Carnets de soutenances
STRATĂGIES SPATIALES ET GESTION DE LA BIODIVERSITĂ MARINE
Le cas de lâAire Marine ProtĂ©gĂ©e et CĂŽtiĂšre des Ăźles Kuriat en Tunisie
RACHA SALLEMI
Ma thĂšse concerne lâĂ©tude des mĂ©canismes entrant en jeu dans le processus dâacceptabilitĂ© et de concrĂ©tisation du premier projet dâAire Marine ProtĂ©gĂ©e (AMP) en Tunisie par rapport Ă des usages, dont la pĂȘche principalement, mais Ă©galement lâaquaculture et le tourisme. Cette AMP concerne Ă la fois un espace marin et un espace insulaire : les Ăźles Kuriat. Ces derniĂšres sont de petites Ă©mergences de terre inoccupĂ©es sont situĂ©es Ă environ 20 km du littoral de la ville de Monastir situĂ©e dans le Sahel tunisien (centre-est). PossĂ©dant un statut de protection reconnu Ă l'Ă©chelle mĂ©diterranĂ©enne, elles ont fait lâobjet dâun plan de gestion car prĂ©sentant un haut degrĂ© de raretĂ© et de vulnĂ©rabilitĂ© en terme de biodiversitĂ©. Les Ăźles Kuriat remplissent ainsi les conditions qui leur permettront d'ĂȘtre Ă©ligibles Ă l'inscription sur la liste des Aires Marines ProtĂ©gĂ©es. Sâagissant dâune aire gĂ©ographique au sein de laquelle les dynamiques humaines sont importantes, jâai abordĂ© cette problĂ©matique Ă travers le questionnement suivant : en quoi les dynamiques spatiales liĂ©es aux usages de la mer au sein de la baie de Monastir peuvent-elles constituer un enjeu dans la perspective de la crĂ©ation dâune AMP aux Ăźles Kuriat ?
Figure 1 : contexte géographique de la baie de Monastir et des ßles Kuriat

Par rapport Ă ma problĂ©matique, trois axes de recherche se rapportant Ă lâancrage territorial de lâactivitĂ© de pĂȘche, Ă la polarisation halieutique des Ăźles Kuriat, ainsi quâaux politiques publiques en matiĂšre de gouvernance environnementale ont guidĂ© ma thĂšse.
Un territoire construit Ă travers lâactivitĂ© de pĂȘche : lâimportance des savoirs locaux
Lâanalyse historique a permis dâĂ©tablir comment lâactivitĂ© de pĂȘche a Ă©voluĂ© au fil des siĂšcles et comment elle a marquĂ© le sahel tunisien et la baie de Monastir. Depuis lâĂ©poque romaine jusquâĂ nos jours, les diffĂ©rentes civilisations qui se sont installĂ©es dans cette partie de la Tunisie ont relevĂ© le potentiel halieutique existant et ont axĂ© une partie de leur dĂ©veloppement Ă©conomique sur lâexploitation des ressources marines. LâĂ©volution des techniques de pĂȘche et lâĂ©laboration de mĂ©thodes de conservation de la production tĂ©moignent de lâimportance accordĂ©e Ă la ressource halieutique. Ainsi, au fil des Ă©poques et des civilisations, les processus dâaccumulation Ă travers le contact avec les pĂȘcheurs Ă©trangers (italiens et maltais) ont permis aux populations marines de faire valoir un savoir-faire technique et des savoirs naturalistes qui reprĂ©sentent les deux Ă©lĂ©ments composant un patrimoine local halieutique. Lâhistoire des Ăźles Kuriat en tant que zone de pĂȘche nâest pas exempte de trace historique comme lâattestent les ruines des usines de salaison et dâun ancien port. En outre, la pĂȘche au thon au moyen dâune madrague aux Ăźles Kuriat atteste depuis des siĂšcles quâil sâagit dâune zone de passage lors de la migration de cette espĂšce en MĂ©diterranĂ©e.
Les ßles Kuriat : un « bien commun » au centre de stratégies spatiales ?
L'analyse du systĂšme halieutique apprĂ©hendĂ©e Ă travers la typologie en gĂ©nĂ©ral, la statistique exploratoire et la cartographie des trajectoires de pĂȘche en particulier montre quâil est possible dâassocier plusieurs approches pour tenter de saisir les mĂ©canismes dâun systĂšme aussi complexe que la pĂȘche artisanale. Dans le cas de la baie de Monastir, la complexitĂ© du milieu social des pĂȘcheurs renforce ainsi le choix dâune analyse se rapprochant le plus possible des comportements des pĂȘcheurs et leurs objectifs de production. Au terme de notre construction typologique de la pĂȘche monastirienne, lâanalyse du systĂšme halieutique local a rĂ©vĂ©lĂ© lâexistence de 12 tactiques de pĂȘche dĂ©montrant une grande maitrise de la mer. Ces tactiques ont Ă©tĂ© dĂ©finies selon des critĂšres relatifs aux engins de pĂȘche, aux espĂšces ciblĂ©es et aux zones de pĂȘche.
Cette maĂźtrise de lâenvironnement marin nâest pas chose aisĂ©e ; les faits Ă lâĂ©vidence ont rĂ©vĂ©lĂ© quâil sâagit dâune transmission des savoirs naturalistes en tant que savoir-faire au sein dâune profession qui tend Ă se dĂ©velopper par filiation. Ce savoir-faire, associĂ© aux capacitĂ©s opĂ©rationnelles et au potentiel de mobilitĂ© nous a permis de dĂ©terminer quatre grandes classes ou types de pĂȘche : la pĂȘche migrante noble, la pĂȘche dâeffort, la pĂȘche dĂ©mersale mobile et la pĂȘche sĂ©dentaire. Ces quatre grandes classes possĂšdent chacune une stratĂ©gie dâexploitation des ressources halieutique et apprĂ©hendent par lĂ mĂȘme leurs propres conceptions de lâEspace halieutique. Si pour les pĂȘches peu ou moyennement mobiles, lâespace halieutique reprĂ©sente lâespace-hĂ©ritĂ©, celui des pĂȘches trĂšs mobiles marque leur indĂ©pendance par rapport aux traditions et par rapport Ă la baie elle-mĂȘme. Toutefois, les zones de pĂȘche traditionnelles continuent Ă jouer un rĂŽle polarisateur trĂšs important pour une grande majoritĂ© de pĂȘcheurs monastiriens quel que soit le type de pĂȘche exercĂ©. Ă ce titre, les Ăźles Kuriat jouent plusieurs rĂŽles selon la stratĂ©gie adoptĂ©e. Elles peuvent servir de zone de pĂȘche principale comme chez les types sĂ©dentaires et dĂ©mersaux mobile. En revanche, elles servent de zones de pĂȘche de rĂ©serve ou de secours pour la pĂȘche migrante noble et les incursions illĂ©gales de certains chalutiers issus de la classe de la pĂȘche dâeffort traduisent des comportements prĂ©dateurs avec pour objectifs des gains rapides et sans effort.
Le projet dâAMP face aux logiques des acteurs : la divergence ?
Dans la baie de Monastir, lâanalyse des jeux dâacteurs a montrĂ© que gĂ©nĂ©ralement, tout acteur est un usager potentiel tandis que la rĂ©ciproque nâest pas forcĂ©ment vraie. Les trois pĂŽles du systĂšme dâacteurs que sont les grands pĂȘcheurs (professionnels et rĂ©crĂ©atifs), les producteurs aquacoles et les promoteurs touristiques se partagent non sans conflits un territoire sensible et fortement menacĂ© de dĂ©gradation, la frange littorale nâĂ©tant dĂ©jĂ plus un espace dâenjeux tant sa dĂ©gradation est avancĂ©e. Les Ă©quilibres qui prĂ©valaient pendant longtemps ont Ă©tĂ© perturbĂ©s dans un premier temps par lâimplantation des projets dâaquaculture, dont le nombre nâa cessĂ© dâaugmenter, pour arriver finalement à « fermer la mer » aux petits pĂȘcheurs cantonnĂ©s Ă une petite bande entre la frange littorale polluĂ©e et la barriĂšre des cages dâaquaculture.
Cette situation a contribuĂ© Ă accentuer la pression sur la zone des Ăźles Kuriat comme Ă©chappatoire et comme lieu de pĂȘche rentable pour des embarcations faiblement motorisĂ©es. Toutefois, la rĂ©volution tunisienne est venue perturber les Ă©quilibres du pouvoir au niveau de la baie et on assiste Ă lâĂ©mergence des petits pĂȘcheurs locaux, « vierges » de toute connivence avec des Ă©lus et des responsables pratiquant du favoritisme. Cela a permis un rééquilibrage et une renĂ©gociation des droits dâusage Ă lâavantage de pĂȘcheurs monastiriens. Dans ce contexte, les Ăźles Kuriat en tant que zones de pĂȘche et de tourisme, commencent Ă accuser les effets dâune anthropisation en constante Ă©volution. Sa richesse Ă©cologique sur terre et sur mer Ă©tant reconnue Ă lâĂ©chelle mĂ©diterranĂ©enne et nationale, elle constitue dĂšs lors un milieu trĂšs convoitĂ©. Ce dernier nĂ©cessite dâautant plus une protection effective que de la capacitĂ© de revendication des usagers sâest vue renforcĂ©e aprĂšs la rĂ©volution par rapport Ă un pouvoir exĂ©cutif local affaibli. Ainsi, les pouvoirs publics sont forcĂ©s dâabandonner leur posture « sanctuariste » et se rĂ©orientent de plus en plus vers lâadoption de concepts tels que la GIZC pour dĂ©velopper des outils plus aptes Ă ĂȘtre acceptĂ©s par des acteurs locaux (syndicat, associations, communesâŠ).
Fiche informative
Discipline
Géographie
Directeur
Marie-Christine Cormier-Salem, Amor-Mokhtar Gammar
Université
MusĂ©um National dâHistoire Naturelle de Paris / FacultĂ© des Sciences Humaines et Sociales de Tunis (Co-tutelle)
Membres du jury de thÚse, soutenue le 16 décembre 2014
- Gilbert DAVID, Directeur de recherches, IRD (président)
- Louis BRIGAND, Professeur, Université de Bretagne occidentale(rapporteur)
- Jocelyne FERRARIS, Directrice de recherches, IRD, (rapporteur)
- Frédéric BERTRAND, Professeur, Université Paris IV Sorbonne, (examinateur)
- Tarik DAHOU, Chargé de recherches, IRD, (examinateur)
- Marie-Christine CORMIER-SALEM, Directrice de recherches, IRD (directrice)
- Amor-Mokhtar GAMMAR, Professeur, F.L.A.H Manouba (co-directeur de thĂšse)
Situation professionnelle actuelle
Membre associĂ©e Ă lâUMR 208 PALOC (IRD/MNHN) et enseignante de GĂ©ographie Ă la FacultĂ© des Lettres, des Arts et des HumanitĂ©s de la Manouba (Tunisie)
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