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    globeCarnets de terrain

     

    AU FIN FOND DE L’UTTAR PRADESH

    Observations personnelles sur quelques pĂ©ripĂ©ties vĂ©cues et l’empirisme qu’elles ont induit

     

    Remi Bercegol

    LATTS (UMR 8134 - CNRS, ENPC, UPEMLV)
    Centre de Sciences Humaines de New Delhi
    Géographie
    [email protected]

    Illustrations : Guilhem Gaillardou

    Dit « coulemelle »
    Croustifruit.blogspot.com

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    Résumé

    Ce court texte prĂ©sente une note de terrain, initialement rĂ©digĂ©e aprĂšs deux premiĂšres annĂ©es de thĂšse. Elle permet de saisir les difficultĂ©s concrĂštes rencontrĂ©es lors d’une recherche doctorale menĂ©e Ă  travers quatre petites municipalitĂ©s Ă  l’est de l’Uttar Pradesh, un Etat pauvre au nord de l’Inde. En prĂ©sentant quelques-uns des alĂ©as auxquels il a pu ĂȘtre confrontĂ©, l’auteur souhaite montrer que ces expĂ©riences, parfois malaisĂ©es, ne sont jamais insurmontables et constituent au final une ressource heuristique (et souvent humoristique –encore merci au dessinateur pour avoir habilement mis en valeur cet aspect fondamental !) qu’il faut savoir intĂ©grer Ă  l’analyse.

    « Dehors, la campagne indienne dĂ©filait. Des centaines de kilomĂštres d’un paysage familier et cependant inconnu, seulement entrevu par la fenĂȘtre des trains. Jusqu’à prĂ©sent, Agastya avait toujours vĂ©cu dans les grandes villes. Petites gares miteuses des bourgades oĂč le train ne s’arrĂȘtait pas, villes qui semblaient jolies derriĂšre la vitre du compartiment, regards patients et sans curiositĂ© des passants, bicyclettes dĂ©glinguĂ©es arrĂȘtĂ©es devant un passage Ă  niveau, enfants couverts de boue, buffles au bord d’un Ă©tang. Au mieux, ces endroits n’avaient Ă©tĂ© pour lui que des noms dans les journaux citĂ©s Ă  l’occasion d’une inondation, d’un conflit de castes au cours duquel des familles entiĂšres de harijan avaient trouvĂ© la mort, ou mentionnĂ©s lors de la visite en hĂ©licoptĂšre d’un Premier ministre aprĂšs une catastrophe ou avant une Ă©lection. En contemplant ce monde lointain, il Ă©prouva un sentiment d’insĂ©curitĂ© : il allait vivre pendant des mois dans l’un de ces points de ce vaste arriĂšre-pays. »

    Upamanyu Chatterjee Les aprĂšs-midi d’un fonctionnaire trĂšs dĂ©jantĂ© 1988 (pp16-17)

    Introduction
    Issu d’un travail doctoral en AmĂ©nagement de l’espace (Bercegol, 2012), ce carnet de terrain souhaite plonger le lecteur dans l’ambiance et les coulisses d’une recherche dans de petites villes indiennes. La problĂ©matique de la thĂšse s’interrogeait sur la capacitĂ© des rĂ©formes de dĂ©centralisation des annĂ©es 1990 Ă  proposer des solutions adaptĂ©es aux problĂšmes spĂ©cifiques des petites municipalitĂ©s, lesquelles sont gĂ©nĂ©ralement caractĂ©risĂ©es par un retard d’équipement et une grande pauvretĂ© (Himanshu, 2006). Comment les rĂ©formes se mettent-elles en place dans les agglomĂ©rations non mĂ©tropolitaines et Ă  quelles transformations institutionnelles donnent-elles lieu en Inde? En l’état actuel, la littĂ©rature existante offre peu de possibilitĂ©s pour rĂ©pondre Ă  ce questionnement pour la simple raison qu’il existe encore trop peu d’informations empiriques sur le cas des petites villes (Kundu, 2006). Pour ce doctorat, les enquĂȘtes de terrain ont modestement essayĂ© de contribuer Ă  combler ce manque en collectant tout un ensemble de matĂ©riaux empiriques auprĂšs des divers acteurs concernĂ©s par ces rĂ©formes (mĂ©nages, hommes politiques, fonctionnaires, ingĂ©nieurs), en se rendant Ă  plusieurs reprises dans de petites villes dans l’Est de l’Uttar Pradesh (encadrĂ© n°1), et en rencontrant les institutions qui les administrent.


    Bien que la thĂšse ait Ă©tĂ© menĂ©e Ă  son terme, les enquĂȘtes de terrain dans les petites villes n’ont pas pour autant Ă©tĂ© exemptes de difficultĂ©s et certains obstacles se sont avĂ©rĂ©s ĂȘtre des freins importants Ă  l’acquisition de donnĂ©es recherchĂ©es. Volontairement introspectif, Ă©crit Ă  la premiĂšre personne, cette courte note de terrain a l’ambition de prĂ©senter au lecteur quelques Ă©lĂ©ments de cette recherche empirique et de rendre compte, avec sincĂ©ritĂ© et autodĂ©rision, de quelques-unes des pĂ©ripĂ©ties qui lui sont inhĂ©rentes.

    Retour de terrain : « Namaste merra dost ! Welcome in my small town ! »

    Pour la comprĂ©hension de mon objet d’étude, il fallait pouvoir s’immerger plusieurs jours sur le terrain. Il fallait s’imprĂ©gner de la vie des petites villes pour en apprĂ©hender les particularitĂ©s. C’est donc sac au dos que je suis parti Ă  la rencontre de ces rĂ©alitĂ©s urbaines nĂ©gligĂ©es par la recherche et les planificateurs urbains. AprĂšs une premiĂšre visite d’exploration Ă  travers plusieurs agglomĂ©rations, j’en ai choisi quatre d’entre elles, d’une taille similaire aux alentours de 20 000 habitants et dans la mĂȘme rĂ©gion politique et culturelle, la partie orientale de l’Uttar Pradesh, Ă  dominance bhojpuri, (une langue essentiellement parlĂ©e dans le Nord de l’Inde). A contrario de l’Ouest de l’Etat qui bĂ©nĂ©ficie en partie de sa proximitĂ© mitoyenne avec Delhi, la capitale fĂ©dĂ©rale de l’Union Indienne, la rĂ©gion Est (appelĂ©e aussi “Purvanchal” –“Province de l’Est”) se caractĂ©rise par un dĂ©veloppement Ă©conomique faible et une pauvretĂ© beaucoup plus importante (Banque Mondiale, 2002) qui posent avec acuitĂ© les enjeux d’amĂ©lioration de la dĂ©centralisation. Chacune des petites villes retenues pour l’analyse prĂ©sentait une particularitĂ© qui devait thĂ©oriquement me permettre de saisir de potentielles diffĂ©renciations dans la mise en place de la rĂ©forme (cf. encadrĂ© n°2) et je m’y suis donc rendu Ă  plusieurs reprises pour mes enquĂȘtes entre 2008 et 2012, avec le support du Centre de Sciences Humaines (CSH) de New Delhi. Quatre sĂ©jours ont ainsi Ă©tĂ© effectuĂ©s dans chacune des quatre villes choisies, d’une durĂ©e de trois semaines pour le plus long (lors de la premiĂšre visite) Ă  un peu plus d’une semaine pour le plus court (lors de la derniĂšre visite) afin de rĂ©aliser des enquĂȘtes auprĂšs des habitants et des administrations.


    A mes cĂŽtĂ©s, lors de mon tout premier sĂ©jour dans l’une de ces villes, un interprĂšte originaire de Varanasi devait m’aider Ă  expliquer ma dĂ©marche aux autoritĂ©s locales. Face aux dures rĂ©alitĂ©s du terrain et en raison du mĂ©pris que lui inspirait la population des petites villes, moins Ă©duquĂ©e et de caste infĂ©rieure, il n’a pas souhaitĂ© revenir par la suite. J’ai donc engagĂ©, avec le support financier du CSH, un ami de Delhi originaire d’un village du Bihar, Ravi Kumar, pour m’aider sur le terrain. Mais lui aussi, face Ă  la difficultĂ© quotidienne de ces petites villes inconfortables qu’il trouvait « trop sales et congestionnĂ©es», a prĂ©fĂ©rĂ© abandonner le travail. AprĂšs ces Ă©checs, j’ai eu la chance et le plaisir de finalement pouvoir travailler avec Shankare Gowda qui s’est avĂ©rĂ© ĂȘtre l’assistant idĂ©al pour cette recherche. AgĂ© de 37 ans et originaire d’un village du Karnataka, docteur en Sciences Politiques, il avait dĂ©jĂ  eu l’occasion de travailler avec des chercheurs du CSH, des Ă©lus et des fonctionnaires indiens lors de prĂ©cĂ©dentes enquĂȘtes. Patient et solidaire dans mon travail, il s’est avĂ©rĂ© au fil du temps bien plus qu’un simple assistant pour devenir un vĂ©ritable ami qui a permis une immersion plus facile dans les petites villes d’étude.

    Si j’évoque ici mon interprĂšte, c’est que ce dernier a une importance cruciale dans le cadre d’une recherche de ce type oĂč la barriĂšre linguistique ne s’avĂšre qu’un problĂšme parmi tant d’autres. Tout comme moi, chacun de mes interprĂštes successifs a Ă©tĂ© choquĂ© lors de sa rencontre avec ces petites villes de l’Uttar Pradesh oriental. On prend souvent le cas de la ville gĂ©ante de Mumbai pour dĂ©signer les dĂ©rives d’une urbanisation anarchique, vecteur de tous les vices. Je crois que l’on pourrait malheureusement tout aussi bien se tourner vers le cas moins mĂ©diatisĂ© mais tout aussi violent de certaines petites villes dĂ©favorisĂ©es pour parler des Ă©checs de la « modernitĂ© urbaine » indienne. Mes cas d’études se trouvent dans une rĂ©gion extrĂȘmement pauvre, oĂč la corruption quotidienne (Jeffrey, 2002) et quasi institutionnalisĂ©e (qualifiĂ©e officiellement de « rampante », cf. CAGI, 2009) se mĂȘle Ă  une dĂ©mocratie souvent confisquĂ©e par ses Ă©lites (malgrĂ© une ouverture relative, cf. Jaffrelot, Verniers, 2012); oĂč l’asservissement des populations dĂ©favorisĂ©es se dĂ©roule dans une reconstruction permanente des fĂ©odalitĂ©s traditionnelles (Jeffrey, Lerche, 2000); et oĂč la misĂšre reste encore partie intĂ©grante du paysage (Banque Mondiale, 2002). Sur ce dernier point, il est nĂ©cessaire de lever dĂšs Ă  prĂ©sent un lieu commun statistique en prĂ©cisant que les populations les plus Ă  plaindre de l’Inde ne se trouvent pas forcĂ©ment dans les zones rurales profondes ni dans les larges bidonvilles des grandes villes mais bien dans les petites villes, et plus encore dans celles des Etats les moins dĂ©veloppĂ©s qui cumulent les inconvĂ©nients (Ă  ce sujet, voir notamment Kundu 2009 et Himanshu, 2006).

    PassĂ© le brouhaha des Tempo et autres petits vĂ©hicules de transports surchargĂ©s, le premier choc du visiteur dĂ©barquant dans une de ces petites villes est celle des nala, ces caniveaux nausĂ©abonds et dĂ©bordants en permanence, par-dessus lesquels les enfants s’amusent Ă  sauter en jouant gaiement
 au risque de parfois plonger malencontreusement le pied dans les excrĂ©ments stagnants. L’odeur tenace des nala n’est en fait que l’introduction la plus sensible aux dysfonctionnements urbains des petites villes. Les riviĂšres qui parcourent la ville sont littĂ©ralement noyĂ©es sous les dĂ©chets ; les canalisations d’eau potable se remplissent des eaux sales des caniveaux dans lesquels elles sont plongĂ©es ; les routes, lorsqu’elles sont pavĂ©es ou goudronnĂ©es sont d’une si mauvaise qualitĂ© qu’il faut sans cesse les refaire ; les services se font rares, devant le seul distributeur automatique de billets de la ville, la queue interminable semble s’allonger en permanence ; les longues coupures Ă©lectriques quotidiennes paralysent toute la ville et donnent tout leur sens au terme de marchĂ© « nocturne ».

    Figure 1

    Coulemelle ©

    Mais Ă  ces contraintes, les gens finissent bien par s’y habituer. Si au premier abord, la situation apparait quelque peu catastrophique pour l’observateur extĂ©rieur (mon interprĂšte la qualifiait plus prosaĂŻquement de « pathĂ©tique »), comme tout habitant, l’accoutumance et la rĂ©sidence finissent par permettre de relativiser le premier choc de l’arrivĂ©e. Et puis aprĂšs tout, mĂȘme si les routes se dĂ©gradent rapidement sitĂŽt la fin de leur construction, il n’empĂȘche qu’il n’y a pas si longtemps, ces derniĂšres n’existaient tout simplement pas
 Tout comme l’éclairage public, qui se limite certes Ă  une voie principale et dont le fonctionnement dĂ©pend de l’électricitĂ© disponible (d’oĂč des situations aberrantes quand les lampadaires sont allumĂ©s alors qu’il fait encore jour mais restent Ă©teints pendant la nuit) : il n’existait pas du tout auparavant. 
Idem pour le mĂ©diocre service de ramassage des ordures ou pour la distribution publique d’eau potable : quasiment absents par le passĂ©, ces services sont bel et bien prĂ©sents aujourd’hui. Les gens s’accommodent tant bien que mal des dysfonctionnements urbains des services disponibles qui au final restent justement disponibles, et sont donc bien des avancĂ©es qui constituent une amĂ©lioration sensible du quotidien. Une modernitĂ© urbaine mĂ©diocre mais une modernitĂ© tout de mĂȘme, mieux que rien

    J’ai moi-mĂȘme, en me rendant dans ces petites villes, fini tant bien que mal par m’y accommoder avec cependant quelques difficultĂ©s dont mes directrices de thĂšse ont parfois pu avoir l’écho
 et ceci malgrĂ© mes expĂ©riences indiennes prĂ©cĂ©dentes dans les bidonvilles de Bombay ou de Chennai. Sans Ă©lectricitĂ©, parfois sans eau, dans la chaleur et la poussiĂšre, l’Occidental en vadrouille, tout chercheur qu’il est, peut parfois se sentir bien dĂ©muni dans sa lointaine petite ville au fin fond de l’Uttar Pradesh.
    Ces contraintes ont Ă©tĂ© plus ou moins difficiles selon les cas et certains Ă©vĂ©nements constituent finalement des anecdotes inoubliables. Si ces souvenirs n’informent pas autant qu’une vĂ©ritable monographie, ils peuvent renseigner Ă  leur maniĂšre sur le contexte de ces petites villes. L’un d’entre eux concerne ma premiĂšre journĂ©e Ă  Phulpur, une petite ville Ă  l’ouest d’Allahabad et mĂ©rite d’ĂȘtre racontĂ©. A notre arrivĂ©e dans la ville, aprĂšs avoir constatĂ© qu’il n’y avait aucune infrastructure hĂŽteliĂšre et qu’il Ă©tait impossible de se faire accueillir dans une famille car elles Ă©taient trop mĂ©fiantes Ă  mon Ă©gard, je me suis finalement retrouvĂ© dans une situation pour le moins insolite... Lors de mes pĂ©rĂ©grinations immobiliĂšres de la matinĂ©e, j’avais remarquĂ© avec inquiĂ©tude que certains hommes circulaient armĂ©s d’une mitraillette. « A chaque culture ses valeurs, ses us et ses coutumes » dit-on, et j’avais essayĂ© de ne pas trop y prĂȘter d’attention, prĂ©fĂ©rant me concentrer Ă  rĂ©soudre le problĂšme, prioritaire et surtout beaucoup plus rassurant, d’un logement pour la nuit. Quelle surprise lorsque je me suis retrouvĂ© dans un quartier d’habitations trĂšs spĂ©cial, nez-Ă -nez avec une dizaine de mitraillettes simplement apposĂ©es contre un mur en plein air!
    De fil en aiguille, ma recherche de logement m’avait finalement conduit chez l’un des caĂŻds de la ville, le jeune chef d’une bande de « goondas », la mafia locale, devant lequel je me retrouvais Ă  prĂ©senter, avec un sourire crispĂ©, le motif de ma prĂ©sence Ă  Phulpur. La mafia est en effet omniprĂ©sente et banalisĂ©e dans la rĂ©gion, notamment dans cette ville oĂč chaque personnalitĂ© importante, dont le maire, dispose de ses « gardes du corps ». PrĂ©fĂ©rant m’éclipser Ă  reculons aprĂšs de menues explications, j’ai fini par louer non pas une piĂšce ou le quartier gĂ©nĂ©ral d’une bande armĂ©e, mais le hall d’une clinique privĂ©e en construction (mais dĂ©jĂ  en activitĂ©) grĂące Ă  la rencontre de son propriĂ©taire, trop heureux de pouvoir bĂ©nĂ©ficier de la manne providentielle que je reprĂ©sentais
 Mon assistant et moi alternions alors les nuits, sur le vieux lit d’hĂŽpital et le petit canapĂ© mis Ă  la disposition des clients, et les journĂ©es d’enquĂȘtes, Ă  parcourir les diffĂ©rents quartiers de la ville jusqu’à que le mĂ©decin arrĂȘte ses consultations en dĂ©but de soirĂ©e pour nous permettre de rĂ©intĂ©grer « nos » coĂ»teux locaux provisoires.

    Figure 2

    Coulemelle ©

    Ces difficultĂ©s rĂ©sidentielles, que nous n’avons pas retrouvĂ©es avec autant de force dans les autres villes Ă©tudiĂ©es, ne sont en rĂ©alitĂ© que bien peu de choses face au cauchemar du chercheur : le travail avec l’administration indienne, et pas n’importe laquelle, celle de ces petites municipalitĂ©s et de leurs relais rĂ©gionaux en Uttar Pradesh oĂč l’absence de donnĂ©es administratives rivalise avec les malversations confuses des politiciens.
    J’avais dĂ©jĂ  eu affaire avec les fonctionnaires et les Ă©lus indiens. A Chennai, lors de mon enquĂȘte dans une petite ville pĂ©riurbaine ou encore Ă  Mumbai, lorsque je m’intĂ©ressais Ă  la gestion de l’eau dans un bidonville. J’avais donc pu me rendre compte de l’aspect chronophage et quelque peu inconfortable que ce type de dĂ©marche et de requĂȘtes administratives pouvaient prendre. J’étais prĂ©parĂ© Ă  faire face un absentĂ©isme important, Ă  une certaine incompĂ©tence ou voire Ă  une mĂ©fiance Ă  l’égard du chercheur. Mais auparavant, mes relations n’avaient Ă©tĂ© que limitĂ©es; il s’agissait essentiellement d’obtenir tel ou tel tĂ©moignage sur la situation, voire quelques documents administratifs. A Delhi, un diplomate français m’avait un jour citĂ© un dicton Ă  propos de l’administration indienne : « Si vous ĂȘtes impatient, l’Inde vous apprendra la patience ! Mais si vous ĂȘtes dĂ©jĂ  patient, alors l’Inde vous fera perdre toute patience  ». PrĂ©parĂ© Ă  faire preuve d’un flegmatisme Ă  toute Ă©preuve, je ne me doutais pas Ă  quel point la situation bureaucratique Ă  laquelle j’allais ĂȘtre confrontĂ© pouvait ĂȘtre bien plus laborieuse que je ne l’avais imaginĂ©e (Figure 3).

    Figure 3: le problĂšme des donnĂ©es de l’administration
    Clichés : R. Bercegol

    Dans la rĂ©gion Ă©tudiĂ©e, l’appareil administratif des petites villes ne disposait pas de donnĂ©es analysables en l’état pour la plupart d’entre elles. La premiĂšre photographie montre la carte sur laquelle la municipalitĂ© de Siddarthnagar (l’une des villes Ă©tudiĂ©es) s’appuie pour travailler, peu reprĂ©sentative de la morphologie rĂ©elle de la ville. La seconde photographie, prise dans le bureau de l’entreprise publique d’électricitĂ© de Kushinagar dont les murs sont recouverts de dossiers poussiĂ©reux, symbolise bien l’état chaotique de l’extrĂȘme bureaucratie de papier dans laquelle baigne l’administration. La derniĂšre photographie illustre le travail du comptable de Kushinagar, non informatisĂ© et peu formĂ©, lors de la rĂ©daction spĂ©ciale d’une compilation des budgets municipaux dans le cadre de cette recherche

    De plus, dans le type de rĂ©gion pauvre et rurale oĂč je me trouvais, le personnel municipal, recrutĂ© localement, n’était pas toujours expĂ©rimentĂ© pour me renseigner dans les aspects techniques de mes enquĂȘtes ; d’autre part, en raison des irrĂ©gularitĂ©s dans leur travail, les employĂ©s municipaux n’étaient pas souvent disposĂ©s Ă  rĂ©pondre Ă  mes requĂȘtes.
    Les enquĂȘtes ont alors rendu au travail de recherche son sens littĂ©ral premier : il faut parfois « rechercher » des donnĂ©es Ă  analyser, quitte parfois Ă  les produire quasiment ex-nihilo en mettant les administrations Ă  contribution. A titre d’exemple, une simple comptabilitĂ© du nombre prĂ©cis de connexions domestiques au service d’eau par quartier n’existait pas et il a fallu donc procĂ©der Ă  ce comptage ; de la mĂȘme maniĂšre, les reprĂ©sentations spatiales des agglomĂ©rations n’existaient pas pour la plupart des villes (de plus, Ă  l’époque des enquĂȘtes, Google earth n’avait pas encore publiĂ© les photos aĂ©riennes des zones Ă©tudiĂ©es) et il a donc fallu rĂ©aliser une cartographie de premiĂšre main, avec l’aide d’ingĂ©nieurs, de fonctionnaires rĂ©gionaux et d’autres agents municipaux. L’apothĂ©ose de cette difficultĂ© Ă  travailler avec l’administration indienne s’est produite lors de la collecte (lente et douloureuse cf. encadrĂ© n°3) des budgets municipaux des annĂ©es 1990 Ă  2009 qui donne lieu dans ma thĂšse Ă  une analyse rĂ©vĂ©latrice de la rĂ©alitĂ© gestionnaire des petites villes.

    Encadré n°3 : à la recherche des budgets perdus
    Cette « recherche » nous a conduit des bureaux municipaux Ă  ceux du ministĂšre des Finances et de la direction des Gouvernements locaux, en passant par les diverses institutions administratives rĂ©gionales oĂč ces donnĂ©es devaient ĂȘtre thĂ©oriquement entreposĂ©es et archivĂ©es ici oĂč lĂ  selon les cas et les interlocuteurs concernĂ©s. Cette quĂȘte a Ă©tĂ© l’occasion fortuite d’observer quelques uns des dysfonctionnements de l’administration : dĂ©sƓuvrement, absentĂ©isme et dĂ©sintĂ©rĂȘt de certains fonctionnaires, aide sincĂšre mais insuffisante d’autres employĂ©s; attente interminable et chronophage dans des bĂątiments dĂ©labrĂ©s, soumis Ă  l’inconstance du courant Ă©lectrique (qui peut paralyser toute l’activitĂ© administrative en stoppant les ventilateurs), locaux tapissĂ©s de piles et de piles de dossiers sans Ăąge ou au contraire parfois Ă©trangement vides. Entre Chandauli et Lucknow, d’Allahabad Ă  Phulpur, de Kushinagar Ă  Gorakhpur Ă  Siddarth Nagar en passant par Varanasi ou Mughal Sarai, il fallait toujours obtenir toujours plus d’autorisations de supĂ©rieurs hiĂ©rarchiques, de numĂ©ros de tĂ©lĂ©phones « indispensables », de rencontres informelles mais obligatoires alors que le « Right to Information Act » de 2005 stipule que ces rapports doivent ĂȘtre accessibles au public. Au terme d’une fastidieuse recherche de terrain, ce matĂ©riau essentiel pour l’analyse financiĂšre des municipalitĂ©s a finalement Ă©tĂ© retrouvĂ© entre deux piles de dossiers poussiĂ©reux entreposĂ©s dans un placard du bureau des municipalitĂ©s qu’il n’avait jamais quittĂ©. Ces donnĂ©es financiĂšres n’avaient pas Ă©tĂ© « archivĂ©es » ailleurs que dans les petites villes, elles n’avaient jamais Ă©tĂ© transmises Ă  un hypothĂ©tique secteur comptable d’une administration rĂ©gionale ; elles n’avaient pas non plus Ă©tĂ© dĂ©truites ; elles n’avaient enfin jamais Ă©tĂ© relues et encore moins contrĂŽlĂ©es.

    Figure 4

    Coulemelle ©

    Cette collecte des donnĂ©es financiĂšres a finalement Ă©tĂ© l’occasion fortuite d’observer longuement chaque Ă©chelon administratif, de la petite ville Ă  la capitale rĂ©gionale de l’Etat 
et d’avoir accessoirement une pensĂ©e Ă©mue et solidaire pour la difficile expĂ©rience que dĂ©crit Upamanyu Chatterjee dans Les aprĂšs-midi d'un fonctionnaire trĂšs dĂ©jantĂ© ! Dans ce roman, paru en 2008, l’auteur raconte sa dĂ©couverte des petites villes Ă  travers les yeux d'un jeune fonctionnaire indien (Agastya Sen, surnommĂ© aussi ‘‘August’’) parachutĂ© dans une petite municipalitĂ© de l’Inde profonde, « Madna », qui concentre selon lui tous les affres de l’Inde traditionnelle. Etant donnĂ© la similitude des situations narrĂ©es avec mes observations, je me permets d’en citer ici un court extrait dĂ©crivant, avec malice, l’état de dĂ©labrement du bĂątiment administratif du district:

    « Le Gandhi Hall Ă©tait un immeuble de trois Ă©tages qui s’élevait derriĂšre le commissariat de police. Une fraction de seconde, Agastya se dit que le bĂątiment venait d’ĂȘtre bombardĂ©. Avec ses vitres brisĂ©es, ses vieux murs dĂ©crĂ©pis, le bĂątiment avait l’air de surgir d’un flash d’actualitĂ©s sur Beyrouth, tout Ă©tonnĂ© d’avoir survĂ©cu. Au-dessous de la porte, une banniĂšre rouge, et Ă  l’extĂ©rieur la statue d’un homme petit et gros, des lunettes sur le nez, une tige de fer dĂ©passant de son cul.
    ‘‘C’est la statue de Gandhi ?’’ demanda Agastya Ă©tonnĂ©.
    Sritvastav eut un rire aigu.
    ‘‘Evidemment. De qui pensiez-vous qu’il s’agissait ?
    -Bof
Et cette tige mĂ©tallique, monsieur ?’’
    Le rire du prĂ©fet redoubla. ‘‘C’est pour soutenir la statue. Elle est tombĂ©e juste quelques jours aprĂšs avoir Ă©tĂ© installĂ©e. Madna vous rĂ©serve bien des surprises Sen.’
    ’ »
    (Chatterjee, 1988, pp.48-49)

    A cĂŽtĂ© de l’administration, j’ai aussi eu affaire aux politiciens, locaux ou non, dĂ©putĂ©s de l’AssemblĂ©e nationale ou membres du parlement d’Uttar pradesh. Au niveau de la ville et depuis la dĂ©centralisation consĂ©cutive au 74Ăšme amendement constitutionnel de 1992, le maire, Ă©lu, semble tout puissant : censĂ© ĂȘtre l’incarnation vivante de la dĂ©mocratisation de la vie locale, il dispose d’un vĂ©ritable pouvoir symbolique face Ă  ses concitoyens. Pour le chercheur, le premier Ă©tonnement face aux maires de ces petites villes est liĂ© aux diffĂ©rents procĂšs pour corruption dans lesquels ils semblent tous s’embourber Ă  un moment de leur carriĂšre avant d’en sortir souvent indemnes, grĂące Ă  l’aide de relais politiques haut placĂ©s. Cette corruption, pouvant agir comme « lubrifiant » Ă  une petite Ă©chelle, peut aussi devenir source de conflit Ă  un moment donnĂ© et bloque alors le processus de dĂ©veloppement des services urbains. Toutefois le maire ne peut pas tout faire dans sa ville car en rĂ©alitĂ©, il est encore loin d’avoir tous les pouvoirs et reste Ă©troitement dĂ©pendant du gouvernement rĂ©gional qui limite fortement sa marge de manƓuvre Ă  un strict minimum, du moins en Uttar Pradesh.

    Enfin, une derniĂšre surprise a Ă©tĂ© celle de l’absence de sociĂ©tĂ© civile organisĂ©e. J’espĂ©rais pouvoir observer une prise en charge des services dĂ©ficients par des associations de rĂ©sidents ou d’usagers, par des organisations non gouvernementales ou mĂȘme par des petits opĂ©rateurs privĂ©s. A l’image des grandes villes, j’espĂ©rais pouvoir observer des offres alternatives Ă  celles du secteur public. Mais les questions de gouvernance en tant qu’intĂ©gration d’acteurs civils au processus de gestion et les dĂ©bats liĂ©s Ă  la territorialisation du service par sa privatisation communautaire ou privĂ©e se posent mal dans ces petites villes. La population, inorganisĂ©e et largement illettrĂ©e, est trop pauvre pour Ă©laborer des formes de gestion innovantes ou originales face Ă  des services publics certes mĂ©diocres mais dĂ©jĂ  prĂ©sents et fournis. Il n’existe pas de rĂ©el contre-pouvoir local organisĂ©, les mĂ©dias locaux sont souvent contrĂŽlĂ©s par l’élite dirigeante 
on n’est pas loin d’un certain « despotisme dĂ©mocratique » Ă  l’indienne.
    Les lunettes du chercheur auraient alors vite fait de se transformer en ƓillĂšres aveugles en cherchant vainement Ă  trouver des situations similaires Ă  ce qu’elles avaient vu dans les grandes villes. A titre d’exemple, la question de la fragmentation urbaine se pose de maniĂšre tout Ă  fait diffĂ©rente dans les petites villes, plutĂŽt homogĂšnes dans leur mĂ©diocritĂ© gĂ©nĂ©rale, et est finalement beaucoup moins perceptible que dans une ville mĂ©tropole oĂč se cĂŽtoient violemment centres d’affaires et bidonvilles. Les petites villes sont donc des territoires d’étude tout Ă  fait particuliers, diffĂ©rents des villages, mais Ă©galement bien distincts des grandes villes dont on parle habituellement. Il s’agit pourtant de villes bien rĂ©elles, bien vivantes, mais dans un contexte territorial qui leur est propre. Il a fallu en tout cas vivre ces situations pour mieux en parler. Aussi, le recul nĂ©cessaire pour la rĂ©daction de la thĂšse en France, au laboratoire, loin de ces petites villes, a pu permettre un dĂ©but d’analyse objective et apaisĂ©e des donnĂ©es recueillies.

    Finalement, aprĂšs quelques temps et une longue rĂ©daction, arrivĂ© au terme de mon travail doctoral, c’est avec une nostalgie certaine que j’évoque aujourd’hui « mes » petites villes d’études. Ces derniĂšres m’ont non seulement formĂ© au mĂ©tier de chercheur mais elles m’ont surtout rappelĂ© qu’au-delĂ  de l’analyse critique des problĂšmes que l’on peut rencontrer, ces villes restent avant tout des lieux de vie, de parcours croisĂ©s et de vĂ©cus partagĂ©es. Alors, on laissera le soin de conclure cette note de terrain Ă  U. Chatterjee en reprenant les paroles d’adieu de Sathe, un habitant originaire de Madna oĂč il souhaite faire sa vie, Ă  August, le hĂ©ros-fonctionnaire du roman en poste dans cette mĂȘme petite ville qui l’insupporte, lorsque ce dernier vient d’apprendre (avec un grand soulagement) sa prochaine mutation vers l’administration rĂ©gionale d’une plus grande ville :
    « Le premier jour, dans le bureau de Kumar, tu m’as demandĂ© ce que je faisais Ă  Madna. L’endroit oĂč tu as grandi est diffĂ©rent d’ici. On prononce des mots compliquĂ©s, correctement, â€˜â€˜Ă©pitomé’’ par exemple, et on dit ‘‘attribuer à’’ et non pas ‘‘attribuer dans’’. On se conduit comme si ces choses avaient de l’importance. Mais August, Madna c’est chez moi ; Ă  Bombay, je me sens perdu. Mes meilleurs annĂ©es et mon passĂ© sont ici ; c’est une sorte de douce amertume parce que tout ça est derriĂšre moi. Quel que soit le choix qu’on fait, ou on ne regrette rien, ou on regrette tout. N’oublie pas ça. »
    (Chatterjee, 1988, p.528).

    Figure 5

    Coulemelle ©

    Conclusion
    En sciences humaines, toute recherche, aussi mĂ©ticuleuse soit-elle dans sa prĂ©paration thĂ©orique, peut se heurter Ă  la rĂ©alitĂ© d’un terrain qui Ă©chappe en partie au carcan mĂ©thodologique dans lequel on aurait souhaitĂ© le garder. Le chercheur n’a alors pas d’autre choix que de s’adapter en mobilisant un mode d’analyse plus inductif, quitte Ă  laisser de cĂŽtĂ© un certain nombre d’hypothĂšses initiales, pour se laisser guider par le terrain, Ă  la maniĂšre de la Grounded Theory dĂ©veloppĂ©e par Barney Glaser et Anselm Strauss (1977). Les difficultĂ©s pratiques, malgrĂ© la frustration et la dĂ©ception qu’elles peuvent engendrer au premier abord, peuvent alors ĂȘtre apprĂ©hendĂ©es d’une maniĂšre heuristique (voire mĂȘme humoristique, cf. Nigel Barley, 1994) puisqu’elles traduisent finalement toujours l’une des spĂ©cificitĂ©s de l’objet Ă©tudiĂ©. Cette acceptation peut servir de nouveau point de dĂ©part Ă  une rĂ©flexion plus apaisĂ©e et libĂ©rĂ©e qui pourra alors vĂ©ritablement faire Ă©merger la rĂ©alitĂ© des phĂ©nomĂšnes observĂ©s. En d’autres mots, les pĂ©ripĂ©ties de la recherche empirique permettent de rappeler au chercheur que c’est bien Ă  lui de s’ajuster au terrain 
et non l’inverse !


    Bibliographie

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    BERCEGOL R. (2012) L’émergence des municipalitĂ©s. Analyse de la rĂ©organisation des pouvoirs issus de la dĂ©centralisation sur la gouvernance de petites villes d’Uttar Pradesh. ThĂšse de doctorat en gĂ©ographie, UniversitĂ© Paris-Est.
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