Entretien avec Anne Clerval et Serge Weber

 

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Entretien réalisé le 19 mars 2012 par Marianne Morange – Maître de conférences en géographie à l’Université Paris Diderot et membre du comité scientifique du colloque – avec Anne Clerval et Serge Weber – maîtres de conférences en géographie à l’Université Paris-Est Marne la vallée – co-organisateurs du colloque « Espace et rapports sociaux de domination : chantiers de recherche » organisé par le laboratoire Analyse Comparée des Pouvoirs (EA 3350, Université Paris-Est Marne-la-Vallée) les 20 et 21 septembre 2012 (http://acp.univ-mlv.fr/cerd-2012).

M.M : Le colloque que vous organisez s’intitule « espace et rapports sociaux de domination ». Pouvez-vous revenir sur le choix de ce titre ? Qu’est-ce que la notion de domination recouvre pour vous ?

A.C : L’idée, c’était de réinterroger une entrée anticapitaliste et marxiste sur les rapports de classes et de domination mais nous ne voulions pas nous centrer uniquement sur les rapports de classes. Nous voulions inclure les autres types de domination, classiquement les rapports de sexe, de race… et éviter un titre trop vague, en parlant par exemple de « géographie critique ». Nous voulions que ce soit très précis, sur les rapports sociaux de domination, de classes, de races, de sexes, selon une approche matérialiste. C’est-à-dire que nous considérons que chacun de ces rapports est fondé sur une exploitation matérielle. C’est ce qui figurait en filigrane dans l’appel, même si cela n’a pas été clair pour tout le monde et qu’il nous a parfois fallu ré-expliciter ce que nous entendions.

S.W : Je dirais que par rapport à beaucoup de champs critiques, par exemple dans les approches culturelles, de genre, ou dans le champ des études migratoires d’où je viens, j’ai souvent remarqué que même dans des études très pertinentes et critiques, on oubliait l’intérêt que les classes dominantes, ou des groupes dominants et des individus qui ont des positions dominantes, ont à l’interaction. Il s’agit de rappeler que les inégalités sont le produit d’interactions.

A.C : Oui, le produit de rapports de pouvoir. Ce n’est pas juste une question de stratification : « il y a des plus riches et des plus pauvres ». C’est parce qu’il y a des gens qui dominent qu’il y a des gens qui sont dominés ; les deux vont ensemble. On veut promouvoir une vision pas seulement descriptive, mais qui porte à la fois une description et une cause, qui explique.

S.W : Et je pense que c’est intéressant de voir ce qu’il y a pour certains de profit à tirer des rapports de domination.

M.M : Vous avez donc délibérément évité le terme « critique » dans le titre du colloque, mais il apparaît dans l’appel. Pouvez-vous m’expliquer pourquoi et comment vous l’articulez à la notion de domination, comment vous positionnez le colloque dans le champ des pensées critiques ?

S.W : La pensée critique c’est très large, il y a beaucoup de façons de faire de la critique. On parle de critique post-moderne, de critique foucaldienne, de critique queer ; on peut même faire une critique lacanienne. Le projet risquait de rester trop large.

A.C : Je dirais que le champ critique est très vaste dans ses approches et que nous voulions quelque chose de plus précis que cela. Dans l’appel, on a utilisé le terme critique quand on s’inscrivait dans un champ, celui du renouveau de la pensée critique, ou pour parler de la géographie critique ; et quand on parlait du colloque, on parlait soit de rapports sociaux de domination, soit de géographie radicale. On trouvait ça pratique de parler de géographie radicale pour aborder la question des rapports sociaux de domination, pour parler d’une géographie centrée sur les rapports sociaux de domination, même si je ne suis pas sûre que la géographie radicale américaine se définirait comme cela. Mais dans la géographie radicale américaine, il y a au moins cette entrée marxiste, même si elle n’est pas la seule, et elle aborde les rapports dominants-dominés. Cela dit, inversement, par rapport à D. Harvey qui ne prend pas en compte les autres rapports de domination, on voulait aussi avoir les apports de ces différentes approches. C’est vrai que les deux termes figurent dans l’appel : pour désigner le champ plus large dans lequel s’inscrit le colloque, et un aspect spécifique de ce champ que nous voudrions approfondir avec les participants au colloque.

M.M : On parle de renouveau des pensées critiques en France. Qu’en pensez-vous ? Avez-vous le sentiment que ce colloque participe de ce renouveau ?

S.W : Oui, bien sûr ! On le dit dans l’appel.

A.C : Mais pour moi, ce renouveau est récent. Enfin, en géographie, il n’est visible que depuis peu de temps. Il y a à la fois des racines anciennes, qui ne se sont jamais interrompues, et une certaine effervescence, comme la revue Justice Spatiale, toute récente me semble-t-il . Il y a une envie, une visibilité, et des gens qui commencent à se dire qu’il se passe quelque-chose, même si ça ne veut pas dire qu’il ne se passait strictement rien avant.

S.W : Je dirais qu’à une certaine époque, certains géographes étaient ouvertement marxistes, ce qui n’avait pas le même sens qu’aujourd’hui. C’était un positionnement, je ne dirais pas dominant, mais tout de même représenté par de grandes figures. Aussi bien en France qu’en Allemagne ou dans d’autres pays, ce positionnement a été discrédité pour des raisons purement politiques, et les gens qui les ont critiqués l’ont fait à une époque marquée par la Guerre froide et l’anticommunisme qui se traduisait parfois par une méfiance vis-à-vis de l’interprétation marxiste dans les sciences humaines. Et finalement, à un certain moment, ça a disparu. On a parlé d’autre chose, et les intéressés eux-mêmes ont eu du mal à continuer. Et ensuite, d’autres pensées critiques ont émergé, par exemple vis-à-vis de l’État-nation sur la dimension transnationale en ce qui concerne les migrations, ou les courants qui faisaient une part aux stratégies individuelles, aux résistances ; et avec ça, ce qui a disparu, c’est l’ancrage marxiste ou marxien. Finalement, en géographie, c’est surtout dans les études sur le Sud, les migrations, la ville que beaucoup de gens ont eu des positions ouvertement critiques et matérialistes ; mais c’est venu de manière atomisée, dispersée. A.C : Et sur la ville, c’est un petit courant, en réalité, qui fait le lien avec des systèmes de pouvoir. Même aux États-Unis où on entend beaucoup parler d’Harvey, c’est quand même marginal parmi ceux qui travaillent sur la ville. Et sur la ville, il y a aussi eu beaucoup de choses en aménagement du territoire et en urbanisme, assez lénifiantes, liées aux technocrates, et même s’il y a des éléments critiques dans ces approches, elles occultent les rapports de pouvoirs, comme si ce n’était pas possible, notamment pour la DATAR, de publier ce genre de choses. S.W : Je pense que c’est aussi lié aux difficultés de la recherche, à la baisse des financements, à celle des effectifs étudiants, à l’incertitude pour beaucoup d’enseignants-chercheurs et de chercheurs en géographie. Beaucoup de départements se sont dits « il faut qu’on survive » et ce sont les catégories mainstream qui ont été adoptées : aménagement, développement durable… et pendant une période, ces approches sont devenues dominantes. A.C : Elles dominent encore il me semble. Mais je pense que ce n’est pas seulement lié à ce que tu dis. Il y a un article de Gilles Massardier qui analyse la manière dont les représentants de la nouvelle géographie et du GIP RECLUS, à un moment où il y avait beaucoup de moyens et de financements, ont co-forgé avec des fonctionnaires et des chargés de mission de la DATAR un langage commun, une analyse commune du territoire, et se sont rendus indispensables dans les réponses aux appels d’offre de la DATAR, dans les directions régionales et départementales. AC : Et ce cadre limite largement le point de vue critique ; il peut certes contenir des éléments critiques, mais pas proposer de remise en cause fondamentale des rapports de pouvoir. S.W : Ce qui me frappe, c’est aussi la manière dont ces exigences ont percolé jusque dans les programmes scolaires qui ont beaucoup changé. Quand on regarde les derniers programmes scolaires, sur le développement durable, les territoires etc., maintenant, on ne traite plus systématiquement des inégalités Nord-Sud, on parle de différences culturelles. Et le fait que ce soit devenu aussi dominant dans l’enseignement secondaire, ça signifie qu’il faut tirer la sonnette d’alarme.

A.C : Et même dans l’enseignement supérieur, souvent. Enfin, pour ma part, ce que j’ai reçu pendant mes études n’était pas très critique. Cela correspondait plutôt bien à la vision dominante d’un capitalisme qu’on n’interroge plus, ou alors, au mieux, pour dénoncer sa financiarisation.

S.W : Oui, le thème de la mondialisation a été catastrophique de ce point de vue alors que c’est une question centrale pour l’analyse du capitalisme. Mais ça dépend aussi des universités. Il y a certaines d’universités où il y a toujours eu des gens prêts à mettre les pieds dans le plat.

A.C : Il y a des gens qui sont critiques bien sûr, et l’enseignement que j’ai reçu en général pouvait être très bien, mais globalement, j’étais très frustrée de ce point de vue-là. Quand j’en parle avec mes collègues qui travaillent sur le Sud, ils n’avaient pas du tout la même impression cela dit. C’était assez segmenté.

S.W : C’était net à Paris 1 à l’époque oui, et aussi à l’Ecole Normale, du moins en géographie, mais pas en Histoire où il y existait une tradition forte, avec Yvon Thébert ou Annie Fourcaut par exemple.

M.M : Quelles ambitions assignez-vous à ce colloque dans le mouvement de renouveau des pensées critiques ?

S.W : Tous les gens qui se posent ces questions sont les bienvenus pour en parler. Il n’y a pas d’idée préconçue. Ce n’est pas limitatif. L’important c’est d’en parler pour donner un peu de visibilité à tous.

A.C : Nous souhaitions que les gens se rencontrent, se connaissent, qu’éventuellement un réseau commence à se créer. On le voit comme le début de quelque chose, mais ce n’est pas nous qui allons maîtriser ce processus. C’est pour cela que nous avons imaginé des ateliers-action où les gens seront invités à proposer des projets. Par exemple sur la question de l’intersectionnalité, qui est très peu travaillée en géographie par rapport à d’autres champs disciplinaires. Le but est de créer des liens, et ensuite de rester en contact pour aller plus loin. Plus loin qu’une simple critique de la ségrégation par exemple. Je n’ai jamais entendu un géographe dire que la ségrégation était une bonne chose ; l’État condamne aussi la ségrégation, mais concrètement, il l’accompagne. Il me semble qu’il faut qu’on pousse les gens à aller un peu plus loin.

S.W : Et puis je pense qu’il ne faut pas oublier de voir les liens entre le capitalisme et le patriarcat, les lectures culturalistes, essentialistes, ethnicistes sur l’intégration des minorités, des étrangers…. Il faut remettre cela systématiquement en contexte par rapport au fonctionnement du capitalisme en se demandant à quoi ça se rattache matériellement, et comment les États-nations sont porteurs de ce système.

A.C : Oui, la critique du rôle de l’État dans le capitalisme est importante dans la littérature radicale anglophone. En France, la force du lien entre géographie et aménagement du territoire et la réponse à la commande publique limite la critique de l’État. Ou alors, c’est une critique de l’État néolibéral, comme si l’État keynésien n’était pas, lui aussi (même si sous une autre forme), un soutien au capitalisme et un outil de reproduction des rapports de pouvoir.

M.M : Apparemment, vous avez des sensibilités politiques différentes. Avez-vous néanmoins le sentiment de constituer un collectif scientifique, et comment avez-vous travaillé collectivement pour préparer ce colloque ?

S.W et A.C : Je ne crois pas que nous constituons un collectif. Nous travaillons par affinités individuelles et amicales autant que scientifiques. Nous travaillons tous les quatre sur des thématiques très variées. Nous participons à un projet de recherche sur l’Est francilien, en géographie sociale, qui porte sur la gentrification, la paupérisation de certains territoires, les trajectoires résidentielles, les mobilités quotidiennes [Anne], les migrations dans le périurbain lointain et la discrimination territoriale [Serge]. On s’efforce de trancher par rapport à l’approche classique de l’Est parisien en termes de transports, de politiques publiques. Respectivement, nous aimerions à terme travailler sur des questions de genre [AC] et l’intersectionnalité à partir de travaux initiaux sur le travail féminin et subalterne [SW]. Quant aux deux autres organisateurs : Antoine [Fleury] travaille sur les politiques publiques portant sur les espaces publics à Paris, Istanbul et Berlin ; il est arrivé progressivement à une approche critique et s’intéresse de plus en plus aux inégalités d’accès à la centralité et aux espaces publics. Julien [Rebotier] travaille sur les risques urbains à Caracas et en ce moment sur une approche critique du développement durable et il tente de développer une approche marxiste des questions environnementales.

A.C : Que ce soit appelé à devenir un collectif, peut-être, mais il ne sera pas ancré à Marne-la-Vallée spécifiquement, même si le projet est porté par le laboratoire ACP (« Analyse Comparée des Pouvoirs »), essentiellement composé d’historiens qui ont tous une perspective critique. Reparler de questions anti-capitalistes et marxistes leur semble évident, même si je ne pense pas qu’ils se définissent eux-mêmes comme marxistes ou marxiens. Et puis, nous avons aussi ouvert à la pluridisciplinarité, en invitant notamment des sociologues, même si le colloque est essentiellement organisé par des géographes.

M.M : Quels types de contributions avez-vous reçues ?

SW et AC : C’est très varié. Il me semble qu’il y a une famille « villes, politiques urbaines », des contributions sur « Sud, développement », très centrées sur la ruralité et sur l’Afrique, une partie « environnement et capitalisme » et une partie « genre ». Aucune thématique ne domine. Nous avons reçu des propositions en ethnologie, en sociologie et en sciences politiques ; certaines contributions posent des questions théoriques et épistémologiques. Curieusement, il y a peu de choses sur les migrations et le travail des migrants ; cette question semble encore traitée sous un angle très culturaliste finalement. Globalement, ce sont plutôt des jeunes chercheurs, même s’il y a aussi quelques chercheurs confirmés qui nous ont fait l’honneur de nous proposer des textes.

A.C : Ce qui nous frappe aussi, c’est que les rapports de domination ne sont pas forcément explicités dans les propositions. On les voit en filigrane. Nous allons faire des retours à certains contributeurs pour leur demander de préciser cet aspect. Mais on voit bien finalement que ce champ n’est pas mûr et que la majorité des propositions n’est pas strictement « dans l’appel ». Et puis, certains auteurs utilisent ces termes d’une autre manière que nous, ce qui sera une bonne occasion d’en discuter.

S.W : Ce sera aussi l’occasion de discuter de notions apparemment passe-partout en géographie, comme la notion de mobilité, dont on se rend compte en lisant ces propositions que, finalement, elle est une catégorie dominante. Idem pour les notions de mixité ou de développement durable, plus classiquement. Cela permettra de fourbir notre outillage critique.

M.M : Vous organisez un colloque qui se revendique en partie d’une approche marxiste. Quel est votre rapport à la praxis et à l’engagement politique ?

S.W : L’engagement, ce n’est pas un attendu pour les participants au colloque. L’appel ouvre aux militants, afin que cette question puisse être abordée, mais ce n’est pas un attendu a priori.

A.C : Personne parmi nous ne se dit marxiste je crois. Même si cela fait partie de notre répertoire, cela me paraît trop restrictif. Nous nous revendiquons plutôt d’une approche matérialiste, d’une géographie des fondements matériels des inégalités, pas seulement de classes. Par ailleurs, les organisateurs du colloque sont inégalement engagés politiquement et ont des rapports très variées au militantisme. De mon côté, j’ai milité et je suis aujourd’hui en retrait. Mais ma motivation pour organiser ce colloque est autant scientifique et théorique que militante. Ce colloque correspond aussi à une envie de faire quelque chose de radical dans le monde universitaire, comme j’ai pu le faire dans le monde militant. Bien sûr, organiser un colloque ne suffit pas à changer le monde et le militantisme académique n’est pas un vrai engagement ; ça ne remplace pas un engagement dans des organisations politiques ou syndicales. Et de ce point de vue, les modalités de notre travail sont problématiques, car en ce qui me concerne, j’ai du mal à garder un lien avec l’engagement. Mais ce réseau, s’il se développe, et si les gens sont motivés, j’aimerais bien qu’il permette, à terme, une forme d’engagement, en encourageant les géographes radicaux à s’exprimer dans la sphère politique, pas à tout bout de champ, mais sur certains points sur lesquels ils ont des choses à dire.

M.M : Vous voyez à travers ce colloque un acte militant. Mais comment définiriez-vous plus précisément la nature de cet engagement ? Avez-vous par exemple prévu des espaces d’échange dédiés à des contacts avec les milieux militants, la société civile ? Je pense à vos ateliers-action.

A.C : Les ateliers-actions n’auront pas a priori de contenu militant. Ils visent en fait à susciter des prolongements académiques à ce colloque (séminaire, publications…). L’idée de faire de la recherche-action au sens militant ne me semble pas mûre pour l’instant. Je serais ravie que ça se développe, mais c’est plutôt une perspective à long terme et quelque chose à développer collectivement.

S.W : Et puis ce seront des espaces pour discuter de méthodes, de manières de travailler, non institutionnelles ou non conventionnelles, de nouvelles manières de faire.

A.C : Oui, c’est comme réfléchir aux rapports de domination au sein du monde académique. Là aussi beaucoup de choses ont déjà été dites. En revanche, c’est quelque chose qui est toujours à refaire dans des collectifs, de reposer constamment ces questions, surtout quand on intègre des jeunes.

S.W : De mon côté, ce qui m’intéressait c’était aussi la question de l’enseignement de la géographie, pas seulement à l’université, où je fais mes cours de manière très libre et en abordant des questions politiques. Mais pour avoir siégé au jury du CAPES pendant plusieurs années et avoir été proche de la question de la géographie enseignée, je sais qu’il y a beaucoup d’enseignants du secondaire qui sont très demandeurs de pouvoir enseigner autre chose que ce que les programmes récents leur imposent. J’aurais aimé que nous ayons un atelier et des contributions sur ce sujet, et nous en avions discuté. Mais ça n’a pas été le cas. Et j’ai aussi l’idée de faire un manuel critique.

A.C : Nous allons aussi inviter des militants et diffuser l’information dans des cercles militants, et on verra si des gens viennent et si cela prend. Nous avons eu très peu de contributions de militants. Mais c’est vrai que ce colloque reste très classique dans sa forme et vise à faire bouger les lignes à l’intérieur du monde académique. Pour l’instant, nous n’avons pas non plus encore trouvé de moyen d’interagir avec le monde militant car il y a peu de collectifs constitués sur des questions liées à l’espace. Notre engagement se fait donc surtout individuellement, en fonction de nos intérêts personnels.

S.W : Oui, je suis pour ma part en contact avec des collectifs et des associations sur les droits des migrants où j’interviens régulièrement, mais toujours en tant que scientifique, pour discuter avec des militants, faire des journées de formation… Ces gens sont très marqués par l’approche « droits de l’homme » et éloignés de la géographie. Je pense qu’il est intéressant de réfléchir avec eux à la dimension politique de la question des droits de l’homme.

A.C : Dans le champ urbain, aux États-Unis, un mouvement pour le droit à la ville s’est constitué récemment. Si cela existait en France, il aurait été plus évident de faire le lien avec eux, mais ici, c’est très éclaté. Il n’y a pas de mouvement facilement identifiable avec lequel faire le lien. Cela dit, pour moi, il faut que ce lien soit fait à un moment. Mais pour l’instant, je crois qu’on a d’abord besoin de se rassembler dans le monde académique.

S.W : Nous enverrons aussi le programme à des listes de diffusion d’enseignants du secondaire.

M.M : Il existe un débat sur le sens politique et institutionnel de l’approche critique, parfois taxée de constituer autant une posture carriériste qu’un positionnement scientifique, notamment dans le monde anglophone où elle dispose d’une grande visibilité académique. Qu’en pensez-vous ? Quelles leçons tirez-vous de ce point de vue des expériences nord-américaines ou britanniques ?

S.W : Je n’ai pas l’impression qu’en géographie, ce soit une niche pour la carrière.

A.C : Ce n’est pas très porteur.

S.W : Je dirais que ce n’est ni handicapant, ni quoi que ce soit. Notamment, quand on regarde passer les thèses et les candidatures, je ne crois pas…

A.C : Je pense que ça peut l’être, quand on commence une thèse par exemple. Et puis cela dépend des postes, des universités, des directeurs. Là aussi, c’est très éclaté. Mais des géographes radicaux qui sont des ténors académiques, je ne vois pas trop cela en France. En ce qui nous concerne, nous sommes tous de jeunes chercheurs, même dans le comité scientifique, et nous ne nous sentons pas vraiment concernés par ces débats, même si j’aimerais aussi que nous ayons cette réflexion sur les pratiques de pouvoir au sein de l’université. Nous sommes tous très jeunes en poste, et pour nous c’est certainement un chantier que de réfléchir à nos pratiques, pour éviter la perpétuation de pratiques par exemple patriarcales que reproduisent des gens qui se disent radicaux.

S.W : Je suis plus sceptique que toi sur la capacité à contrôler nos pratiques institutionnelles. Et puis, cela dépend beaucoup des universités. Nous avons une expérience très positive de ce point de vue à Marne-la-Vallée. Les choses sont sans doute différentes dans des universités plus grandes et nous pourrons sans doute en discuter avec les participants au colloque qui viennent d’institutions diverses. Mais pour moi, en tout cas, l’approche critique ne relève pas d’une posture. Elle constitue un véritable défi scientifique : on a beau essayer de faire tenir les raisonnements, si on n’a pas cette question du fondement matériel, ça ne marche pas.

A.C : La motivation la plus forte est donc scientifique. Là-dessus je crois qu’on est d’accord. Elle est de lire des choses qui me convainquent et me paraissent expliquer vraiment le monde. Car il y a quelque chose dans l’idée de la science qui relève du pouvoir explicatif. C’est vrai que ce colloque vient au départ d’une rencontre avec N. Smith, à New York, que je l’avais lu avant, et qu’au début de ma thèse, c’est ce qui m’a convaincu que ça valait la peine de faire une thèse en géographie. Harvey, je l’ai lu beaucoup plus tard. En les lisant, je trouvais claire et convaincante cette manière de faire le lien avec le capitalisme. Donc c’est une motivation intellectuelle. Ce qui me frustre intellectuellement dans beaucoup d’approches géographiques, et même parfois de géographies critiques, notamment culturelles, c’est que ça ne marche pas jusqu’au bout. Il manque quelque chose. Mon plus grand plaisir intellectuel, je l’ai eu en lisant des textes radicaux, surtout anglophones c’est vrai, ou chez des sociologues. Et puis, dans le monde anglophone, ce n’est pas si homogène. D. Harvey n’a jamais été militant, contrairement à N. Smith qui est très engagé. Ce n’est pas le même rapport à l’académie. Par ailleurs, cette structuration en sous-champs, ce n’est pas seulement le fait des géographes radicaux. C’est aussi un effet du système pour leur faire une place à part, pour qu’ils ne contaminent pas tout le reste. Et puis il y a certainement des spécificités dans l’organisation des universités anglo-saxonnes qui font que cela ne pourrait pas se reproduire tel quel en France. Cela dit, si on regarde l’économie hétérodoxe en France, on laisse parler des gens qui tiennent des discours très radicaux, et c’est une stratégie ; c’est le système capitaliste qui permet ça. Plutôt que de contrer et de faire de la censure.

S.W : Ce qui m’a fait réagir aussi sur la nécessité d’une approche radicale, c’est le nombre d’approches théoriques en géographie qui sont très englobantes, et tentent de rendre compte du fonctionnement de tout ; c’est une sorte de lissage, d’aplatissement et on ne sait plus du tout quels sont les phénomènes de causalité. Il y a aussi eu une période où le succès de systèmes de pensées comme celui de Giddens en géographie m’a frappé. Finalement, ça marche comme ça, donc tout va rentrer dans des petites cases, et ce n’est plus la peine de bouger. Et pour moi, une attitude théorique, c’est aussi d’empêcher de tourner en rond, de permettre de voir de quoi je suis prisonnier. C’est le principe du raisonnement critique en général. De quoi et en quoi suis-je victime, sans en avoir conscience ? Une remise en question.

A.C : Inversement, Harvey que j’ai lu vraiment tard, propose aussi une explication englobante que je trouve stimulante.

S.W : Ce n’est pas qu’elle est englobante, c’est qu’elle est fonctionnelle pour tout. C’est une bonne clé.

A.C : C’est vrai que je suis attirée par ce type de systèmes explicatifs, qui restent toujours à approfondir cela dit. Un travail sur un point précis, on peut trouver que ça tient, mais souvent, ça se relie mal au reste. Les travaux de D. Harvey permettent d’analyser une situation concrète locale tout en faisant le lien avec le global. C’est ce que j’essaye de faire quand je le peux.

M.M : Les approches critiques sont moins structurées institutionnellement en France. Selon vous, est-ce lié à l’importance de l’approche empirique dans la géographie française ? Peut-on imaginer l’émergence d’une pensée critique à la française, et qu’est-ce qui la distinguerait selon vous ? Pourrait-elle par exemple s’appuyer sur cette tradition d’empirisme ?

S.W : Je préfèrerais répondre après le colloque !

A.C : « À la française » me gêne un peu. Que ce soit français, ça ne me semble pas important. Je préfère qu’on soit bien reliés aux anglophones. L’idée n’est pas de faire quelque chose de franco-français, centré sur la France, mais de faire émerger quelque chose en France, parce que selon moi nous sommes à la traîne sur ces questions par rapport à d’autres disciplines et par rapport à d’autres pays.

S.W : Oui, par exemple les économistes marxistes en France sont minoritaires, mais ils existent. Les sociologues aussi, qui ont Bourdieu, une source d’inspiration majeure d’ailleurs dans les pays anglophones. « À la française », je n’y crois pas trop, mais « en France », je dirais oui. Par ailleurs en France, les approches qui sont les plus proches des perspectives radicales, ou les plus attentives à la dimension matérielle et historique des phénomènes, ce sont des études très empiriques. Beaucoup de géographes en France, en particulier mais pas seulement ceux qui travaillent sur le Sud, font des études très empiriques. Dans les colloques internationaux, il n’y pas de communications de géographes français qui soient strictement théoriques. On s’écoute donc différemment en France, quel que soit notre positionnement. Mais je ne dirais pas que cela a freiné le développement des pensées critiques. Je dirais plutôt que certaines grilles de lecture, un peu clés en mains, n’ont pas pris (je pense au débat sur « en finir avec les études post-coloniales »). Je trouve ça très stimulant : tout d’un coup, on a vu des chercheurs français (des historiens, des sociologues…) remettre en cause des approches critiques (comme la critique post-coloniale) ; ils nous rappellent qu’il faut aller dans les archives, sur le terrain et voir ce qui se passe. Par exemple, S. Jaglin, qui ne revendique d’appartenir à un courant de pensée en particulier, ni critique, ni post-moderne, ni de géographie radicale, est sur le terrain ; elle a d’ailleurs contre argumenté sur notre projet de colloque de manière très stimulante, en me disant qu’on datait un peu avec D. Harvey. Et le fait que de grands courants n’aient pas pris en France, ça me semble un avantage. Mais de l’autre côté, la plupart des études qui sont attentives aux dimensions matérielles ne se revendiquent pas du marxisme ou d’une école de pensée critique pour lesquelles Marx n’est pas une référence explicite, et cela pose aussi problème.

A.C : Sur l’enjeu de la transmission, notamment aux jeunes chercheurs, je trouve quand même que ça pose problème. Par ailleurs, on n’a pas le même poids si on n’est pas structuré collectivement ; ça fait partie de l’approche radicale que de croire à l’action collective. Je me souviens que N. Smith m’a dit avoir été frustré quand il a tenté de contacter Y. Lacoste, qu’il percevait comme un géographe radical en France, et que ce dernier ne lui a pas répondu ; il m’avait expliqué qu’il lui semblait que les universités étatsuniennes étaient finalement moins liées qu’en France à la commande publique, à l’aménagement et à l’institution scolaire. Ce serait donc moins un problème de rapport à l’empirie que de structures institutionnelles qui laisseraient peu de place à la critique de l’État.

S.W : Je suis d’accord. Mais n’oublions pas que le monde de la recherche est aussi très individualiste. Construire en commun, ça me semble commencer par discuter et interroger certaines catégories, notamment lors de ce colloque.

M.M : N’avez-vous pas le sentiment, en invitant en séance plénière des vedettes de la géographie anglophone (D. Mitchell, N. Smith, J. Ribot), de renforcer un processus de domination académique (culturel, politique, institutionnel, linguistique…) ?

A.C : Nous avons invité des sociologues français et des géographes étrangers. Outre D. Mitchell et N. Smith, nous avons aussi invité Christine Delphy, Jean-Pierre Garnier, Jesse Ribot et Pierpaolo Mudu. Nous avons chacun proposé un ou plusieurs invités parce qu’ils étaient une référence scientifique pour nous et notre travail, pas parce qu’ils étaient des vedettes.

S.W : Et Pierpaolo Mudu est même une anti-vedette. Par la force des choses, il n’appartient réellement à aucune institution universitaire. C’est le plus cohérent dans son positionnement de ce point de vue, à mon sens. Il est très demandé et très reconnu et fait d’énormes enquêtes qui ont un fort impact politique. Mais il a choisi de travailler dans une certaine précarité qui lui donne aussi une certaine liberté.

A.C : Smith et Mitchell, comme souvent les Étatsuniens, sont très accessibles. J’ai rencontré N. Smith à l’occasion d’un voyage à New York il y a deux-trois ans, après l’avoir simplement contacté par mail en lui disant que j’avais fait ma thèse sur la gentrification. Cela m’a fait très plaisir de le rencontrer. C’est quelqu’un de très sympa, rien qui permet de soupçonner qu’il est si connu. C’est un activiste, son bureau est couvert d’affiches militantes. Et comme chacun.e des organisateurs du colloque devait proposer une ou plusieurs personnes qui l’avaient marqué.e dans ses recherches, son nom s’est imposé à moi. C’est après coup, quand on nous a dit que nous n’avions retenu que des géographes anglophones ou des sociologues français, que je me suis rendue compte que cela pouvait être très mal perçu. On a fait le choix, en tout cas, de ne pas inviter D. Harvey. Il faisait vraiment trop vedette. Et puis l’idée, c’était d’avoir des liens académiques concrets avec des chercheurs encore actifs, de pouvoir à terme envoyer des doctorants, etc.

S.W : L’élément de l’appel qui a gêné certaines personnes je crois, c’est qu’on les a annoncés et programmés d’emblée. Mais ce sont tous des gens qu’on a choisis pour la portée théorique de leur pensée. L’idée est donc bien au contraire de faire émerger un dialogue en France, afin qu’on ne reste pas dominés justement, et qu’on apporte des choses à ce champ-là. Cette confrontation est importante. Il faut se demander ce qui se passe ailleurs.


Le huitième numéro coordonné par Sylvanie Godillon, Gaële Lesteven et Sandra Mallet est consacré aux géographies de la lenteur


Sylvanie Godillon, Gaële Lesteven et Sandra Mallet
Réflexions autour de la lenteur
Christine Chivallon, Béatrice Collignon
Entretien croisé avec Béatrice Collignon et Christine Chivallon

Entretien mené le 27 novembre 2014 par Jeanne Vivet (Maître de conférences, Université Bordeaux Montaigne, LAM) avec Béatrice Collignon (Professeur de Géographie, Université Bordeaux Montaigne, ADESS) et Christine Chivallon (Directrice de recherche au CNRS, LAM).

 

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Jeanne Vivet : Je souhaitais faire un entretien croisé avec vous deux à la fois pour vos démarches sur le terrain et la promotion de terrains plus longs avec une proximité des enquêtés, et en même temps du fait de vos différences statutaires et de la place de la recherche dans votre temps de travail puisque Béatrice Collignon est enseignante-chercheure et Christine Chivallon est chercheure au CNRS.

Béatrice Collignon : Merci Jeanne d’avoir pensé à nous faire dialoguer, car en effet, nous n’avons pas, en raison de notre statut, la même expérience et la même vision des choses. On a souvent la perception que le chercheur a plus de temps que l’enseignant-chercheur qui a des charges d’enseignement importantes, alors que les exigences qui sont imposées au chercheur en termes de publications sont beaucoup plus importantes. On a une vision souvent très distordue des chercheurs qui n’auraient « que ça à faire », cette perception que l’autre a toujours plus de temps.

Christine Chivallon : Chercheur et enseignant-chercheur sont deux métiers différents avec des tâches et des objectifs différents et surtout une « occupation » du temps qui est très spécifique à l’un et à l’autre métier. J’ai souvent dit – sachant que ce propos pouvait faire hurler certains collègues – que l’agenda d’un chercheur se remplissait a posteriori , au moins pendant les quinze premières années de sa carrière et si son profil correspond bien à celui qu’il devrait être : produire du savoir. C’est pour cette raison qu’un « bon agenda » doit contenir des pages vides qui sont celles réservées à l’activité de recherche proprement dite et qui n’est pas faite de rendez-vous, d’emploi du temps régulier, de réunions, mais de « deadlines » à respecter ou à s’imposer. Les chercheurs sont souvent perçus comme des « professionnels en vacances ». L’injonction du CNRS est pourtant de publier. Il faut publier davantage que la norme officielle qui est un article par an. Officieusement, c’est plutôt en moyenne cinq ou six publications dans l’année qui sont nécessaires, sinon on est considéré comme « très modeste », « petit chercheur », avec, comme sanction, une carrière qui n’avance pas et le lourd tribut de la non-reconnaissance par les pairs. On parle très peu de ces chercheurs-là dont le métier consiste à prouver sans cesse qu’ils ne sont pas « out », qu’ils sont productifs. Ils sont de loin les plus nombreux, et très peu d’entre eux dérogent à la règle, contrairement à la réputation qui leur est faite. Ils travaillent sans le filet rassurant d’une activité clairement structurée. C’est un métier de création qui a affaire à la fois avec le « vide », « la passion » et des contraintes lourdes passées sous silence. Ces contraintes ont pris une tournure nettement managériale et anxiogène au cours des dernières années, avec un contexte de plus en plus défavorable à la création qui est pourtant une partie intégrante du métier. Ce contexte a très bien été décrit dans un article du journal Le Monde (Thomine, 2014). Il y a ainsi eu un basculement dans le paysage de la recherche depuis les années 2000. On est passé à un régime « multitâches » où le temps de la recherche est grignoté alors que l’injonction à « publier plus » s’intensifie. Bien avant cette transformation radicale, Pierre Bourdieu avait dit que « c’est surtout à travers le contrôle du temps que s’exerce le pouvoir académique » (Bourdieu, Wacquant, 1992 : 164). Le fait est qu’à partir des années 2000, les politiques publiques de la recherche fabriquent efficacement un contexte pour des chercheurs dont l’activité va être conçue en rapport avec la finalité d’une « économie de la connaissance » où prévalent la compétition, la performance et la stratégie gouvernée par ce que Nicolas Sarkozy appelait « la bataille de l’intelligence ». Ces nouvelles conditions limitent la pensée critique ce qui a pour conséquence que le profil de l’intellectuel « organique » n’est plus suffisamment présent dans la vie sociale pour aider à en combattre la violence. Ou bien alors il est trop présent en participant à la médiatisation des nouveaux « produits » intellectuels, des « produits lights » issus d’une recherche « zapping » où le copié/collé l’emporte, le style plus que le fond, le « paraître » facile et sexy à l’image de notre monde actuel où règne ce que Dany-Robert Dufour appelle « l’égoïsme absolu » (2009).

BC : Tu veux dire que le fait qu’on soit de plus en plus tenus d’aller vite expliquerait en partie ce qu’on constate aujourd’hui dans la société française, à savoir la disparition de la figure de l’intellectuel sur la scène publique française ?

CC :: Oui, en partie. Il y a un éparpillement de la pensée et en même temps on assiste à un phénomène de starisation de la pensée, avec les « vedettes » et les « stars » de notre milieu. Je me souviens que pendant les mouvements contestataires pour « sauver la recherche » en 2008-2009, un texte avait circulé sur les listes de diffusion parlant de « tueurs » pour décrire ceux qui avaient cédé sans retenue à cette nouvelle logique de capitalisation de renommée. Le « chercheur tueur », c’est celui qui est polarisé sur les cotes de popularité (la sienne et celle des autres pour la dépasser). C’est celui qui connaît les ficelles de la captation des ressources qui lui donneront des chances d’être en haut de l’affiche. Un chercheur ayant un indice de publication élevé n’est pas forcément un « tueur », heureusement. Mais il est vrai que l’usage généralisé et immodéré de la bibliométrie a perverti les pratiques en exacerbant la compétition pour la reconnaissance individuelle au détriment du débat critique, de l’audace et du courage intellectuels. La renommée d’un chercheur se fait aujourd’hui en fonction du nombre de ses citations. C’est ce qu’explique Yves Gingras dans son livre intitulé Les dérives de l’évaluation (2014). On y apprend que seulement 20 % des chercheurs sont les auteurs de 80 % des citations totales, ce qui veut dire qu’une minorité de scientifiques capte la quasi-totalité du capital de renommée que représentent les citations. Je ne crois pas qu’une telle distribution des citations soit le reflet de la pertinence des énoncés, ni qu’elle soit une condition à la production d’une « bonne science » comme semble le suggérer Gingras. Il est impossible que les 80 % de chercheurs à qui reviennent seulement 20 % du stock de citations produisent un savoir dénué d’intérêt. En revanche, cette bipolarité montre plutôt la structuration du champ scientifique comme le résultat de l’inégalité des ressources entre chercheurs.

BC : Il faut aussi prendre en compte la carrière et la réflexion des chercheurs sur le temps long ; il y a une capitalisation pour les personnes qui ont « marné » pendant dix, vingt, trente ans sur leur terrain et c’est de cette imprégnation qu’a pu émerger une pensée globale. Ils avaient accumulé un savoir. Augustin Berque par exemple, avant d’écrire son livre Médiances. De milieux en paysages (1990 première édition), je suivais ses cours en DEA et ça lui a pris trois ans de séminaires pour mettre sa pensée au point. Sa pensée est devenue de plus en plus claire au fil des années, car il a eu vingt ans, trente ans ou quarante ans pour vraiment réfléchir et approfondir ses questionnements. Et étant à l’EHESS, il était dans des conditions où il pouvait se permettre de prendre ce temps.

CC : Je me souviens d’avoir entendu à l’époque, « oui, mais c’est une manière de faire de la recherche (que je défends d’ailleurs), qui est solitaire et individuelle ». Pourtant c’est une réalité des sciences humaines qu’il est difficile d’ignorer. On se retrouve le plus souvent seul à lire et seul à écrire. Encore au début des années 2000, l’historien Tzvetan Todorov dans un article du journal Le Monde affirmait que l’activité intellectuelle en sciences humaines ne pouvait pas se concevoir sans cette part d’isolement ou de solitude parce que, disait-il, « ni les laboratoires, ni les institutions, ni les couloirs communs dans lesquels s’épanouit la vie collective ne pensent. Seuls les individus pensent, or sans pensée, la recherche est mise à mort » (Todorov, 2002). C’est pour cette raison que la construction autour du nom est aussi prédominante en sciences humaines. Ce qui est pervers aujourd’hui, c’est le tournant quasi affairiste autour de la notoriété induite par les logiques de l’économie de la connaissance. Certains ont pu voir dans les fameux outils qui charpentent cette économie comme le processus de Bologne et la stratégie de Lisbonne, une marchandisation du savoir (Education et sociétés, 2009 ; Winkin, 2003). L’accentuation des travers de la capitalisation de renommée accompagne ce tournant. Elle exige de plus en plus de conduites stratégiques pour publier dans les revues valorisées et c’est quelque chose de relativement nouveau. C’est ce que critiquent les partisans de la slow science qui prônent la lenteur mais aussi la désexcellence pour contrer ces logiques dominées par la performance et la compétitivité, maîtres mots de l’ultra-libéralisme. Un de ses partisans, l’anthropologue belge Olivier Gosselain a écrit très justement que l’on est tous complices de ce système alors que l’on se place sans cesse comme les victimes de cette culture managériale qui a envahi la recherche et qui devient antithétique avec ce que doit être la connaissance. Pour moi c’est important qu’il existe une recherche sans finalité autre que celle de la compréhension de nos mondes, une recherche nécessairement réflexive et critique. C’est un signe de bonne santé d’une démocratie digne de ce nom. Pourtant, nous alimentons ce système managérial par cette course à la renommée. Gosselain dit que nous devons lever ce qu’il appelle le tabou de l’addiction au succès : « Une forme d’addiction proche de celle des traders, de l’ordre du pathologique. On a su trouver des choses à un moment et on a appris à aimer le fait de publier sans arrêt, d’être reconnu et cité. C’est vraiment la part d’ombre du métier » (LaPige.be, 2012). C’est tout à fait vrai. C’est un trou sans fond, on ne sait plus s’arrêter, on en demande toujours plus, on court à droite à gauche, les colloques auxquels on est invité, les instances où l’on siège, etc. Je ne m’exclus pas de ce jeu. Et je voudrais encore citer Bourdieu sur cet aspect. Parce que si l’on souhaite changer les choses, on ne peut le faire seul. Si l’on veut faire l’exercice critique du monde académique, ce n’est pas un chercheur seul dans son coin qui peut le faire, mais le collectif en son entier. C’est ce qu’analysait très bien Bourdieu en parlant des principes de sociabilité qui régissent le monde de la science et « qui sont tels que si on les ignore ou les transgresse on s’exclut » (2001 : 142). Le collectif n’est pas présent, on critique, on se dit les choses dans les couloirs et en même temps on joue à fond le jeu du système. On candidate pour des ANR, on affiche nos performances sur nos sites de laboratoires (phénomène impensable il y a quelques années), on remplit nos fiches annuelles d’activité (au CNRS), etc. C’est ce phénomène fait de contraintes lourdes et de « course au succès » qui est totalement nouveau et qui entérine l’emprise de la nouvelle gouvernementalité de la science sur nos trajectoires.

JV : Personnellement, comment vous situez-vous par rapport à ce mouvement de la slow science et comment gérez-vous votre temps et vos conditions de travail ?

BC : Je pense que la situation est assez différente entre chercheurs et enseignants-chercheurs parce que, mais je parle pour moi, il y a une espèce d’assurance pour l’enseignant-chercheur qui a bien fait ses cours, qui s’occupe bien de ses étudiants. Il/elle est ainsi en partie du moins légitimé.e par autre chose que les publications, ce qui lui laisse une certaine liberté par rapport aux normes établies par l’AERES (HCERES aujourd’hui) et le CNRS. Je fais aussi de la recherche mais je ne dispose pas de tout mon temps pour le faire donc je suis moins sous pression que les chercheurs, ou je peux plus facilement y résister, car j’ai deux métiers et je ne peux pas consacrer moins de temps à mon métier d’enseignant et aux tâches administratives qui lui sont liées. Ça me permet de ne pas vivre trop mal cette lenteur et même de la revendiquer. Il y a quand même des limites. Ainsi, jusque 2012, mon dernier terrain « long » en Arctique canadien (où je mène l’essentiel de mes recherches empiriques) remontait à 1996 (six semaines). En 2013 j’ai pu passer deux mois consécutifs sur le terrain. Je m’y étais rendue très régulièrement entre ces dates, mais pour des durées courtes à chaque fois (une à cinq semaines). Pour mon HDR, je me suis amusée à faire un tableau montrant le temps passé sur le terrain en fonction de l’évolution de mon statut et de ma carrière (2012 : 40). On y voit très clairement qu’au fur et à mesure la durée des séjours se réduit. Contrairement à d’autres collègues, j’ai fait le choix de continuer à aller sur le terrain malgré tout, même pour des temps brefs et sans que ce soit toujours lié à un projet de recherche (mes « miles » accumulés sur le programme de fidélité d’Air Canada ont été essentiels pour permettre cela). Il s’agissait au moins de maintenir le lien. Mais il ne suffit pas de dégager du temps pour faire un terrain « un peu long ». Je n’ai toujours pas fini d’exploiter les données que j’ai recueillies en 2013 et si j’ai fait trois communications sur les premiers résultats de ce projet je n’ai encore rien publié. D’une part je manque de temps pour faire cela, et d’autre part j’ai besoin, comme beaucoup d’autres je crois, de prendre le temps d’une certaine maturation avant de pouvoir produire une réelle réflexion, qui apporte quelque chose. Evidemment, les deux sont liés : comme je manque de temps, le temps nécessaire de maturation se rallonge.

JV : Cela renvoie donc à la nécessité de prendre le temps et de ne pas valoriser de manière insatisfaisante et trop rapide les résultats de terrain ?

BC : Oui enfin cet état de fait est d’abord un état que je subis. Qu’au bout d’un an et demi je n’ai pas encore traité toutes les données brutes et que je n’ai rien publié sur ce terrain, je n’en suis pas satisfaite. Mais je suis dans une situation professionnelle telle que ce n’est pas parce que je ne l’ai pas fait que je n’ai rien fait. Mais, et cela peut sembler contradictoire, je revendique le droit à la lenteur dans les analyses et dans la publication. Je suis désolée, je n’ai pas une idée géniale par an, je n’ai pas nécessairement de quoi publier chaque année quelque chose de consistant, d’intéressant au-delà de la production de données à propos d’un lieu et d’un phénomène particulier. Il y a des gens qui pensent plus vite, qui inventent plus vite de nouvelles choses, il y a en a d’autres qui sont plus lents. Il y a certaines questions que j’ai approfondies en y revenant plusieurs fois, il y a des questions qui ont émergé longtemps après la conduite de l’enquête proprement dite. A mon sens, et pour revenir sur ce par quoi j’ai commencé, la condition d’enseignant-chercheur fait qu’on est un peu en meilleure position, quand on décide de l’être, pour choisir d’assumer une certaine lenteur. Notre position est un peu plus facile. On ne subit pas vraiment l’opprobre de nos institutions et de nos collègues – si par ailleurs on assure bien la partie enseignement et encadrement des formations et de la recherche de notre métier. La pression est, je crois, beaucoup plus forte sur les chercheurs et c’est donc sans doute plus difficile pour eux de dire « laissez-moi le temps ».

JV : Il y a donc deux choses que vous soulignez : le fait que devoir assumer toutes les tâches d’enseignement et tâches administratives enlève de la pression sur le fait de publier et explique que l’on publie plus lentement, car on ne dispose pas de l’intégralité de son temps et un autre aspect lié au processus de maturation intellectuelle qui renvoie au fait qu’on ne peut pas publier vite, car il faut que les idées émergent et soient suffisamment abouties.

BC : Oui, et je pense que cette position de résistance à ne pas publier vite est plus facile à adopter pour un enseignant-chercheur que pour un chercheur.

CC : Le discours de Béatrice Collignon vis-à-vis des chercheurs est assez rare et je voudrais la remercier de si bien comprendre cette différence entre nos métiers. On entend plus souvent le discours dénigrant sur les « chercheurs en vacances ». Nous n’avons effectivement pas ce cadre structurant des cours. J’avertis toujours les jeunes collègues recrutés sur le fait que le CNRS est une entrée dans une sorte de vide qu’il faut nécessairement remplir, mais seul, pour la plupart du temps. Il faut tout le temps gérer le vide. Le chercheur, surtout en sciences humaines, doit se structurer lui-même sans arrêt.

BC : Il y a des moments dans la carrière où on a plus ou moins de temps. Quand on débarque jeune maître de conférences, ou dans une nouvelle unité, c’est difficile. Il faut tout monter pour les cours. Quand on est professeur, on a déjà un bagage, certains éléments sur lesquels s’appuyer. Sur le plan de la recherche, comme jeune MCF recruté, on arrive à maturité sur ce qui a nourri le travail de recherche de thèse et on peut alors l’écrire. Mais pour ces jeunes MCF la difficulté est qu’à ce moment-là ils n’ont pas le temps, car ils sont pris par l’urgence de faire leurs cours. Quand on arrive professeur, la situation est plus confortable, on a fait ses preuves, en enseignement et en recherche, et on peut plus facilement passer un ou deux ans sans publier le temps de faire ses cours, de prendre la mesure du contexte, etc. Il y a des moments et des temps dans la carrière. Mais en début de carrière notamment les temps se télescopent : il faut du temps pour monter ses cours, apprendre à suivre des étudiants, et au même moment les jeunes MCF sont mis sous pression par leurs collègues de labo – et les institutions – qui leur disent : « il ne faut pas décrocher de la recherche ». Et c’est vrai, car on sait bien que c’est une fois la thèse finie, quelques mois après, que l’on a vraiment des choses à dire sur son sujet et qu’il faut donc les publier. Bref, tout cela est très contradictoire et il faut avoir une certaine assurance pour le gérer au mieux.

CC : Pour les chercheurs, outre les publications, il y a d’autres aspects qui sont pris en compte (prise en charge de programmes de recherche, expertise, enseignement, direction de thèses, direction de laboratoire, participation à des instances d’évaluation), tout cela est aussi pris en compte dans l’évaluation avec le nombre de publications. Comme on le disait, le « multitâches » est devenu la règle et laisse de moins en moins de temps pour l’écriture alors que l’on sait très bien que c’est un exercice difficile et long, et là encore plus spécifiquement pour les sciences humaines. L’écriture demande d’intégrer la lenteur parce qu’elle engage un rapport affectif qui va bien au-delà de la restitution de « résultats scientifiques ». Un chercheur qui a passé une nuit entière et ensuite la journée entière, pour écrire un paragraphe, ce n’est pas rare, surtout quand on a une commande qui accroît le fameux syndrome de la page blanche. Une commande renvoie de manière plus aigüe à l’injonction d’écrire et à la crainte de ne pas y parvenir, car un chercheur qui n’écrit pas ou peu est vite stigmatisé, à moins qu’il ne compense par un tourbillon activiste dans les instances d’encadrement de la recherche. Aujourd’hui, on n’a même plus le temps de rêver en écrivant, de faire vagabonder sa pensée, alors que rêver fait partie intégrante du métier. Si l’esprit ne s’évade plus, il est sclérosé, non créatif. Je me souviens avoir écrit des articles en ayant le temps de faire ces pauses un peu « méditatives », où les idées ne s’en trouvaient que plus brassées et décortiquées. Mais aujourd’hui c’est différent, il faut que l’écrit « sorte » tout de suite pour répondre aux pressions. Avant je pouvais prendre le temps de perdre du temps, mais ça n’en était que plus « rentable », car les écrits étaient à mon sens de meilleure qualité parce que plus investis par un esprit de la recherche non parasité par les multiples sollicitations/injonctions qui font obstacle à la passion des idées.

BC : Nous sommes là à dire qu’il faut résister mais on intègre malgré nous – en tous cas moi – ces classements de revue et les stratégies qui vont avec. Je me souviens très bien qu’il y a quelques années j’ai dû laisser tomber par manque de temps un article prévu dans une revue de Moselle, une revue de vulgarisation scientifique. J’ai renoncé, car j’avais trop à faire et j’ai enlevé la revue qui ne « comptait » pas quand il a fallu choisir. Ce n’était pas très correct de ma part.

CC : On est dans la comptabilité, la quantité, donc l’accumulation, ce qui est antinomique de la lenteur, laquelle va plutôt de pair avec la qualité : prendre le temps, c’est forcément se donner les moyens d’explorer en profondeur, de se consacrer avec rigueur à un objet. Maintenant, on est vraiment dans la logique d’un temps qui doit être de plus en plus écourté, rentabilisé, efficace, productif. Un autre élément qui nous a complètement dévorés et écartés d’un rapport plutôt équilibré au temps, c’est l’importance prise par internet. On a tous une bibliothèque dans notre ordinateur. Avant on pouvait écrire un article solide en ayant une vision du champ de notre spécialité, sans forcément tout connaître et c’était relativement bien accepté du moment qu’il n’y avait pas d’impasse sur les fondamentaux. Maintenant c’est extrêmement anxiogène, car même sur des sujets ultra pointus, il y a une littérature phénoménale qui nous est rendue accessible. Quand on écrit un article, avec toute cette documentation à disposition, on se sent obligé de tout connaître et là encore, c’est un autre rapport au temps qui s’instaure. On perd du temps à grappiller partout tout en cherchant à le rattraper de manière effrénée. Cette quantité de documents n’est plus à notre échelle, on n’a pas la mémoire d’un ordinateur et l’ordinateur en vient, non plus à aider notre esprit, mais à l’encombrer et à précipiter la course à l’information. Cette masse d’informations est vertigineuse et génère un rapport éphémère à la connaissance. Rien ne se stabilise ou ne se sédimente vraiment dans ce flot ininterrompu. Nous sommes beaucoup de collègues à échanger sur ce rapport particulier à l’information qui a transformé notre manière de construire le savoir, avec cette fameuse pratique du « zapping » ou du papillonnage dont on se plaint tous. Si l’on fait la liste de tout ce que l’on devrait lire, c’est évidemment incommensurable. Pour ma part, j’essaie d’accepter l’idée insatisfaisante mais réaliste d’écrire sur un objet de recherche en sachant très bien que je n’aurai pas tout lu dans le champ. Il faut non seulement s’autoriser cette pratique mais surtout dire qu’elle est normale : qui peut prétendre aujourd’hui à l’exhaustivité bibliographique sur un domaine ? Quant à la lecture zapping, nous la pratiquons tous, je la pratique aussi, car ce n’est pas possible de tout lire, même en se donnant des limites. On lit de manière approfondie certains articles et seulement les résumés d’autres, car on ne peut plus faire autrement, le rapport au temps ne changeant rien à la durée du temps physique d’une journée.

BC : Et de toute façon avoir tout lu ne garantit pas la pertinence du propos.

JV : Ça me permet d’aborder les modes de production actuels des savoirs qui valorisent largement les articles par rapport aux ouvrages. On doit condenser en une dizaine de pages une pensée, et de même, lire un livre ne représente pas le même investissement en temps que de lire un article.

BC : Même un livre de sept chapitres, c’est beaucoup plus long à mon sens que d’écrire sept articles. Ecrire un livre, c’est au fond la lenteur mise en actes. Même si certains écrivent vite.

CC : J’ai profondément intégré la culture CNRS, c’est-à-dire que je n’ai le sentiment de travailler et d’être légitime que dans la publication. Et à la limite, je pourrais renverser le stéréotype accolé au chercheur, car quand j’assiste à une réunion ou dispense un cours, j’ai l’impression que je n’ai pas travaillé, tellement que travailler, pour moi, c’est écrire et publier, au moins jusqu’à aujourd’hui, car je suis de plus en plus gagnée par le « multitâches ». Mais je n’en viendrai certainement pas à ces stigmatisations, car je pense vraiment comme je le disais qu’il s’agit de métiers différents, avec des cultures professionnelles spécifiques. Pour les publications, je reste attachée aux livres et aux articles longs (dans les très rares revues qui en publient encore), à la possibilité de déployer sa pensée, d’aborder la profondeur historique des phénomènes, ce qui n’est pas possible dans un article de douze pages. À propos de mon dernier livre, qui fait six cent vingt pages, on m’a dit « C’est idiot, il vaut mieux publier deux articles dans des revues de rang A plutôt que d’écrire un livre ». Mais c’est un choix. Dans ce livre, il y a justement un avant-propos où je dis clairement que j’ai voulu arrêter le temps de la recherche, avec le sentiment que l’occasion de le faire ne se représenterait pas (2012). Je ne voulais pas tomber dans cette fameuse recherche zapping. Je voulais pratiquer notre métier « à l’ancienne », en produisant une recherche qui s’appuie sur un corpus, qui restitue une profondeur historique, qui développe des interprétations, qui discute des théories. Mais arrêter le temps ça signifie qu’on a vraiment besoin de temps pour faire une recherche approfondie. Et cette « stratégie », si s’en est une, n’est pas payante en termes d’évaluation.

BC : Et puis les gens n’ont pas le temps de le lire ! Alors qu’avant le métier de chercheur c’était lire des livres.

JV : A votre avis, faut-il associer recherche et lenteur pour qu’une recherche soit de qualité ?

CC : Est-ce que l’article de vingt pages peut être aussi percutant qu’un livre de six cents pages ? Je crois encore à la vertu du livre, aux développements qui rendent bien compte de l’articulation des données empiriques et théoriques.

BC : Je respecte ce que dit Christine, mais je n’ai pas le même rapport à l’écriture, le livre c’est moins mon truc. Je voulais également parler des ANR et cette recherche sur programme avec un début, une fin, un temps relativement court entre le moment de parution de l’appel et les délais de réponse. On est supposés répondre à cet appel en quelques mois. Et ensuite, le temps dédié à cette recherche, en général pas plus de quatre ans, est d’après moi très court. Tu vas souvent demander plutôt trois ans, voire deux ans pour faire apparaître ton projet comme un projet qui ne va pas demander trop d’argent, qui va être un peu modeste, donc qui va pouvoir être financé et il y a une espèce de censure sur le temps de la part des chercheurs. J’ai participé la semaine dernière à une réunion de deux jours d’une trentaine d’experts examinant des projets internationaux de recherche sur l’Arctique qui devaient associer les sciences naturelles et les sciences sociales. On discutait de chaque dossier et à de nombreuses reprises les évaluateurs disaient à propos du projet que l’on examinait qu’il était présenté comme un projet sur deux ans mais qu’il était bien évident qu’il faudrait trois, quatre, voire cinq ans pour qu’il soit mené à bien. On sentait très bien que les chercheurs disaient qu’ils allaient le réaliser en deux ans tout en sachant que ce n’était pas possible. Mais le cadrage du temps de financement des projets fait que soit on découpe sa recherche : on fait financer une première tranche présentée comme autonome, puis une deuxième, etc., soit on « fait semblant » : on dit que ce sera fait en deux ans, on fait « comme si ». Personne n’est dupe, mais personne n’en tire les vraies conclusions. Le problème, c’est que « faire semblant » a des effets sur la pratique de la recherche, et notamment sur les enquêtes de terrain. Il n’y a plus le temps pour opérer de façon raisonnable, responsable et respectueuse : le terrain doit se plier au temps du chercheur, c’est un vrai problème sur plusieurs plans, et notamment sur le plan éthique. C’est comme pour les thèses. En Ecosse, les thèses d’anthropologie doivent être faites en trois ans impérativement, ça laisse rêveur ! Les thèses de géographie, ça laisse aussi rêveur. Il faut la lenteur nécessaire avant la rédaction de la thèse pour que tout ce que tu avais à dire arrive à maturité. On est au temps des ANR où chacun se raconte des histoires, doit mettre un certain pourcentage de son temps de recherche dans le projet. En France tout le monde ou presque ment là-dessus, car personne ne croit que l’on puisse tenir une telle comptabilité de son temps en matière de recherche. Donc on sait qu’il ne faut pas tenir compte de ce pourcentage quand on évalue le projet. Mais les collègues anglophones le font sérieusement. Ça signifie qu’il y a encore une forme de résistance en France par rapport à cela, car on n’y croit pas. On a rendu cette donnée-là inopérante en sciences sociales, c’est peut-être déjà un résultat dont on devrait se féliciter.

JV : Une des difficultés, clairement explicite par ce saucissonnage du temps exprimé par les pourcentages, renvoie aussi au multitâches et à la difficulté que l’on éprouve à mener des recherches, car il faut du temps pour rentrer dans un sujet, se l’approprier. On peut avoir quantitativement suffisamment de temps, mais ne pas avoir néanmoins le temps nécessaire, car pour un travail de recherche on a besoin de longues plages de temps, de journées entières successives. Je pense que ce n’est pas seulement la quantité mais aussi la possibilité de s’immerger complètement et se dédier à la recherche à un moment donné.

CC : Quitte à lasser, on peut de nouveau faire référence à Bourdieu. Dans le film La sociologie est un sport de combat, il secoue vertement Loïc Wacquant en lui disant qu’il s’éparpille trop, qu’il va à des colloques, qu’il fait ci ou ça alors que quand on écrit on doit se mettre en mode monacal. Aujourd’hui, c’est quelque chose qui devient impossible. Pour arriver à un niveau de concentration total sur un sujet, j’ai besoin de trois jours au moins pour être complètement immergée dans l’écriture et dans le sujet. Et trois jours « sans rien », ce n’est pas facile à trouver ! Pour un article c’est au moins trois semaines d’écriture quand on a déjà toutes les données. Parvenir à dégager ce temps-là, c’est devenu presque impossible en raison de la dispersion que l’on exige de nous désormais. Il faudrait aussi parler des e-mails. Il y a des jours où l’on passe trois heures à répondre aux messages quand ce n’est pas une journée entière, voire plusieurs jours, sans compter toutes les procédures de plus en plus complexes, les formulaires administratifs à remplir, les rapports, etc. C’est à chaque chercheur de gérer son organisation pratiquement de A à Z. Et les services administratifs et de gestion sont tout aussi débordés.

Je voulais enchainer par une anecdote sur l’ANR. J’avais signé la charte de refus d’expertise des projets, mais j’ai fini par déposer une ANR pour répondre aux besoins de mon laboratoire. Le thème portait sur la « plasticité des savoirs » pour montrer comment certains savoirs, en contexte post-colonial, circulaient de manière perméable sans être cloisonnés dans des institutions spécialisées (religieuses, politiques…). Mais il a fallu formuler ce projet dans un langage complètement antithétique, à l’opposé du propos scientifique en le cloisonnant, en le faisant entrer dans des cases, en le divisant en tâches, en délivrables, etc. Même pour formuler nos connaissances, on devient hyper formaté. Les chercheurs de la pensée radicale anglo sont dans la même logique. Quand on regarde leurs pages personnelles, leurs publications, leur participation aux instances d’évaluation, les crédits qu’ils rapportent à leurs labos, etc., on se rend compte qu’ils sont en complète contradiction avec les postures qu’ils adoptent dans leurs textes. Ces personnes sont également extrêmement formatées et deviennent complices du système dominant de la recherche. Cette culture managériale est très puissante, car elle nous amène à nous fondre dans un ultralibéralisme qui neutralise le potentiel subversif de la pensée. Luc Boltanski l’a très bien décrit dans un de ses ouvrages (1999). La culture managériale a récupéré la pensée de 68 sur l’individu, l’autonomie, la liberté. Cette logique nouvelle du libéralisme s’est appuyée sur l’idée de l’émancipation de l’individu, en lui accordant une place centrale et en le faisant devenir en même temps un outil au service de la performance où c’est l’ego qui fonctionne dans une logique de capitalisation. C’est la même chose dans la recherche. Il ne s’agit plus vraiment d’une institution productrice d’un savoir critique en quête de justice sociale tel que je pense qu’il a pu exister au moins de manière périphérique dans le passé. On est dans des logiques centrées sur l’individu que l’on manage et dont la radicalité du savoir finit par être accessoire, annihilée par la fonction première assignée à la science d’aujourd’hui qui est d’être avant tout compétitive sur le marché des idées.

Comment donner une autre orientation au projet de connaissance ? Comment arrêter cette accélération ? Comment s’y prendre ? Essayons modestement… Pourquoi ne pas lancer un appel dans les Carnets de géographes : « Qui veut ralentir ? » ; « Qui veut mettre le pied sur le ralentisseur ? ». Pourquoi ne pas lancer une plate-forme pour promouvoir le ralentissement de la recherche tout en étant solidaires les uns des autres ?

BC : Et cessons de montrer de la compassion aux collègues qui nous disent tout le temps (moi comprise) « je suis débordé.e » : si tu es débordé.e ; c’est que tu l’as accepté. On valorise le fait d’être débordé qui signifie qu’on est super occupé, demandé. On devrait dire « ah tu es débordé et bien c’est que tu l’as voulu alors assume ! ».

« Le pied sur le ralentisseur »… On dit toujours il faut « lâcher l’accélérateur ». Et si on disait plutôt qu’il faut mettre le pied sur le ralentisseur ? C’est intéressant que cette expression n’existe pas. Il n’y a de ralentisseurs que dans les rues. En France, on valorise aussi le fait qu’on comprenne vite, on donne beaucoup d’importance aux travaux en temps limité et c’est différent au Canada où il est reconnu que l’on peut avoir besoin de plus de temps que d’autres pour apprendre mais ça n’a pas de rapport sur la qualité du savoir et de l’acquisition de ce savoir. Dans d’autres pays, le temps d’apprentissage n’a pas du tout la même importance. En Italie par exemple, à l’université, tu te présentes à l’examen quand tu es prêt.e. La plupart des examens sont des oraux et il n’y a pas de durée très précise régulant le temps de parole des étudiants et la durée de l’oral, qui varie en fonction de chaque candidat, de la qualité de l’entretien qui s’installe entre l’étudiant.e et le prof. En Italie et au Canada, le temps n’est pas un enjeu, mais en France on nous a appris que les bons sont ceux qui vont vite, on attend l’acquisition de certaines compétences en fonction de tel ou tel semestre. Christine et moi se retrouvons sur un point : nous lisons toutes les deux très lentement. Ce qui veut dire que nous avons besoin de plus de temps que d’autres dans divers aspects de nos deux métiers respectifs.

JV : Je voudrais rebondir maintenant sur un autre aspect de la question, lié au terrain. On ne maîtrise pas toujours la temporalité sur le terrain, le temps n’y a souvent pas la même valeur qu’ici, le temps des enquêtés n’est pas le nôtre. Ce n’est pas comme disait Béatrice parce que l’on vient pendant deux semaines et qu’on veut tout boucler par rapport à notre programme que tout le monde va se plier pour faire ce qu’on veut. Je voudrais revenir sur le sentiment de frustration qu’on peut avoir vis-à-vis de cette situation, avant finalement d’en retenir certaines vertus. Avoir dû prendre son temps sur le terrain, être confronté à quelque chose qui nous résiste avant de l’accepter et de le valoriser, que des choses émergent dans cette attente, dans cet ennui, dans le fait que ça ne fonctionne pas comme on le souhaiterait.

CC : Il y a un biais avec le CNRS, car ce n’est pas un organisme où domine la recherche de terrain en sciences humaines, alors que c’est davantage le cas de l’IRD. Nous devons batailler pour nous rendre sur des terrains dits lointains. Pour ma part, j’ai intégré le fait que j’étais dans l’institut de recherche qui pratiquait moins de terrain que l’autre. Il y a aussi la nécessité de concilier les séjours avec une vie de famille. Partir avec ses enfants et son conjoint n’est pas évident quand il s’agit de missions et non d’expatriation comme à l’IRD. Il faut donc trouver des montages. Comment fait-on de la recherche quand on a besoin d’être longtemps sur le « terrain », que celui-ci est éloigné et qu’il faut financer les missions ? Dans mon cas, j’ai fini par compenser avec des terrains proches, mais il manque quand même l’expérience de l’immersion totale qui est possible pendant la thèse et qui est un moment privilégié. Mis à part un séjour d’un an et demi effectué depuis mon entrée au CNRS, je n’ai pas pu faire de très longs terrains ; il faut se satisfaire de deux mois, deux mois et demi.

Avec l’accélération des activités, il y a un désordre dans la temporalité de la recherche dont on ne mesure pas encore les effets. Le calendrier ne parvient plus à respecter un cycle qui voudrait qu’on produise des données de terrain, puis qu’on les traite et qu’on écrive en suivant. Ce rythme est bousculé. Non seulement on passe des périodes de plus en plus brèves sur le terrain mais on est aussi rattrapé par des recherches antérieures et surtout d’autres obligations qui empêchent d’avancer sur les recherches en cours. Je fais désormais le travail de terrain en fonction de ce que je sais être possible de réaliser : il n’y a plus de temps pour envisager des recherches à risque qui pourraient ne rien « donner » comme je l’ai fait pour d’autres travaux et qui ont pourtant abouti à des résultats intéressants auxquels je ne m’attendais pas vraiment. Selon le rythme actuel, il faut soit connaître très bien le terrain, soit maîtriser le sujet pour savoir « trouver très vite » les données nécessaires. Ensuite il faut gérer les autres activités et faire front en résistant à certaines pressions pour parvenir à conserver le temps qu’exigent ces nouvelles recherches.

BC : Il y a parfois un temps très important entre le moment de la recherche et le moment de la publication. Cela dépend aussi des choix que l’on fait, choisir d’embrayer tout de suite sur un autre sujet, un autre programme en fonction des opportunités ou bien creuser ce qu’on a commencé à analyser. Donc c’est aussi l’effet d’un choix. A force de choisir d’aller toujours de l’avant, on introduit du désordre dans la recherche, car on ne se donne pas le temps de traiter ce qu’on a accumulé, on préfère passer vite à la suite, à autre chose.

A propos des espaces domestiques, il m’a fallu sept-huit ans entre mes premières observations et l’idée de l’intégrer comme un objet de recherche, de débuter un travail sur ce sujet. On est bien ici dans une géographie de la lenteur. Après mon enquête de terrain sur cet objet, il m’a fallu trois ans pour publier mon premier article à son propos. Et à l’époque, ce n’était pas un problème de manque de temps pour écrire. Simplement, en rentrant de ce terrain, je ne savais pas quoi faire de mes données. Il m’a fallu un grand temps de réflexion, de maturation, de reprise de notes pour comprendre ce qu’il y avait à en dire d’intéressant. C’est de la lenteur sur le terrain, mais aussi en amont et en aval du terrain. Et puis sur le terrain, qu’il soit proche ou lointain, il y a cette nécessité d’accepter que ça n’avance pas, qu’il ne s’y passe rien. Dans les calendriers ANR, tu décris que tu vas faire ça ou ça sur le terrain et tu ne peux pas dire que tu as besoin de trois mois, car pendant deux mois et demi il peut ne rien se passer. Je ne vais jamais écrire cela dans un projet, je n’en aurai pas le courage. Donc, je ne me mets pas mes paroles en actes. Notre difficulté c’est qu’il n’y a pas de place pour le dire et il n’y a pas de reconnaissance de cela. Entre nous on peut se le dire, ou dans une HDR, mais pour les instances d’évaluation ce n’est pas pensable au sens où, dans la façon dont on segmente le travail scientifique, il n’y a pas de place pour penser cette lenteur du terrain. Les espaces où l’on peut relater ses expériences de terrain, ses difficultés, le temps qui s’étire, les moments où il ne se passe rien et où, même, on s’ennuie sur le terrain, sont très restreints. Si tu dois envoyer ton rapport à l’organisme qui a financé ta recherche, sans savoir qui sont ceux qui vont le lire et qui vont l’évaluer et en tirer des conséquences sur le prochain financement de ta recherche, est-ce que tu vas vraiment écrire qu’il ne s’est rien passé ? Tu vas y réfléchir à quatre fois, non ?

Mettre le pied sur le ralentisseur, c’est aussi créer ces lieux où la lenteur peut être dite, revendiquée, rendue visible. Pour moi on est en position de défendre cela quand on a déjà une bonne expérience, et la reconnaissance de ses pairs de la qualité de son travail. C’est notre responsabilité vis-à-vis des plus jeunes ; on peut se le permettre, car on a une légitimité. J’ai eu la chance de mener une bonne partie de ma carrière à une époque où la pression était bien moindre. Aujourd’hui, je me dois d’exercer cette résistance et de permettre à d’autres de prendre eux aussi le temps dans la lenteur. Il faut donc travailler à donner à la lenteur ses lettres de noblesse, lui donner une place dans l’espace public, dire qu’elle fait partie du métier de chercheur.e. Mettre ses paroles en actes, à propos de reconnaissance des bienfaits de la lenteur dans la recherche et de résistance, c’est aussi refuser de relayer la pression pour la course aux dépôts de projets et aux publications sur ses collègues, ses doctorant.e.s, etc. C’est peut-être ce qu’il y a de plus difficile, au fond.

CC : Dans mon laboratoire, on a parfois évoqué entre collègues, la création d’un lieu de parole où l’on pourrait s’exprimer non pas sur ce que l’on produit, mais sur ce que l’on ne peut pas faire, sur ce que l’on ne sait pas faire, sur ce qui est difficile. Un lieu pour se donner les moyens sans tabou de se montrer faible, en tâtonnements, dans des difficultés, difficultés que l’on se dit seulement dans les couloirs. De ce point de vue, c’est vrai que l’on a une responsabilité vis-à-vis des jeunes collègues pour amortir les chocs des conditions nouvelles qui leur sont faites. Il y a quelques années, on avait monté un tel groupe avec quelques collègues du site bordelais : un lieu sans contrainte institutionnelle, un sas de décompression qu’on avait appelé le LIS (Lost in Space). C’était avant la grande apogée de la culture managériale… Aujourd’hui, l’idée en reste à sa formulation.

BC : Typiquement par manque de temps j’avais dit que je n’avais pas le temps de faire durer cet entretien plus d’une heure. Ce que je veux dire par là, c’est qu’on se dit qu’on n’a pas le temps, mais une fois qu’on est rentrées dans ce bureau, qu’on s’est assises, on a installé un temps, un autre temps. Nous sommes entrées dans une autre temporalité, on a accepté, finalement, la lenteur. Ca fait deux heures qu’on est là et personnellement j’en sors très contente, c’est la preuve que cette lenteur nous manque. Je ne me dis pas, « zut, ça nous a pris deux heures, j’aurai pu faire ça ou ça pendant tout ce temps ».

BC : Se félicite d’avoir pris deux heures pour être lente et parler de la lenteur. Appuyez sur le ralentisseur !

CC : Oui, lançons un appel à la lenteur !

Post-scriptum BC : je relis cet entretien alors que je suis chargée de mettre en forme le projet scientifique d’une nouvelle UMR qui doit voir le jour au 1er janvier 2016, suite à la fusion de deux UMR pré-existantes (le SET à Pau, ADESS à Bordeaux) demandée par le CNRS en juin 2014. Or, ce qui est frappant dans la gestion de ce dossier difficile c’est que tous les concernés, tutelles et collègues, tout à la fois reconnaissent que nous avons besoin de temps, que le processus est forcément lent, et souhaitent voir le projet finalisé très vite. Pour passer à autre chose peut-être. Pour sortir des mots et passer à l’action sans doute. Mais aussi, je crois, parce que fondamentalement nous avons tellement intégré qu’il fallait aller vite que la lenteur nous angoisse. Elle est perçue comme de l’immobilité, une paralysie, bref, comme le signe de l’échec. Pourtant, au terme d’un processus qui nous aura occupés durant toute cette année universitaire, avec des temps forts et des temps faibles, la succession de coups d’accélérateur et de ralentisseur, le résultat confirme l’absolue nécessité qu’il y avait à résister à la demande d’écrire en deux ou trois mois, au cours de l’automne, notre projet scientifique. Au risque de ne pas être compris par les instances d’évaluation, promptes à interpréter l’inachevé comme l’impossibilité d’un achèvement. Au risque de semer le doute chez certains collègues des deux UMR fusionnant, y compris parmi ceux qui s’étaient fortement impliqués dans la réflexion collective – peut-être même plus parmi ceux-là que parmi ceux qui s’en étaient tenus plus éloignés. La lenteur dans la vie des laboratoires est facile à revendiquer, plus difficile à pratiquer…

Références

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SYLVANIE GODILLON

6t-bureau de recherche, UMR Géographie-Cités
Géographie, aménagement
godillon_sylvanie@yahoo.fr

GAËLE LESTEVEN

6t-bureau de recherche, UMR Géographie-Cités
Géographie, aménagement
gaele.lesteven@yahoo.fr

SANDRA MALLET

EA2076 Habiter, IATEUR, Université de Reims
Urbanisme
sandra.mallet@univ-reims.fr

Depuis une trentaine d’années, les critiques de l’accélération se couplent d’une valorisation de la lenteur. Ces thématiques sont plutôt le domaine de sociologues ou de philosophes et font rarement l’objet d’une approche spatiale, même si les géographes s’intéressent de plus en plus aux questions temporelles.

S’intéresser à la lenteur conduit à mener des réflexions autour de la vitesse, entendue comme l’allure à laquelle se produit un phénomène pour évoluer, se transformer, se produire. Au sens premier, une vitesse est un rapport au temps avec des vitesses rapides et d’autres lentes. La lenteur n’existe donc pas dans l’absolu et est considérée en comparaison avec des mouvements ou des pratiques plus rapides.

Notre appel à communication interrogeait la valorisation récente de la lenteur comme objet d’étude et comme manière de faire de la recherche. Les textes que nous avons reçus nous ont étonnées par leur diversité tant dans les sujets d’étude (la mobilité des personnes âgées, les usagers d’un café slow , la protection d’une lagune, etc.) que par les territoires étudiés (Japon, Brésil, Indonésie, Espagne, etc.). Le thème, dans sa dimension réflexive, a souligné aussi une résistance importante chez les auteurs face à l’urgence de produire, réaffirmant l’importance du temps consacré au terrain, à la construction de la recherche et à la maturation des idées.

De la critique de l’accélération à la valorisation de la lenteur

Une critique de l’accélération des rythmes
Dans le domaine de la recherche en sciences humaines et sociales, l’urgence et la rapidité de changement des sociétés ont fait l’objet de nombreux travaux critiques. Pour le philosophe Paul Virilio ou l’historien Jean Chesneaux, par exemple, l’accélération de la réalité détruit notre sens de l’orientation, c’est-à-dire notre vision du monde. L’homme, privilégiant désormais le zapping permanent et l’immédiat, éprouverait des difficultés à se repérer dans l’axe passé-présent-avenir et à se penser dans le temps. Dénoncés depuis longtemps, les excès de la vitesse font aujourd’hui objet d’une attention particulière, et ce, dans différents domaines, en particulier ceux de l’environnement (Deléage, Sabin, 2014), de la psychologie (Aubert, 2003), du social et du politique (Laïdi, 2000 ; Rosa, 2005). Par contraste, la lenteur se trouve valorisée. Ralentir devient, pour certains, une qualité en réaction à l’accélération des rythmes contemporains.

Trois textes du numéro positionnent la lenteur dans les débats actuels en revenant sur les principaux acteurs qui ont porté cette notion et les mécanismes de diffusion des idées. La revue bibliographique de Thierry Paquot offre une vue d’ensemble de la littérature sur le thème de la lenteur. Elle pointe des parutions sur le sujet plutôt récentes, qui se multiplient suite à la naissance des mouvements slow à la fin des années 1980. L’article de Mireille Diestchy étudie les mécanismes d’apparition et de diffusion des mouvements slow décrits comme « symptomatiques d’une remise en question des rythmes contemporains ». Le compte-rendu du colloque sur « L’homme pressé » organisé par l’association Doc’Géo en octobre 2014 montre également que la lenteur est appréhendée par la plupart des intervenants du colloque comme « un contrepoint à la culture de la vitesse et de l’urgence présente dans de nombreuses sphères de la société ».

Dans le cadre du numéro, nous avons proposé un concours-photo pour interroger l’appréhension de la lenteur par d’autres médias que l’écrit. Les trois photographies lauréates, comme la plupart des propositions reçues, mettent en regard la lenteur avec des phénomènes rapides (l’allure à laquelle circulent automobiles et deux-roues ; une route ou des véhicules à l’arrêt qui, en eux mêmes, évoquent déjà la rapidité).

Lenteur et proximité : l’ancrage spatial des rapports au temps

La question de l’ancrage spatial des rapports au temps se retrouve dans plusieurs textes. A travers une lecture géographique du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, Philippe Gervais-Lambony analyse la tension entre désir de mouvement et désir d’ancrage. L’obsession du temps de certains habitants de planètes visitées, le déracinement et la nostalgie éprouvés par le protagoniste, l’attachement au lieu quitté, sont autant d’expériences qui font prendre conscience de la valeur de l’enracinement au Petit Prince. Anne Jégou, à sa manière, fait l’expérience de l’ancrage spatial du temps. Revenant à la lagune d’Albufera en Espagne, dix ans après sa première visite, elle observe que la lagune a peu changé en une décennie. Les enjeux de la durabilité, commandés par la nécessité d’agir vite, se heurtent à la lenteur du territoire.

La notion de lenteur est fréquemment associée à celle de proximité spatiale. En observant les pratiques de mobilité réduite des personnes âgées pauvres de la ville de Recife au Brésil, Pamela Quiroga montre que la lenteur devient partie intégrante du quotidien de ces personnes. Celles-ci, se déplaçant surtout à pied, cherchent à s’investir dans l’environnement immédiat de leur domicile. L’ancrage des rapports au temps dans l’espace tend à agréger la lenteur à la proximité, à l’ancrage local et à la valorisation patrimoniale alors que l’accélération du temps est associée aux notions de mondialisation et de modernité. Cette distinction se retrouve dans les trois photographies : d’un côté, une femme vietnamienne qui « semble venir d’ailleurs », un chiffonnier, des enfants ou des oiseaux ; de l’autre, une circulation rapide, des autocars et une route récemment asphaltée. Plus précisément, par sa photographie, Maeva Rakotoma propose une illustration forte de l’ancrage local de la vie quotidienne des individus : malgré la bitumisation d’une route malgache, celle-ci est investie par des enfants et des animaux, détournant en quelque sorte sa vocation à circuler rapidement.

La lenteur, objet de valorisations
Alors que la lenteur est souvent synonyme d’inaction, de mollesse, voire d’ennui, considérée parfois comme un obstacle (celui de la lenteur administrative, de certaines décisions politiques, de connexions numériques, etc.), elle est désormais valorisée en réaction à l’accélération des rythmes contemporains, par certains groupes comme les mouvements slow. Associée à la proximité spatiale, la notion est utilisée pour mettre en avant les spécificités locales face à la mondialisation et à la standardisation des modes de vie. Appartenant aux mouvements slow décryptés dans plusieurs contributions de ce numéro, la charte des Cittàslow implique la revitalisation des centres historiques, la favorisation des circuits-courts d’approvisionnement, ou encore l’éloignement des voitures du centre-ville et la présence d’espaces verts et de loisirs. La valorisation de la lenteur peut se faire au service de stratégies diverses, voire d’instrumentalisations. Etudiant la rhétorique de la slow life à Osaka au Japon, Sophie Bunik montre que la lenteur peut être un outil de marketing territorial au service d’une stratégie de réhabilitation de quartiers anciens, sans cette instrumentalisation ne modifie pas pour autant les inégalités socio-spatiales d’Osaka. L’attention portée à la lenteur se retrouve aussi en littérature : elle est alors rapprochée d’un certain art de vivre (Sansot, 2000), où le temps serait une « gourmandise qui exige un gourmet et non un bâfreur », nous dit Thierry Paquot. La lenteur serait également, selon Kundera, un moyen de sauvegarder la mémoire (Kundera, 1995).

Articulation des rythmes et des vitesses

Maîtriser des rythmes différents
Si la valorisation de la lenteur s’est construite en opposition à l’accélération, elle n’en est pas seulement l’opposé. La lenteur est une vitesse dont il convient de tenir compte, au même titre que la rapidité. Cette tendance à l’articulation des vitesses s’inscrit dans le contexte scientifique actuel, comme le rappelle le compte-rendu du colloque sur « L’homme pressé ». Il s’agit de comprendre comment ces deux rythmes, traditionnellement opposés, peuvent être articulés et maîtrisés au sein de la société.

Dans un contexte de métropolisation et de désynchronisation des temps collectifs, les individus cherchent moins le ralentissement que la maîtrise de leurs rythmes personnels. La quête de contrôle de son propre temps ressort des enquêtes menées par Jean Grosbellet auprès d’habitants de l’agglomération bordelaise. Les individus élaborent des stratégies en accélérant parfois, pour mieux ralentir ensuite. L’auteur illustre la manière dont le développement des technologies, en particulier le smartphone, devient un dispositif d’aide à cette régulation temporelle personnelle. Le texte pointe que le ralentissement est vécu de façon très différente selon qu’il est subi ou choisi. L’article de Pamela Quiroga montre, quant à lui, que la lenteur devient subie par les personnes âgées de Recife lorsqu’elles n’ont pas un réseau familial sur lequel s’appuyer.

La lenteur choisie témoigne d’une volonté de maîtrise de la société sur l’espace et la vie quotidienne : les mouvements slow prônent une réappropriation des modes de vie qui passent par leur ralentissement. Mais ils ne renoncent pas à la rapidité, bien au contraire. Les enquêtes réalisées par Mireille Diestchy auprès d’acteurs français de ces mouvements permettent de comprendre combien le slow regroupe un ensemble de valeurs paradoxales et ce, à tel point que la notion même de « lenteur » se trouve dévalorisée par les acteurs locaux de ces mouvements qui privilégient la recherche de la maîtrise des rythmes personnels. On retrouve cette combinaison de rythmes différents au sein d’un même espace dans la photographie de Pascal Clerc, Au bord de la ville, représentant une femme immobile au bord d’une route à trafic automobile rapide.

Articuler échelle locale et échelle globale
Les contributions de ce numéro mettent en évidence que l’articulation entre ces échelles est plus complexe qu’il n’y paraît et n’est pas sans provoquer de tension. Si l’échelle locale est d’abord perçue comme une source de justice environnementale et sociale face à une échelle globale standardisée, l’article de Mireille Diestchy pointe l’existence d’une tension : le local peut aussi refléter l’isolement et le conservatisme, tandis que le global peut être appréhendé comme ouverture et découverte. Ce qui est valorisé est moins la proximité spatiale que la proximité relationnelle qui se matérialise par des inscriptions dans des chaînes d’interdépendance. Ces réseaux dépassent ainsi la proximité spatiale et inscrivent les acteurs au sein dans un réseau d’interconnaissances qui s’inscrit à une échelle globale. Cette tension entre échelles se retrouve dans le texte de Sophie Buhnik. Elle note une certaine standardisation des grands projets urbains qui instrumentalisent la rhétorique du slow de la part des maîtres d’ouvrage dans un but de gentrification. Pourtant, ces processus d’embourgeoisement qui caractérisent les centres rénovés des métropoles occidentales ne se retrouvent pas au Japon. Ce sont les classes moyennes qui reviennent habiter au centre parce qu’il leur est de nouveau accessible. Dans sa photographie, Helin Karaman choisit de juxtaposer l’image d’une voiture d’un chiffonnier à celle des autocars de touristes, illustrant la tension entre l’horizon lointain des touristes venus découvrir Istanbul et l’ancrage local du chiffonnier qui arpente la ville à pied.

Aménager les vitesses en ville
La tension de ces différentes échelles intéresse particulièrement les aménageurs. Comment concilier les besoins de rapidité et de lenteur au sein d’un même espace ? Le texte de Xavier Desjardins s’appuie sur une des propositions de l’urbaniste Marc Wiel pour concilier les différents besoins de mobilité. Il s’agit non pas de diminuer l’ensemble des vitesses, mais de « différencier différents types de mobilité ». Il distingue ainsi une mobilité de proximité, moins rapide que la mobilité d’agglomération et moins encore que les mobilités métropolitaine et interurbaine. Cette hiérarchisation des vitesses montre qu’il est possible d’articuler lenteur et rapidité au sein d’un même espace en répondant, non sans défis et nuisances, à la fois à la promotion de la qualité de vie à l’échelle du quartier et à la nécessité d’efficacité à l’échelle métropolitaine. Dans son texte, Jean Grosbellet démontre la nécessité d’aménager des espaces et des temps « ralentisseurs » pour aider les habitants de grandes agglomérations à maîtriser leur temps quotidien.

Mais cette promotion d’une vitesse rapide à l’échelle métropolitaine soulève d’autres problématiques. Dans un dossier de l’agence d’urbanisme de l’agglomération grenobloise intitulé Excès de vitesse, Francis Beaucire rappelle que la vitesse est un « bien intermédiaire qui permet de maximiser l’accès à toutes les ressources urbaines » (Beaucire, 2006 : 8). Augmenter la vitesse renforce donc l’accessibilité aux ressources. Le développement des voies rapides a permis la périurbanisation et notamment l’accès à la propriété des classes modestes. Xavier Desjardins s’interroge alors sur les impacts de la diminution des vitesses qui limiterait l’offre foncière disponible. Si la ville ralentie peut être défendue au nom de valeurs patrimoniales et environnementales, les impacts économiques, mais aussi sociaux d’un ralentissement des villes posent question.

Tenir compte de la lenteur dans l’étude géographique

Lenteur du terrain et maturation de la pensée
Au-delà des recherches géographiques sur la lenteur, les articles de ce numéro ont également été l’occasion de questionner la lenteur dans le travail du géographe. Les deux textes de la rubrique Carnets de Terrain et l’entretien proposé dans Carnets de Débats apportent une réflexion autour de la réalisation de terrain et de sa nécessaire lenteur. Le terrain est un élément constitutif du métier de géographe. Anne Jégou, retournant sur son premier terrain de recherche dix ans après, revendique « reste[r] une chercheuse de terrain qui tient toujours, et avant tout, à rencontrer les acteurs et à parcourir leurs territoires pour les comprendre ». Philippe Gervais-Lambony réfléchit au métier de géographe à travers sa lecture du Petit Prince : le géographe est aussi un explorateur, qui va sur le terrain pour comprendre « comment les hommes font […] de la terre (leur « planète »), leur lieu ».

La notion de lenteur est évoquée à plusieurs reprises dans la description du travail de terrain. Tout d’abord, la temporalité du terrain et des personnes qui y vivent n’est pas toujours celle du chercheur. Béatrice Collignon rappelle qu’aller sur le terrain, c’est accepter qu’il ne se passe rien. Jean-Baptiste Bing sollicite le terme d’aiôn , ou temps vécu, pour désigner la lenteur comme outil privilégié pour le travail de terrain. Par opposition au chrônos, l’aiôn est compris ici comme « une temporalité maîtrisée autant qu’acceptée, un rythme lent choisi autant qu’assumé ». Pour lui, adopter la lenteur permet donc de prendre ses précautions. Le chercheur « reste plus lucide face aux chausse-trappes de la sous ou de la surinterprétation ».

La lenteur est ici assimilée à la durée. Le temps long permet de construire et maintenir le lien entre le chercheur et son terrain. Béatrice Collignon, entre deux phases longues de terrain, s’y rend souvent, mais de façon brève. Il s’agit, dit-elle, « au moins de maintenir le lien ». Jean-Baptiste Bing qui analyse ses trois séjours en Indonésie note que ce « lien évolue » à chaque fois. Les idées murissent et rendent possible l’émergence de nouvelles thématiques. Béatrice Collignon note à propos de sa recherche sur les espaces domestiques qu’il lui a fallu entre sept et huit ans entre ses premières observations et l’idée d’en faire un objet de recherche. Elle explique simplement qu’en rentrant du terrain, elle ne savait pas quoi faire de ses données. Il lui a fallu un temps de maturation. Elle observe une lenteur sur le terrain, mais aussi en amont et en aval de celui-ci.

Le lien se maintient avec le terrain, mais évolue au fil du temps. Il devient un repère dans le parcours scientifique. Béatrice Collignon est retournée un long moment en Alaska dans le cadre de son habilitation à diriger des recherches. Anne Jégou souhaite conserver la lagune de l’Albufera comme repère dans son parcours scientifique. Elle envisage d’y revenir tous les dix ans. Ce pas de temps décennal rend « possible la maturation des idées dans le temps et favorise la réflexivité ». Elle note également que cette périodicité lui permet de s’émanciper partiellement des temporalités beaucoup plus courtes de la recherche contemporaine.

L’urgence de produire versus slow science
Précisément, les différents partisans de slow science pourfendent ces temporalités contraintes. L’utilisation de la notion de slow science se diffuse depuis une vingtaine d’années et des poches de résistance émergent (Gosselain, 2012). Sans refuser les modes de fonctionnement contemporains de la recherche, la communauté de scientifiques de la « slow Science Academy » née à Berlin en 2010 milite pour redonner plus de temps et de moyens aux scientifiques pour mener à bien leurs travaux. Les « Désexcellents », originaires de l’Université Libre de Bruxelles, entendent, quant à eux, contrer les logiques dominées par la performance et la compétitivité et redonner de la qualité à la recherche, mais aussi à l’enseignement.

Dans la lignée du mouvement des « Désexcellents », Christine Chivallon dénonce « l’éparpillement de la pensée » et le phénomène de « starisation » de la pensée que connaît le monde de la recherche aujourd’hui. L’injonction est à publier davantage, dans « une course à la renommée ». Elle cite Pierre Bourdieu qui écrivait que « c’est surtout à travers le contrôle du temps que s’exerce le pouvoir académique » (Bourdieu, Wacquant, 1992 : 164). Christine Chivallon dénonce l’accumulation des publications, ce qui est, pour elle, antinomique avec la lenteur, laquelle va plutôt de pair avec la qualité. A ses yeux, prendre le temps, c’est forcément se donner les moyens d’explorer en profondeur. Jean-Baptiste Bing associe également la lenteur à la possibilité d’une certaine épaisseur à l’analyse : un travail scientifique sera plus efficace « si les impératifs de ‘créativité’ et de ‘plaisir’ remplacent celui ‘d’immédiateté’ ». Dans le domaine de la science comme dans d’autres domaines cités précédemment, la lenteur fait l’objet d’une valorisation. Philippe Gervais-Lambony, au détour d’une note, confesse que « prendre le temps d’écrire un article sur le Petit Prince est une manière de réaction à cette compression du temps ».

Cette dimension réflexive de la lenteur sur le travail du géographe pose également la question de l’articulation entre ralentissement et accélération. Jean-Baptiste Bing rappelle que « sur le terrain, alternent instants de célérité et moments de pause ». L’entretien réalisé auprès de Christine Chivallon et Béatrice Collignon révèle en filigrane le rythme du travail intellectuel, différent de la régularité d’une chaîne de production industrielle, qui nécessite d’articuler le ralentissement et l’accélération des rythmes. La rédaction de cet éditorial est un exemple de cette articulation des vitesses de production intellectuelle : après la lenteur de la lecture de ces textes, de la maturation des idées et des débats sur les éléments à valoriser, l’écriture a fonctionné par à-coups, ralentissant pour trouver les mots justes ou relire les textes de ce numéro, et accélérant pour publier le numéro dans des délais courts.

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Depuis trente ans, la mondialisation et la révolution numérique pèsent sur l’accélération des rythmes de vie contemporains. La naissance des mouvements slow à la fin des années 1980 et la littérature sur ce sujet qui se développe à partir des années 1990 se construisent en réaction à cette accélération.

Le temps se recompose sous l’influence de l’accélération des rythmes et du ralentissement des vitesses. Un des principaux apports de ce numéro est d’identifier les manières dont les différentes vitesses s’articulent entre elles. Le regard du géographe a notamment permis d’analyser la façon dont ces rapports différenciés au temps s’inscrivent dans l’espace, et, inversement, de comprendre comment l’espace participe à redéfinir le rapport au temps.

Prendre son temps est également une réflexion qui a gagné le monde de la recherche, et intéresse le géographe pour qui le temps du terrain prend un sens particulier. S’interroger sur l’articulation entre temporalité et spatialité en géographie rend finalement nécessaire le questionnement sur la volonté de faire une recherche réflexive et critique.

On espère que le lecteur pourra prendre le temps – et le plaisir – de découvrir ce numéro comme les auteurs l’ont pris pour écrire ces textes.

Références bibliographiques

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BOURDIEU P., WACQUANT L. (1992), Réponses, Paris, Seuil, 267p.
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DELEAGE E., SABIN, G. (coord.) (2014), « Résister à l’ère du temps accéléré », Ecologie & Politique, n° 48, Paris, Les Presses de Sciences Po, pp.13-124.
GOSSELAIN O. (2012) « Slow Science et désexcellence : Quelques poches de résistance en Belgique », communication au séminaire Politique des Sciences, 10 mai 2012, Paris, EHESS.
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