment à eux, à leur agentivité, à leur point de vue. Les animaux seraient des sortes d’écrans sur lesquels les humains projetteraient des choses qui ne les concernent pas directement. C’est quelque chose qu’on entend beaucoup et j’aurais aimé avoir ton avis là dessus. Comment faire des sciences sociales sans se servir des animaux comme prétextes ?

NB : Tu ne peux pas échapper à l’infamie sociale aussi facilement ! (rires). Je me rappelle que quelques chercheurs disaient en France que ces femmes qui s’occupaient des chats étaient en manque d’enfants, qu’elles avaient besoin d’un substitut etc. C’était une proclamation d’infamie sociale. Comme sociologue, tu vois bien comment se construisent ces façons de discriminer, ces discours qui amènent à partitionner ; où d’un seul mouvement tu disqualifies le scientifique qui s’intéresse à ça, la femme qui s’occupe des chats, et l’animal qui n’en vaut pas la peine. Quand je dis « c’est politique », c’est ainsi que je l’entends. J’en veux à certains universitaires de ne pas aller dénoncer ces pratiques là : au nom de quoi le rapport femmes/chats serait-il un substitut d’enfants ? Quelle est cette science qui ose qualifier ces rapports de cette manière là ? Dès lors, il faut avoir le courage de son infamie sociale….

JM : Dans notre appel à communications, nous mettons en avant la question de l’agentivité. On peut la considérer comme quelque chose d’acquis : les animaux ont des intentions, occupent un rôle d’acteurs en situation : Qu’est-ce que cette agentivité vient perturber ou mettre en lumière ? On peut sinon la présenter comme quelque chose que les acteurs attribuent aux animaux, sans prendre parti sur sa réalité et du coup observer ce que ça change pour des acteurs humains de dire que l’animal a une intention, qu’il a des envies, qu’il fait des choix etc. J’ai l’impression que tu serais plutôt d’accord avec la seconde version (ce sont plutôt les relations qui importent), mais j’aurais quand même aimé avoir ton impression sur la première, sur cette histoire d’agentivité des animaux, bien reprise en éthologie et en sociologie.

NB : Je choisirais l’interagentivité plus que l’agentivité. Nous prêtons des pouvoirs aux animaux autant qu’ils nous autorisent à être d’une certaine façon avec eux. C’est déjà un jeu au moins à deux. C’est important. Et c’est vrai aussi des plantes et d’autres entités non animales. C’est pour ça que j’ai mon côté environnementaliste : ça m’a permis de penser la question du ré-enchantement à la Marcel Gauchet. Si je pense que l’herbe est sale, je ne m’assiérais pas dessus, et inversement si je vois que l’herbe est verte et pure, ça m’autorisera d’autres mouvements. Je préfère donc le terme d’interagentivité. On le retrouve chez Alfred Gell, l’anthropologue de l’art, à propos du dispositif artistique et patrimonial (Art and Agency: An Anthropological Theory, Clarendon Press, 1998). Il décrit les environnements comme des dispositifs agentifs dont le rôle est établi et a une fonction temporelle, dont rendent compte les idées de mémoire, de tradition, de patrimoine, etc. Cette lecture de l’environnement en relation avec l’art, le temps et l’espace m’a fortement interpellée. L’agentivité de l’animal ne peut se limiter à « faire de l’animal, un acteur ». S’il devient acteur, c’est grâce à des co-constructions permanentes, des tissus de relation qui lui permettent d’être acteur et qui nous permettent de voir en lui un acteur, et de l’actualiser ainsi. Je n’ai pas besoin de l’origine, si tu veux.

JM : Donc ça clarifie le positionnement entre constructivisme et naturalisme : ce n’est ni l’un ni l’autre.

NB : C’est un entre deux. Comment nommer cette position ? Des auteurs ont proposé « réalisme agentif », « nouveau matérialisme » ou autres expressions. Est-il souhaitable de nommer les choses ? Un jour quelqu’un les nommera, et aura beaucoup de succès, et basta. C’est un talent d’être publicitaire (rires).

Entretien avec Boris Beaude

 

Entretien réalisé par Margot Beauchamps et Henri Desbois
à Paris, le 27 novembre 2010

BORIS BEAUDE

Géographe, chercheur au sein du laboratoire Chôros
École Polytechnique Fédérale de Lausanne
boris.beaude@epfl.ch

 

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En tant que géographe, comment en es-tu venu à t’intéresser à Internet comme objet de recherche ?

C’est toujours un peu difficile de comprendre nos motivations a posteriori, on peut s’en faire une histoire. En Maîtrise, je m’interrogeais plutôt sur la discipline dans son ensemble. J’ai réalisé mon mémoire sur la formation au Diplôme d’Études Générales Universitaires de géographie, en étudiant en quoi la diversité des formations à ce diplôme national informait sur les difficultés que traversait la discipline pour se définir elle-même. D’une université à une autre, il apparaissait que l’histoire pouvait tout aussi bien occuper 40 % du programme obligatoire qu’en être totalement absente. La sociologie, l’anthropologie et l’informatique occupaient elles aussi une place très inégale selon les formations. On voyait bien que différentes conceptions de la discipline s’exprimaient dès les deux premières années. Cette recherche fut finalement une très bonne expérience pour découvrir la discipline. En faisant ma maîtrise, j’étais bien obligé d’avoir moi-même une posture et je réalisais un peu mieux d’où je venais, ce qu’il se faisait d’autre et, finalement, ça m’a amené à aller un peu plus loin dans ce qui me semblait personnellement important pour la discipline. C’est là que j’en suis venu à des formes de spatialité que je trouvais sous-estimées.

Donc dès la maîtrise, tu t’es intéressé à la question de cette forme d’espace qu’est Internet ?

Rétrospectivement, j’ai du mal à en reconstituer la genèse. C’était peut-être bien en maîtrise puisque j’ai contacté assez tôt des directeurs potentiels.

Les directeurs potentiels, c’était… des géographes des TIC, “Technologies de l’Information et de la Communication”?

Ce fut tout l’enjeu. J’ai commencé par aller vers des personnes qui n’étaient pas nécessairement spécialistes des TIC, mais plutôt de l’analyse spatiale. Finalement, j’ai choisi un directeur qui n’était pas du tout spécialiste de la télécommunication, mais qui est le seul à avoir réagi de façon stimulante à ma proposition.

C’était Rémy Knafou ?

Oui. Je l’ai découvert à l’occasion de mon jury de maîtrise et j’ai apprécié la façon dont il a réagi à mon travail. A l’époque, je parlais de cyberespace parce que c’était le terme usité, même si je m’en suis éloigné par la suite. Je suis allé le voir en lui disant que j’émettais l’hypothèse qu’il fallait prendre cet espace au sérieux et qu’il fallait se donner les moyens de comprendre ce qu’il s’y passe. Il m’a dit qu’il ne se sentait pas compétent pour en juger, mais ces réactions m’ont laissé penser qu’en fait (sourire), il était plutôt compétent pour diriger cette recherche ! Il avait une conception de la discipline suffisamment générale pour appréhender ce nouvel objet hors d’une géographie thématique. Ce n’était pas un thème, ce devait être quelque chose d’un peu plus central dans la discipline. J’ai senti que Rémy Knafou l’entendait comme cela. Il ne voyait pas bien comment il ferait pour diriger une thèse sur un sujet qui lui paraissait technique, mais en même temps, il voyait bien que c’était un enjeu pour la géographie.

Après une période assez productive (2002-2004), j’ai eu le sentiment que cette recherche me dépassait un peu. J’ai renoncé. J’ai même décidé d’arrêter la recherche. Ce fut assez douloureux. Il y eut un moment où j’ai compris que pour avancer, il me fallait travailler à une ontologie de l’espace, avec une dimension épistémologique très forte. Je me sentais un peu jeune ; c’était au-delà de ce que je me sentais capable de faire parce que, pour beaucoup de raisons, je n’en avais pas l’ambition et je n’avais pas non plus le sentiment que je maîtrisais assez le contexte dans lequel ça allait s’inscrire pour y parvenir.

À cette époque, j’avais déjà une connaissance d’Internet assez avancée. J’ai donc décidé de me lancer d’autres défis dans le cadre d’une activité privée, qui a finalement intéressé Jacques Lévy pour d’autres raisons. J’ai alors continué mon activité privée, mais en gardant un pied dans la recherche. Poussé par mon entourage, qui m’a aidé à dégager beaucoup de temps, j’ai finalement décidé de terminer cette thèse.

Cette situation relativement confortable en marge de l’institution est probablement ce qui m’a le plus aidé. Elle m’a donné une grande liberté de penser. Je me suis dit que l’objectif se limitait à aller au bout de ce défi, que je le faisais pour moi. Cela a beaucoup simplifié mon travail, je me suis senti beaucoup moins inhibé et limité par un environnement normatif. J’ai consacré deux étés entiers à y réfléchir et à rédiger du matin au soir, puis j’ai continué pendant la dernière année en sacrifiant un peu mes autres projets. Cette période fut très fructueuse. J’ai réussi à trouver la cohérence que je cherchais tant. Pour reprendre la métaphore constructiviste, à un moment, j’avais tellement déconstruit que c’était devenu insupportable ; la seule idée de penser quelque chose de spatial me semblait insurmontable. Disposer de tout ce temps pour reconstruire a été bénéfique. Comme un assemblage, ça a pris forme et je suis arrivé à quelque chose qui restait imparfait, mais qui me permettait d’avoir de nouveau une conception de l’espace qui fonctionnait et qui permettait de penser pleinement la dimension spatiale de la télécommunication. C’était mon but, mais ça a été long, ça a mis quand même dix ans…

C’est intéressant de voir que tu présentes ta première approche avec Rémy Knafou, dès la maîtrise, en disant que tu sentais que le cyberespace présentait un défi pour la discipline.

En fait c’était formulé dans ma tête, mais ce n’était probablement pas aussi clair ni pour moi, ni pour Rémy Knafou. À juste titre, il se demandait comment j’allais m’en tirer. Au terme de ma thèse, mon plus grand plaisir fut certainement le moment où il m’a dit qu’il comprenait finalement pourquoi j’étais allé le voir. Ce que la thèse a donné est finalement assez proche de ce qu’il pouvait m’apporter et de ce qu’il pouvait attendre d’une question comme celle-ci. Elle était beaucoup moins technique que ce qu’il imaginait initialement. C’était bien un enjeu de discipline. Ça m’a beaucoup touché, car j’avais un peu fait le pari qu’il me fallait un directeur comme lui, qui n’était pas un spécialiste. Finalement, je crois qu’il s’est senti à l’aise avec cet objet.

L’idée centrale à laquelle t’a amené cette maturation, c’est qu’Internet est un véritable lieu. Peux-tu nous expliquer comment tu en es arrivé là et ce que tu entends par là ?

C’est un travail qui s’est fait en beaucoup d’étapes. Quand je repense à la conception que j’avais de l’espace à l’époque, je m’aperçois que j’avais eu l’intuition qu’il y avait un enjeu, mais que j’étais très loin d’avoir compris ce qu’il se jouait. À l’époque, je n’aurais pas dit que c’était un lieu, je n’aurais même pas posé la question en ces termes ; j’aurais éventuellement dit que c’était un espace. Le terme « lieu » est beaucoup plus précis, j’en suis même arrivé au terme de « lieu réticulaire ».

Je me disais juste : « il y a de l’espace là-dedans ». J’étais prêt à assumer que ce soit quelque chose de « parallèle », ce qui est toujours assez présent dans les conceptions qu’on a de cette spatialité. Je m’intéressais autant aux jeux vidéo qu’à Internet, avec l’idée que la télécommunication avait l’avantage de relier des individus entre eux, notamment dans des jeux en réseau massivement multijoueurs : des joueurs sont ensemble alors qu’ils sont distants territorialement.

C’est seulement en travaillant sur la thèse que j’ai commencé à chercher quelles étaient les différentes conceptions de l’espace dans la géographie contemporaine. C’est à cette occasion que je me suis approché de Jacques Lévy. J’ai beaucoup apprécié la sienne qui était à mon sens la moins matérialiste, la plus susceptible d’intégrer une spatialité qui justement ne relève pas de la matière ou du contact matériel, mais juste du contact, de la problématique du contact. Dans son approche, c’est la distance qui fonde la discipline comme science sociale, la distance comme problème. La question est alors : « comment met-on à distance, comment se rapproche-t-on, comment fait-on pour être ensemble, tout en ayant besoin d’être seul ? ». En partant de cette problématique selon laquelle la distance est un problème fondamental, j’ai réalisé qu’il n’y avait aucun doute, Internet appartenait pleinement à la géographie, non pas parce qu’il abolirait les distances, mais parce qu’il crée de l’espace entre les hommes. J’ai donc creusé cette question assez longuement.

À mon sens, il y a deux options pour faire avec l’espace : la localisation et la communication, l’une est statique, l’autre est dynamique. Aussi, la communication présente deux options, le transport et la transmission, qui s’applique respectivement aux réalités matérielles et immatérielles. C’est-à-dire la communication de ce qui est matériel et de ce qui est immatériel. C’est là que j’ai commencé à prendre la mesure du fait que l’immatérialité était une notion essentielle pour comprendre la spatialité d’Internet. Les infrasctructures et les interfaces restent essentielles, mais du point de vue de l’interaction, c’est la communication de réalités non matérielles qui constitue la qualité la plus évidente de ce mode d’interaction. De ce fait, Internet est dé-réalisé, à tort. Le fait qu’il n’y ait pas de matière mobilisée encourage à considérer Internet comme relevant du virtuel, voir de l’irréel. Lorsqu’on dit « dans la vie réelle », c’est bien par opposition à une vie qui ne serait pas réelle. Il m’a semblé que tout ce vocabulaire était hérité d’un matérialisme rarement assumé. Même chez des chercheurs qui accordent énormément d’importance à la subjectivité, quand il est question d’espace, il y a une forme de matérialisme qui ressurgit, qui consiste à confondre l’espace et ce qui le constitue (généralement, beaucoup de matière). J’ai dès lors commencé à creuser les approches initiées par Jacques Lévy sur Leibniz, relatives à l’idée d’espace comme concept. Kant aussi, lorsqu’il pense l’espace comme une condition a priori de l’entendement éclaire efficacement cette problématique.

L’espace n’est pas une chose qui est là, mais juste une façon d’appréhender ce qui est là et de penser l’ordre des choses les unes par rapport aux autres. De ce point de vue, la distance est un moyen d’appréhender cet ordre des choses, une façon de situer les choses les unes par rapport aux autres. Il devenait donc très simple pour moi de me dire qu’Internet proposait une forme d’ordonnancement, d’agencement. Une option pour être ensemble, mais selon des modalités différentes, qui reposent sur des propriétés qui s’affranchissent en grande partie des contraintes de la matière.

De là à parler de lieu, une approche suffisamment abstraite pour considérer ensemble des espaces matériels ou immatériels était nécessaire. Il s’avère que Jacques Lévy avait déjà résolu ce problème en définissant le lieu comme un espace au sein duquel la distance n’est pas pertinente. Dans ce contexte, la notion de pertinence est très importante. Il n’a d’ailleurs pas toujours employé ce terme, mais j’ai retenu celle-ci parmi ses définitions du lieu parce que dans « pertinence », il y a une dimension subjective. On ne dit pas que la distance est nulle : dire qu’elle n’est pas pertinente, c’est dire qu’elle n’est pas significative au regard d’un problème donné. C’est sur cette base que j’ai développé une approche de l’espace qui consiste toujours à dire : « c’est l’espace de quoi, quel est le problème spatial, quel est le problème de distance, d’interaction sociale ? » Du coup, cela conduit à ne pas juger la distance a priori, comme s’il y avait une distance en soi. Il s’agit plutôt d’identifier une distance rapportée à une substance, à un problème spécifique. De même que dans l’espace où l’on se trouve, il y a énormément de substances, il s’y joue énormément de choses et, selon le problème que l’on se pose, la distance est pertinente ou non.

Internet est un espace qui, selon les problématiques, peut rendre la distance pertinente, ou non. Dans les configurations pour lesquelles la distance n’est pas pertinente, Internet ou une de ses composantes peuvent être qualifiés de lieu. Un lieu avec des propriétés qui lui sont propres et qui mérite une attention particulière. Ce n’est pas une forme dégradée du territoire, mais pleinement un espace et pleinement un lieu dès lors qu’il s’y passe quelque chose, réellement. Internet est un espace d’information, mais aussi de production, d’évaluation ou de transaction. Par ailleurs, dans la communication interpersonnelle, le face à face n’est pas toujours le mode d’interaction le plus adapté. Il ne faut pas appréhender Internet comme une espèce de territoire, en moins bien. C’est autre chose. Pour un ensemble assez considérable de substances, Internet n’est pas adapté, mais pour beaucoup d’autres, c’est un espace très efficace. Et comme cette spatialité est inédite, il faut prendre la peine de comprendre en quoi elle est singulière, comprendre en quoi, potentiellement, cet espace peut changer la société dans son ensemble, si on considère que la société, c’est du lien social et que le lien social dépend du contact, donc de ses lieux. Les lieux de la société, c’est ce qui fait la société, ce sans quoi elle n’existe pas. Si on a de nouveaux lieux, il y a de nouvelles façons d’être ensemble. Si les propriétés des lieux sont autres, cela suppose une autre façon de penser l’être ensemble, jusqu’à sa dimension politique.

Mais tout cela est très récent. Sous sa forme publique et « conviviale », Internet a vingt ans à peine, plus précisément dix si l’on considère la généralisation de son usage. Néanmoins, il faut très vite questionner la spatialité d’Internet dans de bons termes, sans quoi de plus en plus de choses auront lieu sans être perceptibles. Si l’on ne considère pas ces espaces comme étant des espaces au sens propre et non au sens figuré, si l’on reste dans l’idée qu’il s’agit d’une métaphore, on ne peut pas prendre la mesure de leur intensité. À la différence des espaces matériels, quand un million d’individus fréquente un site, ça ne se voit pas. Quand on arrive sur la page de Google de Wikipédia, on n’a pas idée de l’intensité de l’interaction qui y a lieu. Si on ne se donne pas les grilles de lecture adaptées, on peut passer à côté d’un monde en train de se faire et ça pose des problèmes évidents de compréhension de l’environnement dans lequel nous nous trouvons. La problématique d’Internet comme lieu, pour moi, c’est essentiellement celle-ci.

Est-ce qu’il y a des « endroits » ou des « moments » sur Internet où la distance réapparaît, est réintroduite, avec pour conséquence qu’on sort du lieu pour revenir dans un autre type d’espace ?

Bien entendu ; c’est là toute la complexité de la géographie. Si on considère que les substances sont toujours multiples en tout moment, à la fois pour un individu, mais aussi pour un espace, alors Internet n’échappe pas à cela. D’autant que ce qui compte peut évoluer rapidement. Imaginons par exemple des personnes qui échangent sur un chat, sur un site de rencontres ou sur Facebook en étant plus ou moins proches. La discussion est plutôt agréable et tout d’un coup elle dérape. La tension monte jusqu’au moment où la distance peut devenir un problème tout à fait différent. On sent que l’autre n’est pas là, que le corps n’est pas là. Il y a des moments où ça surgit, même si ce n’est pas si courant. Si à un moment, la pratique fait que ce qui se joue change et que la problématique n’est plus la même, alors on bifurque. La distance devient très pertinente et ça peut même être un peu troublant quand on n’y est pas habitué.

Internet n’est donc pas un lieu en soi, mais il est un espace au sein duquel quelque chose peut avoir lieu, il peut donc produire du lieu.

En effet, un lieu n’en est pas un a priori et Internet est rarement un lieu dans son ensemble. Là encore, cela dépend du problème spatial qui est posé. Si, par exemple, on cherche des photos, il y a une distance entre nous et les photos susceptibles de nous intéresser. Pour les trouver, il y a des sites qui sont mieux appropriés que d’autres. Si on est courtier en bourse, il y a aussi des espaces qui ont été spécifiquement pensés pour ce type d’activité. Un trader n’ira pas sur Facebook pour obtenir la dernière cotation d’une société. Pour cette personne, à ce moment-là, Facebook n’est pas un lieu. Cet espace présente une distance presque infinie avec la réalité qu’il souhaite contacter.

Par contre, par l’accumulation de pratiques, il y en a des sites qui finissent par être identifiés comme étant les lieux de telle ou telle pratique, au même titre que l’on ne va pas faire ses courses dans une boîte de nuit (surtout pour les légumes). Internet n’échappe pas à ça. Personnellement, je trouve plus simple de ne pas utiliser de néologisme pour expliciter ces nuances. Ce qui importe, c’est d’avoir un mot pour distinguer l’espace en général, c’est-à-dire l’ordre des choses et de la coexistence et le fait qu’il y a un ordre particulier, qui est celui du contact, de l’interaction. Je trouve que « lieu » fonctionne assez bien pour décrire cela.

Par exemple, il est possible de dire que Paris est un lieu. On se le dit du point de vue administratif ou du point de vue de l’identité, avec des limites un peu floues. Mais en même temps, cela ne veut pas dire qu’en son sein, il n’y a pas d’autres lieux. Cela dépend toujours de la question qu’on se pose. On ne dit pas à quelqu’un « rendez-vous demain à 16 heures à Paris ». Dans ce cas-là, il faut un autre type de lieu, la problématique de distance n’est pas la même.

Cette distinction n’est pas propre à Internet. C’est d’ailleurs ce que j’ai essayé de faire. Je me suis efforcé de proposer une approche de l’espace qui ne soit pas spécifique à Internet, qui puisse s’adapter quel que soit le sujet et qui ne traite pas Internet comme étant un objet complètement à part. Il m’a semblé important que cela rentre bien dans des grilles de lectures transversales et qu’on le considère juste comme un espace, parmi les espaces possibles de l’action.