Agriculture mondialisée et dynamiques socio-environnementales sur le piémont côtier du Pérou. Le cas des oasis de Virú et d’Ica-Villacuri

Anaïs Marshall

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Depuis les années 1990, l’agriculture péruvienne est marquée par une politique de libéralisation des marchés économique et foncier, dont l’un des principaux effets est l’implantation d’entreprises agro-industrielles sur le territoire péruvien. Sur la côte désertique, cette ouverture se traduit par l’extension de périmètres irrigués et par une transformation profonde de l’espace rural. Comment une agriculture performante peut-elle se développer dans une région aride ? Dans quelles conditions les entreprises se sont-elles implantées et quelles types de relations instaurent-elles avec l’ensemble des acteurs du milieu rural ? Quels en sont les effets sociaux et environnementaux ? À travers cet exemple, cette thèse aborde les enjeux de l’agriculture mondialisée dans un Pérou en constante mutation et plus largement dans un pays dit « du Sud ».

Ce travail s’appuie sur différents outils et propose une approche multi-échelle spatio-temporelle. Les résultats du travail de terrain (entretiens et observations) et ceux de l’analyse des données géomatiques (images satellitaires, couches d’informations géographiques) sont en constante articulation et sont complémentaires. Les entretiens exploratoires de terrain proposent une première description des phénomènes et les images permettent de les cartographier et de les quantifier. À l’inverse, l’analyse spatiale à partir des images localise les phénomènes qui sont ensuite interprétables et caractérisables grâce au témoignage des acteurs.

Dans la première partie, nous présentons tout d’abord, le contexte physique et politico légal des oasis du piémont côtier péruvien. L’essor de l’agro-industrie dans un désert de piémont n’est possible qu’à condition de maîtriser les ressources naturelles que sont la terre et l’eau. Après avoir présenté le milieu physique, nous exposons l’évolution du cadre légal en terme de politiques foncières et de politiques d’irrigation. Ensuite, nous décrivons les structures agraires en nous appuyant sur une large observation des caractéristiques paysagères de deux oasis, représentatives de deux types d’expansion du périmètre irrigué : celle de Virú développée dans le cadre d’un projet étatique, et celle de l’oasis de Ica-Villacuri impulsée par l’initiative d’acteur privés. Cette approche permet de montrer la dualité des structures agraires qui juxtaposent les nouveaux périmètres irrigués gagnés sur le désert, et les vallées anciennement aménagées et de caractériser l’existence d’un modèle d’organisation spatiale des oasis, après leur transformation dans le cadre des politiques libérales des années 1990.

L’arrivée de nouveaux acteurs sur un territoire provoque, de fait, une transformation de l’organisation locale et de nouvelles relations économiques et sociales. La deuxième partie de cette thèse aborde les relations socio-économiques que les dynamiques foncières actuelles génèrent entre les petits agriculteurs et les agro-industriels des deux structures précédemment définies. Nous présentons tout d’abord les évolutions paysagères et foncières et leurs liens au sein des oasis sélectionnées en précisant les différents modes d’acquisition des terres désertiques dites « vierges ». L’analyse des images satellites doublées de celle des enquêtes de terrain et d’un travail d’archive propose une étude détaillées des modalités d’appropriation du désert par les entreprises et les dynamiques foncières actuelles et passées. Nous nous intéressons ensuite aux divers liens établis entre les acteurs autour de l’expansion foncière et commerciale des entreprises. L’analyse est centrée plus particulièrement sur les relations contractuelles et sur le désengagement de l’Etat. Ces deux éléments sont révélateurs du rôle croissant, au sein des oasis côtières, d’organismes privés.

La transformation d’espaces désertiques en champs agricoles et l’intensification de l’activité économique locale modifient considérablement le territoire. Nous abordons ces dynamiques et leurs effets du point de vue des acteurs locaux, par leurs dires et leurs perceptions en tant que premiers concernés et affectés. Les témoignages recueillis mettent en avant la diversité locale des conséquences de l’installation des entreprises sur l’environnement et sur les sociétés. Les impacts écologiques de l’irrigation d’un milieu aride, avec excès ou pénurie suivant les espaces, sont révélés et quantifiés par la télédétection. Dans les deux cas, les phénomènes perçus par les acteurs sont présentés suivant le concept du risque. A Virú, les acteurs expliquent être affectés par l’élévation du niveau de la nappe. Le risque émerge au passage d’une situation de déficit hydrique à une situation d’excès hydrique, avec une salinisation des sols favorisée par une évaporation très forte. L’aléa de l’inondation des sols, d’origine anthropique, est provoqué par la déviation des eaux de surfaces. Dans la Pampa de Villacuri et dans la vallée d’Ica, les acteurs sont affectés par la baisse considérable du niveau de la nappe phréatique et de son épuisement possible sur le très court terme. Pour les deux oasis, les déséquilibres spatiaux donnent lieux à une nouvelle répartition sociale et foncières avec des territoires favorisés et d’autres marginalisés suivant les capacités d’adaptation des acteurs.

À travers le cas de ces deux oasis de la région côtière péruvienne, cette thèse met en avant certaines conséquences locales du choix national d’une politique libérale. La complémentarité des résultats de l’analyse spatiale à partir de la télédétection et d’un important travail de terrain permet de qualifier et de quantifier ces évolutions socio-environnementales.


Fiche informative

Lien vers la thèse

http://www.anaismarshall.com/these-doctorat-geo/

Discipline

Géographie

Directeur

J.L Chaléard

Université

Université Paris-1 Panthéon Sorbonne

Membres du jury de thèse, soutenue le 4 décembre 2009

– J.L Chaléard, Professeur à l’université de ParisParis-1 Panthéon Sorbonne
– E Bertrand, Professeur à l’université de Paris 4 (co-directeur)
– E. Mesclier, Directrice de recherches IRD (co-directrice)
– J.P Deler, Directeur de recherches CNRS (président du jury)
– G. Brunschwig, Professeur ENITAC Clermont-Ferrand (rapporteur)
– F. Landy, Professeur Université de Paris Ouest Nanterre La Défense (rapporteur)

Situation professionnelle actuelle

Maitre de conférence contractuelle au Département Paysage de l’Agrocampus Ouest à Angers

Contact de l’auteur

anaismarshall@gmail.com

FREDERIC DEJEAN

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Une approche géographique des communautés évangéliques et pentecôtistes dans les espaces urbains

S’il existe une géographie du tourisme, des transports, ou de la santé, il n’existe pas de véritable géographie du fait religieux de langue française, alors même que ce que l’on désigne parfois comme un « retour du religieux » se joue en grande partie dans l’espace. Que l’on pense seulement aux nombreux débats en France sur la construction de lieux de culte musulmans ou sur le port du voile : dans les deux cas les enjeux sont éminemment spatiaux.

Cet intérêt pour la géographie du fait religieux est en continuité avec mes expériences de recherche antérieure : un mémoire de maîtrise (Paris I-Sorbonne, sous la direction de Jacques Brun) portant sur la visibilité du religieux dans la ville, à partir de l’exemple de la mosquée Adda’wa, située dans le 19ème arrondissement de Paris, suivi d’un Master 2 conduit à l’ENS Lyon et à Paris VIII, sous la direction de Hervé Vieillard-Baron. Ce Master 2 m’a permis de me familiariser avec les communautés évangéliques et pentecôtistes, objets de ma recherche doctorale.

Le questionnement de départ de ce travail de thèse était relativement simple : si le fait religieux s’est adapté aux différentes mutations sociales, ce dont rendent compte les sociologues, le travail du géographe est alors de comprendre comment le fait religieux s’adapte aux mutations récentes de l’espace, notamment dans les villes. Si ces dernières ne sont pas que de simples décors pour les faits sociaux, on peut penser qu’elles changent le religieux, de même que le religieux peut les changer.

Ce questionnement général sur le fait religieux dans les espaces urbains contemporains a été affiné du fait même de l’objet de recherche : les communautés évangéliques et pentecôtistes, et notamment des communautés issues de l’immigration. Dans le paysage religieux français, ces communautés connaissent une croissance réelle, ce qui est d’autant plus remarquable dans un contexte de baisse de la pratique religieuse et une emprise moindre des grandes institutions sur leurs membres.

La perspective géographique sur ces communautés m’a conduit à interroger leurs dimensions spatiales. L’ensemble de la recherche a été sous-tendue par l’idée que la spatialité originale et parfois déroutante de ces communautés (en particulier la localisation des lieux de culte dans des hangars, des ateliers, des bureaux…) témoigne de leur importante capacité d’adaptation aux réalités urbains contemporaines et à proposer ainsi de nouveaux modes de visibilité du fait religieux dans les espaces urbains. Par ailleurs, j’ai montré que les lieux de culte ne s’inscrivent pas tant dans des territoires locaux, mais sont insérés dans des logiques réticulaires, fonctionnant aussi bien à l’échelle de la métropole qu’à l’échelle internationale.

La pratique du double terrain

Le terrain d’investigation fut double puisque mon ambition était de mener une comparaison. Celle-ci a permis de faire ressortir des points communs et des différences entre des communautés similaires, en fonction des contextes socio-spatiaux dans lesquels elles étaient insérées. Le premier terrain fut la commune de Saint-Denis, en Seine Saint-Denis, département caractérisé par sa concentration de communautés évangéliques et pentecôtistes, en particulier celles issues de l’immigration d’Afrique sub-saharienne et du bassin caribéen. Le second terrain retenu fut deux arrondissements (Rosemont et Villeray/Saint-Michel/Parc Extension) de la métropole montréalaise. Si les modèles urbains parisien et montréalais sont différents, ces deux arrondissements possèdent des points communs avec Saint-Denis du point de vue de la morphologie urbaine. Concernant plus spécifiquement mon objet de recherche, le choix de ces deux espaces était pertinent dans la mesure où des responsables religieux sont passés par la France avant de gagner le Québec et que les liens entre les communautés québécoises et françaises sont particulièrement forts.

Afin de conduire au mieux cette recherche l’approche qualitative a principalement été retenue. Celle-ci fut partagée en deux versants : une observation participante qui m’a permis d’entrer en contact avec les communautés et des entretiens avec des acteurs privilégiés (pasteurs, responsables d’associations ou d’organisations religieuses, élus). A ceci s’est ajouté ce que j’ai appelé des « marches exploratoires », consistant à recueillir un matériel photographique des lieux de culte de manière à en établir une typologie en fonction de leur visibilité dans l’espace urbain. Une dimension plus quantitative, néanmoins modeste, a été donnée au travail de recherche, par le biais de questionnaires d’enquêtes distribués aux fidèles, principalement au cours des cultes du dimanche matin.


Fiche informative

Discipline

Géographie (France), Etudes urbaines (Québec)

Directeurs

Annick Germain (INRS-UCS, Montréal) et Hervé Vieillard-Baron (Université de Paris Ouest Nanterre-La Défense)

Universités

INRS-UCS (Montréal) et Paris Ouest Nanterre-La Défense

Membres du jury de thèse, soutenue le 21 novembre 2010

Marie-Hélène Bacqué, Université de Paris Ouest-Nanterre-La Défense
Elisabeth Dorier-Apprill, rapporteur, Université de Provence Sébastien Fath, CNRS
Annick Germain, directrice, INRS-UCS
David Hanna, rapporteur, Université du Québec à Montréal Pierre J. Hamel, INRS-UCS
Hervé Vieillard-Baron, directeur, Université de Paris Ouest-Nanterre-La Défense

Situation professionnelle actuelle

Détaché de l’Education Nationale, post doctorant à l’Université de Montréal

Contact de l’auteur

Frederic.dejean@yahoo.fr

Cadre territorial, perceptions et dimension spatiale

 

GUILLAUME MARCHAND

Géographe
Professeur visitant étranger à l’Université fédérale de l’Amazonas
Boursier de la CAPES

gaelmarch@yahoo.fr

 

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Résumé
Les conflits entre les hommes et la faune sauvage se révèlent par un ensemble de nuisances (destruction de cultures, attaques d’animaux d’élevage, compétitions pour les ressources naturelles, atteintes à la vie humaine) provoquées par différentes espèces animales. En réponse à ces nuisances ou pour tenter de les prévenir, les espèces responsables sont le plus souvent blessées ou tuées par les populations locales, même si d’autres solutions sont explorées avec l’aide des pouvoirs publics et des ONG (délocalisations, compensations, investissements dans la prévention). Dans plusieurs rapports publiés au cours des années 2000, la FAO a souligné une augmentation de ces conflits à l’échelle mondiale, faisant état de la diversité des cas de figure rencontrés d’une région du globe à l’autre. Actuellement, les sociétés confrontées à ces problèmes se posent de nombreuses questions sur leurs causes, leurs impacts sociaux et environnementaux mais aussi sur les solutions à mettre en œuvre pour obtenir une cohabitation plus pacifique. L’objectif de cet article est de montrer que ces interrogations peuvent être intégrées au champ de la géographie et de présenter les réponses que cette discipline peut apporter. Nous verrons alors que cette science a des atouts à faire valoir, que ce soit par ses méthodes d’analyse développées autour des conflits environnementaux, ses travaux sur la représentation des animaux ou son savoir-faire dans l’étude des facteurs spatiaux d’une grande variété de phénomènes.

Abstract
Conflicts between humans and wildlife refer to a range of nuisances (destruction of crops, livestock attacks, competition for natural resources, damage to human life) caused by different species. In response to these disturbances or in on order to prevent them, responsible species are often injured or killed by local populations, even if other solutions are explored with the help of government and NGOs (translocations, compensations, investments in prevention). In several reports published in the 2000s, the FAO noted an increase in conflicts around the world and the diversity of local situations. Human societies facing these issues work on causes, social and environmental impacts and solutions to reach a more peaceful coexistence. This paper shows how geography can be used to deal with human-wildlife conflicts through environmental conflict analysis, work on animal representation or study of spatial factors.

INTRODUCTION

Au cours des années 1990, la biologie de la conservation s’est intéressée sérieusement aux problèmes inhérents à la coexistence de groupes humains et d’espèces animales sauvages sur un même espace, les regroupant sous le terme de human/wildlife conflicts (Woodroffe et al., 2005). L’idée était que les préjudices subis par les populations humaines (destructions de cultures, attaque de bétail, risques de blessure ou de décès…) pouvaient avoir un impact non négligeable sur la protection des espèces problématiques, notamment à cause des risques d’abattage qui pesaient sur des spécimens menacés à divers degrés d’extinction. Dès lors, les études autour des conflits hommes/animaux sauvages n’ont eu de cesse de se multiplier, mobilisant un grand nombre de disciplines en raison de la diversité des facteurs sociétaux et environnementaux entrant en ligne de compte. Parmi ces différentes disciplines, figure, certes encore de façon modeste, la géographie. L’objectif de cet article est de montrer pourquoi cette discipline peut intégrer la question des conflits hommes/faune sauvage dans son champ d’étude et quels peuvent être ses apports dans ce domaine. Notre propos sera organisé en deux parties. La première reviendra sur les éléments permettant de justifier l’inscription des conflits hommes/faune sauvage dans le champ de la géographie. La seconde abordera dans le détail les types d’analyses que cette science peut fournir autour de trois questions identifiées comme fondamentales dans la littérature scientifique consacrée au sujet : l’analyse du cadre territorial dans lequel s’inscrivent les conflits, la façon dont ils sont perçus par les populations locales et leur dimension spatiale (conditions géographiques favorables aux interactions négatives entre espèces ou à leurs résolutions). Le choix de ce triptyque sera justifié au cours du développement de notre propos.

Les conflits hommes/animaux sauvages : une nécessaire appréhension conjointe des dimensions humaines et animales

Les conflits hommes/animaux sauvages suscitent un intérêt croissant dans nos sociétés. Au niveau international, la FAO constatant une augmentation de ces conflits à travers le monde pose un certain nombre de questions sur leurs causes/conséquences et les moyens à mettre en œuvre pour une cohabitation plus pacifique (Distefano, 2005 ; Lamarque et al., 2010). Autant de questionnements auxquels les différentes disciplines scientifiques sont invitées à répondre.

Les conflits hommes/faune sauvage : définition d’un conflit environnemental presque comme les autres

Avant toute chose, même si nous avons esquissé en introduction une définition des conflits hommes/faune sauvage, il semble utile d’expliciter davantage ce terme pour la suite de notre propos. Selon Madden (2004 : 2) : « Il y a conflit quand les besoins et le comportement de la faune sauvage ont un impact négatif sur les objectifs des humains ou quand les objectifs des humains ont un impact négatif sur la faune » (notre traduction).

Du côté des impacts négatifs de la faune sur les sociétés humaines, on recense généralement les attaques de cultures agricoles ou forestières par des herbivores/frugivores mais aussi des attaques de carnivores sur les animaux d’élevage ou sur des personnes. Ces interactions négatives sont alors considérées comme directes dans le sens où ces différentes espèces détruisent du capital humain (surfaces agricoles, habitations) et/ou portent atteinte à l’intégrité physique des hommes et des animaux sous leur protection. Il existe également des interactions négatives indirectes ou plus insidieuses. C’est le cas lorsque la faune sauvage se voit reprochée (à tort ou à raison) de surconsommer les ressources naturelles normalement utilisées par des groupes humains (poissons, gibier, fruits et semences) ou de perturber leur prélèvement. Enfin, il est important de garder à l’esprit que la seule présence d’animaux dangereux ou difficilement contrôlables à proximité d’installations humaines provoque des réactions plus ou moins vives de contestation en raison de la gêne et des risques qu’ils occasionnent. Du côté des impacts négatifs sur la faune, les mesures portant atteinte à l’intégrité physique de l’animal sont les plus souvent citées. Les solutions les plus prisées par les populations locales pour empêcher, réduire ou résoudre les conflits étant d’empoisonner, de blesser ou d’abattre soit de manière sélective (poursuite de l’individu fautif) soit de façon aléatoire (un quelconque représentant de l’espèce problématique). La dégradation des habitats et le prélèvement de ressources naturelles par les hommes au détriment des autres espèces entrent également dans la définition donnée précédemment.

Pour Johansson (2009), les conflits naissent généralement de deux types de transgression. Dans un premier temps, lorsque l’animal sort de la place réelle (une aire protégée, une réserve, un enclos) ou symbolique (une espèce X doit « normalement » se trouver dans tel ou tel type d’espace) que la société lui a assigné. Dans un second temps, lorsque l’homme envahit ou s’aventure dans les espaces occupés par les animaux sauvages, surtout que certaines espèces les défendent farouchement contre divers types d’intrus (d’où l’utilisation du terme « territoire » ). Au vu de ce que nous avons écrit auparavant, il semble opportun de rajouter que les conflits peuvent également émerger en dehors de ces transgressions. Les animaux peuvent être pourchassés, abattus, déplacés, contrôlés ou faire l’objet de réclamations sans avoir véritablement commis de forfait, mais en raison des menaces potentielles qu’ils représentent. La situation de conflit peut donc être la conséquence de dommages matériels et de compétitions inter-espèces avérés, mais la façon dont les animaux sont perçus et le ressenti jouent également un rôle de premier plan.

Les conflits hommes/faune sauvage peuvent être intégrés à la famille des conflits environnementaux (Torre, 2010) dans le sens où un facteur environnemental, ici la présence d’espèces pouvant potentiellement porter préjudice aux sociétés humaines, provoque des réactions plus ou moins violentes en leur sein (revendications et demandes d’intervention auprès des pouvoirs publics, débats entre acteurs, mesure de représailles envers les espèces incriminées). Dans bien des cas, les conflits hommes/animaux sauvages sont considérés comme de simples « conflits entre hommes au sujet des animaux ». On insiste alors sur le faits que les affrontements entre différents groupes d’acteurs (personnalités politiques, associations, citoyens lambda, ONGs…) sont liés à de vives divergences quant à la manière de penser la protection de l’environnement, de vivre ou d’utiliser un espace donné mais aussi de percevoir les espèces à problèmes (Luxereau, 2004 ; Collomb, 2009). Toutefois, ils ne sauraient se limiter à cette vision qui relègue au second plan le versant animal du problème. L’une des principales originalités des conflits hommes/animaux sauvages est que l’animal est un protagoniste à part entière avec des stratégies qui lui sont propres dans sa manière d’occuper l’espace et de se jouer, avec une fréquence et une intensité variables, d’une part, des frontières imposées par les groupes humains et, d’autre part, des représentations à son égard (Philo et Wilbret, 2000 ; Emel et Urbanik, 2010).

Enjeux sociaux et environnementaux des conflits hommes/sauvages

Nous avons insisté dans la définition donnée dans la partie précédente sur la dimension humaine et animale des conflits environnementaux, nous présenterons ici de façon concise quelques-uns des problèmes sociaux et environnementaux qui leur sont inhérents. Du point de vue social, lesdits conflits ont de nombreuses incidences sur les conditions de développement humain. Une fois cumulées, les destructions de surfaces cultivées et les attaques de bétail par la faune sauvage se chiffrent souvent en millions d’euros à l’échelle d’une nation (Lamarque et al., op.cit). Si ces conflits concernent tant les grands producteurs fortement capitalisés que les petits paysans, les incidents ont souvent un impact plus important dans le second groupe. Cela est dû au manque de moyens pour se prémunir des attaques mais aussi à la vulnérabilité économique ambiante : production sujette à des aléas divers, capacité de réaction aux crises limitée (absence de liquidités, impossibilité d’investissement). Dans un grand nombre de pays, surtout ceux en développement, le problème est accentué par l’absence de mesures compensatoires (indemnisations) ou d’aides à la prévention (système d’assurance, clôture des parcs et réserves). Que ce soit pour les zones rurales de l’hémisphère Nord ou celles de l’hémisphère Sud, ces espaces sont soumis à une multitude de problèmes : difficultés à vendre la production, concurrence d’autres formes d’occupation de l’espace, difficultés d’accès à certains services fondamentaux etc. Par conséquent, les sommes investies pour protéger les espèces problématiques ou pour réparer leurs dégâts sont mal vécues ou considérées comme injustes car elles pourraient être utilisées pour résoudre les problèmes des populations locales (Benhammou et Dangléant, 2009). Enfin, il est important de garder à l’esprit que certaines espèces portent atteinte à la vie humaine.

Selon Thirgood et al. (2005), les décès liés aux méga-herbivores (éléphants et hippopotames) sont à peu près équivalents à ceux liés aux carnivores. À titre d’exemple, au Kenya, on dénombre 221 victimes de l’éléphant entre 1990 et 1997 contre 250 pour les félins (Panthera leo et Panthera pardus) et les crocodiles (différentes espèces du genre Crocodylus). D’une manière générale, les décès liés aux animaux sont plus nombreux dans les pays en développement que dans les pays développés, outre une plus forte proportion d’espèces potentiellement dangereuses, les densités de population rurale, la présence de vastes aires protégées et les formes d’agropastoralisme pratiquées peuvent expliquer ces différences.

Du point de vue environnemental, certaines des espèces classées comme nuisibles et dûment combattues par les populations locales sont également menacées d’extinction, comme l’once (Uncia uncia) ou les différentes branches asiatiques de Panthera tigris (Inskip et Zimmermann, 2009). Ces espèces sont déjà fragilisées par la disparition de leur habitat, par leur utilisation par la médecine traditionnelle chinoise ou encore par la raréfaction de leurs proies habituelles. Ainsi, l’utilisation généralisée du contrôle létal pour résoudre les problèmes qu’elles provoquent (attaque de bétail pour l’once, attaque humain/bétail pour le tigre) accroît la menace qui pèse sur elles. Il est utile de rappeler que même si elles s’avèrent gênantes, les espèces problématiques offrent « gratuitement » de nombreux services (agro)écosystémiques pour les territoires qu’elles occupent. Les carnivores évoqués ci-dessus régulent les rongeurs et herbivores qui s’attaquent aux cultures. Par conséquent, leur disparition peut avoir des conséquences directes sur les productions agricoles puisque les nuisibles devront être éliminés par des moyens plus coûteux (pesticides, poisons).

Le dernier enjeu (et de taille) a trait à la cohabitation hommes/espèces sauvages en minimisant les impacts évoqués jusqu’à présent. Une bonne partie de la littérature technico-scientifique est consacrée à la recherche de solutions alternatives au contrôle létal qu’elles soient préventives (clôtures, répulsifs, cloisonnement des troupeaux, système d’assurance contre les attaques), éducatives (sensibilisation aux enjeux de protection) ou compensatoires (indemnisations des préjudices subis, projets de développement socioéconomiques…). Ces solutions sont éminemment liées aux conditions locales dans le sens où ce qui fonctionne dans un endroit donné et pour une espèce donnée ne vaut pas forcément ailleurs et pour une autre espèce. Par exemple, les clôtures balisées de drapeaux (fladry barriers) ont été mobilisées pour éviter les attaques des loups nord-américains (Canis lupus) sur les animaux d’élevage, partant du principe que les représentants européens de l’espèce étaient intimidés par les bouts de tissus en mouvement. Toutefois, les résultats obtenus par Shivik et al. (2003) sur le territoire américain ont été mitigés. Des loups faméliques ou téméraires n’hésitaient pas à franchir cet obstacle voyant que celui-ci ne présentait pas de réel danger pour leur propre existence. Ils furent rapidement imités par leurs semblables, ce qui a ralenti les prédations sur le bétail seulement pendant quelques mois. De même, les solutions proposées n’ont pas la même acceptation en fonction des populations humaines rencontrées, celle-ci dépendant de nombreux critères tels que les revenus (les méthodes utilisant des répulsifs sonores, visuels ou tactiles sont très coûteuses) ou encore la sensibilité individuelle au monde animal.
Le zonage fait partie de ces solutions souvent mises en avant mais controversées (Larson, 2008). Ces plans d’aménagement consistent à implanter une ou des « zones cœur » où les espèces animales sont strictement protégées et, à leurs périphéries, des zones où les espèces problématiques peuvent potentiellement être abattues (en fonction du statut de l’espèce et des autorisations particulières fournies par les autorités). Ce type de proposition suscite des réactions diverses (Mauz, 2002a ; Bobbé, 2006). D’un côté, les partisans des espèces problématiques perçoivent négativement l’autorisation du contrôle létal et craignent que les zonages ne prennent pas en compte les besoins spatiaux des animaux. Rappelons que certaines espèces nécessitent une aire vitale de plusieurs milliers de km², ce qui est souvent impossible à mettre en œuvre en raison des besoins humains (terres de parcours, expansion urbaine, fronts pionniers agricoles).
D’un autre côté, les détracteurs des espèces problématiques ne sont pas toujours satisfaits des autorisations d’abattage (qu’ils souhaiteraient plus permissives) et du fait de voir leurs propres usages de l’espace contraints, en partie, selon des critères biologiques et écologiques. Enfin, les zonages soulèvent de nombreuses questions quant à l’efficacité réelle d’un partage de l’espace. L’idée que les animaux transgressent les frontières qui leur sont imposées est unanime (Emel et Urbanik, op.cit), il en va de même avec les populations humaines. Si l’on prend l’exemple des invasions de terres protégées, celles-ci sont monnaies courantes dans le monde entier et pour des motifs divers. En Afrique, les aires protégées constituent des refuges en cas de sécheresse (pacage des bêtes) ou de troubles politiques (Binot et al., 2006). Au Brésil, celles-ci sont occupées par les mouvements de réforme agraire radicaux et des latifundiaires, considérant qu’elles nuisent au développement socio-économique du pays (GTA, 2008). Par conséquent, de nombreuses questions demeurent en suspens quant à l’efficacité de cette partition de l’espace afin de réduire les conflits hommes/faune sauvage. Questions auxquelles la géographie peut apporter des réponses à travers ces différents outils cartographiques et d’analyse spatiale.

Au vu de ce qui a été évoqué précédemment, la géographie possède de nombreux atouts à faire valoir dans l’étude des conflits hommes/animaux sauvages. Premièrement, parce que ces derniers renvoient à des questions intégrées à son champ disciplinaire, telles que les interactions hommes/environnement ainsi que leurs variations dans le temps et l’espace. Deuxièmement, parce que les sciences naturelles qui ont tenu pendant longtemps le monopole des études sur ces conflits multiplient les appels au dialogue interdisciplinaire afin d’améliorer les connaissances sur leurs dimensions sociales, culturelles, politiques, économiques et spatiales. La géographie peut aisément répondre à cet appel à la collaboration, étant par essence une « science d’interface » habituée à l’étude systémique de facteurs de différentes natures ainsi qu’aux échanges avec les autres disciplines (Bertrand, 2002). La partie suivante de notre propos est destinée à montrer comment cette question a été traitée jusqu’à présent dans les travaux géographiques et quels sont les éléments à approfondir ou à explorer.

La géographie au service de l’étude des conflits hommes/animaux sauvages

Depuis la publication du livre de Philo et Wilbret (2000), les études géographiques traitant de façon directe ou indirecte de la question animale se sont multipliées, particulièrement en Angleterre, en Amérique du Nord et en Australie (Emel et Urbanik, op.cit.). En France, malgré une réticence ancienne des géographes à parler des animaux (Milhaud, 2005), un dossier spécial de la revue Espaces et Sociétés publié en 2002 (sous la direction de Staszak) a réaffirmé la légitimité de cet objet d’étude dans le champ disciplinaire et a ouvert la voie à d’autres initiatives. Dans cet univers, on retrouve un certain nombre de travaux traitant directement ou indirectement des conflits hommes/animaux sauvages. L’objectif de cette partie est de montrer comment ces recherches et celles portant sur d’autres domaines peuvent contribuer à améliorer les connaissances autour de cet objet d’étude. Au vu de la littérature parcourue, nous avons identifié trois champs de compétence qui peuvent s’avérer utiles, le premier fait référence à l’étude des conditions territoriales des conflits, le second à l’analyse des perceptions et des représentations liées à l’animal et le troisième à la mise en évidence du volet spatial des conflits et à leur cartographie.

La géographie des conflits : replacer les problèmes liés à l’animal dans une dynamique territoriale

Des auteurs comme Madden (op. cit.) ont souligné la nécessité de replacer les conflits hommes/animaux sauvages dans une perspective territoriale en s’intéressant aux particularités locales ou aux traits communs pouvant être rencontrés d’une région à l’autre. Nous avons vu dans la partie précédente que les configurations territoriales influencent grandement la nature des conflits, leur gravité et les méthodes à mettre en place pour les résoudre. Par « configuration territoriale » nous faisons référence à la combinaison de facteurs aussi divers que : l’état de l’environnement (disponibilité des ressources pour humains et animaux), le type d’espèce rencontrée (les herbivores ne provoquant pas les mêmes problèmes que les carnivores), les activités humaines pratiquées (les conflits sont en général plus vivaces lorsque le secteur primaire est important), la façon dont sont perçus les animaux ainsi que les formes d’intervention pour faciliter la cohabitation. Cette mise en perspective des conflits selon les configurations territoriales est une pratique régulière de la géographie dédiée à l’étude des conflits environnementaux (Guyot 2003 ; Laslaz 2005 ; Goeury 2010 ; Torre, 2010). En faisant une synthèse des réflexions développées dans ces différents articles, il est possible de définir les contours d’une grille de lecture quant aux conditions territoriales des conflits avec la faune sauvage qui serait articulée en quatre points.

Le premier point invite à s’intéresser aux dynamiques territoriales qui sont à l’origine des conflits ou qui ont été révélées par ces derniers. Par exemple, les créations d’aires protégées en divers endroits du globe se sont accompagnées d’un accroissement démographique des populations animales et conséquemment d’une augmentation des risques d’interactions négatives avec les groupes humains vivant en leur sein ou à proximité (Sogbohossou et al., 2011). En France, les opinions négatives à l’encontre du loup dans les régions montagnardes sont exacerbées par les difficultés rencontrées localement (crise de l’élevage ovin, problèmes d’accès à certains services).

Le deuxième point traite de l’analyse des jeux d’acteurs, ce qui revient à étudier les jeux d’alliances et d’oppositions mais aussi les discours et les stratégies qui les sous-tendent. En France, Mounet (2007) a mis en évidence que les agriculteurs et les chasseurs se rencontraient dans leur opposition au loup (respectivement inquiets pour les brebis et les populations d’ongulés sauvages) mais s’opposaient autour du sanglier (les destructions de cultures provoquées par ce dernier étant imputées à l’incapacité des chasseurs à gérer l’espèce). En faisant référence aux jeux d’acteurs, il est nécessaire de considérer l’animal comme un protagoniste à part entière qui possède des logiques qui lui sont propres et dont les actions résultent de choix face à divers stimuli, tels que les changements paysagers ou climatiques ainsi que les contraintes spatiales imposées par l’homme (zonages et autres méthodes de contention). Si l’on reprend l’exemple du comportement des loups américains face aux clôtures à drapeaux évoqué précédemment, certains individus ont pu faire le choix délibéré de les franchir à partir d’une analyse coûts/bénéfices (autrement dit en comparant le risque d’être abattu ou blessé à la possibilité de se nourrir sans grand effort). Des travaux récents sur les relations anthropozoologiques cherchent à faire état de l’agentivité de l’animal (Gouabault et Michalon (dir.), 2010 ; Kohler (dir.), 2012). Les méthodes sont diverses et variées : Baratay (2012) se propose d’interpréter les récits mentionnant les faits et gestes de l’animal à la lumière des découvertes éthologiques ; Lescureux (2010) s’intéresse aux savoirs des populations locales quant au comportement des espèces ; Campbell (2008, 2009) et Kohler (2012) privilégient l’observation directe des animaux (individuellement ou en groupe) à la lumière de grilles de lecture appliquées normalement aux humains. Les trois méthodes se valent, bien que chacune présente des risques d’erreur d’interprétation, et peuvent être mobilisées collectivement. Elles sont toutes applicables à des réflexions d’ordre géographique notamment lorsqu’il s’agit d’analyser la façon dont les animaux se meuvent dans l’espace et se comportent vis-à-vis des propres mouvements humains.

Le troisième point concerne l’étude des effets spatiaux et scalaire des conflits. Dans le premier domaine, cela revient, par exemple, à s’intéresser aux aménagements spécifiques produits par les conflits, comme, par exemple, la « clôture à dingos » (Canis lupus dingo) coupant l’Australie en deux afin d’éviter son incursion dans les zones d’élevage (souhait des éleveurs) et lui laisser le droit d’exister loin d’elles (souhait des associations de défense des animaux : Arnould et Simon, 2007). En ce qui concerne les jeux d’échelles, il est intéressant de replacer un conflit localisé dans des perspectives plus générales. Le conflit qui oppose les éleveurs d’ovins des alpes françaises aux loups s’inscrit dans une dynamique européenne, le retour de l’espèce est favorisé par des décisions communautaires (Convention de Berne, programmes Life…) et les difficultés de l’élevage ovin sont en partie liés à la réforme de la Politique Agricole Commune.

Le quatrième point a trait à l’analyse de la temporalité des conflits. Torre (op. cit) part du principe que plus un conflit s’inscrit dans la durée, plus il est important et donc potentiellement difficile à résoudre. La lutte contre les loups sur le territoire français s’inscrit dans un temps long et marquée par des épisodes plus ou moins sanglants, encore très présents dans la mémoire collective (De Planhol, 2004 ; Moriceau, 2007). Aller à l’encontre de cette animosité séculaire pour faire en sorte que le loup trouve à nouveau sa place sur le territoire français risque donc de s’avérer difficile.

La prise en compte des perceptions : les travaux sur la « juste place » des animaux

De nombreux auteurs évoquent un écart entre les dommages réels que provoquent les animaux et la façon dont ils sont vécus par les populations humaines, soulignant l’importance d’étudier les filtres culturels, religieux ou idéels à l’origine de cette altération de la perception (Madden, op. cit ; Dickman, 2010). La manière dont les humains perçoivent leur environnement et ses différentes composantes a fait l’objet de nombreux travaux en géographie dite culturelle. Actuellement, la branche culturelle des travaux géographiques consacrés aux animaux est la plus développée avec des recherches portant sur des sujets très divers tels que : la construction sociale de la frontière entre (animaux) humains et animaux (non humains) ; les valeurs symboliques et identitaires liées à certaines espèces (Lassiter, 2002) ; et, enfin, la façon dont les sociétés réservent, autorisent ou refusent l’accès de certains espaces à certaines espèces. Comme nous l’avons évoqué précédemment, les conflits hommes/animaux sauvages sont éminemment liés à cette dernière composante, le conflit naissant lorsque l’animal sort ou s’apprête à sortir de l’espace réel ou symbolique qui lui a été alloué par un individu ou un groupe d’individus.

Cet espace octroyé à l’animal a été conceptualisé sous le terme de « juste place » (Mauz, 2002b). Cette « juste place » est définie en fonction de la nature de l’espèce (« une espèce montagnarde doit se trouver en montagne et non en plaine »), son comportement (« une espèce sauvage doit être craintive et par conséquent loin des hommes et de leurs établissements ») mais aussi la nature de l’espace (« une montagne sera d’autant plus authentique que l’on y observera des espèces montagnardes en pleine possession de leurs moyens). La question des représentations occupe une place importante dans la définition de cette « juste place », si bien qu’elle est souvent stéréotypée et ne correspond pas au comportement réel de l’espèce ou à l’avancée des connaissances scientifiques dans ce domaine. Mauz cite l’exemple d’ongulés sauvages (chamois, bouquetins) que les populations des Alpes françaises assignent à la haute montagne car des années de chasse et de conduite des troupeaux les y ont circonscrits. Or, depuis quelques années, la réduction des activités humaines dans les étages inférieurs et les mesures de protection à leur égard les ont rendues moins craintives, d’où des sorties en dehors de ce que l’on considérait être leur « habitat naturel ». Si ces incursions en vallée ou à proximité des exploitations agricoles peuvent sembler logiques aux yeux des écologues et des naturalistes (processus de conquête d’une niche écologique laissée vacante), elles sont moins bien perçues par les acteurs locaux qui y voient une « déviance » de l’animal et une multitude de problèmes (risque de collision sur la route, consommation de la végétation normalement destinée aux animaux d’élevage). Même si tous ne font pas référence à l’expression de « juste place », de nombreux travaux géographiques se sont intéressés aux discours et représentations liés à l’animal, notamment pour analyser les jeux d’acteurs entre les défenseurs et les opposants à différentes espèces problématiques (Mounet, op. cit ; Benhammou, op. cit, Boussin, 2008, Poinsot, 2008). D’autres recherches ont insisté davantage sur les filtres formant ou déformant la perception des espèces animales en tentant d’analyser le poids des trajectoires socioprofessionnelles et éducatives, de la culture locale (religion, folklore) mais aussi des sensibilités collectives et individuelles (Naughton-Treves, 2002).

Bien que de nombreuses disciplines mènent des recherches sur la façon dont les conflits et les espèces sont perçus (anthropologie, psychologie, philosophie) et que le traitement géographique de la question soit relativement développé, de nombreux éléments restent à découvrir dans ce domaine. À titre d’exemple, au Brésil, les études sur la perception des animaux problématiques et leur « juste place » sont pour l’instant assez lacunaires et limités à quelques espèces emblématiques comme le jaguar (Zimmermann et al., 2005). S’intéresser aux opinions en circulation sur les espèces problématiques est fondamental afin de pouvoir cibler les actions d’information et de sensibilisation qui permettront peu à peu de désamorcer les conflits. Cela revient notamment à relativiser les attaques de carnivores sur des humains à la lumière de statistiques diverses (données environnementales ou historiques) afin d’en souligner le caractère exceptionnel et d’écorner l’image abondamment répandue de « machines à tuer » (Thirgood et al., op. cit ; Moriceau, 2007 ).

L’analyse de la dimension spatiale des conflits et leur mise en carte

Si la question des représentations liées à l’animal a bien été analysée par les géographes, paradoxalement, leur engagement dans l’analyse de la dimension spatiale des conflits et les réalisations cartographiques à cet égard demeurent limités. Ces travaux sont pourtant d’une importance capitale que ce soit pour mettre en exergue les facteurs géographiques pouvant expliquer les causes d’un conflit ou pour aider à sa résolution (orienter la mise en place d’aménagements spécifiques comme des couloirs à faune, des clôtures ou des zonages…).

L’importance et la gravité des conflits varient en fonction de différents critères ayant une dimension spatiale. Les densités humaines et animales, la distance entre les établissements humains et les zones occupées par les animaux tout comme l’existence de ressources ou de portions d’espace convoitées par les deux parties (points d’eau, forêts parcourues pour l’extractivisme) constituent des facteurs souvent mis en avant par la littérature technico-scientifique pour expliquer les causes d’un conflit. Les dynamiques paysagères et les formes d’occupation du sol ont également leur importance : certaines cultures comme le piment ou le poivre repoussent un grand nombre d’herbivores problématiques, la présence d’une clairière régulièrement nettoyée entre un fragment forestier et une zone cultivée peut dissuader les espèces forestières d’y pénétrer. D’autres facteurs doivent être pris en compte comme la qualité des habitats. Par exemple, la raréfaction des proies naturelles ainsi que la dégradation de la végétation ou des cours d’eau sont considérés comme des facteurs explicatifs des attaques de félins sur le bétail et les humains (Löe & Roskaff, 2004). Il est également primordial de considérer les formes d’occupation de l’espace des espèces problématiques. Certaines sont fortement attachées à des lieux particuliers : les bandes de babouins qui s’attaquent aux plantations sylvicoles ou aux ovins en Afrique occupent les mêmes sites de repos d’une nuit à l’autre. Ainsi pour éviter les conflits, on peut choisir de les déloger ou de maintenir les activités humaines à une distance raisonnable déterminée en fonction du rayon d’éloignement moyen de ces sites de repos (Lamarque, op. cit). Les jeux de compétition entre espèces peuvent également fournir des informations utiles pour la résolution des conflits. Au Kenya, les éléphants et les babouins s’évitent soigneusement (Buard, 2005), par conséquent, il est possible de choisir l’espèce avec laquelle la cohabitation demeure la plus aisée et tenter de faciliter son maintien sur la zone afin de résoudre indirectement le conflit avec la seconde. Enfin, il est important de noter que les changements saisonniers ont également leur importance : les lions du Kenya semblent davantage s’attaquer au bétail et aux humains lors des époques de haute précipitation, le contraire est observé pour les crocodiles.

Ces différents critères ont été mis en évidence majoritairement par les sciences naturelles, surtout ceux qui ont trait aux effets des conditions d’habitat sur les stratégies animales, et par quelques géographes (Naughton-Treves, op. cit ; Campbell, 2008, 2009). L’intérêt de la géographie est de pouvoir mettre en carte les conflits afin de souligner les configurations spatiales à l’origine des tensions, mais aussi de définir des éventuelles zones de vulnérabilité aux conflits. Le travail de Master de Buard (op. cit) constitue un des rares exemples ayant cherché à croiser dans un SIG différents critères (densité humaine, accès à une source d’eau, types d’habitat privilégié par les espèces animales) afin de cartographier les risques de conflits entre humains, éléphants, porcs sauvages et babouins. Cette relative discrétion des géographes dans ce domaine est regrettable. Si la cartographie des conflits hommes/faune sauvage est jugée ardue par certains auteurs (Arnould, 2009), l’exemple donné par Buard prouve que cela n’est pas impossible. Comme les sciences naturelles montrent un intérêt certain pour la mise en évidence de la dimension spatiale de ces conflits (Smith et Kalski, 2000), il est possible que la participation de la géographie croisse dans les années à venir. Comme cette question a également trait à la manipulation de données écologiques (définition de la qualité de l’habitat ou des compétitions entre espèces) et éthologiques (comportement de l’animal dans un espace donné), cette contribution de la géographie ne pourra être réalisée sans un étroit dialogue avec ces disciplines.

Conclusion

L’objectif de cet article était de montrer que les conflits hommes/animaux sauvages connaissaient de nombreuses variations en fonction des configurations territoriales rencontrées et que, par conséquent, cet objet d’étude pouvait être de l’intérêt de la géographie. Les différentes sciences s’intéressant auxdits conflits sont à la recherche de méthodes et de grilles d’analyse afin d’en expliquer les causes profondes et proposer des solutions viables sur le plan social et écologique. Nous avons alors mis en évidence les différents apports de la géographie des conflits environnementaux, de la géographie culturelle et les potentialités de l’analyse spatiale dans ce domaine. Ces apports ont été présentés de façon cloisonnée pour les besoins de la démonstration, cependant, il est évident que pour une appréhension globale des conflits, une analyse conjointe des configurations territoriales, des perceptions et de leurs critères spatiaux doit être privilégiée. Cette étude globale des conflits hommes/animaux sauvage présente de nombreux défis pour la discipline géographique. Le premier est d’opérer un rapprochement entre des branches disciplinaires qui ont eu dans le passé des tendances à se séparer et qui, aujourd’hui encore, éprouvent des difficultés à dialoguer. Il est par exemple primordial que la géographie culturelle et la biogéographie se rencontrent, car, comme le souligne Campbell (op. cit), les idées circulant sur les espèces ont un impact direct sur leur répartition dans l’espace et le temps. En France, des siècles d’opinions négatives à l’encontre du loup n’ont-elles pas conduit son éviction du territoire français et aux tentatives de contention actuelles ? Le second est de réussir à cartographier les conflits, autrement dit, réussir à mettre en exergue les zones de tension entre les territoires humains et ceux des animaux, ces derniers ne pouvant être appréhendés qu’avec le concours d’autres disciplines telles que l’écologie ou l’éthologie. Le troisième est de parvenir à considérer les stratégies individuelles et collectives des animaux pour en faire un acteur à part entière et non un simple élément contextuel. Ce qui revient par exemple à se demander comment l’animal adapte son comportement aux faits et gestes des humains et comment il peut, en retour, influer sur ces derniers. À titre d’exemple, dans un article de 2008, Campbell évoquait la capacité de certains oiseaux de petite taille à s’attirer les faveurs des humains qui les nourrissent afin de renverser l’ordre naturel des choses (infériorité face aux oiseaux de plus grande taille ou plus agressifs). Pour l’instant, le point de vue et les stratégies de l’animal sont quelque peu délaissés dans les travaux des sciences humaines portant sur les conflits hommes/faune sauvage, mais cela peut constituer un nouveau pan de recherche dans les années à venir.

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Caroline ROZENHOLC

Laboratoire ACS École Nationale Supérieure d’architecture Paris-Malaquais
Géographe
caroline.rozenholc@univ-poitiers.fr

Patrick CÉLESTE

Laboratoire ACS École Nationale Supérieure d’architecture Paris-Malaquais
Architecte DPLG
agenceceleste@club-internet.fr

Orfina FATIGATO

Laboratoire ACS École Nationale Supérieure d’architecture Paris-Malaquais
Architecte
orfina.fatigato@gmail.com

Andreï FERARU

Laboratoire ACS École Nationale Supérieure d’architecture Paris-Malaquais
Architecte, urbaniste
aaferaru@worldonline.fr

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Résumé
Cet article fait suite aux propositions de l’équipe du laboratoire de recherche ACS (ENSA Paris-Malaquais) dans le cadre de l’Atelier International du Grand Paris  (AIGP) depuis 2008. Il reprend également le travail que les chercheurs d’ACS mènent sur les Entre-Lieux au sein du programme ANR TerrHab « De l’habitabilité à la territorialité (et retour) : à propos de périurbanités, d’individus et de collectifs en interaction » (UMR Pacte – Université de Grenoble). Sur la base de ces travaux, il s’agit dans cet article de conduire une double investigation théorique et de terrain pour, d’une part, reconnaître, décrire et comprendre des pans entiers de territoires périurbains délaissés ou décriés et, d’autre part, pour évaluer leurs capacités de transformation, voire de métamorphose. Le premier volet de l’article tente de fédérer ce qu’il y a de commun entre des expressions cherchant à qualifier ces espaces – non-lieux, friches, terrain vagues, vides ou délaissés – pour en déceler les potentialités. Le second volet est une application de cet outil théorique à une commune du Grand Paris, Achères, une ville de 20 000 habitants située dans les Yvelines. En conjuguant ces deux volets, nous proposons un mode d’analyse de terrain et une grille de lecture des entre-deux, dans leurs dimensions spatiales et dans leurs dynamismes temporels.

Introduction
De l’analyse des différents paysages de l’Île-de-France développée lors de la consultation portant sur « Le Grand Pari(s) », nous avons constaté qu’au-delà des limites des urbanisations continues – les centres historiques et leurs faubourgs –, le territoire est aujourd’hui largement constitué d’entités plus ou moins étendues, distantes les unes des autres, et qui semblent s’opposer. Cette fragmentation du territoire semble encore renforcée par les infrastructures routières, autoroutières, ferroviaires, mais aussi par les grandes emprises commerciales, industrielles et les entrepôts qui, le traversant, viennent y établir des barrières difficilement franchissables. Ainsi, paradoxalement, la route ou les voies ferrées, qui devraient unir et relier, morcellent le territoire comme le font d’ailleurs les divisions administratives et les superpositions de compétences en multipliant les espaces sans statut et auxquels le mot « d’entre-deux » géographiques, statutaires ou temporels peut s’appliquer.
Partant de ce constat, il s’agit dans cet article de contribuer à la compréhension de ces espaces souvent peu reconnus, bien qu’ils recèlent un fort potentiel en termes de réserve foncière et de requalification urbaine. À cette fin, nous présenterons un travail mené dans le cadre d’un programme de recherche sur l’habitabilité des territoires urbains pour lequel la commune d’Achères (une commune d’environ 20 000 habitants située dans les Yvelines) est un lieu d’études privilégié. La réflexion qui en découle sera ici structurée en deux temps : une première partie générale, à laquelle répondra une deuxième partie plus précisément liée à ce terrain d’étude francilien. Cette seconde partie sera organisée en six « traits » qui forment une grille d’identification et de lecture des entre-deux. La conclusion proposera une définition possible de ce type d’espaces-temps qu’est l’entre-deux : un écart mal identifié entre deux entités reconnues, un état intermédiaire, une étape, parfois longue et « installée », de transition entre entités géographiques. Contribuer à leur identification représente déjà un acquis et constitue l’ambition du présent article.

Les espaces sous-utilisés du paysage : de la notion de distance à celle d’« entre-deux »

François Béguin (1997), dans un article intitulé « Vagues, vides, verts » traitant des espaces délaissés du paysage moderne, posait la différence entre terrains vagues et vides en s’appuyant notamment sur les photos de la banlieue parisienne prises par Robert Doisneau entre 1932 et 1945 puis en 1985. À leur manière, ces photos racontent la transformation d’un paysage soumis à une paupérisation progressive. Sur les clichés des années 1930, on voit des espaces riches de terrains vagues, de lieux « incertains » et qui, par leur caractère indéfini, semblent à même d’accueillir une large palette d’activités, souvent ponctuelles. Puis, au seuil des années 1990, les espaces que donnent à voir ces images semblent beaucoup plus vides. Commentant ces transformations, Doisneau dira d’ailleurs que « La banlieue est maintenant un endroit fait pour obéir, et pas pour jouer. C’est devenu comme une glissière, un tuyau lisse : il faut que ça coule. Avant c’était plein d’écailles, on pouvait s’arrêter » (cité par F. Béguin, 1997 : 58).
Ainsi, les vides résulteraient de la défection de ces espaces et de leur perte de sens progressive alors que les terrains vagues seraient animés et mis en tension par la diversité de leurs utilisations possibles et leur imprévisibilité (Béguin, 1997). A partir des années 1990, le terrain vague est donc souvent vidé, par un processus de saturation continue du territoire qui lui dérobe sa vitalité, en tant qu’espace des possibles. A ce propos, Marc Augé nous rappelle que les espaces du vide sont étroitement mêlés à ceux du trop plein :
« Friches, terrains vagues zone apparemment sans affectation précise entourent la ville ou s’y infiltrent, dessinant en creux des zones d’incertitude qui laissent sans réponse la question de savoir où commence la ville et où elle s’achève » (2003 : 88-89).
Ces absences et discontinuités bâtissent alors une trame qui interrompt le continuum de l’espace et révèlent dans le paysage contemporain, en négatif, d’énormes quantités de terrains (abandonnés, marginalisés ou sous-exploités). Ces « espaces entre les choses », pour reprendre l’expression de B. Secchi (1993 : 6), ont ainsi perdu leur fonction initiale, ou ne l’ont jamais acquise, et restent comme « en attente » au terme de projets interrompus, de changements de politique, de doctrines ou d’erreurs et d’échecs architecturaux. Il s’agit d’espaces divers quant à leurs dimensions, leur position respective dans le paysage et leurs histoires, mais tous ont échappé à l’aménagement et ont soit été vidés de leur fonction initiale soit occupés par des fonctions inadéquates.
Les termes par lesquels le débat disciplinaire a signalé ces espaces résiduels sont multiples : non-lieux, terrains vagues, vides, drosscape, friches ou encore espaces délaissés. Il faut y ajouter l’idée d’espaces en « suspension » comme c’est le cas de la plaine d’Achères : ancienne zone d’épandage des eaux usées de la ville de Paris, zone de dépôt de gravats de démolition recouverts de terre, par moments transformée en aire de jeux (aéromodélisme, tir de feux d’artifice), terre agricole exploitée comme gravière ou terrain de dressage de chiens de garde, par exemple, nous y reviendrons.
Penser cet espace comme « entre-deux », c’est alors d’emblée lui reconnaître un caractère spécifique : celui d’un espace caractérisé par la condition d’être parmi des « choses » différentes. Ainsi énoncé, l’entre-deux serait alors, soit une absence, soit une pluralité fonctionnelle dont les habitants feraient une utilisation spontanée. En fait, il relève plus d’un renversement de paradigme, non pas tant parce que les distinctions entre les différentes entités constituant le territoire se brouillent, mais parce que la notion d’entre-deux met en lumière l’impossibilité de penser les phénomènes d’urbanisation comme la seule transformation d’un état premier, et par là même idéal. Le postulat sur lequel repose la conception d’un état premier est celui de la persistance d’une donnée originelle qui, se renforçant ou se délitant au cours des transformations, demeurerait. Notre postulat est différent : au lieu d’envisager deux états idéaux régnant d’un égal partage sur l’espace avec, d’un côté la campagne et, de l’autre, la cité qui n’aurait cessé de s’étendre, nous proposons d’approcher l’urbanisation, au fur et à mesure qu’elle conquiert de nouvelles terres, comme une remise en cause des états antérieurs. Chaque étape de l’urbanisation – qu’il s’agisse de démolitions, de percements, de densifications, de multiplications des réseaux, de réaffectations des dispositifs matériels – accentue en effet les mutations du territoire. Elles aboutissent alors à un état nouveau, des parties comme du tout. Cette hypothèse nous conduit à définir les entre-deux comme ces états, physiques, historiques, fonctionnels ou symboliques, qui constituent en réalité la nature même des espaces habités. On doit alors reconnaître, pour les comprendre et éventuellement agir, la dislocation urbaine, le rattrapage et ce que certains auteurs nomment « l’hybridité » des territoires contemporains.
Par ailleurs, un regard lucide sur ces discordances repose la question du « beau ». De ce point de vue, nous avons atteint un seuil comparable à celui franchi par l’aménagement du territoire au XVIIIe siècle, au moment où la ville s’est étendue au-delà de ses enceintes pour se fondre dans les faubourgs et les campagnes. L’abbé Laugier, théoricien français du rapport ville/campagne, proposa alors, afin de sublimer la conception traditionnelle du territoire fait d’entités clairement identifiées (villes, campagnes et châteaux), de penser l’ensemble du territoire et, par là-même la ville, comme un parc. Ce parc devait, en un fracas harmonieux, réunir le tissu médiéval, les tracés réguliers et les grands axes des compositions classiques, les faubourgs s’étendant le long des routes, les villages rattrapés par l’extension urbaine, les forts et les châteaux, les parcs, les campagnes, les forêts, les monts et les cours d’eau. Le paradigme de cette théorie est la ville ouverte sur le paysage dont Versailles et son château, le siècle précédent, inaugura le modèle (Castex, Céleste et Panerai, 1980). Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les conceptions de l’abbé Laugier, conscient du caractère relatif des prescriptions du beau, restent opérantes pour répondre aux défis de nos villes contemporaines. Elles reposent, en effet, sur la juxtaposition de différences, sur la distinction entre « beautés générales » et « beautés particulières » et sur, pour reprendre le thème générique de cet article, une série d’entre-deux.
Aux lendemains de l’échec de l’aménagement du territoire selon une conception expansionniste, dont la politique des villes nouvelles représenta le dernier avatar dans les années 1960, une révolution égale à celle à laquelle a dû faire face le XVIIIe siècle est aujourd’hui nécessaire. L’avenir des villes se joue sur ce qu’elles ont détruit, stérilisé, tenu pour des confins, des marges, des lieux sans valeurs sinon celle de contribuer à produire de la valeur dont ils ne sont pas les bénéficiaires. Or, ces lieux, plus ou moins laissés pour compte et stigmatisés représentent une surface importante qui permettrait de reconstruire la ville à partir d’elle-même. Mais s’il est aisé d’annoncer qu’il est urgent de cesser de penser l’avenir en termes d’extension des territoires à urbaniser pour commencer à le penser à partir de l’existant, du « déjà-là », il est en revanche beaucoup plus difficile de mettre en pratique cette nouvelle conception de l’aménagement du territoire. Quoiqu’il en soit, le nouveau territoire doit désormais pouvoir intégrer ces entre-deux, simultanés et successifs, qui forment aujourd’hui le cadre ordinaire de nos vies quotidiennes aux grandes infrastructures.

La plaine d’Achères : les multiples avatars d’un entre-deux

L’écrivain et journaliste Philippe Vasset écrit, en 2007, Un livre blanc dans lequel il explore les espaces de la Région parisienne signalés en blanc dans la cartographie officielle de l’Institut géographique national (Carte IGN n° 2314 OT). Si ces espaces apparaissent comme des trous bien nets dans les cartes, P. Vasset se demande ce qui se trouve réellement dans ces espaces théoriquement vides. Quels phénomènes recouvrent-ils pour être considérés comme trop vagues ou trop complexes par les cartographes pour être représentés ? L’auteur se rend alors sur le terrain et constate que « Blanches sur la carte ces zones sont en réalité multicolores » (2007 : 47). Il utilise la métaphore du blanc qui renferme toutes les couleurs pour mettre en évidence la nature différente de ces espaces indéfinis et l’état de suspension dans lequel ils se trouvent. Seul un regard décalé peut alors les soustraire à leur condition d’abandon ou de méconnaissance. Parmi les espaces blancs repérés par Vasset, on peut citer la Plaine de Saint Denis, Nanterre, le port de Gennevilliers, Le Bourget. Certains de ces lieux intéressent directement la politique de transformation de la Région parisienne mise en œuvre à partir de 2007 à travers Le Grand Pari(s) pour redistribuer les cartes en termes de solidarité et de durabilité environnementale entre Paris et ses banlieues et entre les banlieues elles-mêmes. Un peu à l’Ouest de ces espaces observés par Vasset, se trouvent plusieurs de ces zones blanches. Certaines ont une histoire longue et mouvementée qui explique pourquoi elles se colorent aujourd’hui d’ambitions institutionnelles de grande ampleur du Grand Paris.
On pense par exemple à la plaine d’Achères, située dans une des boucles de la Seine (figure 1), où Port de Paris projette le Port du Grand Paris qui devrait ouvrir la métropole sur l’Atlantique, par le Havre, et sur la mer du Nord par le nouvel axe commercial Seine-Nord Europe. Il faut toutefois noter que le souhait de construire un port industriel à Achères n’est pas nouveau puisqu’il est inscrit dans le Schéma directeur de la Région Île-de-France (SDRIF) de 1999. Mais c’est la dimension (420 ha d’emprise au sol projeté) du projet actuel qui frappe, bien qu’il ait été revu par rapport à la proposition de 1000 ha faite par A. Grumbach en 2009 pour la consultation sur le Grand Paris.

Figure 1 : La boucle de la Seine dans la plaine d’Achères
Extrait de carte au 1/25 000e : IGN, 2008

Les entre-deux ou la relativité des points de vue

Avant d’aborder la question des entre-deux à partir des spécificités d’Achères, il est opportun, de prendre de la hauteur pour regarder la plaine et en comprendre la structure et le paysage. Depuis le point culminant de la Région parisienne qu’est le mont Hautil, on embrasse un vaste paysage de collines et de forêts dont les frondaisons cèdent progressivement la place à un tapis continu de constructions de tous ordres (Figure 2). Dominant la myriade de toits et de terrasses, quelques monuments sont parfaitement reconnaissables (le Sacré-Cœur et la Tour Eiffel) ; d’autres se dessinent moins nettement (la tour Montparnasse, celle de la Plaine Saint-Denis ou de la porte de Pantin). Le spectacle le plus impressionnant reste celui offert par le bouquet des tours de la Défense notamment parce qu’entre le premier plan et ces tours, la plaine d’Achères est complètement escamotée : on ne la voit plus. La forêt de Saint-Germain prend alors la forme d’un très vaste parterre sur lequel est posée cette floraison de béton, d’acier et de verre (Figure 3). Curieux effet de raccourcis, la forêt de Saint-Germain mêlant ses branches à d’autres bois dresse un écran masquant l’ensemble des méandres de la Seine et, comme aucune construction haute n’émerge de ce grand parterre, les 14 kilomètres séparant l’Hautil de la Défense, forment un tout.

Figure 2 : Vue depuis les coteaux du mont Hautil : 1 antenne relais 2, tour St-Denis 3, Sacré-Cœur
Dessin : P. Céleste, août 2011

Figure 3 : Vue de Chanteloup-les-Vignes, en regardant vers la Défense
Dessin : P. Céleste, août 2011

Figure 4 : La Seine entre la colline de l’Hautil et Paris
Schéma et notes : P. Céleste, août 2011

Ainsi, les seuls curseurs de la hauteur et de l’angle de vue de l’observateur infléchissent la compréhension du site, comme les sensations et sentiments qu’il suscite (Figure 4). L’application que nous avons faite pour expliquer les différentes échelles d’appartenance et des bassins de vie, lors de la consultation du Grand Pari(s), doit pour partie son origine à cette vision relative des territoires, prise entre une perception réduite à un lieu, à un ici, et une perception large d’une somme de lieux qui se fondent en un panorama qui peut les effacer.
La relativité des points de vue (selon la hauteur, l’angle de vues, mais aussi selon les moyens et les vitesses de déplacement) apparaît ainsi comme un premier trait caractérisant les entre-deux. Les entre-deux existent, disparaissent, masquent ou font apparaître leurs potentialités selon une relativité des perceptions et de plus ou moins grande immersion de l’observateur dans un site. En plaçant la relativité des points de vue avant les données inhérentes au sol, nous souhaitons insister sur le fait que les entre-deux sont à découvrir : il faut déceler où ils se trouvent, ce qu’ils sont et quel est leur potentiel.
Le second trait qui pourrait qualifier les entre-deux est inhérent à l’état morphologique des sites.
Ils sont pris par des forces naturelles mais également sociales, économiques et administratives : des pouvoirs qui, le plus souvent, les dépassent. De ce point de vue encore, la plaine d’Achères est un bon exemple. Longeant le cours de la Seine selon un large méandre, cet espace n’existe qu’entre deux états, celui des basses eaux et celui des crues (voire des inondations), et entre deux milieux avec, d’un côté, la colline de l’Hautil et les pentes abruptes d’Andrésy et, de l’autre, les terres hors inondation de la forêt de Saint-Germain en Laye. Sa nature même est plastique : la terre peut redevenir îles submergées et les îles peuvent être rattachées à la terre par les alluvions. C’est le cas de ces îles du second plan de la figure 6 : tantôt rattachées à l’une des communes de la rive gauche ou droite et tantôt rattachées à la terre ferme (la figure 6 situe le risque d’inondation de la plaine à la cote NGF 25,00).

Figure 5 : La confluence Seine et Oise avec en arrière plan, Andrésy et Chanteloup-les-Vignes
Dessin : P. Céleste, août 2011
Figure 6 : Risques d’inondation de la plaine d’Achères
Carte : P. Céleste et R. Sabatier, 1993, pour la SEM 98 et la commune d’Achères

Mais la plaine est également partagée entre différents types de sols : des terres fertiles et un substrat inculte fait de sable et de graviers alluvionnaires. Ces deux types de sol sont importants à noter puisqu’ils représentent des moments marquants de l’exploitation et du devenir de la plaine. Ainsi, une première « histoire » de la plaine est celle de sa vocation agricole, durant laquelle la mince couche de terre fertile en a assuré la richesse. Cette période connaît son apogée avec l’invention des tuyaux en béton, produits sur place par les établissements Bonna grâce à l’extraction des granulats de la plaine (Figure 7), qui permettront à Paris d’amener ses eaux sales jusqu’à Achères tout en fertilisant les sols agricoles de la banlieue. Assemblés en canalisations longues, ces tuyaux permettront, sous le baron Haussmann, d’assainir la capitale en épandant les eaux usées de Paris dans la plaine.

Figure 7 : Établissements Bonna et Le Foll, fabricants de canalisations en ciment
Dessins : P. Céleste, 1992

Un deuxième temps débute quand le taux de pollution des terres par les métaux lourds atteint un niveau tel, après un siècle d’épandage des eaux usées à Achères, qu’il devient illégal d’y cultiver pour la consommation humaine. Débute alors une phase d’exploitation des granulats d’autant plus intense qu’elle rapporte des taxes à la commune dépourvue d’autres revenus. Cette exploitation fait de la plaine une mine à ciel ouvert, percée de trous qui, emplis d’eau, dessinent autant de lacs et d’étangs mis à profit par les habitants (pour la pêche et la baignade). L’exploitation des granulats, dont Achères est la plus grande carrière à proximité de Paris, justifie aujourd’hui pour Ports de Paris le fait d’y implanter le futur Port Seine Métropole : l’exploitation des granulats, nécessaires pour les futurs chantiers métropolitains, va libérer d’importants espaces de stockage des déblais de chantiers. Le matériel extrait pour alimenter les chantiers pourrait ainsi être remplacé, dans le sol, par les déchets de ces mêmes chantiers. Le deuxième trait des entre-deux est ainsi être pris entre différentes temporalités, différentes économies qui, un temps, se chevauchent puis se distinguent (Figure 8).

Figure 8 : Vue depuis la digue d’Achères : au premier plan les anciennes terres agricoles, au second plan, les nouveaux quartiers d’Achères autour de la gare de RER, en arrière-plan, la forêt de Saint-Germain
Dessin : P. Céleste, août 2011

Le troisième trait caractérisant les entre-deux relève de la pluralité des pouvoirs.

La boucle de la Seine où se situe Achères est partagée entre différentes communes, chacune ayant une vocation particulière. Saint-Germain-en-Laye et Maisons-Laffitte auxquelles est rattachée la forêt de statut domanial, héritage des chasses aristocratiques et royales ; Poissy, une ancienne abbatiale, devenue ville industrielle vouée à la production automobile. Plus inattendu est le cas d’Andrésy qui, bien que situé rive droite, occupe également la rive gauche de la Seine du côté d’Achères en raison d’anciens droits de pâtures. Andrésy ne pouvant faire paître vaches et moutons sur ses coteaux alors voués à la vigne, elle s’est donc étendue sur l’autre rive de la Seine où elle occupe une langue de terre qui prive Achères d’une large partie de sa façade « naturelle » sur le fleuve. Ce partage du territoire de la plaine est symptomatique d’une division fonctionnelle des terres en raison de leur nature : la plaine, aux pâtures et à la culture ; les coteaux, à la vigne ; les terres à l’abri des inondations, aux habitations et au village ; le centre du méandre, à la forêt. C’est là une autre caractéristique des entre-deux ; ils ne s’appartiennent pas.
À cet égard, l’épisode de la Digue du Syndicat est tout a fait parlant (figure 9). En 1849, à l’initiative du maire, les cultivateurs d’Achères entreprennent de construire une digue de 6 km de long et de 5 mètres de hauteur, entre le pont de Conflans et le lieu où se trouvent aujourd’hui les usines Peugeot, qui doit protéger les terres arables régulièrement emportées lors des crues. Pourtant, en 1910, sur ordre de la capitale, la digue est dynamitée sur 50 mètres pour préserver Paris de l’inondation centennale.

Figure 9 : La Croix d’Achères (à gauche) inaugurant la digue du Syndicat (à droite)

Dessins : P. Céleste, 1999

Les Achérois se souviennent de ce dynamitage comme d’une agression du fort au détriment du faible : habitants d’une simple commune, grain d’un chapelet défendant son identité précaire, soumis au pouvoir de la capitale qui subjugue et, de l’autre. Ce phénomène de subordination de la plaine à des forces naturelles et administratives se poursuit à travers la procédure du Plan de Prévention des Risques d’Inondation (loi du 22 juillet 1987) qui limite, voire interdit, la constructibilité de la plaine. Rien ne doit, du moins en théorie, faire barrage à l’expansion et au libre retrait des eaux de crue, et tout remblai se doit d’être compensé par un délai pour que le volume capable des eaux pouvant envahir le cours majeur de la Seine reste constant. Si bien que la volonté de la commune de rendre constructible cette plaine, qui n’est plus agricole et qui, à terme, aura fini d’exploiter sables et graviers, butte sur ce principe de subordination à des lois naturelles mais également républicaines, ainsi qu’aux objectifs économiques et de développement dont le projet d’un grand port de grande ampleur est aujourd’hui le principal moteur.

D’où la proposition d’un quatrième trait caractérisant les entre-deux : les conflits entre le projet local et l’aménagement du territoire.
Ces sites à l’identité partagée prêtent plus que d’autres à ces contradictions. Privée de l’usage de sa plaine, la commune d’Achères n’a, par exemple, eu de cesse de vouloir faire valoir ses droits sur le devenir de son territoire. Travail de longue haleine de récupération des sols, rachat à la ville de Paris de ses terrains qui, avec ses usines de traitement des eaux et ses champs d’épandage, demeure le plus grand propriétaire foncier de la commune.
Aujourd’hui, le projet local de la ville est la reconquête de son sol et l’obtention d’une façade fluviale dont elle a été jusque là largement dépossédée par le rachat des terrains à la ville de Paris grâce aux bénéfices tirés de l’extraction des granulats fluviaux. Reste que la plaine dans son étendue représente un atout dont plusieurs souhaite bénéficier. EDF voulut y faire passer des lignes à haute tension ; la région, une voie à fort trafic et l’État y a l’ambition de rattacher Paris à la mer. Ce vaste port fluvial aurait une double vocation. Dans un premier temps, Achères et son port permettrait la distribution fluviale des sables et graviers de construction, assurant pour des décennies l’autonomie de la région parisienne en matériau de construction. Dans un deuxième temps, et à l’échelle du Nord de l’Europe cette fois, elle offrirait une vaste plateforme logistique reliée à tous les modes de transports où seraient apportés quantités de matériaux manufacturés ou en vrac. Cela dit, Paris, EDF ou l’Etat ne sont par les seuls à s’inviter à cette prise de possession du territoire. Le Paris-Saint-Germain Football Club, propriété qatarie, se propose d’y implanter son nouveau centre d’entraînement. Mais le PSG viendra-t-il ? On sait par expérience que de tels effets d’annonce prépare un terrain à l’urbanisation quitte à oublier, quand il se construit, ses premières justifications.
De son côté, la commune, avec sa station de RER « Achères-ville » – le nom joue ici un rôle essentiel – qui relie Cergy-Pontoise à Paris en passant par la Défense, tient à développer un nouveau quartier d’habitation comprenant équipements culturels et éducatifs nécessaires à son bon fonctionnement et au développement d’une nouvelle identité, plus urbaine et plus attractive. La conséquence de cette pluralité des enjeux est la fragmentation de la plaine qui, peu à peu, perd son intégrité physique, et peut-être sa cohérence territoriale, comme en témoigne les deux cartes ci-dessous (figures 10 et 11) qui montrent bien à quel point l’entité qu’elle formait dans les années 1930 a été fragmentée par ses aménagements successifs et constants.

Figure 10 : La plaine : une vaste étendue de pâtures et de cultures, d’un seul tenant
Carte : IGN, 1937

Figure 11 : Plan phasé de réalisation du port, de part et d’autre de la N184
Carte : Ports de Paris, 2013

Le cinquième trait que nous identifions pour qualifier les entre-deux est une conséquence des conflits et des divergences entre temporalités et projets : les entre-lieux sont propices à des cohabitations sans harmonie entre pratiques d’un même territoire et, par conséquent, à des représentations divergentes de ces territoires.
La prise de conscience de l’importance de ce trait permet alors de répondre à la double question suivante : comment se construisent et comment opèrent les dispositifs de la disqualification et de la requalification d’un site périurbain ? Les pratiques visées tiennent du pragmatisme et de l’opportunisme, de l’improvisation économique et, souvent, de l’univers des « loisirs » parfois à la limite de la légalité. Elles concernent des utilisateurs, locaux ou non, dont les présences ponctuelles et intermittentes répondent à des usages bien ciblés. Elles marquent alors le territoire physiquement et symboliquement (en le disqualifiant ou en le requalifiant). Mais comment appréhender ces mécanismes, par quelles postures et avec quels outils ? Enfin, comment les utiliser – c’est-à-dire comment les instrumentaliser, les détourner ou les neutraliser – pour les mettre au service du projet urbain ?
Dans le cas d’Achères, on assiste à une démultiplication surprenante d’usages sur un site pourtant hautement pollué : extraction des granulats par les carriers, dépôts et décharges de matériaux divers, centre équestre, centre d’entraînement et de concours cynologiques, école de conduite des deux et quatre roues (quads et autres), terrains et hangars pour l’aéromodélisme, pour le sport, sans oublier la pêche et la chasse sur fond de décharges de béton et de plaques d’enrobé.

Figures 12 et 13 : Chasseurs et jouets en bord de Seine

Cliché : P. Céleste, janvier 2013

Cliché : I. Delcea, novembre 2013

On y trouve également du maraîchage dans des jardins partagés et/ou ouvriers (figure 14), des rideaux d’arbres et des étendues de gazon. Toutes ces utilisations de l’espace et du sol côtoient l’habitat : des pavillons plus ou moins cossus le long de la digue de la Seine, des maisons pourvues de baux locatifs agricoles (qui ne correspondent plus à leur usage) et qui sont tout à fait hors nomes du point de vue sanitaire et électrique et des roulottes qui abritent une population de gens du voyage. Ainsi, tout cohabite : activités industrielles, déchets, loisirs et habitat (favorisé ou précaire). Des questions sur ces usages demeurent, quant à la manière dont ils apparaissent, trouvent leurs publics puis sont mis en récit et marquent les sites, pour faire de ces entre-deux, telle la plaine d’Achères, des espaces dont la disqualification démultiplie des usages.

Figure 14 : Jardins collectifs
Cliché: I. Delcea, novembre 2013

Un sixième trait de caractérisation des entre-deux et des entre-lieux a trait à la pluralité des points de vue : des entre-deux personne ne partage la même représentation.
Représentations et distances à la réalité telle que peuvent l’observer l’architecte et le géographe dans des entretiens réalisés avec des habitants de la commune en 2013 et mis en miroir dans les propos révélés par deux films réalisés en 2001 et 2011 pour « mesurer » l’opinion des habitants sur les politiques de la ville et ses grands projets urbains. Les films réalisés à l’occasion des Assises de la ville frappent d’abord par l’identification des habitants à la forêt plutôt qu’à la Seine et par l’absence totale dans les discours de la station d’épuration dont, plus encore à l’époque qu’aujourd’hui, la présence physique et olfactive est insistante. Ainsi les Achérois semblent se sentir appartenir plus à Saint-Germain-en-Laye qu’à leur propre commune. Dans les entretiens conduits cette année par nos soins, c’est l’idée de changement rapide de la commune qui revient le plus fréquemment, provoquant chez les Achérois une difficulté croissante à « s’y reconnaître » et à identifier les visées de la mairie dans la production constante de nouveaux logements et de refonte du centre historique de la ville.
Le rythme de développement très soutenu de la commune organise alors le repli des habitants sur leur logement et la désaffection du centre ville. Le logement devient la raison d’être de la présence sur Achères, renforcée par l’absence quasi totale d’espaces publics partagés, à vivre et pas seulement à traverser. Ce manque contribue à renforcer l’image d’une ville dortoir où le logement – qu’il s’agisse d’appartements ou de pavillons – surtout lorsqu’il est propriété privée, devient le « lieu » de vie et d’identification. Les entretiens mettent également en évidence comment Achères apparaît toujours comme une sorte d’« entre-deux » temporel. En effet, les interlocuteurs qui expriment, par exemple, un grand attachement à la ville, le font en relation à la mémoire de la ville – récits et descriptions de ce qu’était Achères d’avant – plutôt qu’à sa situation actuelle. Pour d’autres, récits et discours relèvent de la projection de ce qu’Achères pourrait devenir, en fonction de la réalisation ou non des projets du Grand Paris ou de la construction de nouveaux logements. Dans les deux cas, l’absence de descriptions du temps présent et de l’état actuel des lieux est marquante. Achères est prise entre souvenirs et projections, entre ce que la ville a été et ce qu’elle pourrait devenir faisant du présent un moment suspendu.
L’identification de ces six traits amène à se demander si un projet pour la plaine peut exister qui ne soit pas que réaction et conséquences de politiques et de conflits successifs. La réponse à cette question est en partie contenue dans les propos du directeur du projet Port Seine-Métropole, en cohérence avec ceux tenus par Michel Lussault à l’occasion de la première rencontre Confluence Seine-Oise. L’atonie économique que connaissent la France et bien d’autres pays invite à revoir à la baisse le projet ambitieux du port en le pensant en deux phases : une première phase pleinement inscrite dans la réalité actuelle d’exploitation et de transports des gravats fluviaux (pour une durée de plusieurs décennies) et une deuxième phase conditionnée par la réalisation du Canal Nord-Europe pour un développement beaucoup plus ambitieux et inscrit dans la durée. Le thème central – tel que l’a défini M. Lussault – serait alors la reconnaissance de l’urbanité faible de cette vaste plaine ouverte à des destinations de nature différente et le jeu avec son hétérogénéité. Les mots clefs d’un tel projet : pragmatisme, adaptabilité, réversibilité et sobriété. Autant de propositions pour lesquelles Achères ferait office de laboratoire.
Mais le port n’est pas toute la plaine et, peu à peu, d’autres aménagements s’en saisiront. Si la partie Est vers Maisons-Laffitte peut compter sur la permanence de sa destination de traitement des eaux, en revanche, toute la partie Ouest jouxtant Poissy sera partagée entre zones d’activités et de commerces, bases de loisirs en bord de Seine. La partie centrale, traversée par les voies ferroviaires et la route reliant Saint-Germain à Conflans-Sainte-Honorine, poursuivra sa nouvelle vocation de mine à ciel ouvert qui transforme ce paysage de plaine en un terrain parfois lunaire, en attendant les futures darses du port. Les marges prisent entre mines de gravats fluviaux et forêt, sous l’impulsion de la gare de RER, continueront de s’urbaniser et de recevoir des logements. Achères est, si ce n’est une ville dortoir telle qu’elle est souvent décrite par ses habitants, du moins une ville de logements pour une population dont le pôle d’emploi se situe à Cergy et Poissy via la Défense.

Conclusion
Pour conclure, on reprendra à nouveau à notre compte les propos de F. Béguin (1997) qui faisait le constat, dans « Vagues, vides, verts » que le glissement de terminologie pour qualifier les terrains vagues de vides permet aussi de fonder « le principe et la nécessité » d’une intervention. Mais force est de constater que la création d’un nouvel ordre paysager et utilitaire tend à supprimer certaines libertés d’usage qu’offraient les terrains vagues. Là encore, la plaine d’Achères et les multiples états d’entre-deux qui la caractérisent, illustre bien un processus de disqualification/requalification des fragments de territoire. À l’aune de cet exemple et de ceux étudiés dans le cadre de la consultation sur le Grand Paris, plusieurs étapes de ce processus sont observables. Une première étape est celle de perte progressive des usages initiaux des sites au profit d’autres usages plus flottants et éventuellement ponctuels. Une deuxième étape voit les sites être saturés par les terrains vagues. Dans un troisième, ce phénomène de trop-plein appelle un nouvel état et, à ces vagues saturés, on tente d’octroyer une identité nouvelle, plus homogène. Les activités annexes sont alors, autant que faire se peut, éliminées, afin de préparer l’ère des aménagements (qui à leur tour, produiront peut-être d’autres trop-pleins). Ainsi l’entre-deux se métamorphose et produit différents avatars.
Si l’étude d’Achères nous a permis d’en identifier les étapes, elle nous a également permis d’établir une grille de lecture de ce type d’espaces, incertains et particulièrement labiles, et de proposer, au terme de ce travail, une méthode d’analyse et une posture scientifique pour en traiter. Ainsi, nous proposons de définir l’entre-deux en quatre point / perspectives majeurs.
Premièrement, l’entre-deux peut être définit comme un lieu de pluralité et de relativité des points de vue. C’est aussi un lieu de représentations multiples, personne n’ayant une vue d’ensemble de ce qu’ils sont ou peuvent être. Il convient donc, au plan méthodologique, de multiplier les entretiens et les vues en s’adressant aux différents acteurs de la ville que sont les urbanistes et les employés municipaux, les représentants des associations (dans des espaces péri-urbains où le tissu associatif est particulièrement dense et varié) et les habitants : habitants ancrés de longue date ou plus récemment arrivés, issus de parcours individuels ou migratoires parfois surprenants, hommes et femmes qui appréhendent différemment leur lieu de vie – de la ville au logement – selon leur âge et la séquence de vie dans laquelle ils se trouvent. Au plan méthodologique, il convient donc à la fois de faire l’inventaire (jamais exhaustif) de ces points de vue et représentations et de multiplier les approches sensibles. Cette multiplication des approches permettant, dans une certaine mesure, de « faire sien » un site.
Deuxièmement, l’entre-deux, est la résultante de plusieurs états morphologiques qui dicte en grande partie l’histoire du site. Au point de vue méthodologique, il convient donc également d’opérer une lecture géographique et historique d’un site : de la « Grande Histoire » aux chroniques locales en passant par les cartes postales.
Troisièmement, l’entre-deux apparaît comme un lieu de conflits des pouvoirs, de partages non équitables, de fractures et de ségrégations latentes. C’est par conséquent également un lieu de négociations et de compromis entre le projet local et l’aménagement du territoire. Il convient donc de comprendre le jeu des acteurs et de les replacer dans une perspective historique et projectuelle. La question est alors de comprendre qui est à même de faire des projets sur et pour ces sites. Concevoir les entre-deux comme l’intersection d’enjeux multiples favoriserait alors les débats politiques et la réalisation de projets concertés.
Quatrièmement, l’entre-deux est un lieu de pratiques non programmées, parfois déviantes mais tolérées tant qu’elles restent discrètes. Il convient donc là aussi de les observer et d’en faire l’inventaire. Souvent temporaire, elles peuvent cependant être en partie reprises dans un projet global si celui-ci, par le biais de la concertation, est en mesure d’intégrer l’inventivité du « projet local ». À cet égard, il faut utiliser, et si possible inventer, différents moyens de connaissance d’un site et de ses acteurs, ainsi que différents moyens de communication. A priori, nuls ne sont à écarter : films, jeux de rôles, voire roman-photos qui mettent en scène les personnes concernées par le devenir de leur territoire. Le recours au dessin « traditionnel », et en particulier au croquis réalisé rapidement in situ, fait partie de ces moyens de connaissance et de communication. Cadrage, lieu et moment de réalisation sont autant d’éléments et de choix qui en font un outil efficace de lecture analytique de l’espace, comme en témoignent ceux réalisés depuis plusieurs années dans la plaine d’Achères.

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