Accueil
   
Index
   
Soumettre
un article
   
Projet éditorial
   
Les numéros en ligne
  • 7 | 2014
    Les espaces de l'entre-deux
  • 6 | 2013
    Géographie des faits religieux
  • 5 | 2013
    Géographie humanimale
  • 4 | 2012
    Géographies critiques
  • 3 | 2012
    Les géographies des enfants et des jeunes
  • 2 | 2011
    Espace virtuels et varia
  • 1 | 2010
    Varia
  •    
    Qui sommes- nous?
       
    Contact
       
    Flux_rss Flux RSS
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       
       

    globeCarnets de débats

     

    REFLEXIONS AUTOUR DE LA LENTEUR

     

    SYLVANIE GODILLON

    6t-bureau de recherche, UMR Géographie-Cités
    Géographie, aménagement
    [email protected]

    GAËLE LESTEVEN

    6t-bureau de recherche, UMR Géographie-Cités
    Géographie, aménagement
    [email protected]

    SANDRA MALLET

    EA2076 Habiter, IATEUR, Université de Reims
    Urbanisme
    [email protected]

    Télécharger l'article


    Depuis une trentaine d’annĂ©es, les critiques de l’accĂ©lĂ©ration se couplent d’une valorisation de la lenteur. Ces thĂ©matiques sont plutĂŽt le domaine de sociologues ou de philosophes et font rarement l'objet d'une approche spatiale, mĂȘme si les gĂ©ographes s'intĂ©ressent de plus en plus aux questions temporelles.

    S’intĂ©resser Ă  la lenteur conduit Ă  mener des rĂ©flexions autour de la vitesse, entendue comme l’allure Ă  laquelle se produit un phĂ©nomĂšne pour Ă©voluer, se transformer, se produire. Au sens premier, une vitesse est un rapport au temps avec des vitesses rapides et d’autres lentes. La lenteur n’existe donc pas dans l’absolu et est considĂ©rĂ©e en comparaison avec des mouvements ou des pratiques plus rapides.

    Notre appel Ă  communication interrogeait la valorisation rĂ©cente de la lenteur comme objet d’étude et comme maniĂšre de faire de la recherche. Les textes que nous avons reçus nous ont Ă©tonnĂ©es par leur diversitĂ© tant dans les sujets d’étude (la mobilitĂ© des personnes ĂągĂ©es, les usagers d’un cafĂ© slow , la protection d’une lagune, etc.) que par les territoires Ă©tudiĂ©s (Japon, BrĂ©sil, IndonĂ©sie, Espagne, etc.). Le thĂšme, dans sa dimension rĂ©flexive, a soulignĂ© aussi une rĂ©sistance importante chez les auteurs face Ă  l’urgence de produire, rĂ©affirmant l’importance du temps consacrĂ© au terrain, Ă  la construction de la recherche et Ă  la maturation des idĂ©es.

    De la critique de l’accĂ©lĂ©ration Ă  la valorisation de la lenteur

    Une critique de l’accĂ©lĂ©ration des rythmes
    Dans le domaine de la recherche en sciences humaines et sociales, l'urgence et la rapiditĂ© de changement des sociĂ©tĂ©s ont fait l’objet de nombreux travaux critiques. Pour le philosophe Paul Virilio ou l’historien Jean Chesneaux, par exemple, l'accĂ©lĂ©ration de la rĂ©alitĂ© dĂ©truit notre sens de l'orientation, c'est-Ă -dire notre vision du monde. L’homme, privilĂ©giant dĂ©sormais le zapping permanent et l’immĂ©diat, Ă©prouverait des difficultĂ©s Ă  se repĂ©rer dans l’axe passĂ©-prĂ©sent-avenir et Ă  se penser dans le temps. DĂ©noncĂ©s depuis longtemps, les excĂšs de la vitesse font aujourd’hui objet d’une attention particuliĂšre, et ce, dans diffĂ©rents domaines, en particulier ceux de l’environnement (DelĂ©age, Sabin, 2014), de la psychologie (Aubert, 2003), du social et du politique (LaĂŻdi, 2000 ; Rosa, 2005). Par contraste, la lenteur se trouve valorisĂ©e. Ralentir devient, pour certains, une qualitĂ© en rĂ©action Ă  l’accĂ©lĂ©ration des rythmes contemporains.

    Trois textes du numĂ©ro positionnent la lenteur dans les dĂ©bats actuels en revenant sur les principaux acteurs qui ont portĂ© cette notion et les mĂ©canismes de diffusion des idĂ©es. La revue bibliographique de Thierry Paquot offre une vue d’ensemble de la littĂ©rature sur le thĂšme de la lenteur. Elle pointe des parutions sur le sujet plutĂŽt rĂ©centes, qui se multiplient suite Ă  la naissance des mouvements slow Ă  la fin des annĂ©es 1980. L’article de Mireille Diestchy Ă©tudie les mĂ©canismes d’apparition et de diffusion des mouvements slow dĂ©crits comme « symptomatiques d’une remise en question des rythmes contemporains ». Le compte-rendu du colloque sur « L’homme pressĂ© » organisĂ© par l’association Doc’GĂ©o en octobre 2014 montre Ă©galement que la lenteur est apprĂ©hendĂ©e par la plupart des intervenants du colloque comme « un contrepoint Ă  la culture de la vitesse et de l’urgence prĂ©sente dans de nombreuses sphĂšres de la sociĂ©tĂ© ».

    Dans le cadre du numĂ©ro, nous avons proposĂ© un concours-photo pour interroger l’apprĂ©hension de la lenteur par d’autres mĂ©dias que l’écrit. Les trois photographies laurĂ©ates, comme la plupart des propositions reçues, mettent en regard la lenteur avec des phĂ©nomĂšnes rapides (l’allure Ă  laquelle circulent automobiles et deux-roues ; une route ou des vĂ©hicules Ă  l’arrĂȘt qui, en eux mĂȘmes, Ă©voquent dĂ©jĂ  la rapiditĂ©).

    Lenteur et proximitĂ© : l’ancrage spatial des rapports au temps

    La question de l’ancrage spatial des rapports au temps se retrouve dans plusieurs textes. A travers une lecture gĂ©ographique du Petit Prince d’Antoine de Saint-ExupĂ©ry, Philippe Gervais-Lambony analyse la tension entre dĂ©sir de mouvement et dĂ©sir d’ancrage. L’obsession du temps de certains habitants de planĂštes visitĂ©es, le dĂ©racinement et la nostalgie Ă©prouvĂ©s par le protagoniste, l’attachement au lieu quittĂ©, sont autant d’expĂ©riences qui font prendre conscience de la valeur de l’enracinement au Petit Prince. Anne JĂ©gou, Ă  sa maniĂšre, fait l’expĂ©rience de l’ancrage spatial du temps. Revenant Ă  la lagune d’Albufera en Espagne, dix ans aprĂšs sa premiĂšre visite, elle observe que la lagune a peu changĂ© en une dĂ©cennie. Les enjeux de la durabilitĂ©, commandĂ©s par la nĂ©cessitĂ© d’agir vite, se heurtent Ă  la lenteur du territoire.

    La notion de lenteur est frĂ©quemment associĂ©e Ă  celle de proximitĂ© spatiale. En observant les pratiques de mobilitĂ© rĂ©duite des personnes ĂągĂ©es pauvres de la ville de Recife au BrĂ©sil, Pamela Quiroga montre que la lenteur devient partie intĂ©grante du quotidien de ces personnes. Celles-ci, se dĂ©plaçant surtout Ă  pied, cherchent Ă  s’investir dans l’environnement immĂ©diat de leur domicile. L’ancrage des rapports au temps dans l’espace tend Ă  agrĂ©ger la lenteur Ă  la proximitĂ©, Ă  l’ancrage local et Ă  la valorisation patrimoniale alors que l’accĂ©lĂ©ration du temps est associĂ©e aux notions de mondialisation et de modernitĂ©. Cette distinction se retrouve dans les trois photographies : d’un cĂŽtĂ©, une femme vietnamienne qui « semble venir d’ailleurs », un chiffonnier, des enfants ou des oiseaux ; de l’autre, une circulation rapide, des autocars et une route rĂ©cemment asphaltĂ©e. Plus prĂ©cisĂ©ment, par sa photographie, Maeva Rakotoma propose une illustration forte de l’ancrage local de la vie quotidienne des individus : malgrĂ© la bitumisation d’une route malgache, celle-ci est investie par des enfants et des animaux, dĂ©tournant en quelque sorte sa vocation Ă  circuler rapidement.

    La lenteur, objet de valorisations
    Alors que la lenteur est souvent synonyme d’inaction, de mollesse, voire d’ennui, considĂ©rĂ©e parfois comme un obstacle (celui de la lenteur administrative, de certaines dĂ©cisions politiques, de connexions numĂ©riques, etc.), elle est dĂ©sormais valorisĂ©e en rĂ©action Ă  l’accĂ©lĂ©ration des rythmes contemporains, par certains groupes comme les mouvements slow. AssociĂ©e Ă  la proximitĂ© spatiale, la notion est utilisĂ©e pour mettre en avant les spĂ©cificitĂ©s locales face Ă  la mondialisation et Ă  la standardisation des modes de vie. Appartenant aux mouvements slow dĂ©cryptĂ©s dans plusieurs contributions de ce numĂ©ro, la charte des CittĂ slow implique la revitalisation des centres historiques, la favorisation des circuits-courts d’approvisionnement, ou encore l’éloignement des voitures du centre-ville et la prĂ©sence d’espaces verts et de loisirs. La valorisation de la lenteur peut se faire au service de stratĂ©gies diverses, voire d’instrumentalisations. Etudiant la rhĂ©torique de la slow life Ă  Osaka au Japon, Sophie Bunik montre que la lenteur peut ĂȘtre un outil de marketing territorial au service d’une stratĂ©gie de rĂ©habilitation de quartiers anciens, sans cette instrumentalisation ne modifie pas pour autant les inĂ©galitĂ©s socio-spatiales d’Osaka. L’attention portĂ©e Ă  la lenteur se retrouve aussi en littĂ©rature : elle est alors rapprochĂ©e d’un certain art de vivre (Sansot, 2000), oĂč le temps serait une « gourmandise qui exige un gourmet et non un bĂąfreur », nous dit Thierry Paquot. La lenteur serait Ă©galement, selon Kundera, un moyen de sauvegarder la mĂ©moire (Kundera, 1995).

    Articulation des rythmes et des vitesses

    Maßtriser des rythmes différents
    Si la valorisation de la lenteur s’est construite en opposition Ă  l’accĂ©lĂ©ration, elle n’en est pas seulement l’opposĂ©. La lenteur est une vitesse dont il convient de tenir compte, au mĂȘme titre que la rapiditĂ©. Cette tendance Ă  l’articulation des vitesses s’inscrit dans le contexte scientifique actuel, comme le rappelle le compte-rendu du colloque sur « L’homme pressĂ© ». Il s’agit de comprendre comment ces deux rythmes, traditionnellement opposĂ©s, peuvent ĂȘtre articulĂ©s et maĂźtrisĂ©s au sein de la sociĂ©tĂ©.

    Dans un contexte de mĂ©tropolisation et de dĂ©synchronisation des temps collectifs, les individus cherchent moins le ralentissement que la maĂźtrise de leurs rythmes personnels. La quĂȘte de contrĂŽle de son propre temps ressort des enquĂȘtes menĂ©es par Jean Grosbellet auprĂšs d’habitants de l’agglomĂ©ration bordelaise. Les individus Ă©laborent des stratĂ©gies en accĂ©lĂ©rant parfois, pour mieux ralentir ensuite. L’auteur illustre la maniĂšre dont le dĂ©veloppement des technologies, en particulier le smartphone, devient un dispositif d’aide Ă  cette rĂ©gulation temporelle personnelle. Le texte pointe que le ralentissement est vĂ©cu de façon trĂšs diffĂ©rente selon qu’il est subi ou choisi. L’article de Pamela Quiroga montre, quant Ă  lui, que la lenteur devient subie par les personnes ĂągĂ©es de Recife lorsqu’elles n’ont pas un rĂ©seau familial sur lequel s’appuyer.

    La lenteur choisie tĂ©moigne d’une volontĂ© de maĂźtrise de la sociĂ©tĂ© sur l’espace et la vie quotidienne : les mouvements slow prĂŽnent une rĂ©appropriation des modes de vie qui passent par leur ralentissement. Mais ils ne renoncent pas Ă  la rapiditĂ©, bien au contraire. Les enquĂȘtes rĂ©alisĂ©es par Mireille Diestchy auprĂšs d’acteurs français de ces mouvements permettent de comprendre combien le slow regroupe un ensemble de valeurs paradoxales et ce, Ă  tel point que la notion mĂȘme de « lenteur » se trouve dĂ©valorisĂ©e par les acteurs locaux de ces mouvements qui privilĂ©gient la recherche de la maĂźtrise des rythmes personnels. On retrouve cette combinaison de rythmes diffĂ©rents au sein d’un mĂȘme espace dans la photographie de Pascal Clerc, Au bord de la ville, reprĂ©sentant une femme immobile au bord d’une route Ă  trafic automobile rapide.

    Articuler échelle locale et échelle globale
    Les contributions de ce numĂ©ro mettent en Ă©vidence que l’articulation entre ces Ă©chelles est plus complexe qu’il n’y paraĂźt et n’est pas sans provoquer de tension. Si l’échelle locale est d’abord perçue comme une source de justice environnementale et sociale face Ă  une Ă©chelle globale standardisĂ©e, l’article de Mireille Diestchy pointe l’existence d’une tension : le local peut aussi reflĂ©ter l’isolement et le conservatisme, tandis que le global peut ĂȘtre apprĂ©hendĂ© comme ouverture et dĂ©couverte. Ce qui est valorisĂ© est moins la proximitĂ© spatiale que la proximitĂ© relationnelle qui se matĂ©rialise par des inscriptions dans des chaĂźnes d’interdĂ©pendance. Ces rĂ©seaux dĂ©passent ainsi la proximitĂ© spatiale et inscrivent les acteurs au sein dans un rĂ©seau d’interconnaissances qui s’inscrit Ă  une Ă©chelle globale. Cette tension entre Ă©chelles se retrouve dans le texte de Sophie Buhnik. Elle note une certaine standardisation des grands projets urbains qui instrumentalisent la rhĂ©torique du slow de la part des maĂźtres d’ouvrage dans un but de gentrification. Pourtant, ces processus d’embourgeoisement qui caractĂ©risent les centres rĂ©novĂ©s des mĂ©tropoles occidentales ne se retrouvent pas au Japon. Ce sont les classes moyennes qui reviennent habiter au centre parce qu’il leur est de nouveau accessible. Dans sa photographie, Helin Karaman choisit de juxtaposer l’image d’une voiture d’un chiffonnier Ă  celle des autocars de touristes, illustrant la tension entre l’horizon lointain des touristes venus dĂ©couvrir Istanbul et l’ancrage local du chiffonnier qui arpente la ville Ă  pied.

    Aménager les vitesses en ville
    La tension de ces diffĂ©rentes Ă©chelles intĂ©resse particuliĂšrement les amĂ©nageurs. Comment concilier les besoins de rapiditĂ© et de lenteur au sein d’un mĂȘme espace ? Le texte de Xavier Desjardins s’appuie sur une des propositions de l’urbaniste Marc Wiel pour concilier les diffĂ©rents besoins de mobilitĂ©. Il s’agit non pas de diminuer l’ensemble des vitesses, mais de « diffĂ©rencier diffĂ©rents types de mobilitĂ© ». Il distingue ainsi une mobilitĂ© de proximitĂ©, moins rapide que la mobilitĂ© d’agglomĂ©ration et moins encore que les mobilitĂ©s mĂ©tropolitaine et interurbaine. Cette hiĂ©rarchisation des vitesses montre qu’il est possible d’articuler lenteur et rapiditĂ© au sein d’un mĂȘme espace en rĂ©pondant, non sans dĂ©fis et nuisances, Ă  la fois Ă  la promotion de la qualitĂ© de vie Ă  l’échelle du quartier et Ă  la nĂ©cessitĂ© d’efficacitĂ© Ă  l’échelle mĂ©tropolitaine. Dans son texte, Jean Grosbellet dĂ©montre la nĂ©cessitĂ© d’amĂ©nager des espaces et des temps « ralentisseurs » pour aider les habitants de grandes agglomĂ©rations Ă  maĂźtriser leur temps quotidien.

    Mais cette promotion d’une vitesse rapide Ă  l’échelle mĂ©tropolitaine soulĂšve d’autres problĂ©matiques. Dans un dossier de l’agence d’urbanisme de l’agglomĂ©ration grenobloise intitulĂ© ExcĂšs de vitesse, Francis Beaucire rappelle que la vitesse est un « bien intermĂ©diaire qui permet de maximiser l’accĂšs Ă  toutes les ressources urbaines » (Beaucire, 2006 : 8). Augmenter la vitesse renforce donc l’accessibilitĂ© aux ressources. Le dĂ©veloppement des voies rapides a permis la pĂ©riurbanisation et notamment l’accĂšs Ă  la propriĂ©tĂ© des classes modestes. Xavier Desjardins s’interroge alors sur les impacts de la diminution des vitesses qui limiterait l’offre fonciĂšre disponible. Si la ville ralentie peut ĂȘtre dĂ©fendue au nom de valeurs patrimoniales et environnementales, les impacts Ă©conomiques, mais aussi sociaux d’un ralentissement des villes posent question.

    Tenir compte de la lenteur dans l’étude gĂ©ographique

    Lenteur du terrain et maturation de la pensée
    Au-delĂ  des recherches gĂ©ographiques sur la lenteur, les articles de ce numĂ©ro ont Ă©galement Ă©tĂ© l’occasion de questionner la lenteur dans le travail du gĂ©ographe. Les deux textes de la rubrique Carnets de Terrain et l’entretien proposĂ© dans Carnets de DĂ©bats apportent une rĂ©flexion autour de la rĂ©alisation de terrain et de sa nĂ©cessaire lenteur. Le terrain est un Ă©lĂ©ment constitutif du mĂ©tier de gĂ©ographe. Anne JĂ©gou, retournant sur son premier terrain de recherche dix ans aprĂšs, revendique « reste[r] une chercheuse de terrain qui tient toujours, et avant tout, Ă  rencontrer les acteurs et Ă  parcourir leurs territoires pour les comprendre ». Philippe Gervais-Lambony rĂ©flĂ©chit au mĂ©tier de gĂ©ographe Ă  travers sa lecture du Petit Prince : le gĂ©ographe est aussi un explorateur, qui va sur le terrain pour comprendre « comment les hommes font [
] de la terre (leur « planĂšte »), leur lieu ».

    La notion de lenteur est Ă©voquĂ©e Ă  plusieurs reprises dans la description du travail de terrain. Tout d’abord, la temporalitĂ© du terrain et des personnes qui y vivent n’est pas toujours celle du chercheur. BĂ©atrice Collignon rappelle qu’aller sur le terrain, c’est accepter qu’il ne se passe rien. Jean-Baptiste Bing sollicite le terme d’aiĂŽn , ou temps vĂ©cu, pour dĂ©signer la lenteur comme outil privilĂ©giĂ© pour le travail de terrain. Par opposition au chrĂŽnos, l’aiĂŽn est compris ici comme « une temporalitĂ© maĂźtrisĂ©e autant qu’acceptĂ©e, un rythme lent choisi autant qu’assumĂ© ». Pour lui, adopter la lenteur permet donc de prendre ses prĂ©cautions. Le chercheur « reste plus lucide face aux chausse-trappes de la sous ou de la surinterprĂ©tation ».

    La lenteur est ici assimilĂ©e Ă  la durĂ©e. Le temps long permet de construire et maintenir le lien entre le chercheur et son terrain. BĂ©atrice Collignon, entre deux phases longues de terrain, s’y rend souvent, mais de façon brĂšve. Il s’agit, dit-elle, « au moins de maintenir le lien ». Jean-Baptiste Bing qui analyse ses trois sĂ©jours en IndonĂ©sie note que ce « lien Ă©volue » Ă  chaque fois. Les idĂ©es murissent et rendent possible l’émergence de nouvelles thĂ©matiques. BĂ©atrice Collignon note Ă  propos de sa recherche sur les espaces domestiques qu’il lui a fallu entre sept et huit ans entre ses premiĂšres observations et l’idĂ©e d’en faire un objet de recherche. Elle explique simplement qu’en rentrant du terrain, elle ne savait pas quoi faire de ses donnĂ©es. Il lui a fallu un temps de maturation. Elle observe une lenteur sur le terrain, mais aussi en amont et en aval de celui-ci.

    Le lien se maintient avec le terrain, mais Ă©volue au fil du temps. Il devient un repĂšre dans le parcours scientifique. BĂ©atrice Collignon est retournĂ©e un long moment en Alaska dans le cadre de son habilitation Ă  diriger des recherches. Anne JĂ©gou souhaite conserver la lagune de l’Albufera comme repĂšre dans son parcours scientifique. Elle envisage d’y revenir tous les dix ans. Ce pas de temps dĂ©cennal rend « possible la maturation des idĂ©es dans le temps et favorise la rĂ©flexivitĂ© ». Elle note Ă©galement que cette pĂ©riodicitĂ© lui permet de s’émanciper partiellement des temporalitĂ©s beaucoup plus courtes de la recherche contemporaine.

    L’urgence de produire versus slow science
    PrĂ©cisĂ©ment, les diffĂ©rents partisans de slow science pourfendent ces temporalitĂ©s contraintes. L’utilisation de la notion de slow science se diffuse depuis une vingtaine d’annĂ©es et des poches de rĂ©sistance Ă©mergent (Gosselain, 2012). Sans refuser les modes de fonctionnement contemporains de la recherche, la communautĂ© de scientifiques de la « slow Science Academy » nĂ©e Ă  Berlin en 2010 milite pour redonner plus de temps et de moyens aux scientifiques pour mener Ă  bien leurs travaux. Les « DĂ©sexcellents », originaires de l’UniversitĂ© Libre de Bruxelles, entendent, quant Ă  eux, contrer les logiques dominĂ©es par la performance et la compĂ©titivitĂ© et redonner de la qualitĂ© Ă  la recherche, mais aussi Ă  l’enseignement.

    Dans la lignĂ©e du mouvement des « DĂ©sexcellents », Christine Chivallon dĂ©nonce « l’éparpillement de la pensĂ©e » et le phĂ©nomĂšne de « starisation » de la pensĂ©e que connaĂźt le monde de la recherche aujourd’hui. L’injonction est Ă  publier davantage, dans « une course Ă  la renommĂ©e ». Elle cite Pierre Bourdieu qui Ă©crivait que « c’est surtout Ă  travers le contrĂŽle du temps que s’exerce le pouvoir acadĂ©mique » (Bourdieu, Wacquant, 1992 : 164). Christine Chivallon dĂ©nonce l’accumulation des publications, ce qui est, pour elle, antinomique avec la lenteur, laquelle va plutĂŽt de pair avec la qualitĂ©. A ses yeux, prendre le temps, c’est forcĂ©ment se donner les moyens d’explorer en profondeur. Jean-Baptiste Bing associe Ă©galement la lenteur Ă  la possibilitĂ© d’une certaine Ă©paisseur Ă  l’analyse : un travail scientifique sera plus efficace « si les impĂ©ratifs de ‘crĂ©ativité’ et de ‘plaisir’ remplacent celui ‘d’immĂ©diateté’ ». Dans le domaine de la science comme dans d’autres domaines citĂ©s prĂ©cĂ©demment, la lenteur fait l’objet d’une valorisation. Philippe Gervais-Lambony, au dĂ©tour d’une note, confesse que « prendre le temps d’écrire un article sur le Petit Prince est une maniĂšre de rĂ©action Ă  cette compression du temps ».

    Cette dimension rĂ©flexive de la lenteur sur le travail du gĂ©ographe pose Ă©galement la question de l’articulation entre ralentissement et accĂ©lĂ©ration. Jean-Baptiste Bing rappelle que « sur le terrain, alternent instants de cĂ©lĂ©ritĂ© et moments de pause ». L’entretien rĂ©alisĂ© auprĂšs de Christine Chivallon et BĂ©atrice Collignon rĂ©vĂšle en filigrane le rythme du travail intellectuel, diffĂ©rent de la rĂ©gularitĂ© d’une chaĂźne de production industrielle, qui nĂ©cessite d’articuler le ralentissement et l’accĂ©lĂ©ration des rythmes. La rĂ©daction de cet Ă©ditorial est un exemple de cette articulation des vitesses de production intellectuelle : aprĂšs la lenteur de la lecture de ces textes, de la maturation des idĂ©es et des dĂ©bats sur les Ă©lĂ©ments Ă  valoriser, l’écriture a fonctionnĂ© par Ă -coups, ralentissant pour trouver les mots justes ou relire les textes de ce numĂ©ro, et accĂ©lĂ©rant pour publier le numĂ©ro dans des dĂ©lais courts.

    * * *

    Depuis trente ans, la mondialisation et la rĂ©volution numĂ©rique pĂšsent sur l’accĂ©lĂ©ration des rythmes de vie contemporains. La naissance des mouvements slow Ă  la fin des annĂ©es 1980 et la littĂ©rature sur ce sujet qui se dĂ©veloppe Ă  partir des annĂ©es 1990 se construisent en rĂ©action Ă  cette accĂ©lĂ©ration.

    Le temps se recompose sous l’influence de l’accĂ©lĂ©ration des rythmes et du ralentissement des vitesses. Un des principaux apports de ce numĂ©ro est d’identifier les maniĂšres dont les diffĂ©rentes vitesses s’articulent entre elles. Le regard du gĂ©ographe a notamment permis d’analyser la façon dont ces rapports diffĂ©renciĂ©s au temps s’inscrivent dans l’espace, et, inversement, de comprendre comment l’espace participe Ă  redĂ©finir le rapport au temps.

    Prendre son temps est Ă©galement une rĂ©flexion qui a gagnĂ© le monde de la recherche, et intĂ©resse le gĂ©ographe pour qui le temps du terrain prend un sens particulier. S’interroger sur l’articulation entre temporalitĂ© et spatialitĂ© en gĂ©ographie rend finalement nĂ©cessaire le questionnement sur la volontĂ© de faire une recherche rĂ©flexive et critique.

    On espĂšre que le lecteur pourra prendre le temps – et le plaisir - de dĂ©couvrir ce numĂ©ro comme les auteurs l’ont pris pour Ă©crire ces textes.

    Références bibliographiques

    AUBERT N. (2003), Le culte de l’urgence. La sociĂ©tĂ© malade du temps, Paris, Flammarion, 375p.‹
    BEAUCIRE F. (2006) « Une accessibilitĂ© aux ressources »,ExcĂšs de vitesse, Les dossiers de demainn°5, Agence d’urbanisme de l’agglomĂ©ration grenobloise, pp.8-9.
    BOURDIEU P., WACQUANT L. (1992), Réponses, Paris, Seuil, 267p.
    CHESNEAUX J. (1996), Habiter le temps : passé, présent, futur, esquisse d'un dialogue politique, Paris, Bayard Editions, 345p.
    DELEAGE E., SABIN, G. (coord.) (2014), « RĂ©sister Ă  l’ùre du temps accĂ©lĂ©rĂ© », Ecologie & Politique, n° 48, Paris, Les Presses de Sciences Po, pp.13-124.
    GOSSELAIN O. (2012) « Slow Science et désexcellence : Quelques poches de résistance en Belgique », communication au séminaire Politique des Sciences, 10 mai 2012, Paris, EHESS.
    En ligne : http://pds.hypotheses.org/1968. Page consultée le 28 août 2015.
    KUNDERA M. (1995), La lenteur, Paris, Gallimard, 192p.‹
    LAÏDI Z. (2000), Le sacre du prĂ©sent, Paris, Flammarion, 278p.
    ROSA H. (2005, trad. en français 2010), Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 474p.
    ROSA H. (2012), « Accélération et dépression. Réflexions sur le rapport au temps de notre époque », Rhizome, n° 43, p 4-13.
    SANSOT P. (1998), Du bon usage de la lenteur, Paris, Payot &Rivages;, 224p.‹
    VIRILIO P. (2004), Ville panique. Ailleurs commence ici, Paris, Galilée, 160p.



    credits_mentions_legales Votre monde à la carte