Carnets de débats
REFLEXIONS AUTOUR DE LA LENTEUR
SYLVANIE GODILLON
6t-bureau de recherche, UMR Géographie-Cités
Géographie, aménagement
[email protected]
GAĂLE LESTEVEN
6t-bureau de recherche, UMR Géographie-Cités
Géographie, aménagement
[email protected]
SANDRA MALLET
EA2076 Habiter, IATEUR, Université de Reims
Urbanisme
[email protected]
Depuis une trentaine dâannĂ©es, les critiques de lâaccĂ©lĂ©ration se couplent dâune valorisation de la lenteur. Ces thĂ©matiques sont plutĂŽt le domaine de sociologues ou de philosophes et font rarement l'objet d'une approche spatiale, mĂȘme si les gĂ©ographes s'intĂ©ressent de plus en plus aux questions temporelles.
SâintĂ©resser Ă la lenteur conduit Ă mener des rĂ©flexions autour de la vitesse, entendue comme lâallure Ă laquelle se produit un phĂ©nomĂšne pour Ă©voluer, se transformer, se produire. Au sens premier, une vitesse est un rapport au temps avec des vitesses rapides et dâautres lentes. La lenteur nâexiste donc pas dans lâabsolu et est considĂ©rĂ©e en comparaison avec des mouvements ou des pratiques plus rapides.
Notre appel Ă communication interrogeait la valorisation rĂ©cente de la lenteur comme objet dâĂ©tude et comme maniĂšre de faire de la recherche. Les textes que nous avons reçus nous ont Ă©tonnĂ©es par leur diversitĂ© tant dans les sujets dâĂ©tude (la mobilitĂ© des personnes ĂągĂ©es, les usagers dâun cafĂ© slow , la protection dâune lagune, etc.) que par les territoires Ă©tudiĂ©s (Japon, BrĂ©sil, IndonĂ©sie, Espagne, etc.). Le thĂšme, dans sa dimension rĂ©flexive, a soulignĂ© aussi une rĂ©sistance importante chez les auteurs face Ă lâurgence de produire, rĂ©affirmant lâimportance du temps consacrĂ© au terrain, Ă la construction de la recherche et Ă la maturation des idĂ©es.
De la critique de lâaccĂ©lĂ©ration Ă la valorisation de la lenteur
Une critique de lâaccĂ©lĂ©ration des rythmes
Dans le domaine de la recherche en sciences humaines et sociales, l'urgence et la rapiditĂ© de changement des sociĂ©tĂ©s ont fait lâobjet de nombreux travaux critiques. Pour le philosophe Paul Virilio ou lâhistorien Jean Chesneaux, par exemple, l'accĂ©lĂ©ration de la rĂ©alitĂ© dĂ©truit notre sens de l'orientation, c'est-Ă -dire notre vision du monde. Lâhomme, privilĂ©giant dĂ©sormais le zapping permanent et lâimmĂ©diat, Ă©prouverait des difficultĂ©s Ă se repĂ©rer dans lâaxe passĂ©-prĂ©sent-avenir et Ă se penser dans le temps. DĂ©noncĂ©s depuis longtemps, les excĂšs de la vitesse font aujourdâhui objet dâune attention particuliĂšre, et ce, dans diffĂ©rents domaines, en particulier ceux de lâenvironnement (DelĂ©age, Sabin, 2014), de la psychologie (Aubert, 2003), du social et du politique (LaĂŻdi, 2000 ; Rosa, 2005). Par contraste, la lenteur se trouve valorisĂ©e. Ralentir devient, pour certains, une qualitĂ© en rĂ©action Ă lâaccĂ©lĂ©ration des rythmes contemporains.
Trois textes du numĂ©ro positionnent la lenteur dans les dĂ©bats actuels en revenant sur les principaux acteurs qui ont portĂ© cette notion et les mĂ©canismes de diffusion des idĂ©es. La revue bibliographique de Thierry Paquot offre une vue dâensemble de la littĂ©rature sur le thĂšme de la lenteur. Elle pointe des parutions sur le sujet plutĂŽt rĂ©centes, qui se multiplient suite Ă la naissance des mouvements slow Ă la fin des annĂ©es 1980. Lâarticle de Mireille Diestchy Ă©tudie les mĂ©canismes dâapparition et de diffusion des mouvements slow dĂ©crits comme « symptomatiques dâune remise en question des rythmes contemporains ». Le compte-rendu du colloque sur « Lâhomme pressĂ© » organisĂ© par lâassociation DocâGĂ©o en octobre 2014 montre Ă©galement que la lenteur est apprĂ©hendĂ©e par la plupart des intervenants du colloque comme « un contrepoint Ă la culture de la vitesse et de lâurgence prĂ©sente dans de nombreuses sphĂšres de la sociĂ©tĂ© ».
Dans le cadre du numĂ©ro, nous avons proposĂ© un concours-photo pour interroger lâapprĂ©hension de la lenteur par dâautres mĂ©dias que lâĂ©crit. Les trois photographies laurĂ©ates, comme la plupart des propositions reçues, mettent en regard la lenteur avec des phĂ©nomĂšnes rapides (lâallure Ă laquelle circulent automobiles et deux-roues ; une route ou des vĂ©hicules Ă lâarrĂȘt qui, en eux mĂȘmes, Ă©voquent dĂ©jĂ la rapiditĂ©).
Lenteur et proximitĂ© : lâancrage spatial des rapports au temps
La question de lâancrage spatial des rapports au temps se retrouve dans plusieurs textes. A travers une lecture gĂ©ographique du Petit Prince dâAntoine de Saint-ExupĂ©ry, Philippe Gervais-Lambony analyse la tension entre dĂ©sir de mouvement et dĂ©sir dâancrage. Lâobsession du temps de certains habitants de planĂštes visitĂ©es, le dĂ©racinement et la nostalgie Ă©prouvĂ©s par le protagoniste, lâattachement au lieu quittĂ©, sont autant dâexpĂ©riences qui font prendre conscience de la valeur de lâenracinement au Petit Prince. Anne JĂ©gou, Ă sa maniĂšre, fait lâexpĂ©rience de lâancrage spatial du temps. Revenant Ă la lagune dâAlbufera en Espagne, dix ans aprĂšs sa premiĂšre visite, elle observe que la lagune a peu changĂ© en une dĂ©cennie. Les enjeux de la durabilitĂ©, commandĂ©s par la nĂ©cessitĂ© dâagir vite, se heurtent Ă la lenteur du territoire.
La notion de lenteur est frĂ©quemment associĂ©e Ă celle de proximitĂ© spatiale. En observant les pratiques de mobilitĂ© rĂ©duite des personnes ĂągĂ©es pauvres de la ville de Recife au BrĂ©sil, Pamela Quiroga montre que la lenteur devient partie intĂ©grante du quotidien de ces personnes. Celles-ci, se dĂ©plaçant surtout Ă pied, cherchent Ă sâinvestir dans lâenvironnement immĂ©diat de leur domicile. Lâancrage des rapports au temps dans lâespace tend Ă agrĂ©ger la lenteur Ă la proximitĂ©, Ă lâancrage local et Ă la valorisation patrimoniale alors que lâaccĂ©lĂ©ration du temps est associĂ©e aux notions de mondialisation et de modernitĂ©. Cette distinction se retrouve dans les trois photographies : dâun cĂŽtĂ©, une femme vietnamienne qui « semble venir dâailleurs », un chiffonnier, des enfants ou des oiseaux ; de lâautre, une circulation rapide, des autocars et une route rĂ©cemment asphaltĂ©e. Plus prĂ©cisĂ©ment, par sa photographie, Maeva Rakotoma propose une illustration forte de lâancrage local de la vie quotidienne des individus : malgrĂ© la bitumisation dâune route malgache, celle-ci est investie par des enfants et des animaux, dĂ©tournant en quelque sorte sa vocation Ă circuler rapidement.
La lenteur, objet de valorisations
Alors que la lenteur est souvent synonyme dâinaction, de mollesse, voire dâennui, considĂ©rĂ©e parfois comme un obstacle (celui de la lenteur administrative, de certaines dĂ©cisions politiques, de connexions numĂ©riques, etc.), elle est dĂ©sormais valorisĂ©e en rĂ©action Ă lâaccĂ©lĂ©ration des rythmes contemporains, par certains groupes comme les mouvements slow. AssociĂ©e Ă la proximitĂ© spatiale, la notion est utilisĂ©e pour mettre en avant les spĂ©cificitĂ©s locales face Ă la mondialisation et Ă la standardisation des modes de vie. Appartenant aux mouvements slow dĂ©cryptĂ©s dans plusieurs contributions de ce numĂ©ro, la charte des CittĂ slow implique la revitalisation des centres historiques, la favorisation des circuits-courts dâapprovisionnement, ou encore lâĂ©loignement des voitures du centre-ville et la prĂ©sence dâespaces verts et de loisirs. La valorisation de la lenteur peut se faire au service de stratĂ©gies diverses, voire dâinstrumentalisations. Etudiant la rhĂ©torique de la slow life Ă Osaka au Japon, Sophie Bunik montre que la lenteur peut ĂȘtre un outil de marketing territorial au service dâune stratĂ©gie de rĂ©habilitation de quartiers anciens, sans cette instrumentalisation ne modifie pas pour autant les inĂ©galitĂ©s socio-spatiales dâOsaka. Lâattention portĂ©e Ă la lenteur se retrouve aussi en littĂ©rature : elle est alors rapprochĂ©e dâun certain art de vivre (Sansot, 2000), oĂč le temps serait une « gourmandise qui exige un gourmet et non un bĂąfreur », nous dit Thierry Paquot. La lenteur serait Ă©galement, selon Kundera, un moyen de sauvegarder la mĂ©moire (Kundera, 1995).
Articulation des rythmes et des vitesses
Maßtriser des rythmes différents
Si la valorisation de la lenteur sâest construite en opposition Ă lâaccĂ©lĂ©ration, elle nâen est pas seulement lâopposĂ©. La lenteur est une vitesse dont il convient de tenir compte, au mĂȘme titre que la rapiditĂ©. Cette tendance Ă lâarticulation des vitesses sâinscrit dans le contexte scientifique actuel, comme le rappelle le compte-rendu du colloque sur « Lâhomme pressĂ© ». Il sâagit de comprendre comment ces deux rythmes, traditionnellement opposĂ©s, peuvent ĂȘtre articulĂ©s et maĂźtrisĂ©s au sein de la sociĂ©tĂ©.
Dans un contexte de mĂ©tropolisation et de dĂ©synchronisation des temps collectifs, les individus cherchent moins le ralentissement que la maĂźtrise de leurs rythmes personnels. La quĂȘte de contrĂŽle de son propre temps ressort des enquĂȘtes menĂ©es par Jean Grosbellet auprĂšs dâhabitants de lâagglomĂ©ration bordelaise. Les individus Ă©laborent des stratĂ©gies en accĂ©lĂ©rant parfois, pour mieux ralentir ensuite. Lâauteur illustre la maniĂšre dont le dĂ©veloppement des technologies, en particulier le smartphone, devient un dispositif dâaide Ă cette rĂ©gulation temporelle personnelle. Le texte pointe que le ralentissement est vĂ©cu de façon trĂšs diffĂ©rente selon quâil est subi ou choisi. Lâarticle de Pamela Quiroga montre, quant Ă lui, que la lenteur devient subie par les personnes ĂągĂ©es de Recife lorsquâelles nâont pas un rĂ©seau familial sur lequel sâappuyer.
La lenteur choisie tĂ©moigne dâune volontĂ© de maĂźtrise de la sociĂ©tĂ© sur lâespace et la vie quotidienne : les mouvements slow prĂŽnent une rĂ©appropriation des modes de vie qui passent par leur ralentissement. Mais ils ne renoncent pas Ă la rapiditĂ©, bien au contraire. Les enquĂȘtes rĂ©alisĂ©es par Mireille Diestchy auprĂšs dâacteurs français de ces mouvements permettent de comprendre combien le slow regroupe un ensemble de valeurs paradoxales et ce, Ă tel point que la notion mĂȘme de « lenteur » se trouve dĂ©valorisĂ©e par les acteurs locaux de ces mouvements qui privilĂ©gient la recherche de la maĂźtrise des rythmes personnels. On retrouve cette combinaison de rythmes diffĂ©rents au sein dâun mĂȘme espace dans la photographie de Pascal Clerc, Au bord de la ville, reprĂ©sentant une femme immobile au bord dâune route Ă trafic automobile rapide.
Articuler échelle locale et échelle globale
Les contributions de ce numĂ©ro mettent en Ă©vidence que lâarticulation entre ces Ă©chelles est plus complexe quâil nây paraĂźt et nâest pas sans provoquer de tension. Si lâĂ©chelle locale est dâabord perçue comme une source de justice environnementale et sociale face Ă une Ă©chelle globale standardisĂ©e, lâarticle de Mireille Diestchy pointe lâexistence dâune tension : le local peut aussi reflĂ©ter lâisolement et le conservatisme, tandis que le global peut ĂȘtre apprĂ©hendĂ© comme ouverture et dĂ©couverte. Ce qui est valorisĂ© est moins la proximitĂ© spatiale que la proximitĂ© relationnelle qui se matĂ©rialise par des inscriptions dans des chaĂźnes dâinterdĂ©pendance. Ces rĂ©seaux dĂ©passent ainsi la proximitĂ© spatiale et inscrivent les acteurs au sein dans un rĂ©seau dâinterconnaissances qui sâinscrit Ă une Ă©chelle globale. Cette tension entre Ă©chelles se retrouve dans le texte de Sophie Buhnik. Elle note une certaine standardisation des grands projets urbains qui instrumentalisent la rhĂ©torique du slow de la part des maĂźtres dâouvrage dans un but de gentrification. Pourtant, ces processus dâembourgeoisement qui caractĂ©risent les centres rĂ©novĂ©s des mĂ©tropoles occidentales ne se retrouvent pas au Japon. Ce sont les classes moyennes qui reviennent habiter au centre parce quâil leur est de nouveau accessible. Dans sa photographie, Helin Karaman choisit de juxtaposer lâimage dâune voiture dâun chiffonnier Ă celle des autocars de touristes, illustrant la tension entre lâhorizon lointain des touristes venus dĂ©couvrir Istanbul et lâancrage local du chiffonnier qui arpente la ville Ă pied.
Aménager les vitesses en ville
La tension de ces diffĂ©rentes Ă©chelles intĂ©resse particuliĂšrement les amĂ©nageurs. Comment concilier les besoins de rapiditĂ© et de lenteur au sein dâun mĂȘme espace ? Le texte de Xavier Desjardins sâappuie sur une des propositions de lâurbaniste Marc Wiel pour concilier les diffĂ©rents besoins de mobilitĂ©. Il sâagit non pas de diminuer lâensemble des vitesses, mais de « diffĂ©rencier diffĂ©rents types de mobilitĂ© ». Il distingue ainsi une mobilitĂ© de proximitĂ©, moins rapide que la mobilitĂ© dâagglomĂ©ration et moins encore que les mobilitĂ©s mĂ©tropolitaine et interurbaine. Cette hiĂ©rarchisation des vitesses montre quâil est possible dâarticuler lenteur et rapiditĂ© au sein dâun mĂȘme espace en rĂ©pondant, non sans dĂ©fis et nuisances, Ă la fois Ă la promotion de la qualitĂ© de vie Ă lâĂ©chelle du quartier et Ă la nĂ©cessitĂ© dâefficacitĂ© Ă lâĂ©chelle mĂ©tropolitaine. Dans son texte, Jean Grosbellet dĂ©montre la nĂ©cessitĂ© dâamĂ©nager des espaces et des temps « ralentisseurs » pour aider les habitants de grandes agglomĂ©rations Ă maĂźtriser leur temps quotidien.
Mais cette promotion dâune vitesse rapide Ă lâĂ©chelle mĂ©tropolitaine soulĂšve dâautres problĂ©matiques. Dans un dossier de lâagence dâurbanisme de lâagglomĂ©ration grenobloise intitulĂ© ExcĂšs de vitesse, Francis Beaucire rappelle que la vitesse est un « bien intermĂ©diaire qui permet de maximiser lâaccĂšs Ă toutes les ressources urbaines » (Beaucire, 2006 : 8). Augmenter la vitesse renforce donc lâaccessibilitĂ© aux ressources. Le dĂ©veloppement des voies rapides a permis la pĂ©riurbanisation et notamment lâaccĂšs Ă la propriĂ©tĂ© des classes modestes. Xavier Desjardins sâinterroge alors sur les impacts de la diminution des vitesses qui limiterait lâoffre fonciĂšre disponible. Si la ville ralentie peut ĂȘtre dĂ©fendue au nom de valeurs patrimoniales et environnementales, les impacts Ă©conomiques, mais aussi sociaux dâun ralentissement des villes posent question.
Tenir compte de la lenteur dans lâĂ©tude gĂ©ographique
Lenteur du terrain et maturation de la pensée
Au-delĂ des recherches gĂ©ographiques sur la lenteur, les articles de ce numĂ©ro ont Ă©galement Ă©tĂ© lâoccasion de questionner la lenteur dans le travail du gĂ©ographe. Les deux textes de la rubrique Carnets de Terrain et lâentretien proposĂ© dans Carnets de DĂ©bats apportent une rĂ©flexion autour de la rĂ©alisation de terrain et de sa nĂ©cessaire lenteur. Le terrain est un Ă©lĂ©ment constitutif du mĂ©tier de gĂ©ographe. Anne JĂ©gou, retournant sur son premier terrain de recherche dix ans aprĂšs, revendique « reste[r] une chercheuse de terrain qui tient toujours, et avant tout, Ă rencontrer les acteurs et Ă parcourir leurs territoires pour les comprendre ». Philippe Gervais-Lambony rĂ©flĂ©chit au mĂ©tier de gĂ©ographe Ă travers sa lecture du Petit Prince : le gĂ©ographe est aussi un explorateur, qui va sur le terrain pour comprendre « comment les hommes font [âŠ] de la terre (leur « planĂšte »), leur lieu ».
La notion de lenteur est Ă©voquĂ©e Ă plusieurs reprises dans la description du travail de terrain. Tout dâabord, la temporalitĂ© du terrain et des personnes qui y vivent nâest pas toujours celle du chercheur. BĂ©atrice Collignon rappelle quâaller sur le terrain, câest accepter quâil ne se passe rien. Jean-Baptiste Bing sollicite le terme dâaiĂŽn , ou temps vĂ©cu, pour dĂ©signer la lenteur comme outil privilĂ©giĂ© pour le travail de terrain. Par opposition au chrĂŽnos, lâaiĂŽn est compris ici comme « une temporalitĂ© maĂźtrisĂ©e autant quâacceptĂ©e, un rythme lent choisi autant quâassumĂ© ». Pour lui, adopter la lenteur permet donc de prendre ses prĂ©cautions. Le chercheur « reste plus lucide face aux chausse-trappes de la sous ou de la surinterprĂ©tation ».
La lenteur est ici assimilĂ©e Ă la durĂ©e. Le temps long permet de construire et maintenir le lien entre le chercheur et son terrain. BĂ©atrice Collignon, entre deux phases longues de terrain, sây rend souvent, mais de façon brĂšve. Il sâagit, dit-elle, « au moins de maintenir le lien ». Jean-Baptiste Bing qui analyse ses trois sĂ©jours en IndonĂ©sie note que ce « lien Ă©volue » Ă chaque fois. Les idĂ©es murissent et rendent possible lâĂ©mergence de nouvelles thĂ©matiques. BĂ©atrice Collignon note Ă propos de sa recherche sur les espaces domestiques quâil lui a fallu entre sept et huit ans entre ses premiĂšres observations et lâidĂ©e dâen faire un objet de recherche. Elle explique simplement quâen rentrant du terrain, elle ne savait pas quoi faire de ses donnĂ©es. Il lui a fallu un temps de maturation. Elle observe une lenteur sur le terrain, mais aussi en amont et en aval de celui-ci.
Le lien se maintient avec le terrain, mais Ă©volue au fil du temps. Il devient un repĂšre dans le parcours scientifique. BĂ©atrice Collignon est retournĂ©e un long moment en Alaska dans le cadre de son habilitation Ă diriger des recherches. Anne JĂ©gou souhaite conserver la lagune de lâAlbufera comme repĂšre dans son parcours scientifique. Elle envisage dây revenir tous les dix ans. Ce pas de temps dĂ©cennal rend « possible la maturation des idĂ©es dans le temps et favorise la rĂ©flexivitĂ© ». Elle note Ă©galement que cette pĂ©riodicitĂ© lui permet de sâĂ©manciper partiellement des temporalitĂ©s beaucoup plus courtes de la recherche contemporaine.
Lâurgence de produire versus slow science
PrĂ©cisĂ©ment, les diffĂ©rents partisans de slow science pourfendent ces temporalitĂ©s contraintes. Lâutilisation de la notion de slow science se diffuse depuis une vingtaine dâannĂ©es et des poches de rĂ©sistance Ă©mergent (Gosselain, 2012). Sans refuser les modes de fonctionnement contemporains de la recherche, la communautĂ© de scientifiques de la « slow Science Academy » nĂ©e Ă Berlin en 2010 milite pour redonner plus de temps et de moyens aux scientifiques pour mener Ă bien leurs travaux. Les « DĂ©sexcellents », originaires de lâUniversitĂ© Libre de Bruxelles, entendent, quant Ă eux, contrer les logiques dominĂ©es par la performance et la compĂ©titivitĂ© et redonner de la qualitĂ© Ă la recherche, mais aussi Ă lâenseignement.
Dans la lignĂ©e du mouvement des « DĂ©sexcellents », Christine Chivallon dĂ©nonce « lâĂ©parpillement de la pensĂ©e » et le phĂ©nomĂšne de « starisation » de la pensĂ©e que connaĂźt le monde de la recherche aujourdâhui. Lâinjonction est Ă publier davantage, dans « une course Ă la renommĂ©e ». Elle cite Pierre Bourdieu qui Ă©crivait que « câest surtout Ă travers le contrĂŽle du temps que sâexerce le pouvoir acadĂ©mique » (Bourdieu, Wacquant, 1992 : 164). Christine Chivallon dĂ©nonce lâaccumulation des publications, ce qui est, pour elle, antinomique avec la lenteur, laquelle va plutĂŽt de pair avec la qualitĂ©. A ses yeux, prendre le temps, câest forcĂ©ment se donner les moyens dâexplorer en profondeur. Jean-Baptiste Bing associe Ă©galement la lenteur Ă la possibilitĂ© dâune certaine Ă©paisseur Ă lâanalyse : un travail scientifique sera plus efficace « si les impĂ©ratifs de âcrĂ©ativitĂ©â et de âplaisirâ remplacent celui âdâimmĂ©diateté⠻. Dans le domaine de la science comme dans dâautres domaines citĂ©s prĂ©cĂ©demment, la lenteur fait lâobjet dâune valorisation. Philippe Gervais-Lambony, au dĂ©tour dâune note, confesse que « prendre le temps dâĂ©crire un article sur le Petit Prince est une maniĂšre de rĂ©action Ă cette compression du temps ».
Cette dimension rĂ©flexive de la lenteur sur le travail du gĂ©ographe pose Ă©galement la question de lâarticulation entre ralentissement et accĂ©lĂ©ration. Jean-Baptiste Bing rappelle que « sur le terrain, alternent instants de cĂ©lĂ©ritĂ© et moments de pause ». Lâentretien rĂ©alisĂ© auprĂšs de Christine Chivallon et BĂ©atrice Collignon rĂ©vĂšle en filigrane le rythme du travail intellectuel, diffĂ©rent de la rĂ©gularitĂ© dâune chaĂźne de production industrielle, qui nĂ©cessite dâarticuler le ralentissement et lâaccĂ©lĂ©ration des rythmes. La rĂ©daction de cet Ă©ditorial est un exemple de cette articulation des vitesses de production intellectuelle : aprĂšs la lenteur de la lecture de ces textes, de la maturation des idĂ©es et des dĂ©bats sur les Ă©lĂ©ments Ă valoriser, lâĂ©criture a fonctionnĂ© par Ă -coups, ralentissant pour trouver les mots justes ou relire les textes de ce numĂ©ro, et accĂ©lĂ©rant pour publier le numĂ©ro dans des dĂ©lais courts.
* * *
Depuis trente ans, la mondialisation et la rĂ©volution numĂ©rique pĂšsent sur lâaccĂ©lĂ©ration des rythmes de vie contemporains. La naissance des mouvements slow Ă la fin des annĂ©es 1980 et la littĂ©rature sur ce sujet qui se dĂ©veloppe Ă partir des annĂ©es 1990 se construisent en rĂ©action Ă cette accĂ©lĂ©ration.
Le temps se recompose sous lâinfluence de lâaccĂ©lĂ©ration des rythmes et du ralentissement des vitesses. Un des principaux apports de ce numĂ©ro est dâidentifier les maniĂšres dont les diffĂ©rentes vitesses sâarticulent entre elles. Le regard du gĂ©ographe a notamment permis dâanalyser la façon dont ces rapports diffĂ©renciĂ©s au temps sâinscrivent dans lâespace, et, inversement, de comprendre comment lâespace participe Ă redĂ©finir le rapport au temps.
Prendre son temps est Ă©galement une rĂ©flexion qui a gagnĂ© le monde de la recherche, et intĂ©resse le gĂ©ographe pour qui le temps du terrain prend un sens particulier. Sâinterroger sur lâarticulation entre temporalitĂ© et spatialitĂ© en gĂ©ographie rend finalement nĂ©cessaire le questionnement sur la volontĂ© de faire une recherche rĂ©flexive et critique.
On espĂšre que le lecteur pourra prendre le temps â et le plaisir - de dĂ©couvrir ce numĂ©ro comme les auteurs lâont pris pour Ă©crire ces textes.
Références bibliographiques
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