Carnets de terrain
REGARD ET PLACE DâUNE CHERCHEUSE BLANCHE
DANS LES ESPACES PUBLICS DE JOHANNESBURG
Pauline Guinard
Doctorante-enseignante contractuelle sous la direction de Philippe Gervais-Lambony
Ecole Doctorale Milieux, cultures et sociétés du passé et du présent
Université Paris Ouest Nanterre
Laboratoire Gecko (EA 375)
[email protected]
Notes de lâauteur.
Les recherches de terrain, dont rend compte cet article, ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es grĂące au soutien de lâIFAS (Institut français dâAfrique du Sud) et de l'Ă©cole d'architecture et d'amĂ©nagement de l'UniversitĂ© du Witwatersrand (Johannesburg, Afrique du Sud).
Introduction
SâintĂ©resser aux espaces publics suppose tout dâabord de pouvoir cerner son objet dâĂ©tude. Or, la notion mĂȘme dâespace public pose problĂšme, Ă©tant donnĂ© la multiplicitĂ© des dĂ©finitions quâelle recouvre (Paquot, 2010). De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, on peut en distinguer trois sens : un sens juridique â les espaces publics comme espaces non-dĂ©tenus par des propriĂ©taires privĂ©s ; un sens social â en tant quâespaces de rencontre potentielle avec lâaltĂ©ritĂ© ; et un sens politique â comme espaces de dĂ©bat. Ces trois dimensions ne correspondent pas nĂ©cessairement aux mĂȘmes espaces. Au contraire, dans le contexte contemporain de la globalisation, ces trois types dâespace, et notamment les espaces juridiquement et socialement publics, auraient tendance Ă se dissocier gĂ©ographiquement (Ghorra-Gobin, 2001). Ainsi, les espaces juridiquement publics tels que la rue, les places ou les parcs, ne correspondraient plus ni aux espaces de dĂ©bat public ni surtout aux espaces dâinteractions sociales, alors que les espaces privĂ©s, Ă lâimage des centres commerciaux, deviendraient des espaces socialement publics par les pratiques qui sây font jour (Capron, 1998 ; Houssay-Holzschuch, Teppo, 2009).
Cette tendance se retrouve Ă Johannesburg oĂč les espaces juridiquement publics sont aujourdâhui soumis Ă des logiques de privatisation et de sĂ©curisation qui remettent en cause leur caractĂšre public. Ce processus y est dâautant plus accentuĂ© que ces espaces sont dangereux, ou du moins perçus comme tels par la plupart des usagers de la ville, et plus particuliĂšrement par la population blanche et/ou riche. Le statut des espaces publics Ă Johannesburg est en effet encore complexifiĂ© par les hĂ©ritages de la sĂ©grĂ©gation, puisque ces espaces ont longtemps Ă©tĂ© divisĂ©s selon un critĂšre « racial », et ceci mĂȘme avant lâinstauration de lâapartheid (1948-1991) . Cette sĂ©grĂ©gation tendait Ă nier la notion mĂȘme dâespace public dans toutes ses dimensions (Houssay-Holzschuch, Teppo, 2009), en empĂȘchant notamment la constitution dâespaces de rencontre entre les diffĂ©rentes catĂ©gories « raciales ». DĂšs lors, Ă©tudier les espaces juridiquement publics de Johannesburg pour en interroger la dimension sociale suppose, en particulier pour une femme blanche, un certain nombre de contraintes mĂ©thodologiques qui forment et informent lâobjet de recherche.
Mon but nâest pas ici de revenir sur les dĂ©bats thĂ©oriques autour de ce que sont les espaces publics, mais de comprendre en quoi lâexpĂ©rience de terrain permet de mieux saisir la rĂ©alitĂ© de ces espaces Ă Johannesburg. Ainsi, en Ă©tudiant les espaces juridiquement publics au prisme de lâart installĂ© dans ces espaces, jâentends mâinterroger sur leur caractĂšre socialement voire politiquement public Ă travers lâanalyse des pratiques des usagers. Mais, de mĂȘme que ces pratiques façonnent les espaces publics, elles influencent les mĂ©thodes du chercheur. DĂšs lors, en quoi la pratique des espaces publics johannesburgeois me permet-elle ou mâempĂȘche-t-elle â en tant que chercheuse blanche â de cerner ce que sont ces espaces ?
Ă la recherche des espaces publicsâŠ
Comme je lâai mentionnĂ© prĂ©cĂ©demment, les espaces juridiquement publics de Johannesburg sont des espaces Ă©vitĂ©s. Cela rĂ©sulte Ă la fois de lâhĂ©ritage sĂ©grĂ©gatif de lâapartheid et de la perception, fondĂ©e ou non, de ces espaces comme dangereux. Ainsi, les personnes prĂ©sentes dans les espaces publics ne sây trouvent que trĂšs rarement par choix. Ce sont des personnes pauvres, bien souvent noires qui, nâayant pas de voiture, y attendent le bus ou les taxis collectifs . Observer les passants dans les espaces publics sud-africains induit un biais majeur en termes de reprĂ©sentativitĂ©, puisque les personnes Ă©tudiĂ©es sont principalement des populations pauvres et noires. Faut-il alors chercher le public blanc et riche hors des espaces juridiquement publics ? Si oui, quâest-ce que cela implique quant Ă la dĂ©finition des espaces publics ? Les espaces juridiquement publics ne seraient-ils que des espaces de relĂ©gation pour des populations qui nâont pas les moyens de les Ă©viter ? Pourraient-ils alors ĂȘtre encore considĂ©rĂ©s comme socialement publics ?
Les photographies choisies par la municipalitĂ© pour donner un aperçu de la ville sur son site Internet sont rĂ©vĂ©latrices de ce que sont la rue et les places Ă Johannesburg. Lorsquâils sont reprĂ©sentĂ©s, ces espaces sont quasiment vides dâhommes, quoique parcourus par des flots plus ou moins importants de voitures. Ceci vaut particuliĂšrement pour le centre-ville, ancien cĆur Ă©conomique de la ville entrĂ© dans un processus de dĂ©clin depuis les annĂ©es 1970 (Beavon, 2004), et aujourdâhui rĂ©putĂ© dangereux :

DâaprĂšs ces photographies, les espaces juridiquement publics semblent essentiellement pratiquĂ©s en voiture, et non Ă pied. Les automobilistes font-ils partie du public des espaces publics ? Si tel est le cas, cela implique de rĂ©viser non seulement la dĂ©finition de ces espaces, mais aussi de sâinterroger sur la nature des liens interpersonnels possibles dans un tel contexte. On sâapprocherait en effet dâun modĂšle de citoyennetĂ© du type "S.U.V" (Sports Utility Vehicle ou vĂ©hicule utilitaire sportif) tel que dĂ©fini par D. Mitchell (Mitchell, 2005), câest-Ă -dire une forme de citoyennetĂ© dans laquelle le public â ou du moins la partie du public qui pourrait se le permettre â ne serait quâune somme dâindividus atomisĂ©s qui, au nom de leur libertĂ© et de leur sĂ©curitĂ©, sâenfermeraient dans des sortes de bulles, au sens propre ou au figurĂ©, plus ou moins infranchissables. La voiture serait une bulle de ce type rendant possible un dĂ©placement dans les espaces publics juridiques, mais prĂ©servant lâusager de toute rencontre fortuite, tout comme le centre commercial serait une autre bulle permettant un contact avec autrui dans un espace public social contrĂŽlĂ©. DĂšs lors, Ă©tudier les espaces publics en Ă©tant dans ces espaces a-t-il un sens ?
Quelle place pour une femme blanche dans les espaces publics johannesburgeois ?
Choisir dâĂ©tudier les espaces publics en Ă©tant dans les espaces publics relĂšve dâun choix mĂ©thodologique, pas nĂ©cessairement conscient au dĂ©part, qui postule, selon le modĂšle europĂ©en, que les espaces publics se parcourent Ă pied. Or, du caractĂšre partiellement public de ces espaces dĂ©coule toute une sĂ©rie dâobstacles qui invite le chercheur Ă interroger et repenser ses techniques dâenquĂȘte, en lâoccurrence observation et questionnaires , sâil ne veut pas passer Ă cĂŽtĂ© de son objet.
Tout dâabord, la raretĂ© des bancs ou des cafĂ©s donnant sur la rue qui permettraient de contempler lâespace environnant est un premier frein pour lâobservation, et confirme une certaine conception des espaces publics comme espaces de passage et de circulation, et non dâaccueil et de rencontre. Ensuite, des comportements tels que sâarrĂȘter ou marcher dans les espaces publics peut apparaĂźtre suspect pour les passants, surtout quand on est une femme blanche. Ainsi, lors de mon premier terrain Ă Johannesburg en fĂ©vrier 2009, alors que je traversais le centre-ville en pleine journĂ©e, une femme noire dâune cinquantaine dâannĂ©es mâa dit : « Ce nâest pas une rue pour Blancs. Garde ça en tĂȘte, chĂ©rie ! » (Itâs not a street for White. Keep it in mind, baby!). Cette femme cherchait sans doute Ă mâinformer, Ă me protĂ©ger plutĂŽt quâĂ mâintimider. Mais la maniĂšre dont elle sâest exprimĂ©e est significative. Elle ne mâa pas dit que câĂ©tait un quartier dangereux, mais que ce nâĂ©tait pas un quartier pour les Blancs, sous-entendant vraisemblablement, Ă lâimage des discours dominants en Afrique du Sud : câest un quartier noir (pauvre) et donc dangereux pour les Blancs (riches).
Par ailleurs, le besoin quâa ressenti cette femme de mâavertir ne tenait probablement pas seulement Ă ma couleur, car premiĂšrement, dans la sociĂ©tĂ© sud-africaine marquĂ©e par des taux records de viol, le fait que je sois une femme seule dans lâespace public me met dans une position de victime potentielle, ce qui a sans doute motivĂ© le dĂ©sir de protection de cette femme ; et deuxiĂšmement, cette femme mâa immĂ©diatement perçue comme Ă©trangĂšre. En effet, contrairement Ă ce qui peut se passer dans dâautres pays dâAfrique sub-saharienne, ĂȘtre blanche Ă Johannesburg ne signifie pas forcĂ©ment ĂȘtre Ă©trangĂšre. Par contre, le fait dâĂȘtre blanche et de se trouver dans cet espace indiquait clairement que je nâĂ©tais pas de Johannesburg, puisque je ne savais pas que les Blancs en Afrique du Sud ne frĂ©quentent pas les espaces publics, surtout ceux du centre-ville (Mabin, 2001). Mon comportement ne rĂ©pondant pas aux normes implicites de lâespace parcouru, jâĂ©tais « out-of-place » (Cresswell, 1996), hors du lieu. Involontairement, ma prĂ©sence Ă©tait perçue par les autres usagers de lâespace, et en lâoccurrence par cette femme noire, comme une transgression, voire comme une agression. Au final, cet incident est symptomatique du caractĂšre encore sĂ©grĂ©guĂ© et « gendrĂ© » des espaces publics johannesburgeois. Le fait dâĂȘtre blanche et dâĂȘtre une femme Ă Johannesburg dĂ©termine malgrĂ© moi dans le regard des autres les espaces auxquels jâai accĂšs ou non.
Trouver ou refuser une place dans les espaces publics : deux études de cas
Etre une femme blanche dans les espaces publics Ă Johannesburg apparaĂźt comme une double contrainte mĂ©thodologique, liĂ©e Ă la couleur et au genre. Dâune part, la prĂ©sence dâun chercheur blanc dans les espaces publics du centre-ville peut ĂȘtre vĂ©cue comme surprenante, et mĂȘme provocatrice vis-Ă -vis des autres usagers, majoritairement noirs et pauvres. Les motifs de ma prĂ©sence en ces lieux quâeux-mĂȘmes prĂ©fĂ©reraient ne pas frĂ©quenter leur sont obscurs. Le chercheur, par le regard dâautrui, est ainsi amenĂ© Ă sâinterroger sur le sens et la portĂ©e de sa propre dĂ©marche. Dâautre part, ĂȘtre une femme dans les espaces publics Ă Johannesburg, câest se trouver dans une position de vulnĂ©rabilitĂ©, qui suppose dâadopter un comportement de rĂ©serve et de prudence afin de ne pas susciter le rejet ou la convoitise. En effet, les mĂ©thodes dâenquĂȘte de terrain comme les questionnaires sont difficilement utilisables dans la rue Ă Johannesburg, car un homme noir accostĂ© par une femme blanche lui demandant dâoĂč il vient, ce quâil fait lĂ ou sâil aime cet endroit, soupçonnera des intentions tout autres que scientifiques.
Ainsi, sur deux des Ă©tudes de cas que jâai menĂ©es dans le centre-ville de fĂ©vrier Ă avril 2009, je nâai pu rĂ©aliser des questionnaires que dans un seul cas. Ce dernier prĂ©sentait deux avantages sur le plan mĂ©thodologique. Tout dâabord, lâĆuvre dâart public Ă©tudiĂ©e Ă©tait installĂ©e dans un quartier du centre-ville relativement mixte et Ă©tudiant, du fait de la proximitĂ© de lâuniversitĂ© du Witwatersrand Je pouvais donc passer relativement inaperçue. Ensuite, ce lieu comprenant un arrĂȘt de bus et de taxis collectifs, beaucoup de personnes acceptaient de rĂ©pondre Ă mes questions pour faire passer le temps.
Dans ces conditions, je me sentais suffisamment acceptĂ©e dans lâespace public pour conduire mes enquĂȘtes. JâĂ©tais « in-place » (Cresswell, 1996), en accord avec les rĂšgles tacites du lieu. Lâespace Ă©tait pour moi accessible physiquement et mentalement.
En revanche, lors de la deuxiĂšme Ă©tude de cas, lâĆuvre dâart public examinĂ©e se trouvait dans un espace public du centre-ville frĂ©quentĂ© majoritairement par des hommes noirs. DĂšs que je mâarrĂȘtais dans cet espace, je me sentais Ă©piĂ©e, scrutĂ©e, dĂ©visagĂ©e. Le poids des regards me faisait sentir que je nâavais pas Ă ĂȘtre lĂ . La situation sâest encore compliquĂ©e quand, Ă partir du mois de mars, des refugiĂ©s zimbabwĂ©ens ont investi cet espace :
DĂ©sormais, ce nâĂ©tait pas tant le regard des autres qui me rendait mal Ă lâaise que mon propre regard sur le sens de ma prĂ©sence dans ce lieu. Comment interroger des personnes sur leurs perceptions de lâart public alors quâelles nâont ni toit, ni nourriture ? Dans ces conditions, il me semblait illĂ©gitime dâĂȘtre lĂ , et dâautant plus de questionner ces gens. Je trouvais cet espace mentalement, et mĂȘme moralement, inaccessible en tant que chercheur travaillant sur lâart public.
Ces deux Ă©tudes de cas mettent donc en Ă©vidence, Ă travers mes propres perceptions, diffĂ©rents degrĂ©s en termes dâaccessibilitĂ© des espaces publics. En tant que chercheuse blanche, je peux me sentir rejetĂ©e dâun espace juridiquement public soit parce que les regards des autres usagers de lâespace me font comprendre que je ne suis pas Ă ma place, soit parce que mon propre regard mâexclut de cet espace. Est-ce Ă dire que lâaccessibilitĂ© des espaces juridiquement publics Ă Johannesburg, bien quâeffective pour tous en droit, serait en pratique fonction du sexe, de la couleur de peau ou de la classe sociale ? Si tel est le cas, on aurait alors une juxtaposition dâespaces publics hĂ©tĂ©rogĂšnes, que lâon pourrait qualifier de communautaires en ce quâils seraient appropriĂ©s par des communautĂ©s sexuelles, « raciales » et/ou sociales. Mais la constitution de tels espaces communautaires, en ce quâils annihilent la possibilitĂ© mĂȘme de rencontre avec lâautre, ne remet-elle pas en cause la notion mĂȘme dâespace public (Ghorra-Gobin, 2001) ? Sur le plan mĂ©thodologique, face Ă lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de ces espaces, comment dĂ©passer la simple juxtaposition des Ă©tudes de cas pour pouvoir prĂ©tendre Ă un discours plus gĂ©nĂ©ral sur les espaces publics Ă Johannesburg ? Ces espaces sont-ils diffĂ©rents au point de ne pouvoir ĂȘtre apprĂ©hendĂ©s Ă lâaune dâune mĂȘme notion ?
CONCLUSION
Parce que les espaces publics Ă Johannesburg sont des espaces dont lâexistence mĂȘme fait problĂšme, se demander comment les Ă©tudier est une question cruciale en ce quâelle est en elle-mĂȘme constitutive de lâobjet de recherche. La maniĂšre dont je peux ou non pratiquer ces espaces, en tant que femme blanche, est en effet dĂ©jĂ pour moi un moyen de les apprĂ©hender. Mes propres perceptions, peurs et prĂ©jugĂ©s me permettent de mettre Ă jour des formes dâexclusion qui les parcourent et qui implicitement les façonnent. En mĂȘme temps, ces reprĂ©sentations mâinvitent aussi Ă chercher dâautres formes dâenquĂȘte me permettant de trouver ma place en tant que chercheur travaillant sur et dans les espaces publics johannesburgeois. LâentrĂ©e par lâart pourrait-elle offrir un nouveau regard pour comprendre les espaces publics ? Lâart public serait-il un moyen de contrer la diffĂ©renciation progressive des espaces publics, ou contribuerait-il, Ă lâinverse, Ă leur communautarisation ?
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