Carnets de soutenances
ANALYSE DE LâOCCUPATION DU SINAĂ CENTRAL DURANT LâHOLOCĂNE : COMPARAISON ENTRE LES OCCUPATIONS HUMAINES ANCIENNE ET ACTUELLE
FRANCK DERRIEN
Le SinaĂŻ est une pĂ©ninsule dâenviron 60 000 kmÂČ, dĂ©limitĂ©e Ă lâouest par le canal de Suez et Ă lâest par la frontiĂšre avec la Bande Gaza et IsraĂ«l (Figure1). Large de 200 km dâouest en est et de 380 km du nord au sud, entourĂ© Ă lâouest par le golfe de Suez et Ă lâest par le golfe dâAqaba, le SinaĂŻ est traditionnellement divisĂ© en trois rĂ©gions gĂ©ologiques. La partie nord est formĂ©e par des dunes de sable et des dĂ©pĂŽts dâorigine Quaternaire. Plus au sud, lâimmense plateau du gebel al-Tih est constituĂ© dâaffleurements calcaires du Tertiaire. Enfin, certains sommets des montagnes mĂ©ridionales de granite et de basalte dĂ©passent 2 500 m dâaltitude.
Lâanalyse critique des diffĂ©rentes prospections archĂ©ologiques rĂ©alisĂ©es dans la pĂ©ninsule du SinaĂŻ montre clairement que la partie ouest du SinaĂŻ central nâavait jamais Ă©tĂ© explorĂ©e totalement avant lâinventaire initiĂ© par lâIRD et lâIFAO. Sans Ă©tude de cette zone, tout modĂšle dâoccupation ancienne du territoire sinaĂŻtique se rĂ©vĂšle insuffisant. Câest dans ce cadre que jâai intĂ©grĂ© le programme IRD-IFAO « SinaĂŻ central » en 2004. RecrutĂ© par le MinistĂšre français des Affaires EtrangĂšres en tant que chercheur et affectĂ© au Caire entre novembre 2004 et novembre 2006, lâobjectif de ce sĂ©jour en Egypte Ă©tait dâintĂ©grer les donnĂ©es spatialisĂ©es issues de lâinventaire archĂ©ologique du SinaĂŻ central dans un systĂšme dâinformations gĂ©ographiques.
Inscrit parallĂšlement en thĂšse de doctorat Ă lâuniversitĂ© dâAix-Marseille, je suis alors chargĂ© de rĂ©aliser une Ă©tude comparative des occupations humaines ancienne et rĂ©cente dans le SinaĂŻ. Le SinaĂŻ central est une zone encore relativement isolĂ©e. La communautĂ© scientifique dispose de peu de donnĂ©es, anciennes ou rĂ©centes, au sujet de ces populations. Jâai donc entamĂ© une Ă©tude relative aux populations bĂ©douines actuellement installĂ©es dans la pĂ©ninsule. Je me suis plus particuliĂšrement intĂ©ressĂ© aux structures tribales (tribu, sous-tribus, familles, clans...), Ă la rĂ©partition spatiale des tribus, Ă la gestion saisonniĂšre des territoires, aux limites des territoires tribaux et aux pratiques liĂ©es au culte des saints.
Dâun point de vue mĂ©thodologique, lâensemble des donnĂ©es environnementales, anthropologiques et archĂ©ologiques a Ă©tĂ© analysĂ©es par le SIG car la surface de la concession archĂ©ologique est gigantesque. Plusieurs centaines de sites ont Ă©tĂ© repĂ©rĂ©s. Plusieurs milliers de structures ont Ă©tĂ© identifiĂ©es. LâintĂ©gration des donnĂ©es gĂ©olocalisĂ©es permet de visualiser la position de chaque site et dâen analyser la rĂ©partition. La possibilitĂ© dâassocier des valeurs numĂ©riques ou nominales pour chaque site permet de rĂ©aliser des statistiques, mais aussi dâeffectuer des tris et de visualiser ensuite graphiquement le rĂ©sultat, de façon quasi-instantanĂ©e. Le SIG permet dâaborder notre problĂ©matique par une approche multi-Ă©chelle (pĂ©ninsule, nĂ©cropole, habitat, tombeâŠ). Enfin, le SIG prĂ©sente aussi lâintĂ©rĂȘt dâĂȘtre un logiciel de cartographie, de dessin, et donc de prĂ©sentation de donnĂ©es. Plus de 70 cartes sont prĂ©sentĂ©es dans mon mĂ©moire de doctorat.
Les populations anciennes du SinaĂŻ central nâont pas laissĂ© dâĂ©crits. Les fouilles des structures anciennes inventoriĂ©es dans le SinaĂŻ central nâont permis la mise au jour que de trĂšs peu de matĂ©riel archĂ©ologique. ParallĂšlement, lâethnoarchĂ©ologie est devenue un Ă©lĂ©ment important de la recherche archĂ©ologique. Il ne sâagissait pas ici de rĂ©aliser une Ă©tude anthropologique exhaustive mais bien dâapporter des Ă©lĂ©ments permettant de contribuer Ă une meilleure comprĂ©hension de lâoccupation actuelle du SinaĂŻ et, autant que faire se peut, dâen tirer des conclusions utiles Ă une meilleure connaissance de lâoccupation ancienne de ce territoire et Ă la gestion de lâespace.
Les manuscrits du monastĂšre de Sainte-Catherine, les documents du British Foreign and War Office, les documents des administrations Ă©gyptienne et turque, les rĂ©cits des anciens voyageurs europĂ©ens et les articles scientifiques plus rĂ©cents sont les seules sources de donnĂ©es Ă©crites disponibles pour cette Ă©tude anthropologique. Ces deux derniĂšres sources sont les plus accessibles et, pour lâinstant, celles qui en apprennent le plus Ă ce sujet. Câest pour cette raison que je les ai privilĂ©giĂ©es.
Toutefois, il faut avoir conscience des limites des rĂ©cits de ces expĂ©ditions. Mis Ă part Palmer E.H. (1871) qui a campĂ© durant six semaines dans le voisinage de Sainte-Catherine en 1868, la plupart de ces missions nâexcĂšdent pas une semaine, parfois deux. Ce sont en gĂ©nĂ©ral les mĂȘmes zones qui sont explorĂ©es. De plus, les spĂ©cialistes se sont surtout intĂ©ressĂ©s aux BĂ©douins du sud SinaĂŻ, et plus particuliĂšrement Ă certaines tribus comme les Gebellieh, les Gararcha et les Saoualha. En revanche, les donnĂ©es relatives aux tribus des parties septentrionale et centrale du SinaĂŻ sont quasi-inexistantes. Enfin, la maitrise de la langue arabe constitue un obstacle majeur Ă la bonne comprĂ©hension des populations installĂ©es dans la pĂ©ninsule. Parmi les auteurs les plus anciens, il semble que seuls Burckhardt (1822) et Palmer E.H. (1871) parlaient suffisamment bien lâarabe pour communiquer directement avec les BĂ©douins.
Depuis des millĂ©naires, cette pĂ©ninsule est traversĂ©e et occupĂ©e par des populations humaines qui se sont adaptĂ©es aux conditions environnementales rudes, difficiles et souvent hostiles. Les centaines de sites et les milliers de structures funĂ©raires, cultuelles et dâhabitats sont autant de tĂ©moins de lâoccupation ancienne de cette zone. Le SinaĂŻ central nâest donc pas un dĂ©sert archĂ©ologique. Ce doctorat fut donc lâoccasion dâĂ©laborer une nouvelle cartographie de la rĂ©partition des sites archĂ©ologiques et des structures des plus grandes nĂ©cropoles du SinaĂŻ central.
Le SinaĂŻ est actuellement occupĂ© par une trentaine de tribus, aux origines gĂ©ographiques diffĂ©rentes et arrivĂ©es par vague successives. Les effectifs de ces tribus sont trĂšs variables. LâĂ©tude des territoires et de la gestion de lâespace met en Ă©vidence la variabilitĂ© de la taille des territoires (Figure 2), une occupation hĂ©tĂ©rogĂšne du territoire (Figure 3), une occupation diffĂ©rentielle de lâespace en fonction des saisons et le bĂ©nĂ©fice mutuel de lâaccĂšs rĂ©ciproque aux pĂąturages. Le recensement Ă©gyptien de 2006 fait Ă©tat dâenviron 340 000 habitants dans le gouvernorat du nord SinaĂŻ et de 150 000 dans le gouvernorat du sud SinaĂŻ, soit 490 000 au total. Actuellement, la majeure partie des BĂ©douins est installĂ©e sur le littoral mĂ©diterranĂ©en. Le secteur dâal-Arich est le plus densĂ©ment peuplĂ© de la pĂ©ninsule. Par contre, le secteur du SinaĂŻ central est pratiquement vide de population, tout comme les montagnes du SinaĂŻ mĂ©ridional. Les densitĂ©s y sont trĂšs faibles, souvent infĂ©rieures Ă 1 hab./kmÂČ. Cette Ă©tude a permis de confirmer quâau moins jusquâen 2006, des BĂ©douins se rassemblaient autour de certains mausolĂ©es Ă©levĂ©s en lâhonneur de certains saints, comme celui de Cheikh Nasr Allah dans le SinaĂŻ central par exemple (Figure 4).
Figure 1 : image satellite de la péninsule du Sinaï (Google Earth, 2014)
Figure 2 : Carte des territoires tribaux en 2009
Figure 3 : Carte des densités de population en 1996
Source des données issues du recensement de 1996 : CEDEJ
Figure 4 : MausolĂ©e de Cheikh Nasr Allah (oasis dâAin Hegiya, SinaĂŻ central)
2006, Franck Derrien
Fiche informative
Discipline
Archéologie
Directeur
François PARIS
Université
Université d'Aix-Marseille
Membres du jury de thĂšse, soutenue le 25 juin 2012
Pascal BUTTERLIN, Professeur Ă lâuniversitĂ© PanthĂ©on-Sorbonne (Paris I), PrĂ©sident du Jury
François PARIS, Directeur de Recherche Ă lâInstitut de Recherche pour le DĂ©veloppement, Directeur de thĂšse
Pierre TALLET, Maitre de confĂ©rences Ă lâuniversitĂ© Paris-Sorbonne (Paris IV), Rapporteur
Jean-Michel MOUTON, Directeur dâĂ©tudes Ă lâEcole Pratique des Hautes Etudes, Rapporteur
Marc SOURIS, Directeur de Recherche Ă lâInstitut de Recherche pour le DĂ©veloppement, Examinateur
Jean-Pierre BRACCO, Maitre de confĂ©rences Ă lâuniversitĂ© dâAix-Marseille, Examinateur
Situation professionnelle actuelle
Chercheur associé au Cedej de Khartoum
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