Carnets de soutenances
JARDINER LES VACANTS
Fabrique, gouvernance et dynamiques sociales des vacants urbains jardinĂ©s du nord-est de l'ĂIe-de-France
KADUNA-EVE DEMAILLY
Apparu Ă la fin des annĂ©es 1990 en France, le jardin partagĂ© est dĂ©crit comme le nouvel espace vert Ă la mode manifestant un attachement Ă lâenvironnement ainsi quâun dĂ©sir de loisir, de convivialitĂ© et dâimplication citoyenne dans la gestion dâespaces urbains. Son essor dans les villes françaises est largement favorisĂ© par les municipalitĂ©s qui mettent des terrains Ă disposition des associations gestionnaires dans le cadre de conventions. Dans lâhĂ©ritage du jardin familial, le jardin partagĂ© sâinscrit Ă©galement dans la filiation du community garden nord-amĂ©ricain en ce quâil traduit notamment le souhait dâun investissement citadin des espaces dĂ©laissĂ©s mĂ©tropolitains. Dans le cadre du dĂ©veloppement durable, promouvant une ville compacte, la friche sâenvisage dĂ©sormais comme un support de renouvellement urbain et dâinitiatives citoyennes (Chaline, 1999 ; Janin et Andres, 2008).
Nous avons alors choisi de nous intĂ©resser Ă un type spĂ©cifique de jardin partagĂ© : le jardin partagĂ© installĂ© sur une friche, que nous avons nommĂ© vacant jardinĂ© institutionnalisĂ© (VJI). Ce dernier se dĂ©finit comme un espace urbain jardinĂ© par des citadins dans le cadre dâune contractualisation avec le propriĂ©taire, dans lâattente dâune affectation pĂ©renne.
Cette thĂšse vise Ă comprendre dans quelle mesure le VJI tĂ©moigne dâune reconfiguration des modes du « faire » et du « vivre » la ville. Pour une approche globale du fait urbain au prisme du VJI, notre problĂ©matique se dĂ©compose en deux volets focalisĂ©s sur la production de territoires urbains et lâurbanitĂ©. Les modalitĂ©s du « faire » la ville questionnent les dynamiques de coproduction et de gouvernance de ces territoires mais aussi la trajectoire et la valorisation de vacants urbains en jardins partagĂ©s. Quant aux modalitĂ©s du « vivre » la ville, elles renvoient au rĂŽle social, politique et Ă©cologique de ces territoires.
En croisant la surreprĂ©sentation des terrains vacants et la carence en espaces verts, nous avons dĂ©fini le quart nord-est de lâĂle de France comme terrain de recherche. En dĂ©finitive, 48 vacants jardinĂ©s (dont 10 ont disparu au cours de cette recherche) ont Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©s : 33 sont situĂ©s Ă Paris, essentiellement dans le nord-est de la commune et 15 sont localisĂ©s dans les autres dĂ©partements Ă©tudiĂ©s, principalement en Seine-Saint-Denis (figure 1).
Figure 1 : les vacants jardinés institutionnalisés étudiés
Afin de caractĂ©riser des discours et des pratiques, lâanalyse des documents dâencadrement politique des VJI a Ă©tĂ© conjuguĂ©e Ă la rĂ©alisation dâun matĂ©riau propre. Les terrains Ă©tudiĂ©s ont fait lâobjet de phases dâobservation (observation simple et une observation participante) tandis que 43 entretiens ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s auprĂšs dâacteurs institutionnels et dâusagers. Enfin, 130 questionnaires ont Ă©tĂ© soumis aux adhĂ©rents de 16 VJI parisiens. ParallĂšlement, lâexamen de sources quantitatives a permis de prĂ©ciser les contextes socio-Ă©conomiques des sites Ă©tudiĂ©s (donnĂ©es carroyĂ©es de lâINSEE) et de spĂ©cifier la propriĂ©tĂ©, les types de vacant et les orientations de valorisation Ă lâaide du Mode dâOccupation du Sol de lâĂle-de-France, de lâEVOLUMOS et des donnĂ©es cadastrales.
Les principaux apports de cette étude se déclinent en 4 axes : gouvernance, sociabilités et environnement, trajectoires et contextes urbains.
Des territoires coproduits mais une gouvernance inaboutie
Lâanalyse de la crĂ©ation de ces territoires met Ă jour leur coproduction associant municipalitĂ©s, propriĂ©taires, associations et riverains (figure 2).
Figure 2. la coproduction des vacants jardinés institutionnalisés
Mais si les usagers gĂšrent et animent les sites au quotidien, leur participation Ă la dĂ©cision reste modeste. La municipalitĂ© en tant que propriĂ©taire du foncier apparait comme lâacteur dĂ©terminant.
Des territoires de sociabilitĂ©s et de sensibilisation Ă lâĂ©cologie
MalgrĂ© lâorganisation dâĂ©vĂ©nements, la mise en place de partenariats et de permanences dâouverture, lâimpact du VJI Ă lâĂ©chelle du quartier est relatif ; la crĂ©ation de liens sociaux est circonscrite Ă lâenceinte du jardin. Ce territoire sâapparente Ă un « club » au sens de Chris Webster (2002). En outre, en dĂ©pit dâune survalorisation du rĂŽle Ă©cologique des vacants jardinĂ©s, les dispositifs mis en place pour favoriser une gestion Ă©cologique du site et la biodiversitĂ© apparaissent standardisĂ©s (figure 3) et les VJI ne font pas lâobjet de protection rĂ©glementaire. Ces territoires constituent avant tout des outils de sensibilisation.
Figure 3 : lâhĂŽtel Ă insectes : un des dispositifs favorisant la biodiversitĂ© les plus rĂ©pandus (Petits PrĂ©s Verts, avril 2011)
Des territoires temporaires pour une ville durable
Lâaffectation de vacants en jardins partagĂ©s est envisagĂ©e comme une valorisation temporaire de terrains en vue dâune affectation jugĂ©e prioritaire comme la construction de logements ou dâĂ©quipements. On observe donc une consolidation de lâassociation entre terrain vacant et jardin, traduisant une rentabilisation accrue des espaces et des rythmes urbains au profit des propriĂ©taires et des municipalitĂ©s.
Des territoires urbains composites marqués par la discontinuité
Lâanalyse de la composition socioĂ©conomique des usagers parisiens met en Ă©vidence une relative hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des profils socioĂ©conomiques. Par contre, la mixitĂ© intergĂ©nĂ©rationnelle est faible (surreprĂ©sentation des 40-59 ans) et le sex-ratio dĂ©sĂ©quilibrĂ© (70 % de femmes). A lâĂ©chelle urbaine, les VJI se situent sur des zones de « couture ». Les discontinuitĂ©s relatives Ă la durĂ©e dâoccupation des logements des mĂ©nages tĂ©moignent dâun processus de gentrification Ă lâĆuvre et rĂ©vĂšlent une mobilisation du VJI dans le cadre du projet urbain.
Le vacant jardinĂ© institutionnalisĂ© constitue une manifestation de lâinjonction contemporaine du dĂ©veloppement durable, qui se traduit par des Ă©volutions dans la façon de produire et de concevoir la ville au profit des municipalitĂ© et des inflexions dans la façon de vivre la ville quâil est nĂ©cessaire de relativiser et dâapprĂ©hender Ă lâĂ©chelle micro-locale.
Références citées dans le texte
CHALINE C. (1999), La régénération urbaine, Paris, Presses Universitaires de France.
JANIN C. et ANDRES L. (2008) « Les friches : espaces en marge ou marges de manĆuvre pour lâamĂ©nagement des territoires ? », Annales de gĂ©ographie, n°663, p. 62â81.
WEBSTER C. (2002) « Property rights and the public realm: gates, green belts, and Gemeinschaft », Environment and Planning B: Planning and Design, vol. 29, n 3, p. 397â412.
Fiche informative
Lien électronique de la thÚse
http://jardinons-ensemble.org/spip.php?article2632
Discipline
Géographie
Directrice
Laurent Simon et Renaud Le Goix
Université
Paris I Panthéon-Sorbonne, UMR 7533 LADYSS
Membres du jury de thĂšse, soutenue le 4 novembre 2014
Pétros Petsimeris, Professeur Université Paris I (président)
Paul Arnould, Professeur ENS Lyon (rapporteur)
Lise Bourdeau-Lepage, Professeur Université Lyon III (rapporteur)
Raphaël Mathevet, Chargé de recherche CNRS (membre du jury)
Laurent Simon, Professeur Université Paris I (directeur)
Renaud Le Goix, Professeur Université Paris VII (directeur)
Situation professionnelle actuelle
ATER Université Paris-Est Créteil, Chercheur associée au LADYSS /p>
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