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    globeCarnets de recherches

     

    GEOGRAPHIE CRITIQUE, GÉOGRAPHIE RADICALE :
    Comment nommer la géographie engagée ?

     


    Cécile GINTRAC

    Université Paris-Ouest Nanterre La Défense
    EA 375 - Laboratoire de géographie comparée des Suds et des Nords (GECKO)
    [email protected]



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    INTRODUCTION

    Dans le monde anglophone, la gĂ©ographie radicale, dont peu de gĂ©ographes se revendiquent pleinement aujourd’hui, est dĂ©sormais considĂ©rĂ©e comme l’une des « branches » de la gĂ©ographie critique. Essentiellement portĂ©e par des chercheurs britanniques et nord-amĂ©ricains, ce que l’on nomme « gĂ©ographie critique » et « gĂ©ographie radicale » fait l’objet en France d’un intĂ©rĂȘt renouvelĂ©, dont le dossier « GĂ©ographies critiques » de la prĂ©sente revue constitue de fait une des manifestations. L’organisation d’un colloque international en septembre 2012 intitulĂ© « Espace et rapports sociaux de domination : chantiers de recherche », qui se fixe pour objectif « d’échanger autour d’approches radicales marquantes (notamment de la gĂ©ographie radicale amĂ©ricaine) » participe aussi de cette dynamique. Mon travail de thĂšse, qui a pour objet les approches critiques et radicales de la ville, s’incrit Ă©galement dans ce contexte.

    Alors qu’en gĂ©ographie comme dans les autres sciences sociales, les rĂ©fĂ©rences Ă  ces deux termes, « critique » et « radical », semblent se multiplier, leur contenu et leurs contours n’en restent pas moins flous. Je souhaiterais ici contribuer Ă  Ă©claircir ce qui regroupe ces deux approches (au point parfois que l’on puisse employer l’un pour l’autre) mais aussi ce qui les distingue. La diffĂ©rence terminologique entre une « gĂ©ographie critique » et « une gĂ©ographie radicale » est-elle anodine en termes de contenus et de pratiques de recherche ? Autrement dit, se revendiquer d’une « gĂ©ographie critique » ou d’une « gĂ©ographie radicale » implique-t-il des rĂ©fĂ©rents thĂ©oriques, des mĂ©thodologies et un rapport Ă  la pratique similaires ?

    Le corpus utilisĂ© ici, essentiellement composĂ© de dĂ©bats issus de revues de gĂ©ographie anglophone, est loin de pouvoir Ă©puiser la question mais permet d’explorer un champ de recherche Ă©pistĂ©mologique encore peu abordĂ©, du moins dans le monde universitaire francophone. Mes recherches Ă©tant elles-mĂȘmes en cours, de nombreux aspects ne pourront ĂȘtre ici qu’évoquĂ©s. Je me propose d’ouvrir des pistes de dĂ©bats sur ce que recouvrent ces approches, davantage que d’en fixer des dĂ©finitions fermĂ©es, en tentant d’abord d’établir une gĂ©nĂ©alogie de leur emploi en philosophie et dans les sciences sociales puis dans le champ des gĂ©ographies anglophone et française, de maniĂšre Ă  mieux apprĂ©hender les discussions rĂ©centes que ces dĂ©nominations soulĂšvent au sein de la gĂ©ographie.
    A ce stade de mes recherches, cette rĂ©flexion terminologique constitue un premier jalon et n’apparaĂźtra pas elle-mĂȘme comme spĂ©cifiquement engagĂ©e, “critique” ou “radicale”.

    Qu’est-ce qu’une pensĂ©e critique ? radicale ? Est-ce Ă©quivalent ?

    DĂ©finir ce que l’on entend par pensĂ©e critique est pour le moins difficile. Dans un rĂ©cent entretien, François Cusset rappelle qu’il s’agit d’une « notion fourre-tout », « ambivalente, sinon embarrassante » (Cusset et Keucheyan, 2010). Elle semble pourtant devenue incontournable dans le champ de la philosophie et des sciences sociales.
    Avec LoĂŻc Wacquant, on peut commencer par affirmer qu’il existe deux acceptions principales de la notion de critique : une acception « kantienne », qui « dĂ©signe l’examen Ă©valuatif des catĂ©gories et des formes de connaissance afin d’en dĂ©terminer la validitĂ© et la valeur cognitives » et une acception marxienne qui « se donne pour tĂąche de porter au jour les formes cachĂ©es de domination et d’exploitation (
) afin de faire apparaĂźtre, en nĂ©gatif, les alternatives qu’elles obstruent et excluent » (Wacquant, 2001). Mais si l’on s’en tient au sens kantien, on pourrait convenir que tous les chercheurs adoptent un positionnement critique, condition mĂȘme de toute dĂ©marche scientifique. C’est peut-ĂȘtre en combinant ces deux dĂ©finitions que l’on peut apprĂ©hender ce qu’est une pensĂ©e critique. Celle-ci se situerait Ă  la confluence des deux traditions et « allierait donc critique Ă©pistĂ©mologique et critique sociale, en questionnant, de maniĂšre constante, active et radicale, les formes Ă©tablies de pensĂ©e et les formes Ă©tablies de vie collective » (Wacquant, 2001).

    NĂ©anmoins, ces prĂ©cautions terminologiques ne suffisent pas Ă  faire disparaĂźtre certains paradoxes confirmant l’ambiguĂŻtĂ© de ce double enracinement des pensĂ©es critiques. Sont par exemple classĂ©s comme penseurs critiques des auteurs comme Foucault, Deleuze ou Butler « qui firent carriĂšre sur un dĂ©passement annoncĂ© du rationalisme kantien et de la totalisation historique hĂ©gĂ©lienne » (Cusset et Keucheyan, 2010). Razmig Keucheyan propose de considĂ©rer des critĂšres souples plutĂŽt qu’une dĂ©finition figĂ©e. Selon lui, trois critĂšres peuvent ĂȘtre retenus :
    - une thĂ©orie critique mĂȘle le descriptif et le normatif (le politique, le moral
.) ;
    - une thĂ©orie critique se pose nĂ©cessairement la question de son rapport Ă  l’action ;
    - une thĂ©orie critique vise une volontĂ© de totalisation mĂȘme relative, une montĂ©e en gĂ©nĂ©ralitĂ© (communication personnelle, 8 dĂ©cembre 2011).

    Ce qu’on appelle une « pensĂ©e radicale » est peut-ĂȘtre plus aisĂ© Ă  dĂ©finir. Étymologiquement, le qualificatif renvoie Ă  ce qui est relatif Ă  la racine (radix en latin), et par extension Ă  l’essence ou au fondement de l’entitĂ© ou du processus approchĂ© de maniĂšre radicale. Le terme lui-mĂȘme est utilisĂ© par Marx dans sa Critique de la philosophie du droit de Hegel, dans une cĂ©lĂšbre citation : « Etre radical, c’est prendre les choses par la racine ». C’est d’ailleurs en rĂ©fĂ©rence Ă  celle-ci que de nombreux penseurs marxiens se sont dĂ©signĂ©s comme « radicaux ».
    La mĂ©taphore n’est pas sans implications, elle donne Ă  voir une dĂ©marche intellectuelle. Aller Ă  la racine, c’est bien aller chercher ce qui est Ă  l’origine d’un phĂ©nomĂšne mais qui reste invisible. Une pensĂ©e radicale vise donc plus qu’à expliquer Ă  creuser, Ă  dĂ©terrer les causes profondes par-delĂ  les apparences. Pour rĂ©pondre Ă  cette exigence, il est souvent nĂ©cessaire de faire appel Ă  des pensĂ©es systĂšmiques, Ă  ce que Lyotard appellerait des « grands rĂ©cits ». Dans le cas des pensĂ©es marxiennes, la racine, c’est bien l’organisation capitaliste de la sociĂ©tĂ©, qui dĂ©termine l’ensemble des relations sociales, notamment Ă  travers les rapports de classe. Ainsi, pour Marx, le but du Capital Ă©tait de « dĂ©voiler la loi Ă©conomique du mouvement de la sociĂ©tĂ© moderne ».
    C’est Ă©galement le cas des approches structuralistes, qui visent Ă  mettre en Ă©vidence les structures inconscientes et rĂ©currentes. Mais cela ne suffit sans doute pas Ă  dĂ©limiter le radicalisme appliquĂ© Ă  la pensĂ©e, dans la mesure oĂč il serait difficile de classer LĂ©vi-Strauss parmi les penseurs radicaux.
    C’est pourquoi Razmig Keucheyan fait appel Ă  la notion de « radicalisme Ă©pistĂ©mique », qui implique une rupture Ă  la fois scientifique et politique. La pensĂ©e radicale « entretient un rapport d’opposition frontale et systĂ©matique au sens commun » (Keucheyan, 2010).
    En somme, les pensĂ©es critiques et radicales se rejoignent dans leur opposition Ă  l’ordre et aux savoirs existants. NĂ©anmoins, on peut convenir que les pensĂ©es critiques se dĂ©ploient sur un champ plus vaste que les pensĂ©es radicales, dont la dĂ©marche intellectuelle est celle du dĂ©voilement tout en se dĂ©marquant des premiĂšres par un extrĂ©misme Ă©pistĂ©mique et/ou politique. Une pensĂ©e radicale serait donc de fait une pensĂ©e critique, tandis qu’une pensĂ©e critique peut ne pas ĂȘtre radicale.
    Ces deux qualificatifs, appliquĂ©s Ă  la gĂ©ographie, s’inscrivent dans cette grille d’analyse mais n’apparaissent vĂ©ritablement qu’aprĂšs les annĂ©es 1960. Dans quel contexte ont-ils Ă©mergĂ© et quel est leur poids respectif dans le champ actuel de la gĂ©ographie ?

    La géographie radicale est une géographie anglophone

    L’émergence de la gĂ©ographie radicale est aisĂ©ment identifiable dans le temps et l’espace. La gĂ©ographie radicale est nĂ©e au tournant des annĂ©es 1960 et 1970, aux Etats-Unis. Lors d’un entretien pour la revue Vacarme, David Harvey revient sur la naissance de ce qui relĂšve alors encore davantage d’un mouvement spontanĂ© que d’un courant instituĂ©.
    « L’expression « gĂ©ographie radicale » est apparue Ă  la fin des annĂ©es 1960. À l’époque, la gĂ©ographie traditionnelle Ă©tait encore Ă©troitement liĂ©e aux pratiques militaires et impĂ©rialistes. De jeunes gĂ©ographes — Doreen Massey en Grande Bretagne, la revue Antipode aux États-Unis, etc. — cherchaient Ă  fonder un courant de gauche Ă  l’intĂ©rieur de la discipline. Nous Ă©tions fortement marquĂ©s par le discours anti-colonial, les guerres anti-impĂ©rialistes et les luttes anti-capitalistes, mais nos cultures politiques respectives Ă©taient trop diffĂ©rentes pour pouvoir ĂȘtre englobĂ©es sous le qualificatif de « marxiste » ou d’« anarchiste ». L’expression « gĂ©ographie radicale » Ă©tait plus accueillante Ă  la diversitĂ© de nos engagements. » (Harvey, 2012, p.220).

    Le terme radical prĂ©sente donc l’avantage de fĂ©dĂ©rer des tendances diverses (anarchistes, marxistes, anti-colonialistes
) dont le point est commun est de se penser en opposition avec une gĂ©ographie conventionnelle, au service des pouvoirs dominants.
    C’est pourquoi BĂ©atrice Collignon dĂ©finit la gĂ©ographie radicale comme « extrĂ©miste », les « radicaux » correspondant « idĂ©ologiquement aux « gauchistes » français » (2001, p.131), et insiste sur le fait qu’il s’agit bien d’une « gĂ©ographie militante, dans ses objectifs comme dans ses pratiques » (ibid.). C’est la revue Antipode, publiĂ©e Ă  l’universitĂ© Clark de Worcester, dans le Massachusetts, qui a matĂ©rialisĂ© l’émergence de ce nouveau courant alors en gestation. À ce titre, il est utile de revenir, comme le fait Rodolphe de Koninck, sur le contenu du premier numĂ©ro de la revue. Celui-ci « dĂ©bute par un bref Ă©ditorial oĂč il est dĂ©clarĂ© que « la vraie question, comme l’a exprimĂ© le Docteur (Martin Luther) King, n’est pas de savoir si l’on doit ĂȘtre extrĂ©miste mais bien quelle sorte d’extrĂ©miste l’on doit ĂȘtre ». (2004, p.187). MĂȘme si l’article de J. Blaut contre l’impĂ©rialisme appelle Ă  s’inspirer de la mĂ©thode de Marx, « anarchisme et non-violence sont les deux credo des trois premiĂšres annĂ©es. » (Collignon, p.132).
    À partir de 1972, Antipode devient plus explicitement marxiste et, comme le rappelle D. Harvey « la revue a dĂ©clenchĂ© des prises de position tranchĂ©es aux Etats-Unis lors de congrĂšs nationaux et a donnĂ© naissance Ă  un groupe, les gĂ©ographes socialistes » (Harvey, 2010).

    L’appellation de gĂ©ographie radicale a-t-elle Ă©tĂ© utilisĂ©e en France ?

    Le terme radical n’a pas jamais Ă©tĂ© « importĂ© » tel quel en France. Dans son Histoire de la gĂ©ographie, Paul Claval affirme, sans entrer dans les dĂ©tails, qu’« en France, oĂč le marxisme a cessĂ© d’ĂȘtre professĂ© par la plupart des gĂ©ographes français, ces travaux ne suscitent qu’un intĂ©rĂȘt limitĂ©. » (2008, p. 104). Il fait ici rĂ©fĂ©rence Ă  la gĂ©nĂ©ration des gĂ©ographes liĂ©s au Parti Communiste Français mais qui n’ont pas pour autant dĂ©veloppĂ© une gĂ©ographie spĂ©cifiquement marxiste. David Harvey y fait d’ailleurs rĂ©fĂ©rence dans un entretien avec la New Left Review, traduit en 2010 dans l’ouvrage GĂ©ographie et Capital :

    « Il existait une autre Ă©cole en France, qui Ă©tait plus influente sur le plan institutionnel (
), et qui Ă©tait liĂ©e au parti communiste : son reprĂ©sentant le plus connu Ă©tait Pierre George. Cette Ă©cole Ă©tait trĂšs bien implantĂ©e dans l’institution universitaire, et contrĂŽlait dans une large mesure les nominations. Ils pratiquaient une gĂ©ographie qui n’était pas du tout ouvertement politisĂ©e ». (Harvey, 2010, p.89)

    C’est ce que confirme JoĂ«l PailhĂ© dans son article de 2003. Celui-ci prĂ©fĂšre parler d’ « empreinte marxienne » plutĂŽt que de gĂ©ographie marxiste, en constatant la faiblesse quantitative de leurs rĂ©fĂ©rences Ă  Marx, « que l’on ne peut sĂ©rieusement mettre au compte d’une Ă©ventuelle « rĂ©pression » de l’appareil universitaire » (2003, p.55). Ainsi, le marxisme de ces gĂ©ographes n’a pas dĂ©bouchĂ© sur une gĂ©ographie radicale, au sens dĂ©crit plus haut.

    Dans Les mots de la gĂ©ographie (Brunet, Ferras, ThĂ©ry), un parallĂšle est en revanche Ă©tabli entre la gĂ©ographie radicale anglophone et la gĂ©ographie sociale française, dĂ©crite comme la « variante française de la gĂ©ographie radicale anglophone (
) attentive aux disparitĂ©s, aux inĂ©galitĂ©s, aux formations et aux qualifications des personnes, et volontiers pratiquĂ©e dans un esprit de contestation de l’ordre Ă©tabli – ce qui pourrait poser un problĂšme de statut scientifique, si en fait, elle n’était gĂ©nĂ©ralement pratiquĂ©e dans un excellent esprit scientifique par ceux qui en tiennent levĂ© le drapeau. » (1993, p. 476). Cette derniĂšre remarque Ă©tablit une diffĂ©rence non nĂ©gligeable entre une gĂ©ographie radicale anglophone militante et la gĂ©ographie sociale française, dont la visĂ©e aurait Ă©tĂ© avant tout scientifique et qui ne se pense donc pas en rupture avec une approche positiviste de la gĂ©ographie. Il semble alors difficile de considĂ©rer la gĂ©ographie sociale comme l’équivalent de la gĂ©ographie radicale anglophone.

    En revanche, il semble pertinent d’établir un lien avec la crĂ©ation par Yves Lacoste de la revue HĂ©rodote, au premier trimestre 1976, et la publication au mĂȘme moment de La gĂ©ographie, ça sert d’abord Ă  faire la guerre. Cet ouvrage, dĂ©nonçant l’utilisation de la gĂ©ographie par le pouvoir, apparaĂźt bien comme une critique de la gĂ©ographie coloniale et de l’impĂ©rialisme et semble faire Ă©cho Ă  une partie des prĂ©occupations de la revue Antipode, qu'il ne cite pourtant jamais et dont il semble mĂȘme ignorer l'existence.

    Dans un registre proche, « une autre revue française Ă  caractĂšre critique celle-lĂ , lancĂ©e en 1975, s’est, pendant quelques annĂ©es, rĂ©clamĂ©e plus ouvertement du marxisme ». (De Koninck, 2004, p. 185). La revue Espaces-Temps est intĂ©ressante car son sous-titre - « revue française de gĂ©ographie critique »- semble ĂȘtre la premiĂšre occurrence du terme « gĂ©ographie critique » en français. À peu prĂšs au mĂȘme moment, en 1975, des gĂ©ographes espagnols crĂ©ent la revue Geocritica, qui se revendique comme critique. Dans les deux cas cependant, il semble bien que le terme critique s’entende avantage comme une rupture face aux thĂ©ories gĂ©ographiques dominantes et un appel au renouvellement de la discipline qu’un vĂ©ritable appel Ă  l’engagement. Les rĂ©fĂ©rences marxistes n’étaient pas absentes mais pas toujours pleinement revendiquĂ©es, ce qui Ă©tait au contraire la pratique courante dans la revue HĂ©rodote. C’est d’ailleurs ce que souligne Jacques LĂ©vy dans son entretien pour la revue Carnets de gĂ©ographes, en rappelant que si lui-mĂȘme Ă©tait nourri de thĂ©ories marxistes, ce n’était pas particuliĂšrement le cas de Christian Grataloup, co-fondateur de la revue.

    MalgrĂ© les proximitĂ©s, l’examen de ces diffĂ©rents courants de la gĂ©ographie ne semble pas permettre d’appliquer pleinement l’appellation « gĂ©ographie radicale » au contexte français contemporain des annĂ©es 1970. Ces publications relĂšveraient donc plutĂŽt d’une gĂ©ographie critique, mĂȘme si les acteurs principaux de ces publications ont, pour la plupart, rompu avec le marxisme au tournant des annĂ©es 1980. Or, c’est Ă  ce moment prĂ©cis que l'expression "gĂ©ographie critique" a Ă©mergĂ© dans le monde anglophone.

    De la géographie radicale à la géographie critique

    De mĂȘme que la dĂ©finition des pensĂ©es critiques nous Ă©chappe partiellement, celle de la gĂ©ographie critique reste floue. NĂ©anmoins il est possible de dire avec Rodolphe de Koninck que « lorsque l’on parle de gĂ©ographie critique, c’est beaucoup plus Ă  une dĂ©marche, Ă  un point de vue, qu’à un champ de la connaissance qu’il faut penser (
.) les sciences dont l’orientation est de nature critique procĂšdent d’un ‘intĂ©rĂȘt Ă©mancipateur’ » (2004, p.185). Comme la gĂ©ographie radicale, la gĂ©ographie critique a en effet pour ambition de participer Ă  transformer le monde qu’elle dĂ©crit (Berg, 2010). La dĂ©claration d’intention du groupe du Groupe international de gĂ©ographie critique, créé en 1997 dans le but d’organiser une confĂ©rence internationale, affiche clairement la volontĂ© de s’engager auprĂšs des mouvements sociaux (International Critical Geography Group). Il y a donc de fait une certaine proximitĂ©. Mais la gĂ©ographie critique se distingue de la gĂ©ographie radicale actuelle par son Ă©clectisme. L’ambition Ă©mancipatrice est en effet partagĂ©e par « une large coalition de d’approches gĂ©ographiques progressistes de gauche» ( a broad coalition of Left-progressive approaches to the study of Geography’) (Berg, 2010). La gĂ©ographie critique se veut plurielle : gĂ©ographie des minoritĂ©s, gĂ©ographie fĂ©ministe, gĂ©ographie postcoloniale, mais aussi nouvelle gĂ©ographie Ă©conomique.

    Ces approches, nĂ©es « dans le giron de la gĂ©ographie radicale », sont Ă©galement le produit plus ou moins direct et assumĂ© des thĂ©ories postmodernistes (Collignon, 2001, p. 135). Dans les annĂ©es 1980, le rejet des excĂšs structuralistes a conduit Ă  la marginalisation progressive de la gĂ©ographie radicale et Ă  l’émergence d’une gĂ©ographie critique, qui, quoique toujours proche de l’économie politique de Marx, ne se rĂ©duisait plus Ă  une analyse de classe.
    Dans le monde anglophone, la gĂ©ographie critique a donc en quelque sorte pris le relais de la gĂ©ographie radicale tout en Ă©largissant les approches et les objets considĂ©rĂ©s. Pour Lawrence Berg, les gĂ©ographies marxistes n’étaient plus en mesure d’offrir un espace capable de regrouper toutes ces nouvelles tendances (2010, p.618). Ce gĂ©ographe canadien, qui est par ailleurs l’une des figures les plus actives du mouvement, a participĂ© Ă  crĂ©er la revue en ligne ACME, "An International E-Journal for Critical Geographers" (http://www.acme-journal.org/Home.html) qui a pour ambition de constituer un forum international pour la gĂ©ographie critique, dans sa diversitĂ©. Le projet scientifique de cette revue est ouvert aux perspectives « radicale et critique, incluant anarchisme, anti-racisme, environnementalisme, fĂ©minisme, marxisme, postcolonialitĂ©, poststructuralisme, Ă©tudes 'queer', situationisme ou socialisme ». Sur 24 numĂ©ros parus depuis 2002, quatre prĂ©sentent des dossiers sur les approches fĂ©ministes et/ou les questions de genre, deux sont basĂ©s sur des analyses postcoloniales. Deux dossiers seulement proposent une analyse des rapports de classes, montrant bien comment ceux-ci sont conçus comme une forme de domination parmi d’autres.

    Dans cette mĂȘme perspective, la gĂ©ographie critique a intĂ©grĂ©, sous l’influence des thĂ©ories postmodernes, la dĂ©construction des discours dominants comme outil de la critique et ne se pense donc pas nĂ©cessairement dans la dĂ©marche du dĂ©voilement et du systĂšme explicatif propre Ă  la gĂ©ographie radicale. En revanche, il me semble excessif d’opposer mĂ©thodologiquement une gĂ©ographie radicale plutĂŽt positiviste Ă  une gĂ©ographie critique nĂ©cessairement rĂ©flexive

    La possibilitĂ© d’une subversion de la pensĂ©e critique pose par ailleurs les limites d’une recherche dont la seule portĂ©e serait de dĂ©voiler les mĂ©canismes Ă©conomiques, politiques et sociaux Ă  travers lesquels est perpĂ©tuĂ©e la domination. Les problĂšmes Ă©thiques Ă©voquĂ©s plus haut sont d’autant plus aigus que les chercheurs affichent la volontĂ© d’articuler leur dĂ©marche scientifique avec l’élaboration d’une critique sociale, invitant ainsi Ă  une rĂ©flexion sur les fondements mĂȘme d’une gĂ©ographie critique.

    Ces Ă©volutions ne sont pas propres Ă  la gĂ©ographie et s’inscrivent dans un contexte gĂ©nĂ©ral oĂč « le marxisme a perdu l’hĂ©gĂ©monie intellectuelle dont il disposait autrefois sur la gauche. Il n'est plus le langage dominant dans lequel s'Ă©nonce la contestation » (Keucheyan, 2011). Le dĂ©veloppement d’une gĂ©ographie critique peut donc se penser dans le cadre global d’une « pluralisation des voies de la critique » (Cusset et Keucheyan, 2010). En somme, la gĂ©ographie radicale, qui constitue par dĂ©finition une forme de pensĂ©e critique, s’est donc vue rattachĂ©e Ă  un courant plus large, en partie structurĂ© par sa remise en cause.

    Une dilution de la puissance critique dans la gĂ©ographie critique ? Les enjeux d’une Ă©volution terminologique

    On peut aisĂ©ment comprendre que la marginalisation de la gĂ©ographie radicale au profit de la gĂ©ographie critique, qui se pense comme une coalition plus large de tendances, suscite des inquiĂ©tudes notamment chez les gĂ©ographes radicaux anglophones. Selon le gĂ©ographe Nicholas Blomley, « Ă  mesure que la gĂ©ographie critique s’étend, elle risque de perdre sa dimension critique » (2006, p. 88). L’avĂšnement de la gĂ©ographie critique correspond pour certains Ă  une dĂ©-radicalisation de la critique.
    Il est possible de recenser ces arguments grùce à une série de trois articles-bilan sur la géographie critique, écrits justement par Nicholas Blomley dans la revue Progress in Human geography, et qui dessinent en creux une sorte de vaste controverse scientifique entre géographes critiques et géographes radicaux.
    Le premier type d’argument est d’ordre thĂ©orique : la multiplication des critiques est perçue par certains gĂ©ographes radicaux comme un brouillage, voire un affaiblissement, du discours. La notion de classe perd en effet sa centralitĂ© explicative (Cox, 2005). Ces dĂ©bats renvoient bien Ă©videmment Ă  la question d’une Ă©ventuelle hiĂ©rarchisation des luttes qui divisent en partie gĂ©ographes critiques et gĂ©ographes radicaux. Cette dĂ©-radicalisation est aussi soulignĂ©e par David Harvey :
    « AprĂšs 1989 – Ă  une Ă©poque oĂč il Ă©tait de bon ton d'enterrer le marxisme – ceux qui, comme moi, rĂ©servaient une place centrale Ă  la critique anti-capitaliste se sont vus de plus en plus marginalisĂ©s dans le champ de la « gĂ©ographie critique ». Pour cette raison, je n'aime plus beaucoup cette expression. Il m'est souvent arrivĂ© de demander de quoi la gĂ©ographie critique fait dĂ©sormais la critique
 sinon celle des autres gĂ©ographes. Je prĂ©fĂšre en rester Ă  l'idĂ©e de « gĂ©ographie radicale » (2011).
    Le deuxiĂšme argument est d’ordre institutionnel : la gĂ©ographie critique est perçue comme une gĂ©ographie plus institutionnalisĂ©e que la gĂ©ographie radicale. Noel Castree dĂ©nonce cette professionnalisation de la critique : pour lui les « radicaux » marginalisĂ©s d’hier sont devenus les professeurs « critiques « pleinement intĂ©grĂ©s par l’institution (Castree, 2000). De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le dĂ©veloppement des pensĂ©es critiques est parfois perçu comme un effet de mode et une stratĂ©gie de carriĂšre. Pour François Cusset, ces pensĂ©es critiques, regroupĂ©es sous le signe critical theory ou parfois critical studies, « relĂšvent peut-ĂȘtre encore des simples taxinomies en vogue dans l'universitĂ© anglo-amĂ©ricaine, pour rendre plus dĂ©sirables les vieilles humanitĂ©s ou plus attirants les rayons « subversifs » des librairies spĂ©cialisĂ©es. ».

    Enfin, le dernier argument est d’ordre mĂ©thodologique. Nicholas Blomley dĂ©nonce une certaine uniformisation, qu’il croit dĂ©celer Ă  partir d’une recension d’articles de la revue Antipode, dont l’évolution Ă©ditoriale correspondrait elle aussi Ă  une dĂ©-radicalisation sous l’effet de la gĂ©ographie critique. Il regrette la rĂ©currence du mĂȘme type de dĂ©marche intellectuelle dans les diffĂ©rents articles lus. Celle-ci consisterait, selon lui, Ă  mettre Ă  jour une relation d’oppression, montrer comment l’espace ou l’idĂ©ologie la produit, pour rĂ©vĂ©ler l’existence d’une forme de rĂ©sistance. La plupart des articles s’achĂšveraient sur des appels pieux Ă  une alternative Ă©mancipatrice sans entrer dans les dĂ©tails de sa mise en application (2006, p.88). Cette derniĂšre remarque sous-entend que la gĂ©ographie critique serait moins engagĂ©e que la gĂ©ographie radicale et que la dĂ©nonciation se limiterait au cadre acadĂ©mique. L’idĂ©e mĂȘme d’une gĂ©ographie critique « intĂ©grĂ©e » (au sens situationniste de la « subversion intĂ©grĂ©e », utile Ă  la reproduction de la sociĂ©tĂ© capitaliste) affleure Ă  plusieurs reprises.

    La géographie radicale est-elle plus militante que la géographie critique ?

    « Le nouveau souffle » de la gĂ©ographie radicale serait donc susceptible de naĂźtre d’une critique de la gĂ©ographie critique. Toutefois, l’argumentaire recensĂ© par Nicholas Blomley mĂ©rite sans doute d’ĂȘtre nuancĂ©. D’abord, parce que la gĂ©ographie critique ne se pense pas fondamentalement en opposition avec la gĂ©ographie radicale, une grande partie des reprĂ©sentants de la gĂ©ographie critique se rĂ©clamant d’une pensĂ©e marxiste ou marxienne (si l’on considĂšre ce dernier terme comme un retour Ă  la pensĂ©e de Marx dĂ©barrassĂ©e du marxisme « traditionnel » et des Ă©checs qu’ont constituĂ© ses applications politiques). Ensuite, parce que la gĂ©ographie critique ne semble pas moins militante ou engagĂ©e dans la pratique que la gĂ©ographie radicale. Le rapport Ă  l’action est le dĂ©nominateur commun Ă  ces deux pensĂ©es. A titre d’exemple, la revue ACME n’hĂ©site pas Ă  ouvrir ses colonnes Ă  des collectifs de recherche ouvertement militants. En 2010, le collectif SQEK (Squatting Europe) y a publiĂ© son agenda de recherche. L'article permet ainsi de dĂ©couvrir l'historique et les activitĂ©s du groupe et de diffuser leur contact. Il s'achĂšve d'ailleurs par un appel Ă  toute forme de participation.

    Il reste Ă©galement Ă  prouver que le fait de se revendiquer d’une gĂ©ographie radicale soit un frein plus fort Ă  la carriĂšre que le sigle « critique ». La popularisation de l’expression « tenured radical », que l’on pourrait traduire par « radical de la chaire », tend Ă  prouver le contraire. La professionnalisation dĂ©noncĂ©e par Noel Castree semble ainsi ĂȘtre un « mal » relativement partagĂ©.
    Enfin, parce que les chercheurs critiques, Ă  travers leurs rĂ©seaux ou revues, affichent le souci de penser une gĂ©ographie alternative et de crĂ©er des rĂ©seaux en dehors d’une logique de concurrence et d’individualisme universitaire. La volontĂ© affirmĂ©e de dĂ©velopper la gĂ©ographie critique dans une dimension internationale, mĂȘme si son effectivitĂ© est limitĂ©e, est d'ailleurs l'une des diffĂ©rences marquantes de ce mouvement par rapport Ă  la gĂ©ographie radicale, qui n'a jamais montrĂ© beaucoup d'intĂ©rĂȘt Ă  rassembler au-delĂ  du cercle des gĂ©ographes anglophones. La revue ACME traduit une partie de ses articles en plusieurs langues et accepte des articles Ă©crits dans d'autres langues que l'anglais, dans le souci de ne pas contribuer dans les faits Ă  la domination de l’anglais et de la recherche anglophone Ă  l’échelle mondiale.
    L’opposition entre une gĂ©ographie radicale militante et une gĂ©ographie critique institutionnalisĂ©e se rĂ©vĂšle relativement simplificatrice et mĂ©riterait une investigation plus poussĂ©e, Ă  travers l’analyse des pratiques et des formes d’engagement.

    Conclusion
    L‘inscription de la gĂ©ographie radicale, depuis la fin des annĂ©es 1980, au sein du courant plus large de la gĂ©ographie critique ne peut se comprendre qu’en regard d’un mouvement plus global de « pluralisation » des pensĂ©es critiques et de marginalisation des approches marxistes. J’ai souhaitĂ© montrer que ce glissement terminologique, s’il n’est pas limitĂ© Ă  la gĂ©ographie, n’est pas sans implications et est en grande partie dĂ©battu par les penseurs et les chercheurs. Certains, comme François Cusset, soulignent que l'Ă©pithĂšte critique risque d'avoir un sens faible et donc une efficacitĂ© limitĂ©e sur le rĂ©el. Pour autant, cela ne signifie pas qu’une gĂ©ographie radicale, telle qu’elle s’est dĂ©veloppĂ©e aux Etats-Unis notamment, soit plus Ă  mĂȘme de porter le fer de la contestation ou mĂȘme qu’elle soit vraiment diffĂ©rente dans ses fondements et ses pratiques d’une gĂ©ographie critique plus rĂ©cente.
    Il semble Ă  ce stade nĂ©cessaire de rĂ©affirmer qu’un courant de pensĂ©e est davantage le produit de ceux qui s’en revendiquent qu’une catĂ©gorie fixe et fermĂ©e, qui prĂ©existerait aux pratiques sociales de recherche et que l’on rejoindrait aprĂšs avoir « choisi son camp ». Autrement dit, il serait moins utile de chercher Ă  fixer des limites franches susceptibles de dĂ©boucher sur des catĂ©gories ou des « labels » de chercheurs et de penseurs que de garder le souci permanent du rapport Ă  la pratique et Ă  l’engagement dans un contexte universitaire qui pousse peut-ĂȘtre plus que jamais Ă  les Ă©carter . La diffusion de ces questions pourrait constituer une opportunitĂ© pour faire Ă©merger en France un dĂ©bat autour des positionnements, qu’ils rejoignent ou contredisent ceux de nos collĂšgues anglophones, la problĂ©matique de l’engagement n’ayant jamais Ă©tĂ© absente des dĂ©bats de la gĂ©ographie française.

    Je tiens Ă  remercier Razmig Keucheyan pour ses remarques et ses conseils.


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