Carnets de terrain
PENSER AVEC LE CORPS
Comment une panthÚre a transformé ma thÚse
JEAN ESTEBANEZ
LabâUrba
Université Paris-Est Créteil
[email protected]
Cet article a été traduit en italien et republié dans la revue Musi e muse : teorie e pratiche tra genere e specie et est accessible en ligne :
http://www.musiemuse.org/2014/03/03/pensare-con-il-corpo/#adnPos
Câest le milieu de lâaprĂšs-midi, lors de ma deuxiĂšme journĂ©e de stage au zoo de Pont Scorff, pendant lâĂ©tĂ© 2007. Jâaccompagne StĂ©phanie, une soigneuse dâune vingtaine dâannĂ©es, dans sa tournĂ©e quotidienne de nettoyage des enclos et de distribution de nourriture. OccupĂ© Ă suivre les Ă©tapes de mon protocole de recherche, que je commence Ă bien connaĂźtre, je la photographie dans son travail en lui demandant de mâexpliquer ce quâelle fait. Je note consciencieusement ses rĂ©ponses en lâencourageant Ă me parler de son parcours scolaire et professionnel, des raisons et des contingences qui lâont amenĂ©e ici ; bref, je cherche Ă dresser son portait social (Estebanez, 2010).
Nous abordons le secteur des fĂ©lins par lâenclos dâune panthĂšre, que je nâavais guĂšre remarquĂ©e les jours passĂ©s, tant elle se tenait en retrait, dans un renfoncement de son habitat. Il faut se rendre dans le rĂ©duit Ă lâarriĂšre de la cage, lĂ oĂč la panthĂšre passe la nuit et prend son repas. Il est nettoyĂ© quotidiennement, avant quâon y dĂ©pose des quartiers de viande. Le public nây accĂšde jamais et nâen soupçonne pas mĂȘme lâexistence, puisquâil est masquĂ© par la dĂ©clivitĂ© du terrain.
Nous abandonnons donc le sentier principal, oĂč circulent les visiteurs, pour emprunter une volĂ©e de marches mal fixĂ©es au flanc de la colline. Jâabandonne un instant mes questions et referme mon carnet de notes pour me concentrer sur la pente.
ArrivĂ©s derriĂšre lâenclos, StĂ©phanie contourne une sĂ©rie de cĂąbles, ouvre une porte et me glisse quelques recommandations :
« Alors, quand tu rentres, tu te plaques bien contre le mur [âŠ] fais attention aux fils, câest les commandes de la porte, si tu tires, ça ouvre⊠je ne veux pas mourir »
Bon, voilĂ qui est engageant... Je suis loin dâĂȘtre rassurĂ©. Le rĂ©duit, qui doit faire moins de deux mĂštres de profondeur, est sĂ©parĂ© du reste de lâenclos par une grille simple, mince et au maillage lĂąche.
Figure 1 : Une panthĂšre au zoo de Pont Scorff, 27 juillet 2007
Nous entendant arriver, la panthĂšre vient immĂ©diatement sâinstaller devant la trappe par laquelle elle pourra entrer quelques instants plus tard. Elle rugit en nous regardant, puis passe une patte Ă lâintĂ©rieur du rĂ©duit, agrippe la palette en bois qui lui sert de couchage, la soulĂšve et la fracasse contre la grille.
StĂ©phanie, qui a dĂ» en voir dâautres, commence Ă balayer le rĂ©duit. Pour ma part, je me colle contre la paroi et ne bouge plus. Sâengage un Ă©change entre elle et la panthĂšre, par lâintermĂ©diaire du balai que celle-ci chasse, dĂšs quâil passe Ă portĂ©e de patte. StĂ©phanie balaye plus longuement quâil ne serait nĂ©cessaire, la panthĂšre ne brise pas lâustensile : elles jouent ensemble.
Figure 2 : Le jeu du balai, zoo de Pont Scorff, 27 juillet 2007
Pendant ce temps, je mâinstalle avec de grandes prĂ©cautions dans la partie gauche de la cage pour prendre un portrait de la panthĂšre. Je mâaccroupis pour me mettre Ă son niveau, dos au mur. ImmĂ©diatement, la panthĂšre abandonne le balai pour se concentrer sur la porte.
Figure 3 : La sale bĂȘte du zoo de Pont Scorff, 27 juillet 2007
Son corps est tendu vers la grille et elle rugit en me regardant. Manifestement, le jeu du balai ne lâintĂ©resse plus. Je ne suis vraiment pas rassurĂ© et Ă peine mon clichĂ© pris, je sors du rĂ©duit. Cette sale bĂȘte est en train de me faire rater une partie de mon travail de la matinĂ©e, je nâai pas posĂ© les questions que je voulais Ă StĂ©phanie et me voici dĂ©sormais condamnĂ© Ă lâattendre dans les allĂ©es du zoo. DĂ©cidĂ©ment, le mieux que jâaie Ă faire est encore dâoublier lâĂ©pisode et dâĂȘtre plus prudent Ă lâavenir.
Câest bien ce que je pense faire jusquâau moment oĂč, pour les besoins de ma thĂšse (Estebanez, 2010), je cherche Ă rendre compte de ce quâest lâexotisme. Curieusement, cette scĂšne me revient Ă lâesprit, non parce quâelle illustrerait parfaitement le phĂ©nomĂšne, mais au contraire, parce que je me rends compte quâil en est totalement absent. Câest pourtant essentiel au zoo, lâexotisme (Estebanez, 2008).
Au moment oĂč je vis la scĂšne, la panthĂšre est menaçante, effrayante, fĂ©roce mĂȘme, mais pas exotique. Il y a, dans lâexotisme, la transformation de quelque chose en objet de dĂ©sir. Or ce qui mâeffraye rĂ©ellement, par exemple parce que je crains pour ma vie -et Ă la diffĂ©rence de la peur quâon peut jouer Ă ressentir derriĂšre une solide grille- ne peut pas ĂȘtre objet de dĂ©sir, au moins sur le moment. RetravaillĂ© dans une discussion avec des amis, par des photographies, dans un reportage ou dans un livre, lâĂ©pisode qui mâa pĂ©trifiĂ© peut gagner en exotisme. Il suffirait par exemple que je change le discours accompagnant les deux photographies, effaçant la rĂ©elle peur qui me saisit, insistant sur la majestĂ© de lâanimal, la chance que jâai dâĂȘtre aussi proche dâelle, mon courage manifeste, pour que son sens change. Lâexotisme est un processus qui rend lâaltĂ©ritĂ© attirante (Staszak, 2008 ; 2011), transformant objets, vivants et lieux, afin dâen rĂ©duire la radicalitĂ©.
Ce qui est en jeu dans cet Ă©pisode, câest la possibilitĂ© dâune pratique sensible dans laquelle on peut penser Ă partir dâune expĂ©rience corporelle. Ici, au fond, jâapprends avec la vulnĂ©rabilitĂ© de mon propre corps, qui me permet de produire une critique de lâexotisme, sans passer par la dĂ©construction culturelle de la notion. Lâexotique ne peut faire âvraiment- peur.
Partant de ce point, jâessaye de penser autrement ce quâil sâest passĂ©. En me faisant peur, la panthĂšre mâa obligĂ© Ă la penser autrement. Pour commencer, elle mâa forcĂ© Ă la considĂ©rer. Simple arriĂšre-plan de mon dispositif, elle faisait partie des animaux, cet Ă©lĂ©ment gĂ©nĂ©rique abstrait qui mâintĂ©resse essentiellement parce quâil importe aux humains. Je fais des sciences sociales, aprĂšs tout. Or, ce ne sont pas les animaux mais bien elle, avec sa prĂ©sence singuliĂšre et menaçante qui me regarde et rugit. Comme je ne peux la mettre Ă lâĂ©cart, je suis obligĂ© de sortir. Cette panthĂšre ne se confondra plus avec aucune des dizaines dâautres panthĂšres que jâai croisĂ©es dans mes visites, elle est devenue la sale bĂȘte, pauvre qualification de ses compĂ©tences, mais qui lâindividualise dĂ©finitivement pour moi.
On peut considĂ©rer que câest un fĂącheux imprĂ©vu, qui ne fait que corrompre ou retarder le dĂ©roulement de mon protocole de recherche avec les soigneurs. On peut aussi considĂ©rer que câest une chance. Alors que mon dispositif est bien Ă©tabli, ce que jâapprends mâoffre de moins en moins de possibilitĂ©s de transformation des idĂ©es, et de changement de mes habitudes de recherche et de pensĂ©e. Avec la disparition du risque âje sais grosso modo ce que je vais apprendre- câest aussi la possibilitĂ© dâĂȘtre surpris par ce que jâapprends qui sâefface.
En sâimposant Ă moi, la panthĂšre brise le dispositif appauvrissant -au moins Ă son Ă©gard- que je comptais dĂ©ployer. Rien dans celui-ci qui puisse lâintĂ©resser puisque je ne mâadresse pas Ă elle. Ce que je questionne, ce sont les visiteurs et le dispositif spectaculaire du zoo ânotamment sa capacitĂ© Ă modeler une image des animaux, qui deviennent sauvages et exotiques. Par contre, Ă propos des animaux singuliers (Lestel, 2004), rien. La panthĂšre nâa ainsi pas vraiment dâoccasion de faire preuve de ses compĂ©tences. Ă vrai dire, selon la belle formule de Vinciane Despret (2002), dans mon dispositif de terrain, je ne lui ai laissĂ© aucune chance de me laisser une chance de saisir ses compĂ©tences.
Mais allons plus loin : sâil se passe quelque chose, câest que la panthĂšre me fait, elle, une proposition. Jâai certes dans lâinstant lâimpression quâelle veut me dĂ©vorer âet jâai du mal Ă penser quâil sâagisse dâune bonne façon de faire connaissance- mais elle est, Ă la rĂ©flexion, parfaitement consciente quâil y a entre elle et moi une grille, dont elle connait exactement les capacitĂ©s. AprĂšs tout, elle habite ici depuis des annĂ©es. Elle sait bien quâil y a peu de chances que je fasse office dâamuse-gueule. Pour autant, elle sâadresse Ă moi, et quitte pour cela le jeu du balai.
Si, malgrĂ© les apparences, il y a une certaine « politesse du faire connaissance » (Despret, 2002) dans la proposition de la panthĂšre, câest que je peux y prendre position et ainsi signaler si oui ou non elle mâintĂ©resse. En sortant, je la refuse, mais en restant marquĂ© par lâĂ©pisode, par ce que la panthĂšre mâa fait faire, je lui laisse une chance dâagir, que je saisis bien aprĂšs lâavoir vĂ©cu.
Au zoo, les visiteurs sollicitent continument les animaux quâils prĂ©fĂšrent par des cris, des gestes voire des jets de nourriture ou dâobjets auxquels ceux-ci rĂ©pondent le plus souvent par de lâindiffĂ©rence, alors que le simple passage, au loin, de leur soigneur suffit parfois Ă faire bondir un lion dont on aurait jurĂ© quâil dormait. Ne rien faire est une forme de rĂ©ponse. Quand le chimpanzĂ© Sarah (ibid.) refuse de former des phrases avec des lettres en plastique, comme elle sait habituellement le faire, câest que les chercheurs qui sâoccupent dâelle la laissent seule. Ce qui lâintĂ©resse, ce nâest pas de parler, mais de parler avec quelquâun. Si on peut sans doute par la contrainte empĂȘcher quelquâun de parler, on pourra difficilement lui permettre de dĂ©velopper de nouvelles compĂ©tences par les mĂȘmes mĂ©thodes. Poser des questions polies, câest intĂ©resser ceux Ă qui on sâadresse, en leur offrant la possibilitĂ© de rĂ©sister Ă la proposition, et en nous offrant ainsi la possibilitĂ© de transformer notre question.
Les animaux posent-ils des questions ? On peut au moins avancer quâils font des propositions. Wattana (voir Ă son sujet Herzfeld, 2012), une des orangs-outangs de la MĂ©nagerie du Jardin des Plantes de Paris, avait pour habitude de dĂ©chirer de grands sacs de jute dĂ©posĂ©s dans son enclos en longues laniĂšres. Se hissant dans la partie haute de lâenclos, formĂ©e de barreaux, elle faisait pendre la laniĂšre Ă lâextĂ©rieur de la cage, pour « pĂȘcher le public », dâaprĂšs la description des soigneurs. Elle proposait ainsi au public de jouer avec elle, dans une version renouvelĂ©e du pompon des fĂȘtes foraines quâon dĂ©croche pour gagner un tour de manĂšge gratuit.
Cette orang-outang -vĂ©ritable surdouĂ©e, il est vrai (Herzfeld & Lestel, 2005)- Ă©vite ainsi lâennui en jouant avec la clĂŽture du zoo et le public. Elle rend ainsi manifeste une fonction majeure du zoo, qui nâest pas tant de sĂ©parer les vivants humains et non humains, que dâorganiser leur proximitĂ©. Il sâagit certes de voir les animaux, mais mieux encore de faire quelque chose avec eux. On restera quelques secondes devant un lion qui semble dormir, quelques minutes peut-ĂȘtre devant des babouins qui se toilettent mutuellement mais beaucoup plus si Wattana joue avec nous. Ce qui fascine les visiteurs qui assistent Ă la scĂšne est dâailleurs bien quâelle soit Ă lâinitiative de lâaction, manifestant ainsi son autonomie et son goĂ»t pour la vie en commun.
La proposition que la panthĂšre me fait est certes moins explicite mais elle sâadresse bien Ă moi et sollicite mon attention.
Certes âet bien que Wattana et ses cordes puisse nous faire douter- ce sont les animaux qui rĂ©pondent Ă nos questions. Si les perroquets gris, dont on savait dĂ©jĂ quâils parlaient, comprennent ce quâils disent, expriment leur dĂ©sirs et manipulent des catĂ©gories abstraites, câest grĂące aux travaux dâIrĂšne Pepperberg (1995). Les moutons ne sont plus seulement des gigots en puissance depuis les travaux de Thelma Rowell (2001), qui ont montrĂ© quâils avaient de rĂ©elles compĂ©tences sociales. Les babouins qui vivaient dans une sociĂ©tĂ© rigidement hiĂ©rarchisĂ©e jusque dans les annĂ©es 70, deviennent, dans les travaux de Strum et Fedigan (2001), des sociologues Ă fourrure, aux comportements flexibles et qui savent nourrir lâamitiĂ© des femelles afin dâaccroitre leur influence.
Les animaux ne peuvent toujours pas se passer de porte-parole humains pour acquĂ©rir une biographie plus riche. Pourtant, comme le signalent Isabelle Stengers (2011) et Vinciane Despret (2002), Ă sa suite, ce nâest pas parce quâils existent dans nos histoires quâils sont moins rĂ©els. Ces histoires oĂč ils acquiĂšrent de nouvelles compĂ©tences renvoient toujours Ă eux : ils en sont une condition de possibilitĂ©. Ce ne sont dâailleurs pas des histoires sur eux, mais avec eux. Elles ne portent pas sur la transformation de lâun ou de lâautre (est-ce la panthĂšre qui change ? Sont-ce mes reprĂ©sentations de la panthĂšre ?) mais sur une existence commune pour laquelle il faut inventer, Ă chaque fois, des propositions spĂ©cifiques.
Si nous suivons la proposition de Dominique Lestel, il est sans doute plus habile de ne pas poser la question sous sa forme ontologique -« quâest-ce que lâautre ? » voire, dans une version appauvrissante, « en quoi lâautre est-il diffĂ©rent de moi ? »-, mais de se demander, de maniĂšre pragmatique : « que fait lâautre ? ».
En passant dans le registre des pratiques, des rĂ©sultats et des consĂ©quences et donc, en premier lieu, du corps, la question devient « quâest-ce que lâautre (ne) peut-il (pas) faire sur moi? » et inversement « quâest-ce que je (ne) peux (pas) faire sur lui ? ». Câest bien dâailleurs ce que je note alors : la panthĂšre me fait quelque chose. Elle me pousse Ă quitter le rĂ©duit dans lequel jâĂ©tais, alors mĂȘme que jâavais la ferme intention de suivre le travail de StĂ©phanie, et elle me force Ă la considĂ©rer, elle.
Ă la suite de cet Ă©pisode, mon travail se transforme, faisant Ă©merger des choses qui Ă©taient lĂ -dans mes notes, mes photographies, mes souvenirs- mais que je nâavais pas vues. Les animaux acquiĂšrent des compĂ©tences et la visite au zoo prend un intĂ©rĂȘt neuf âmĂȘme sâil est souvent déçu, tant on peut sâennuyer, quand on est ignorĂ©- autour de la vie en commun.
Cette capacitĂ© Ă agir sur les autres, quâon peut nommer agentivitĂ©, dessine un monde dans lequel, au grĂ© des propositions saisies ou non, nous composons avec eux, sans quâil soit dâabord question de nos reprĂ©sentations et des problĂ©matiques images mentales auxquelles elles renvoient.
SâintĂ©resser aux communautĂ©s hybrides humains-non humains (Lestel, 2007 ; 2004) amĂšne Ă penser le corps et avec lui. Bien loin de rĂ©activer la dichotomie classique avec lâesprit, il sâagit plutĂŽt de sâinterroger sur une pensĂ©e dĂ©bordant le cerveau, qui nâest plus son unique moteur, pour aussi se nourrir des lieux et des contextes. On peut proposer ici trois Ă©lĂ©ments pour imaginer ce quâon peut faire du corps.
Par sa capacité à toujours réintroduire le trouble et la surprise, du fait de sa disponibilité et de sa vulnérabilité, le corps se présente comme un outil de recherche voire une exigence méthodologique.
Le corps sâimpose pour penser la vie en commun, qui ne passe pas que par le langage parlĂ© et articulĂ© â et ce, dâautant plus nettement quâon sâintĂ©resse aux communautĂ©s humanimales. Câest un Ă©lĂ©ment de traduction majeur qui nous propose de suivre les pratiques et nous engage ainsi sur la voie dâune symĂ©trie croissante des acteurs.
Enfin, en permettant une convergence avec les travaux sur la performance et la thĂ©orie plus-que-reprĂ©sentationnelle, lâentrĂ©e par le corps permet aux Ă©tudes humanimales de ne pas ĂȘtre cantonnĂ©es dans une position de niche disciplinaire mais plutĂŽt comme une façon de redĂ©finir la sociĂ©tĂ© voire ce quâest lâexistence.
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