JEAN-FRANCOIS THEMINES

Université de Caen Basse-Normandie
Laboratoire ESO Espaces et Sociétés UMR 6590
Géographie
jean-françois.themines@unicaen

 

ANNE-LAURE LE GUERN

Université de Caen Basse-Normandie
Laboratoire CERSE, EA 965
Sciences de l’éducation
anne-laure.leguern@unicaen.fr

 

Télécharger l'article


Résumé
.

L’article se propose d’explorer l’entre-deux spatial au travail. En s’appuyant sur une méthodologie spécifique de l’analyse du travail : l’instruction au sosie, il montre l’importance de la spatialité dans la focalisation des enjeux sur la visibilité et l’invisibilité du et au travail. Des analyses menées par et avec des professionnels et centrées sur le thème de la friche, conduisent à conclure à la nature relationnelle de l’entre-deux spatial au travail.


Abstract

This paper deals with an exploration. What should be in-between space at work? Based on a methodology of work analysis, the instruction to the double, it shows importance of space when focused on visibility or invisibility at work. Analyses by and with workers themselves and mainly on what could be considered like fallow lead to a conclusion: in-between space has a relational nature.

Introduction

Notre point de départ est le double paradoxe suivant. Le travail n’est pas construit en objet géographique, alors que sa dimension spatiale apparaît, sans être nettement thématisée cependant, chez les spécialistes du travail, qu’ils soient ergonomes, psychologues, ethnologues ou sociologues. Par ailleurs, cette position en creux de la discipline géographique est contemporaine d’évolutions du travail, dont une approche spatiale permettrait de lire les enjeux sociaux de domination comme de mobilisation des personnes : envahissement de la sphère domestique par la sphère du travail, gestion plurielle de la distance dans les relations au travail, insertion dans des chaînes hiérarchiques complexes, réponse sous responsabilité individuelle à des ordres spatialement ouverts, etc. Cette caractéristique qui consiste en un report sur le travailleur, de la responsabilité de gérer les distances dans la réalisation d’une tâche, vaut pour un grand nombre de métiers correspondant à des niveaux très divers de qualification : responsable d’approvisionnement, chauffeur-livreur (Cholez, 2008), agent de nettoyage (Aubenas, 2010).

A partir de ce constat, nous proposons une perspective géographique d’analyse du travail par les acteurs eux-mêmes. Pour cela, nous présentons une méthodologie qui accorde à ces derniers une place centrale : l’instruction au sosie, laquelle comprend un type particulier d’entretien et son analyse dont la phase finale est un commentaire écrit. Nous montrons que sa conduite en recherche clinique souligne, sans pour autant l’explorer systématiquement, la dimension spatiale du travail ordinaire. Par recherche clinique, nous entendons la clinique de l’activité, approche développée par Yves Clot, psychologue du travail, au Centre National des Arts et Métiers à Paris. Elle vise le développement du pouvoir d’agir des travailleurs sur leur milieu et sur eux-mêmes, qu’il s’agisse de techniciens de centrales nucléaires, de conducteurs de train, d’enseignants, d’infirmiers, d’aide-soignants. La comparaison des apports de l’instruction au sosie avec ceux d’autres méthodes utilisées en ethnologie ou en sociologie (observations, photographies, carnets, etc.), nous conduit à préciser ce en quoi consiste, d’un point de vue géographique, la dimension spatiale du travail. En géographie, ce « faire avec l’espace », qui met l’accent sur les relations de distance et de proximité entre les personnes et avec des objets, ne doit être en aucune manière restreint à des localisations « dans » l’espace. La dimension spatiale du travail recouvre l’ensemble des problèmes qui se posent aux acteurs, en termes de gestion des distances et des contacts, dans l’accomplissement de leur activité.

Comment, avec ce cadre géographique de référence, construire en objet, l’entre-deux dans les situations de travail ? La figure première de l’entre-deux au travail n’est pas spatiale : l’ergonomie nous a appris à la voir d’abord dans la différence et l’écart entre travail prescrit et travail réel. Néanmoins, cet écart premier par lequel se définit l’activité se décline ou s’exprime, entre autres, en problèmes spatiaux ordinaires, que la méthodologie de l’instruction au sosie permet de repérer. Nous illustrerons cette approche spatiale du travail au moyen de trois cas, en nous centrant sur une figure géographique classique de l’entre-deux, celle de la friche. Ce faisant, nous tentons aussi de déplacer l’entre-deux, en géographie, du statut de géotype, ici un géotype de friche (ou espace résiduel), vers celui de relation, soit un ensemble de rapports de proximité et de distance, constitutifs d’une activité que des acteurs analysent comme résiduelle.

L’entre-deux dans l’analyse du travail : de l’ergonomie à la géographie

Nous souhaitons dans un premier temps revenir sur la méthodologie de l’instruction au sosie, afin d’en montrer une dimension méconnue qui intéresse autant les analystes du travail que les géographes : sa spatialité.

L’instruction au sosie : une méthode pour analyser le travail. A l’origine, l’industrie automobile, la formation et la psychologie du travail

L’instruction au sosie est un dispositif d’analyse du travail réel élaboré par un psychologue du travail, Ivar Oddone, souhaitant « découvrir » ou « redécouvrir », comme il le dit lui-même, l’« expérience ouvrière » (Oddone et al., 1981 : 17) qu’ont constituée les ouvriers avec lesquels il travaille, dans l’industrie automobile de l’Italie du Nord des années 1970. Cette expérience existe dans l’action incorporée, dans leurs gestes, mais ces ouvriers ne savent pas l’énoncer verbalement. Le dispositif appelé instruction au sosie vise précisément à « récupérer » cette expérience ouvrière, pour la connaître et la transmettre. Il s’agit d’un dispositif à la fois de recherche mais également de formation. Ivar Oddone l’a inventé au sein d’un séminaire de formation des ouvriers, particulièrement des délégués syndicalistes, appelé « 150 heures ». Il était de première importance, pour lui, que le dispositif ait comme bénéficiaires ceux qui, d’une certaine façon, étaient dépossédés de leur expérience, par l’organisation taylorienne des industries automobiles pour lesquelles il travaillait en tant que psychologue.

L’instruction au sosie met deux personnes en scène : le professionnel et le chercheur ou le formateur. Elle consiste à demander à la personne qui va co-analyser son activité avec le chercheur ou le formateur, de donner des instructions (ordres et informations) à ce dernier, lequel est supposé ne pas connaître la nature du travail effectué. Selon Ivar Oddone, et après lui, ceux qui travaillent en clinique de l’activité, c’est en s’adressant à quelqu’un supposé être un double très ressemblant qu’il est possible de réaliser une description très précise de ce qui est réellement accompli. La description est obtenue par la fiction méthodologique d’avoir à instruire un sosie, d’où le nom du dispositif, et non un quelconque remplaçant. Oddone insiste en effet sur le fait que sa première investigation, par les histoires de vie, ne lui donnait accès qu’au résultat de l’expérience et non à sa fabrication, ce qui était pourtant l’objet de son intérêt, pour connaître comment l’expérience ouvrière se constitue. Il précise aussi qu’une consigne d’instruction à donner à un autre ouvrier ne donnait lieu qu’à une description des tâches idéales et non à celles des tâches réellement faites par les individus singuliers avec toutes les variantes qu’il cherche à connaître pour y voir les « astuces, les ficelles de métier ». Ainsi, pour un typographe :

Le degré d’humidité est une chose très importante dans le métier de typo, aussi une des astuces qu’on emploie pour que les feuilles se séparent facilement et que les ventouses de la machine les saisissent l’une après l’autre, c’est de bien déramer et de souffler un peu sur les feuilles. En fait, ce sont toujours ces astuces, ces ficelles du métier qui te donnent un véritable savoir-faire. C’est grâce à elles que tu résous les problèmes que te pose ta tâche. C’est grâce à ton intelligence et à ton expérience que tu découvres ces réponses nouvelles qui, à la limite, se révèlent être par la suite de véritables innovations techniques (Oddone et al., 1981 : 111).

Cet entretien est le plus souvent mené devant un groupe de pairs, des professionnels faisant le même métier. D’une durée d’une heure environ, il est suivi d’une discussion collective qui le prolonge. Tel qu’il est utilisé actuellement en clinique de l’activité, il est suivi d’un retour analytique du chercheur ou du formateur puis du commentaire écrit de la personne qui instruit son sosie. Dans le cas des premières instructions au sosie, c’est Ivar Oddone lui-même qui a écrit les analyses des entretiens pour les donner à lire à ceux qui avaient bien accepté d’instruire leur sosie.

Yves Clot qui a repris et diffusé l’instruction au sosie, en France ou ailleurs, utilise également une autre méthodologie qui vise elle aussi à « développer le pouvoir d’agir » (Clot et al., 2001) : les auto-confrontations simples et croisées. Cette méthodologie consiste pour le chercheur ou intervenant clinicien à filmer les personnes au travail puis à les confronter, d’abord individuellement puis, dans un second temps, collectivement, à la vidéo. Pour les personnes, les images sont support à explicitation. L’intervenant doit guider les confrontations pour mettre à jour les conflits internes au sujet et au groupe, ce qui est appelé dilemmes et controverses professionnelles.

L’une et l’autre de ces méthodologies sont parfois utilisées sur le même terrain, parfois utilisées exclusivement, l’instruction au sosie ne nécessitant pas d’aller in situ pour observer ou capturer des images du travail. Par rapport aux auto-confrontations, l’instruction au sosie est donc une méthodologie plus économique. Elle est aussi moins violente, mais elle est coûteuse psychiquement par l’effort et les élaborations qu’elle suppose. Le premier facteur d’élaboration concerne l’énonciation puisque l’instructeur parle de lui à la deuxième personne. Le deuxième est temporel : la consigne invite à parler au futur d’un passé assez récent. Toutefois, l’avantage majeur du dispositif de l’instruction au sosie est qu’il ne met pas le chercheur ou l’intervenant en position de surplomb : n’ayant pas observé, n’étant pas du même métier, il est supposé ne pas savoir. C’est cette ignorance, aux yeux d’Ivar Oddone, qui est la condition per quam du recueil de la parole des personnes concernant ce qu’il n’appelle pas encore le travail réel des personnes mais leur expérience. Le sosie élimine ainsi l’obstacle méthodologique qu’est le fait d’être considéré comme spécialiste, ce que l’observation in situ ne fait en revanche que renforcer :

Nous sommes convaincus que cet aspect des choses dépend en fait du modèle plus général de sujétion-dépendance du non-spécialiste face au spécialiste et que, si l’on n’élimine pas cet obstacle, il est toujours difficile pour le psychologue de recueillir des comportements réels (Oddone et al. 1981 : 56).

La situation d’observation peut être l’expérience d’une dépossession : la gêne que ressent Nicolas Hatzfeld (Hatzfeld, 2002) quand il y a des visiteurs à l’usine Peugeot de Sochaux dans laquelle il travaille à des fins de recherche sociologique le renvoie à la façon dont les ouvriers manifestent pour leur part une gêne semblable.

Le chercheur peut instrumenter son observation par la photographie (Latour, 1988 ; Datchary, 2011 ; Eckert, 2012) et être ainsi un « chapardeur d’images » (Eckert, 2012), il peut également se servir de photographies pour recueillir la parole des personnes (Desaleux et al., 2011). Il peut aussi demander aux enquêtés de faire eux-mêmes la collecte de données photographiques ou écrites dans des carnets : carnets de temps (Jarty, 2011) ou carnets de mobilité (Cailly, 2004). Cependant, le chercheur a bien une expertise propre et la recherche collaborative, la formation ou l’intervention permettent aux personnes de voir ce que sans elles, elles ne verraient pas aussi nettement ni consciemment. C’est bien pour cette raison que l’expérience a à être découverte, pour reprendre le mot d’Ivar Oddone : déjà-là, certes, mais non clairement consciente, elle échappe au savoir des personnes.

En ce sens, pour Ivar Oddone, comme pour Yves Clot, l’activité analytique est engagée : elle montre aux individus comment ils résistent à la domination. Pour survivre en tant qu’êtres humains, c’est-à-dire en tant qu’êtres pensants, ils développent en effet un rapport à la tâche qui ne peut être séparé de leurs relations aux autres. Ces relations sont de trois ordres : les relations aux pairs, qui sont ceux qui connaissent le travail parce qu’ils accomplissent les mêmes tâches, les relations à la hiérarchie qui prescrit, les relations aux organisations collectives du travail. Ces catégories (rapport à la tâche, aux pairs, à la hiérarchie, aux organisations collectives) sont issues de la parole des ouvriers interrogés par Ivar Oddone.

Autrement dit, ils [les instructeurs/les prescripteurs] continuent de penser que le rapport à la tâche est ce qui constitue le moment essentiel de l’expérience. Les exécutants, au contraire, sont obligés, eux, pour sortir de leur situation de contrainte, d’élargir leur champ d’intérêts et d’observation. L’expérience a tôt fait de leur apprendre que le problème du rapport à la tâche ne peut se résoudre qu’en modifiant les rapports aux camarades de travail, aux organisations syndicales (et de parti) et à la hiérarchie (Oddone et al., 1981 : 25).

Ces catégories ne servent que dans un second temps, pour l’analyse a posteriori du discours d’abord recueilli par l’entretien au sosie.

La spatialité présente et pourtant non thématisée

Pour rendre visible le travail et l’expérience des personnes, la consigne de l’entretien demande d’instruire le sosie « afin que personne ne s’aperçoive de la substitution ». Le rôle du sosie est de guider, en demandant des verbalisations qui permettent de préciser les détails matériels. Il doit veiller à ce que la personne se centre sur la façon dont elle procède et non sur les raisons pour lesquelles elle le fait, raisons qui sont l’objet d’une analyse qui ne vient que dans un second temps.

Cette consigne, quelles que soient les formulations, est elle-même un prescrit qui, étrangement, méconnait le travail réel. Comment fait-on en effet, pour décrire son activité à quelqu’un supposé pouvoir être notre sosie ? Comment fait-on, quand on est celui qui mène l’entretien, à savoir le sosie qui questionne, pour poser des questions qui invitent à une description précise de ce qui est fait ? A notre connaissance, les travaux analytiques sur le sosie (Scheller, 2001 ; Clot, 2008), alors même qu’ils précisent cette méthode, ses conditions, ses visées et ses effets, ne prêtent pas réellement attention à la façon dont l’instructeur et le sosie s’y prennent pour conduire et mener cet entretien. Or, il semble que ce qui guide efficacement le sosie sont des considérations spatiales.

Quoique l’instruction au sosie ne soit pas destinée être publiée, certaines l’ont été. Une lecture cursive des relances utilisées par le sosie lors de l’entretien retranscrit montre d’emblée un guidage spatial. « Donc la clé, je la range où ? » demande ainsi Pascale Molinier à Sylvie Esman-Tuccella (Esman-Tuccella, 2002 : 45) dans une formation sur l’expérience du travail dans un emploi de service à domicile. Plus largement, la question de la visualisation pour guider l’entretien est patente mais elle n’est pas explicitée. Pourtant, il s’agit de se demander si l’on « voit » bien la situation pour pouvoir questionner pertinemment son instructeur. Cette dimension spatiale était présente dès les sosies réalisés par Ivar Oddone. Ainsi, Giani M., chargé d’instruire son sosie sur son travail dans les usines FIAT de Turin, mentionne la dimension spatiale des rangements, l’importance de l’ordonnancement des objets comme porteurs de savoir-faire tacites. Il comporte aussi des remarques importantes sur des corrélations établies entre les transmissions de savoirs dont certains ouvriers sont capables et leur fréquentation des espaces de pauses collectives :

La pause est importante pour apprendre et pour transmettre. J’ai remarqué que ceux qui travaillent pendant huit heures d’affilée, ceux qui ne quittent jamais leur établi sont aussi ceux qui ne transmettent jamais rien à personne (Oddone et al., 1981 : 111).

Gianni livre ainsi que l’important, ce n’est pas la pause, mais ce qui en est fait (Boutet, 2004 : 10). S’agit-il de rester accroché à son établi, seul, ou s’agit-il d’une occasion de déplacement pour se rapprocher d’un pair ? Les relations ne peuvent s’établir sans le franchissement de distances spatiales. En faisant ce constat, Gianni livre ici l’importance des déplacements pour l’élaboration de l’expérience ouvrière : sans déplacements dans l’usine, il n’y a pas de collectif par quoi l’expérience se constitue et par quoi l’ouvrier échappe à l’être taylorisé que l’organisation prescriptrice du travail veut instaurer. Le déplacement est une tactique d’insoumission et de survie.

L’entre-deux comme écart entre travail prescrit et travail réel

Dans les études sur le travail développées en psychologie, en ergonomie ou en sociologie, la figure première de l’entre-deux n’est pas spatiale, mais concerne la différence et l’écart entre travail prescrit et travail réel, ce qui reste encore désigné par Ivar Oddone par des termes contestés précisément par la suite, les « instructeurs » et les « exécutants ». Le travail prescrit désigne l’ensemble des discours produits par le chef d’entreprise, l’ingénieur, le chef de service, le spécialiste de la prévention, le juriste, etc., et convergeant vers celui qui doit produire ce que ces discours lui demandent de produire.

Si, pour l’organisation du travail (la structure prescriptive), la production est vue comme l’exécution de procédures et de consignes, les études sur le travail montrent au contraire l’épaisseur de l’expérience. Cette dernière relève d’une confrontation à ce qui résiste aux discours de prescription et se manifeste par une grande variabilité des situations. C’est ainsi que malgré l’emploi du terme « exécutants », Ivar Oddone veut montrer que les ouvriers, précisément, apprennent au travail, pourvu qu’ils puissent communiquer avec leurs pairs en s’échangeant des astuces et en élaborant leurs propres manières de faire. Ce n’est pas la prescription, en revanche, qui leur permet d’élaborer leur expérience.

Dans cette perspective, travailler, c’est toujours tenir, d’un côté, la prescription, le calcul, le concept, le discours en somme, et de l’autre, la résistance du monde. Si le discours sur le travail met en exergue ce qui est maîtrisé, l’intelligence du travail est, elle, focalisée sur ce secteur de l’expérience où le discours défaille, là où il ne s’agit plus de parler mais de faire. […] Les outils, l’environnement, l’objet travaillé, l’organisation elle-même, n’ont pas la stabilité que leur prête le discours sur l’organisation du travail. Le travail, c’est la mobilisation des hommes et des femmes face à ce qui n’est pas prévu par la prescription, face à ce qui n’est pas donné par l’organisation du travail (Davezies, 1993 : 36).

En somme, l’entre-deux constituerait, dans les études sur le travail, une clé d’analyse de toute activité de production, articulant notamment le visible à l’invisible. Le travail est ainsi peu visible pour le prescripteur. Lui donner de la visibilité est nécessaire pour l’opérateur, en particulier – mais pas seulement, pour ce qui concerne son emploi. Or, c’est dans l’entre-deux spatial pourtant ignoré des analyses issues de l’ergonomie, que se concentrent et se focalisent les enjeux de la visibilité et de l’invisibilité du et au travail.

Pour une perspective géographique d’analyse du travail : quelle spatialité de l’entre-deux ?

Il reste que la définition ergonomique de l’entre-deux n’est pas centrée sur la dimension spatiale du travail. Pour reconnaître cette dimension, il est nécessaire de s’appuyer sur la clarification de la notion d’espace à laquelle s’est livrée la géographie. Pour une grande partie de ses spécialistes, l’espace est de nature relative plutôt qu’absolue : l’espace dépend, dans sa nature et ses propriétés, des réalités sociales qui le structurent. Leurs rapports introduisent dans l’étendue, des variations pertinentes d’un point de vue géographique. Par ailleurs, il est conçu comme relationnel plutôt que comme positionnel. Les rapports entre réalités sociales ne se limitent pas à des positions (des localisations relatives) ; ils incluent leurs capacités d’action, lesquelles se traduisent par des mises en contact ou des mises à distance (Lévy et Lussault, 2003).

Cependant, la géographie n’a pas développé en France de spécialisation concernant le travail, malgré l’intérêt que ce dernier ne pouvait pas manquer d’avoir pour les géographes d’inspiration marxiste et la géographie sociale. Les auteurs se sont alors intéressés aux évolutions de l’organisation du travail comme facteur de développement urbain (George, 1964) et de structuration des espaces régionaux via des rapports sociaux de classe (Frémont, 1983 ; Frémont, Chevalier, Hérin et Renard, 1984) ou encore aux liens entre cette organisation et les problèmes de développement (Rochefort, 1961) et, plus tard, aux mobilités dans certaines professions (Veschambre, 1994 ; Vinclet, 2006). Rappelons que les approches géographiques non marxistes ont épousé, soit les thèses du fordisme en considérant les ouvriers comme de purs exécutants (Blanchard, 1934), soit le point de vue de chefs d’entreprise, acteurs rationnels qu’il est bon que la géographie instruise dans leur choix de localisation (Phlipponneau, 1960).

Malgré cette position en creux de la discipline, rien n’empêche de fonder une reconnaissance systématique de la dimension spatiale des situations de travail, sur la conception relative et relationnelle de l’espace en géographie. Elle est alors ce « faire avec l’espace » constitutif de l’activité, dans l’entre-deux premier qu’identifie l’ergonomie, entre travail prescrit et travail réel. Il ne s’agit pas seulement de positions, mais de places à trouver, à préserver, à conquérir ; de circulations, de rencontres, de contournements et d’évitements à maîtriser, à organiser dans la réalisation du travail. C’est en somme l’ensemble des problèmes qui se posent aux acteurs, en termes de gestion des distances et des contacts, dans l’accomplissement de leur activité. Ainsi défini, l’entre-deux du travail conduit à explorer des échelles spatiales parfois inhabituelles – par leur petitesse- pour les géographes, mais pertinentes pour les acteurs. Il permet aussi d’appréhender en termes de problèmes ou de tensions, une spatialité qui peut être, en ethnologie et en sociologie, quelquefois ramenée aux dispositifs matériels (Moulinié, 1993) ou effacée au profit d’un travail approfondi sur la temporalité (Hatzfeld, 2002). Cette lecture géographique du travail a été initiée par Jean-François Thémines dans le cadre d’une recherche à caractère ethnographique conduite dans des établissements scolaires sur le travail enseignant et ses difficultés (Lantheaume et Hélou, 2008).

Enfin, l’identification d’une spatialité de l’entre-deux au travail, en géographie, nous conduit à nous centrer, empiriquement, sur une des figures classiques de l’entre-deux dans cette discipline, qui est celle de la friche. Espace résiduel, la friche signale visuellement l’abandon, la mise à l’écart d’une fonction productive initiale, dans l’attente d’une possible réaffectation, sans être la jachère avec laquelle elle a parfois été volontairement confondue en France (Lévy et Lussault, 2003 : 381) et qui est façon de faire reposer une terre pour préserver ses capacités de production. Habituellement utilisée pour les espaces agricoles et industriels, la notion géographique de friche peut être questionnée à partir de l’analyse du travail. Les liens que cette notion entretient en géographie avec l’idée de production, justifient ce rapprochement. Mais l’entre-deux spatial est ici rapporté à l’activité de personnes au travail, et non pas à un territoire distinct et délimité où s’exprimerait et se visualiserait une substance spécifique d’entre-deux. Quel est cet entre-deux spatial au travail, que les acteurs élaborant une analyse de leur activité, par l’instruction au sosie, associent à une fonction, une tâche, une réalité sociale résiduelle ou en déshérence ?

La friche au travail : indices de fermeture possible, de vacuité, de relégation.

Notre corpus d’instructions au sosie (retranscriptions des entretiens et analyses en un commentaire) est produit, à l’aune d’une année universitaire, par des étudiantes qui ont une expérience professionnelle d’une quinzaine d’années, en reprise d’études dans un master de formation de formateurs au sein de module conduit par Anne-laure Le Guern, intitulé « Formalisation de l’expérience professionnelle ». Ce sont des figures minoritaires davantage que des représentantes d’un métier (les infirmières, les assistantes sociales, etc.). Leur travail est, plus que d’autres encore, soumis à l’invisibilité (informaticienne en structure de santé, formatrice de personnels de santé, assistante sociale libérale, etc.). Aucune n’est rendue sensible par sa formation initiale à la dimension spatiale des phénomènes sociaux. Les textes de commentaires, sur et à propos des entretiens au sosie, ne sont pas des textes de premier jet. Ils ont fait l’objet de plusieurs réécritures, s’étalant sur plusieurs mois, pour permettre l’élaboration réflexive de l’expérience. Le but est tout d’abord de permettre cette élaboration et de façon incidente de former les étudiantes à cette méthodologie pour qu’elles l’utilisent ensuite dans leurs propres métiers. Ces instructions au sosie sont réalisées dans un cadre universitaire à distance des lieux de travail. Les entretiens au sosie, les débriefings, les retours analytiques ont lieu pendant le module, dans les bâtiments de l’université. L’écriture du commentaire final se fait dans les lieux personnels des étudiant.e.s. (Le Guern, 12).

Un délaissement visible de tous

Valérie, formatrice cadre de santé en école de soins infirmiers, commente le délabrement des bâtiments dans lesquels elle travaille, en rend compte et énonce son positionnement :

Les locaux de l’institut sont très anciens et mal entretenus extérieurement. Ils appartiennent au centre hospitalier qui est juste à côté. L’Institut de formation occupe ces bâtiments comme locataire à titre gratuit. La rénovation du bâtiment, bien que nécessaire, n’est pas une priorité pour cet établissement de santé. C’est la région qui finance les budgets de la formation Infirmière, mais étant donné cet hébergement à titre gratuit, et puisque l’hôpital est propriétaire des lieux, il n’y a pas ou peu de raison pour que ça change. Lorsque je décris les locaux de l’Institut de formation, j’en ai un peu honte, ils ne représentent pas l’idée que je me fais d’un centre de formation (Instruction au sosie, commentaire).

On se situe bien là dans l’écart entre le prescrit, à savoir des politiques publiques de formation infirmière, et le réel, à savoir cette situation qu’elle perçoit comme un « abandon », qui lui fait honte.

La dimension spatiale de cet entre-deux se manifeste d’abord pour elle, par la visibilité publique de bâtiments dégradés :

D’un point de vue économique, si l’on projette une mise en concurrence des Instituts de formation sur le marché de l’offre de formation, les bâtiments détériorés de l’Institut de Formation peuvent devenir un handicap. Se mettre en valeur d’un point de vue commercial permet d’avoir des chances supplémentaires pour répondre à des appels d’offres, donne envie aux futurs étudiants d’y venir, et permet ainsi de gagner de précieux budgets. Les centres de formation publics, quels qu’ils soient, n’ont pas été habitués à ces nouvelles stratégies commerciales […]. D’un point de vue sociologique, si l’on considère que « l’établissement de formation est une organisation parmi d’autres », les bâtiments représentent donc la matérialisation de cette organisation. L’aspect extérieur des bâtiments donne une image de cette entreprise, une forme de publicité qui influence les représentations qu’on se fait de cette dernière. Des locaux dégradés créent une mauvaise image, ce qui influence la perception que les acteurs se font de leur travail et la perception que les autres se font d’eux, conduisant ainsi à la dévalorisation de leur identité professionnelle (ibid.).

Le centre de formation où Valérie travaille, manifeste pour elle les incohérences de la politique de formation des personnels de santé, dont les exigences se sont rehaussées avec « l’universitarisation » des formations, tandis qu’elle ne fournissait pas à tous les centres les moyens de les atteindre. La réalité est celle d’un squat institutionnel (le centre de formation est locataire à titre gracieux d’un bâtiment hospitalier), dont les murs délabrés sont perçus par Valérie, comme le signal d’une fermeture possible ainsi que d’une dévalorisation de ceux qui y travaillent.

Une autre forme d’entre-deux spatial résiduel est désignée par le problème spatial que Valérie met en exergue, à partir de la question du parking : celui d’ « avoir sa place ».

Le parking est important à l’IFSI (Institut de Formation en Soins Infirmiers), symboliquement c’est une manière d’avoir sa place. Les nouveaux cadres formateurs n’arrivent pas à avoir leur carte de parking, et doivent se garer beaucoup plus loin. Lorsque vous avez votre carte, l’accès à l’IFSI est facilité, permettant d’être plus rapidement (et facilement) à son poste de travail. C’est aussi, d’un autre point de vue, une forme de privilège : l’IFSI et l’hôpital sont en centre-ville, il y a donc peu de place pour se garer. Le parking dédié à l’hôpital ne propose pas suffisamment de place pour les agents des services, ces derniers sont donc régulièrement confrontés aux problèmes pour se garer. Ils nous envient donc ce confort quotidien. Il n’est pas non plus facile d’avoir une carte de parking de l’IFSI, le nombre de cartes émises est limité: il faut donc « ruser » pour en avoir une. Je me suis arrangée avec une ancienne qui allait partir à la retraite et fait en sorte de l’obtenir avant que quelqu’un d’autre ne le fasse. L’emplacement pour se garer sur le parking de l’IFSI n’est pas vraiment figé, mais je me place de façon à repartir facilement. Pourtant comme je le note dans l’entretien je suis une de celle qui part dans les dernières, et du coup les autres ne me gênent pas pour partir… alors c’est juste au cas où ? (ibid.).

La hiérarchie au travail commence et se termine chaque jour, non dans les locaux, mais dans un intérieur-extérieur typique d’une spatialité d’entre-deux. Le centre de formation étant dans l’incapacité de fournir les places de parking nécessaires, le fait de garer sa voiture comme n’importe quel citadin, à l’extérieur de l’hôpital, ne peut être vécu autrement que comme une forme de marginalisation ou de domination. L’entre-deux résiduel se manifeste ici par la dilution de l’espace du travail dans l’espace public urbain, pour certaines catégories de personnels (agents de service, nouveaux cadres de santé).

Délabrement visible des bâtiments dans lequel se trouve le centre de formation et lutte pour les places de parking dans l’hôpital constituent les problèmes spatiaux significatifs pour Valérie, de rapports sociaux de domination, dans un espace vécu comme résiduel. La structure hospitalière tolère le centre de formation, mais à des conditions telles qu’il est possible qu’il ferme. La pénurie de places de parking fabrique une hiérarchie entre personnels de plein-droit et travailleurs qui dès avant l’heure de la prise de poste sont renvoyés à la question de leur place dans le centre. A la différence d’autres méthodologies (observations, photographies), l’instruction au sosie, parce qu’elle est une analyse du travail par l’acteur lui-même, lui permet de comprendre les rapports de domination auxquels il peut lui-même participer, sans y souscrire, une fois qu’il en prend conscience.

L’expérience spatiale du vide

La friche au travail, c’est aussi celle de bureaux devenus trop vastes après un plan de licenciement.

Avant même de commencer l’exercice [de l’instruction au sosie], je sentais qu’un épisode risquait de resurgir : le remaniement quasiment total de mon ancienne équipe de travail suite aux départs de la moitié des mes collègues (pour licenciement économique ou départs volontaires dans un contexte de crise) en 2008. En quelques semaines, sept salariés sur quatorze sont partis et il n’est plus resté que trois salariés sur mon site à H. J’ai vécu cet épisode traumatique pour l’équipe à distance car j’étais en arrêt maladie suite à ce contexte très difficile et à des pressions exercées par la hiérarchie pour me faire accepter un poste dont je ne voulais pas. Je n’ai donc pas vécu cet épisode avec mes collègues mais très à distance et dans une posture de repli sur moi. A mon retour, après trois mois d’absence, nous étions trois à rester par « chance » (le plan de licenciement ne nous avait pas concernés) ou par faute de perspectives, sans directeur, sans président. La sensation d’abandon a été importante et nous étions en grand manque de perspective sinon survivre au jour le jour. Les longues journées sans activité nous laissaient assommés dans des locaux de 300 mètres carré, vides. A ce sentiment d’abandon, s’ajoutaient également je pense celui de la culpabilité d’avoir pu garder mon emploi, une sorte de syndrome du survivant. » (Instruction au sosie, commentaire de Sophie, responsable de formation).

La friche ne se perçoit ici que de l’intérieur des bâtiments, pour les travailleurs restants. Un déménagement interne a eu lieu : des personnes sont parties et leurs bureaux restent inoccupés. L’expérience du vide se structure autour d’une double absence : celle de prescription de tâches et celle d’une surface de bureaux inutile mais non sans effets sur les sujets puisqu’elle leur signifie précisément la vacuité d’une présence en sursis.

Le commentaire comprend des informations qu’une observation par immersion n’aurait peut-être pas permis d’obtenir.

L’exercice m’a finalement beaucoup appris. Il m’a permis de constater que l’épisode professionnel vécu en 2008 me touche encore beaucoup alors que je le pensais « digéré ». Jamais abordé dans l’équipe actuelle, dont ce n’est pas l’histoire, ce moment professionnel a des conséquences sur mon activité : ma difficulté à accepter les nouveaux salariés comme de véritables collègues que je considère encore comme des intrus qui ont pris la place de mes « vrais » collègues (même ceux avec lesquels je m’entendais moins bien et que je ne regrette pas !). Le sentiment d’isolement que je ressens également qui se traduit par des repas pris seule dans mon bureau, des temps de pause non partagés, des informations non échangées, montre surtout mon isolement au niveau de la culture et des valeurs professionnelles (ibid.)

« Jamais abordé dans l’équipe actuelle » : il n’est pas certain en effet qu’un observateur extérieur ou participant puisse avoir accès à ce qui est ainsi tu et objet d’un sentiment diffus de culpabilité. L’observateur pourrait être berné ; le chercheur en immersion n’y aurait pas accès. Parce que perçu comme concurrent, il aurait été tenu à l’écart. Deux considérations peuvent expliquer le recueil d’informations effectué par l’instruction au sosie. D’une part, le dispositif permet un retour réflexif sur un entretien et s’inscrivant dans un temps long de formation ou d’intervention, il n’est pas lié à une rencontre ponctuelle. D’autre part, précisément quand il est réalisé dans un espace de formation, hors du lieu de travail, il protège la personne qui est moins exposée qu’in situ, puisqu’elle n’est pas dans le groupe constitué de ceux avec lesquels elle travaille au quotidien. Elle n’aura pas à rendre compte de sa parole. Elle n’a pas à s’en défendre non plus. Le sosie permet à Sophie de s’avouer à elle-même ses stratégies d’évitement.

Le sosie m’a donc donné l’opportunité de prendre conscience de cet isolement et d’analyser ma posture de retrait, voire de rejet, par rapport aux collègues comme un manque de confiance dans l’organisation globale de la structure qui place les salariés en rivalité les uns avec les autres (ibid.).

Dans l’analyse de Sophie, finalement, c’est l’ensemble de l’espace qui paraît être une friche, y compris le cœur de son bureau, qui contient les archives qu’elle a voulu garder mais qui ne vivent pas, puisqu’elles ne servent à personne et que personne, hormis elle, ne sait qu’elle se trouvent ici. Friche, aussi, la cuisine, utilisée comme en contrebande et avec des faux-semblants de convivialité : le café y est fait, pour tous, mais sans eux : chacun le boit dans son propre bureau, bien séparé des autres : « (…) vous faites le café pour vous, il est prêt si tout le monde en veut, la cafetière est pleine pour 10 tasses, après vous vous servez votre café et vous allez le boire dans votre bureau mais il n’y a rien d’autre du tout » (ibid.).

Friche également les salles de réunion puisque ne s’y passent que des faux-semblants de réunion : ces salles sont ainsi des espaces désertés de leur fonction de lieu, au sens géographique du terme, si le terme lieu signifie bien « là où quelque chose se trouve ou/et se passe » (Lévy & Lussault, 2003 : 555) et, pour préciser ce « se passe », là où quelqu’un se trouve et œuvre à « quelque chose » en ce lieu. Les salles de réunion montrent alors ce que Sophie appelle le « collectif fantôme » : un rassemblement de personnes qui ne croient pas à ce qu’elles font et désertent, tout en étant là.

Il ne suffit donc pas d’entasser des salariés dans une salle de réunion et de leur demander de prendre la parole chacun leur tour pour donner ses « dernières informations » pour créer un collectif de travail, d’où l’expression « collectif fantôme » car ce groupe qui a existé par le passé, n’existe plus aujourd’hui en tant que tel. L’histoire des anciens salariés et de la structure n’intéresse pas les nouveaux qui l’ignorent et la présence des collègues est vécue comme une contrainte (le travail de groupe est perçu comme une perte de temps). Même si aujourd’hui il y a une volonté affichée de créer ce collectif, celui-ci reste factice, ectoplasmique, vide de substance, car une fois la réunion terminée, chacun repart dans son petit bureau jusqu’à la prochaine fois. Le rôle du collectif de soutenir et d’accompagner les travailleurs n’est pas rempli. L’objectif de ces réunions dites d’équipe est bien de créer du consensus car elles ne servent qu’à échanger des informations, déjà connues de chacun la plupart du temps, et à colporter des rumeurs sur des structures concurrentes de la nôtre (ibid.).

Une encombrante obsolescence

A l’échelle du bureau, le côtoiement d’objets et de personnes peut faire indice d’espace résiduel. Virginie, informaticienne en structure hospitalière, travaille dans un bureau encombré d’objets obsolètes dont personne ne s’occupe et surtout dont personne ne se débarrasse.
Le service informatique est un service « ouvert » les murs sont des parois en verre, vous ne pouvez donc jamais vous soustraire aux regards des autres, il est assez mal considéré que vous fermiez tout de même la porte pour vous isoler un instant du brouhaha et des interactions verbales de tous les services de l’étage. Tout le monde entre et sort d’un bureau de 13 mètres carrés où vous travaillez à trois techniciens au milieu d’un capharnaüm d’écrans, de câbles, de claviers, de vieux PDA (Personal Digital Assistant ou assistant personnel ou ordinateur de poche) qui ne fonctionneront plus jamais, d’unités centrales, de boîtiers divers, de cartons aussi, au-dessus et en dessous de la paillasse qui vous sert de bureau. Tout le monde veut vous parler interrompant votre travail, vous tapez sur un clavier, donc vous êtes disponible pour écouter ce que l’on a à vous dire, il est presque impossible de faire comprendre que vous êtes en train de travailler et que votre cerveau est déjà occupé à réfléchir. Vous êtes de « bip » : vous devez être hyper disponible, vous devenez hyper dispersée (instruction au sosie, commentaire).

La prescription d’hyper-disponibilité est ambivalente : il faut être là où l’on a besoin de vous, mais invisible au sens où il n’y a de place de plein-droit que pour les personnels et les objets dédiés directement aux soins. L’organisation sait comment se débarrasser des déchets organiques que produit le fonctionnement des services de santé, mais pas des autres types de déchets, lesquels sont entassés par conséquent dans un local où travaillent, relégués ainsi avec les objets obsolètes, d’actifs informaticiens.

On retrouve avec le cas de ces informaticiens hospitaliers, la situation d’entre-deux spatial résiduel, qui caractérise le travail de catégories perçues comme subalternes dans des organisations d’une certaine taille. Enquêtant sur les lieux du travail de l’ex-Direction Départementale de l’Equipement du Rhône, sociologues et photographe découvrent ainsi que :

Quantité d’agents effectuent ainsi des tâches et des missions peu visibles du reste de l’organisation et en général peu reconnues d’une grande partie du personnel. C’est le cas du documentaliste que tout le monde connaît, mais que personne ne sait précisément localiser, des informaticiens qui « travaillent dans l’ombre » ou des standardistes qui répondent au téléphone toute la journée, recluses dans leur bureau de la rue Moncey » (Desaleux et al., 2011 : 10-11).

A la différence cependant de l’approche par instruction au sosie, cette remarquable enquête photosociologique sur les lieux du travail, laisse les personnes concernées aux prises avec leurs difficultés. Ainsi de cet agent disposant « Dans les sous-sols de l’immeuble de la rue Moncey, au fond d’un couloir mal éclairé […] d’un atelier parfaitement équipé pour effectuer quelques travaux ponctuels de menuiserie qu’il est le seul à pouvoir accomplir (manutention, rangement, nettoyage du parking, etc.) », tâches qu’il accomplit certainement de façon remarquable avec les moyens du bord : « Je suis devenu une sorte d’homme à tout faire. Mais un homme qui fait tout mal. Tout et mal, parce qu’on n’a pas les moyens. On fait de la bricole. On n’a pas l’argent. Et puis tout est devenu trop compliqué » (ibid. :10).

Par ailleurs, le « bip » que l’on rencontre aussi dans l’étude consacrée par Véronique Moulinié aux relations hiérarchiques dans une menuiserie industrielle (Mouliné, 1993), doit être, selon nous, considéré comme constitutif de cet entre-deux spatial résiduel. Si pour l’ethnologue, l’espace est d’abord une empreinte, à l’échelle de l’usine, des rapports de hiérarchie qu’elle cherche à pénétrer, elle place les objets (le vélo, le pied-à-coulisse et le bip ou talkie-walkie) du côté des moyens d’expression et de reconnaissance de rapports fins de hiérarchie dans les interactions au travail. Pour nous, le bip est aussi l’opérateur spatial d’une hiérarchie, qui dans le cas de Virginie et de ses collègues informaticiens, les place sous la dépendance des services « nobles ». Le bip est ce qui permet de les faire apparaître et disparaître aux yeux de ces services, tout en les cantonnant le reste du temps parmi des objets en attente d’une destruction ou d’un recyclage qui ne vient pas.

Conclusion

La friche est une figure spatiale de l’abandon non seulement dans l’habiter, mais aussi dans le travail. Avec le travail, la friche s’insinue jusqu’au cœur des agglomérations, s’étend aux espaces intérieurs, s’observe à des échelles quelquefois très petites, là où le corps de l’opérateur doit faire avec le vide et/ou le plein, la visibilité et/ou l’invisibilité, l’interaction permanente et/ou l’absence autour de soi, le fonctionnel et/ou l’obsolète, etc. Les objets, les surfaces (verticales ou horizontales), les bâtiments ont pour les personnes qui analysent leur travail, le statut d’actant en ce qu’ils se constituent en indices d’une fermeture probable, de la vacuité ou encore de la relégation. C’est en ce sens-là que l’entre-deux spatial est bien ici de nature relationnelle. Notre corpus d’instructions au sosie permet de faire émerger d’autres thèmes que celui des friches concernant l’entre-deux au travail : l’entremêlement par la spatialité, du travail avec l’urbain et le domestique ; le corps au travail, la sensorialité sollicitée, les procédures et les agencements établis entre le flou des prescriptions et le « commerce » avec les personnes, la confrontation aux locaux et aux dispositions d’équipements et d’objets ; la question de la place (Lussault, 2009). La notion de « place » doit être entendue ici comme la relation problématique entre un placement ou un non-placement prescrit par l’organisation du travail et les emplacements effectivement occupés, les agencements spatiaux effectivement mis en œuvre dans l’activité. Par ailleurs, ce corpus fait ressortir l’importance d’espaces ou de séquences spatiales qui ne sont pas conçus dans les métiers, comme l’espace majeur ou évident pour la réalisation de l’activité : l’arrivée au travail, les coins de pause, les déplacements dans l’entreprise, etc. Si l’on accepte l’idée d’un entre-deux qui ne soit pas que de nature « géotypique », mais bien aussi relationnelle, alors il apparaît que l’entre-deux ne concerne pas seulement des populations minoritaires à l’échelle de la société toute entière, mais un très grand nombre de personnes, confrontées à la complexité d’une imbrication des fonctions et des espaces.

Bibliographie

AUBENAS F. (2010) Le quai de Ouistreham, Paris, Editions de l’Olivier, 269 p.

BLANCHARD R. (1934) La géographie de l’industrie, Montréal, Beauchemin, 174 p.

BOUTET M. (2004) « Statut et lectures des pauses en sociologie du travail. Un objet d’étude impossible ? », Histoires et sociétés, 2004/1, n°9, pp. 6-17

CAILLY L. (2004) Pratiques spatiales, identités sociales et processus d’individualisation. Etude sur la constitution des identités spatiales individuelles au sein des classes moyennes salariées du secteur public hospitalier dans une ville intermédiaire : l’exemple de Tours. Thèse de doctorat de géographie, Tours, 459 p.

CHOLLEZ C. (2008) « Compétences spatiales, compétences d’action dans l’espace. La tournée du chauffeur-livreur », Revue d’anthropologie des connaissances, 2008/1, pp.37-62

CLOT Y. (2008) Travail et pouvoir d’agir, Paris, PUF, 296 p.

CLOT Y., FERNANDEZ G., SCHELLER L. (2001) « Entretiens en autoconfrontation croisée : une méthode en clinique de l’activité », Éducation permanente n° 146, « Clinique de l’activité et pouvoir d’agir », pp. 17-25

DATCHARY C. (2011) La dispersion au travail, Toulouse, Octarès, 192 p.

DAVEZIES P. (1993) « Eléments de psychodynamique du travail », Education permanente, n°116, pp.33-46

DESALEUX D., LANGUMIER J. & MARTINAIS E. (2011) Enquêter sur la fonction publique d’Etat. Une enquête photosociologique des lieux de travail de l’administration. ethnographiques.org, numéro 23 [En ligne] http://www.ethnographiques.org/2011/Desaleux,Langumier,Martinais Consulté le 22.12.2011

ECKERT, H. (2012) « Le chapardeur d’images (ou comment lire des images après les avoir dérobées ?) », in Géhin J.-P. & Stevens H. (dir.). Images du travail, travail des images. Rennes, Presses universitaires / Poitiers, Atlantique, pp.301-311

ESMAN-TUCELLA S. (2002) « Faire le travail domestique chez les autres. Transcription de l’instruction au sosie suivie du commentaire », Travailler, n°8, pp.45-72

FREMONT A. (1983) « La classe ouvrière dans la France de l’Ouest, esquisse de géographie sociale », in : NOIN, D. (éd.) Géographie sociale. Actes du Colloque de Lyon, 14-16 octobre 1982. Paris, pp.225-241

FREMONT A., CHEVALIER J., HERIN R., RENARD J. (1984) Géographie sociale, Paris, Masson, 387 p.

GEORGE P. (1964) Précis de géographie urbaine, Paris, Presses Universitaires de France, 283 p.

HATZFELD N. (2002) La pause casse-croûte. Quand les chaînes s’arrêtent à Peugeot-Sochaux, Terrain, n°39, p. 33-48

http://terrain.revues.org/1415 ;DOI :10.4000/terrain.1415 Consulté le 28 février 2014

LANTHEAUME F. & HELOU C. (2008). La souffrance des enseignants. Une sociologie pragmatique du travail enseignant, Paris, PUF, 173 p.

LATOUR B. & WOOLGAR S. (1988) La vie de laboratoire. La production des faits scientifiques, Paris, éditions La Découverte, traduit de l’anglais par Michel Biezunski, [Laboratory Life. The Construction of Scientific Facts, 1979, by Sage Publications, Inc. / 1986 by Princeton University Press], 299 p.

LE GUERN A.-L. (2012) « Reprise d’études et développement professionnel : l’analyse de l’activité comme épreuve », in WITTORSKI R. (coord.), Expériences et développement professionnel des enseignants : formation, travail, itinéraire professionnel, Toulouse, Octarès, pp. 170-177

LEVY J. & LUSSAULT M. (dir.) (2003), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés humaines. Paris : Belin, 1034 p.

LUSSAULT M. (2007) L’homme spatial, Paris, Editions du Seuil, 364 p.

LUSSAULT M. (2009) De lutte des classes à la lutte des places, Paris, Grasset, 220 p.

MOULINIE V. (1993) « La passion hiérarchique », Terrain, n° 21, pp. 129-142

ODDONE I., RE A., BRIANTE G. (1981) Redécouvrir l’expérience ouvrière. Vers une autre psychologie du travail ?, Paris, Editions sociales, trad. de l’italien par Ivano et Marie-Laure Barsotti, [Esperienza operaia, coscienza di classe et psicologia del lavoro, chez Giulio Einaudi, 1977], 260 p.

PHLIPPONNEAU M. (1960) Géographie et action. Introduction à la géographie appliquée, Paris, Armand Colin, 226 p.

ROCHEFORT R. (1961) Le travail en Sicile. Etude de géographie sociale, Paris, PUF, 363 p.

SCHELLER L. (2001) « L’élaboration de l’expérience du travail. La méthode des instructions au sosie dans le cadre d’une formation universitaire », Éducation permanente n°146, pp.161-173.

OLIVIER THOMAS

Télécharger l'article

Cette recherche apporte une contribution à la compréhension du passage, et plus largement du fait clandestin. La multiplication des camps informels et des squats d’émigrants aux frontières, mais aussi à l’intérieur de l’Europe depuis une vingtaine d’années marque une transformation du rapport à l’étranger dans nos sociétés. La figure de l’immigrant tend à se confondre aujourd’hui avec celle du «clandestin», et les conditions de séjour des émigrants, qualifiés «d’illégaux», au sein de l’Union européenne sont extrêmement précaires. En France, le long des côtes de la Manche, la plupart d’entre eux vivent sous des tentes et bénéficient du soutien des associations humanitaires qui leur apportent une aide d’urgence. Le déploiement de mesures sécuritaires et policières par l’Etat depuis la fin des années 1990 contribue à maintenir ces migrants à la marge. Le phénomène suscite de nombreux débats dans la société. Dès lors, il apparaît intéressant pour le chercheur en géographie sociale d’explorer les problématiques qui se cristallisent autour des migrants et de témoigner de ce qui est aujourd’hui une question sociale.

Le fait clandestin comme champ de recherche
Cette thèse propose d’étudier la géographie actuelle du fait clandestin, entendu comme l’ensemble des problématiques qui peuvent être attachées aux déplacements clandestins d’émigrants et à leurs inscriptions dans les sociétés. Cette géographie, structurée par le voyage clandestin, constitue selon nous la dimension spatiale d’un rapport social entre les émigrants et la société.

Le passage comme objet d’étude
Le voyage clandestin ne peut se penser seul, mais nécessairement en rapport avec la population qui l’anime. Toutes les personnes qui transitent par les lieux d’installation informels le long du littoral de la Manche ont en commun d’être dans le voyage, et ce quelle que soit leur nationalité (Irakiens, Iraniens, Erythréens, Ethiopiens, des Palestiniens ou encore des Vietnamiens). Elles ont quitté leur pays d’origine et tentent de rejoindre un pays de destination (l’Angleterre, l’Irlande, mais aussi le Danemark, la Norvège ou la Suède). Le passage, c’est cet «entre-deux» qui qualifie un moment entre d’un côté le franchissement de la première frontière (celle du pays d’origine) et de l’autre l’engagement dans des démarches de régularisation (dépôt d’une demande d’asile par exemple). Le passage est aussi un espace. Il désigne l’itinéraire du «clandestin» depuis son pays d’origine jusque dans le pays de destination, ce qui inclut les étapes qui viennent ponctuer son parcours. Le terme de passage désigne donc à la fois le mouvement (d’une société à l’autre) et la présence (dans les sociétés traversées), de sorte que cette notion n’appelle pas uniquement une étude des logiques qui animent les migrations clandestines, mais aussi une approche géographique des rapports entre les «clandestins» et les sociétés.

Les terrains de recherche et la méthode mise en oeuvre
La recherche privilégie une démarche inductive et s’appuie sur un travail de terrain mené depuis 2008 dans l’agglomération de Cherbourg-Octeville. La réflexion est nourrie de comparaisons dans les villes portuaires Transmanche (Dieppe, Calais, Dunkerque…) et dans la région Nord (St Omer, Norrent-Fontes, Angres, Steenvoorde). Des recherches ont également été menées dans le 10ème arrondissement de Paris pour saisir le rôle de cet espace dans le cadre du voyage clandestin en Europe. La définition des différents terrains relève d’une construction : l’étude de la projection dans l’espace du fait clandestin a permis de développer des connaissances concernant les itinéraires clandestins et la localisation des différents squats et camps informels situés à proximité des points de passage. Les pratiques spatiales quotidiennes des migrants ont aussi été observées lors du travail d’enquête.

L’enquête qualitative mobilise l’observation participante dans le cadre d’un engagement bénévole au sein de l’association Itinérance à Cherbourg. Plus largement, les associations mobilisées autour des émigrants le long du littoral de la Manche et dans le nord de la France ont constitué une entrée importante lors du travail d’observation sur le terrain. La photographie et la tenue d’un journal de terrain ont été des outils majeurs tout au long de la recherche. Une série d’entretiens a aussi été réalisée auprès de différents acteurs concernés par les problématiques attachées à la présence des migrants «clandestins». Enfin, un travail de revue de presse a été mené à Cherbourg et un intérêt particulier a été porté à l’actualité médiatique du thème des clandestins.

En complément du travail bibliographique dans le champ scientifique, les oeuvres produites dans les champs artistiques et culturels ont fait l’objet d’une attention particulière (cinéma, littérature, théâtre, photographie). Elles constituent des témoignages et participent à mettre en débat la question sociale étudiée. Mobilisées comme des outils pour stimuler la réflexion, l’utilisation de ces sources est aussi l’occasion pour le chercheur de déplacer le regard et de développer une sensibilité et une acuité particulières vis-à-vis de l’objet d’étude.

Tout au long du travail de recherche, l’étude de la condition de clandestin a été le moyen de saisir les rapports des migrants avec la société à l’échelle locale, pour apporter des éléments de connaissances sur le passage, ainsi que pour contribuer, dans une perspective plus large, à la compréhension des sociétés par l’espace.

Apports d’une approche géographique de la condition de «clandestin»
L’étude de la condition de «clandestin» réalisée dans le cadre de cette thèse permet de porter un regard sur le fait clandestin, d’une part en questionnant le caractère contraint des mobilités des émigrants dans le passage, et d’autre part en s’interrogeant sur la place des migrants «clandestins» dans la société. Il s’agit de deux apports majeurs de cette recherche.

Les mobilités des migrants ne sont pas uniquement le produit de logiques propres au mouvement d’émigration, elles relèvent également des rapports entre les migrants et les sociétés traversées. Dès lors, qu’il s’agisse de l’itinéraire depuis le pays d’origine ou des pratiques spatiales quotidiennes, les mobilités des émigrants dans le passage apparaissent, par leur caractère contraint, comme l’indicateur d’un rapport social entre les sociétés européennes et les «clandestins». En effet, la mobilité s’inscrit aujourd’hui dans nos sociétés comme un attribut – voire une norme – qui contribue à définir et à valoriser les positions sociales les plus élevées. La possibilité de cette mobilité est aujourd’hui refusée à la majorité des émigrants qui se rendent en Europe et tentent de s’y déplacer.

La société est, de fait, confrontée à un phénomène nouveau d’émigration qui vient bousculer ses rapports à l’étranger : quelle place accorder aux émigrants qui se déplacent clandestinement ? Les réponses apportées aujourd’hui sont contradictoires. Elles opposent une forme de gestion administrative et policière du fait clandestin à une autre forme de gestion, d’ordre humanitaire et sociale, émanant de la société locale (bénévoles, militants, élus). A Cherbourg, comme dans l’ensemble des camps ou des squats recensés le long du littoral de la Manche, l’étude de l’intégration politique du phénomène du passage révèle cette tension entre «prise en charge» des émigrants et «mise à distance». Près de dix ans après la fermeture du centre de Sangatte, les lieux d’installation informels des «clandestins», loin d’avoir disparus, ont été relégués dans des espaces de marge. Qu’il s’agisse de rendre invisible les migrants et/ou leurs conditions d’accueil déplorables, la géographie actuelle du fait clandestin sur le littoral est à lire comme la projection spatiale d’un rapport social entre les émigrants et la société. Elle témoigne de la place accordée à «l’autre» dans la société.


Lien électronique

http://halshs.archives-ouvertes.fr/SHS/tel-00673859/fr/

Discipline

Géographie

Directeur

Benoît Raoulx

Université

Université de Caen

Membres du jury de thèse, soutenue le 3à novembre 2009

Christian PIHET, Professeur de géographie à l’Université d’Angers
-Claudio CERRETI, Professeur de géographie à l’Università degli studi di Roma Tre
-Djemila ZENEIDI, Chargée de recherches CNRS à l’Université de Bordeaux III
-Thierry BULOT, Professeur de sociolinguistique urbaine à l’Université de Rennes II
-Patrice CARO, Professeur de géographie à l’Université de Caen Basse-Normandie
-Benoît RAOULX, Maître de Conférences, Habilité à Diriger les Recherches, à l’Université de Caen Basse-Normandie

Situation professionnelle actuelle

Membre associé de l’UMR ESO 6590 CNRS

Contact de l’auteur

olivier.thomas@unicaen.fr

ANSOUMANA BODIAN

Télécharger l'article

De nos jours la gestion des ressources en eau est un besoin qui s’exprime à tous les niveaux (local, régional, national, internationale) du fait des conséquences souvent dramatiques d’une pénurie en eau sur le plan humain, économique et politique. Cependant, l’on ne peut bien gérer une ressource que quand elle est connue. Malheureusement les dernières décennies ont vu une réduction considérable des capacités nationales, des pays qui se partagent le bassin du fleuve Sénégal, d’assurer le suivi hydrologique du fleuve et de ses affluents et de produire une information de qualité adaptée aux besoins des utilisateurs. Ainsi, la connaissance de la ressource en eau et de ses variations saisonnières au niveau du haut bassin de manière générale et dans la partie guinéenne du bassin en particulier présente des faiblesses à cause des séries de données hydrologiques tronquées ou manquantes. Les chroniques de débit sont souvent lacunaires, discontinues, de courte durée, et en conséquence sont difficilement exploitables pour une analyse hydrologique fiable.

Dans ce contexte, l’objectif principal de cette étude est de reconstituer les données hydrométriques surtout dans la partie guinéenne du bassin (ce pays vient de rejoindre l’OMVS en 2006, mais avec des données hydrométriques fragmentaires) en utilisant le modèle GR2M. Ceci permet de disposer de séries chronologiques de débits assez longues pour une meilleure estimation des ressources en eau et de leur fluctuation temporelle. A cette fin, on a procédé dans un premier temps à une caractérisation physiographique puis pluviométrique du haut bassin. Ensuite, une modélisation hydrologique a permis de réaliser le calage/validation des bassins grâce au modèle hydrologique GR2M sur une période de référence. En fin, nous avons évalué les impacts potentiels d’un changement climatique sur l’évolution des ressources en eau du haut bassin en utilisant les sorties de quatre modèles climatiques (CSMK3, HADCM3, MPEH5 et NCPCM) issues du dernier rapport de IPCC 2007 sous influence du scénario SRES A2.

La caractérisation du régime pluviométrique est basée sur une analyse statistique des pluies annuelles, mensuelles et journalières, ensuite une spatialisation des résultats des analyses statistiques a été effectuée. Ces cartes offrent un support de visualisation et de synthèse. Elles permettent de quitter la vision réduite à un point pour une vision globale de la pluie à l’échelle de la zone étudiée. Le calage/validation croisée du modèle a permis de choisir les paramètres qui traduisent le mieux la transformation de la pluie en débit. Une fois ces jeux de paramètres choisis pour chaque bassin, cette version du modèle a été appliquée sur l’ensemble de la série pour simuler les écoulements. Cette opération a permis d’étendre les séries de débits mensuels de trois bassins (Bafing Makana, Dakka Saidou et Sokotoro) de 1923 à 2005. Globalement, le modèle reproduit d’une manière satisfaisante la forme des hydrogrammes observés. Les débits de pointes calculés sont bien situés dans le temps même s’ils sont parfois sous-estimés (particulièrement pour le bassin de Bafing Makana pour la période allant de 1981 à 1985) ou surestimés. Les étiages par contre sont parfaitement reconstitués et on observe une bonne superposition des hydrogrammes des débits observés et calculés. En raison de la variété (taille, de physiographie, des états de surface et des caractéristiques des sols) des bassins, qui leur donne une sensibilité différente aux différents termes du climat, les impacts d’un potentiel changement climatique sont variables d’un bassin à l’autre. Ainsi, par rapport aux données observées, les scénarios utilisés prévoient sur nos bassins des variations d’écoulement moyen annuel qui dépendent étroitement des prévisions de précipitation de chaque modèle climatique. Une comparaison, intermodèles climatiques, des taux de variation des modules annuels aux différents horizons permet de constater que les modèles CSMK3, HADCM3 et MPEH5 présentent une similarité de prévisions pour les trois bassins. On assiste à une diminution progressive des écoulements de l’horizon 2030 à l’horizon 2090. Le modèle NCPCM se démarque des autres modèles climatiques et prévoit une augmentation progressive des écoulements de l’horizon 2030 à l’horizon 2090 sur l’ensemble des trois bassins. Ce dernier modèle est le plus optimiste quant à la prévision des écoulements futurs dans le haut bassin du fleuve Sénégal.


Fiche informative

Discipline

Hydrologie

Directeur

Amadou Tahirou DIAW

Université

Université Cheikh Anta Diop de Dakar

Membres du jury de thèse, soutenue le 26 novembre 2011

– Alioune KANE, Professeur, FLSH/UCAD, Président
-Raymond MALOU, Maître de Conférences, FST/UCAD, Rapporteur
-Luc DESCROIX, Directeur de Recherche, LTHE (Grenoble), Rapporteur
-Alain DEZETTER, Chargé de recherche, HSM (Montpellier), Examinateur
-Honoré DACOSTA, Chargé d’enseignement, FLSH/UCAD, Examinateur
-Amadou T. DIAW, Professeur, FLSH/UCAD, Directeur de thèse

Situation professionnelle actuelle

Chef de la Division hydrologie de la Direction de la Gestion et de la Planification des Ressources en Eau du Sénégal

Contact de l’auteur

dioung2001@yahoo.fr
bodianansoumana@gmail.com

JALONS ÉPISTÉMOLOGIQUES ET ORIENTATIONS CONTEMPORAINES

FREDERIC DEJEAN

Institut d’Urbanisme
Université de Montréal
frederic.dejean@yahoo.fr

LUCINE ENDELSTEIN

LISST – CNRS
Université de Toulouse Le Mirail
Lucine.Endelstein@univ-tlse2.fr

Télécharger l'article

Les débats récurrents tournant autour de la laïcité et de la diversité religieuse de la société française ont été l’occasion de prendre conscience de leurs dimensions éminemment géographiques. En effet, qu’il s’agisse des prières de rue ou du port de signes religieux « ostensibles » dans l’espace public ou dans certaines institutions – en particulier dans les établissements publics d’enseignement – l’espace se trouvait au cœur des discussions, et c’est plus largement la question de la visibilité des faits religieux qui se posait. Malgré cette actualité, le thème de la religion demeure marginal dans le champ de la géographie universitaire française, les publications d’ouvrages et les dossiers en revue demeurent rares, et il n’existe pas de sous-branche appelée « géographie des religions » ou « géographie des faits religieux ».

Dans l’appel à contribution mis en ligne à l’automne 2012 trois axes principaux avaient été dégagés : le rôle des faits religieux dans l’aménagement et la morphologie de l’espace, les relations dialectiques entretenues entre le processus de mondialisation et les faits religieux, et les nouvelles spatialités des faits religieux et leurs enjeux sociaux dans les villes du Nord et du Sud. Ce faisant, il s’agissait de balayer l’ensemble des grands thèmes et enjeux posés par les dimensions spatiales des faits religieux contemporains en évitant l’écueil des approches strictement descriptives (Chamussy, 1992) qui, bien que nécessaires, ne constituent que le premier niveau de l’analyse.

Les nombreux textes reçus témoignent d’un intérêt nouveau pour les faits religieux de la part des géographes et du dialogue interdisciplinaire inhérent à cette thématique : ce numéro rassemble des contributions de géographes, sociologues, anthropologues et architectes. La diversité des objets de recherche, des terrains concernés et des méthodologies mobilisées témoigne de cette vitalité et des tendances actuelles. Les différents articles ici réunis portent sur un large éventail de religions (catholicisme, christianisme orthodoxe, islam, judaïsme, bouddhisme, hindouisme) et analysent leurs rapports à espace en privilégiant tous une approche empirique. Si la France est seule représentante des terrains du Nord dans ce dossier avec trois articles, les autres articles exposent des travaux réalisés en Inde, en Egypte et au Mexique. Tous mettent en exergue l’ouverture sur le monde des faits religieux qui, souvent, créent des points de contact entre les Nords et les Suds.

Avant de revenir sur les grandes lignes qui se dégagent de cet ensemble d’articles et de présenter succinctement les apports de chacun d’entre eux, nous commençons par esquisser une revue des travaux de recherche, en mettant en valeur l’apport des travaux de langue anglaise sur lesquels la recherche française pourra s’appuyer dans les années à venir.

Pour autant, les faits religieux ne sont pas absents sous la plume des géographes. Paul Claval, dès le deuxième numéro de la revue Géographie et cultures, soulignait que les géographes « ont longtemps abordé les faits religieux par la périphérie » (Claval, 1992 : 85) en les intégrant à une compréhension globale de la culture des espaces étudiés, et non en prenant la religion pour elle-même. Et quand la géographie s’attache à traiter du religieux, elle tombe trop facilement dans le piège de l’inventaire à la Prévert. Dans l’Encyclopédie de Géographie, Henri Chamussy formule une critique virulente: « on découpe l’espace en aires où l’on observe une religion dominante, on fait des cartes des religions, cultures et systèmes de croyances, on décrit les signes de visibilité de ces religions. Le commentaire ne peut guère dépasser le raisonnement génétique. On fait de l’histoire plutôt que de la géographie, en considérant la situation dépeinte comme l’état actuel et provisoire, résultat d’un enchaînement causal dans le temps » (Chamussy, 1992 : 881).

Dans le cadre de ce numéro, nous parlons d’approches spatiales des faits religieux et non d’approches géographiques. Ce choix permet de souligner que, non seulement la géographie – en tant que discipline universitaire organisée – n’a pas le monopole de la recherche dans ce domaine, mais que cette thématique implique un dialogue permanent entre les disciplines : géographie, sociologie, anthropologie, et que ce décloisonnement disciplinaire est fondamental pour produire des travaux de recherche novateurs et socialement pertinents.

Premières approches de la géographie des religions : décrire les impacts des religions dans le paysage

En France, inscription dans le paradigme vidalien

1948 constitue une date importante avec la publication de l’ouvrage pionnier de Pierre Deffontaines, Géographie des religions. Quelques années plus tard, Xavier de Planhol propose une analyse géographique de la religion musulmane (de Planhol, 1957). Les deux auteurs s’inscrivent largement dans le paradigme de la géographie classique de Vidal de la Blache. Ainsi, le plan de l’ouvrage de Deffontaines reprend scrupuleusement les découpages thématiques de la géographie de l’époque , même si l’introduction des idées du jésuite Teilhard de Chardin lui permet de renégocier l’héritage vidalien (Dejean, 2012).

Les orientations retenues sont alors doubles: une analyse des multiples influences du cadre physique sur la vie religieuse des sociétés et des relevés exhaustifs des transformations des paysages par les pratiques religieuses. Dans cette perspective, les travaux mettent l’accent sur les marqueurs ponctuels (lieux de culte, lieux saints ou sacrés, belvédères, etc.) et sur les règles ou les principes religieux à l’origine des transformations du milieu. Selon la première orientation, on s’intéresse aux résultats, tandis que dans la seconde, l’accent porte davantage sur les conditions sociales qui conduisent des communautés croyantes à transformer leur environnement. Les travaux réalisés en France jusque dans les années 1950 privilégient la mise en avant des structures durables dans l’espace et non les principes de changements et de mutations du paysage religieux. Paul Claval explique que « Les géographes sont alors axés sur les faits essentiels, ceux qui se marquent directement dans le paysage. Dans cette optique, la religion présente un intérêt lorsqu’elle organise la maison autour d’un autel domestique, pèse sur l’implantation de l’habitat et se signale par des lieux de culte, des chapelles, des oratoires, des églises » (1992 : 86). Cette attention aux paysages religieux et à leurs temporalités longues, empêche un auteur comme Deffontaines d’interroger la crise profonde que traverse le Christianisme européen, dont la traduction est autant spatiale que sociale. Cette omission est particulièrement évidente quand il traite des liens entre la ville et le religieux puisqu’il ne dit rien du processus de déchristianisation qui touche les villes industrielles et les innovations proposées par les grandes institutions religieuses.

La géographie des religions américaine dans le sillage de Carl Sauer

L’approche des faits religieux dans le cadre de la géographie américaine est largement redevable des apports théoriques de Carl Sauer qui, dans The Morphology of Landscape (1925), renouvelle en profondeur l’analyse paysagère. Il est tout particulièrement attentif à la dimension matérielle de la culture, notamment le paysage, appréhendé comme l’espace où se joue l’interaction fondamentale entre la nature et la culture. De ce fait, le paysage est la manifestation concrète de la culture qui l’a produit, et il peut être défini comme « un espace constitué d’une association de formes distinctes, à la fois matérielles et culturelles (Sauer, 1925 : 26) ». L’auteur précise que « la culture est l’agent, le milieu naturel le médium, et le paysage culturel le résultat (Sauer, 1925 : 46) ».

La géographie du fait religieux pratiquée aux Etats-Unis privilégie la dimension matérielle et met en valeur les structures inscrites dans le temps long des paysages. Prenant appui sur le principe selon lequel le géographe ne se préoccupe pas « de l’énergie, des habitudes, ou des croyances de l’Homme, mais des traces que ce dernier inscrit dans le paysage » (Sauer, 1925 : 46), la géographie des faits religieux est donc avant tout une géographie des manifestations matérielles des religions et de leurs conséquences dans l’aménagement de l’espace (Francaviglia, 1979 ; Zelinsky, 1961). Wilbur Zelinsky souligne que « among the phenomena forming or reflecting the areal differences in cultures with which they are so intimately concerned, few are as potent and sensitive as religion » (Zelinsky, 1961 : 139). Cette orientation ressort de l’ouvrage de synthèse de David E. Sopher (1967) qui inscrit son approche dans le sillage de la géographie culturelle sauerienne et dégage quatre angles principaux dans l’étude géographique de la religion : la signification de l’environnement pour l’évolution des systèmes religieux, les manières dont les institutions religieuses modifient leur environnement, les différentes manières par lesquelles les institutions religieuses occupent et organisent des portions de l’espace et enfin la distribution géographique des religions et les manières dont les systèmes religieux se diffusent et entrent en interaction (Sopher, 1967).

Le renouvellement des approches : entre géographie sociale et géographie culturelle

En France, émergence d’une géographie de la religiosité

À la suite des travaux novateurs de Deffontaines et de Planhol les chercheurs mettent à distance l’héritage vidalien dans leurs analyses. Deux facteurs principaux, affectant le champ de la recherche, expliquent ces transformations : la mise en place d’une véritable sociologie des religions françaises qui en appelle à une participation accrue des géographes et a pour principal effet de détourner la géographie de la seule analyse des structures matérielles durables pour s’intéresser davantage aux ruptures et aux nouvelles tendances, d’une part, et la sortie d’une conception de la géographie organisée autour du couple Nature/Société, d’autre part.

L’émergence en France d’une sociologie des religions a eu un impact considérable sur la géographie des religions, en particulier celle pratiquée dans le réseau des universités de l’Ouest (Le Mans, Caen, Angers) au travers le laboratoire ESO (Espaces et SOciétés). Le sociologue Gabriel Le Bras explicite en 1945 l’apport possible de la géographie : elle doit permettre de quantifier des phénomènes et d’en étudier les modes de répartition dans l’espace. Il explique que « La géographie, on le voit, serait ici l’intermédiaire entre statistique et sociologie : elle situerait dans l’espace, sur un terrain délimité, les chiffres que devra expliquer la sociologie, en tenant compte de la structure sociale et familiale favorisée par le sol, de la démographie, des contacts régionaux » (Le Bras, 1945 : 96).

La géographie des religions s’inscrit alors dans le champ de la géographie sociale. Des programmes de recherche, largement redevables des travaux de la sociologie pastorale et de la sociologie religieuse des années 1960 et 1970, se structurent peu à peu et trouvent un terreau particulièrement favorable dans le universités de l’Ouest. Comme le souligne Armand Frémont : « Un groupe de chercheurs universitaires, associés au CNRS, s’interroge sur la fin des paroisses. Ce n’est pas un hasard : ce sont des géographes de l’Université de l’Ouest, Angers, Caen, Le Mans, Nantes, Rennes ; ils travaillent et ils vivent dans ces pays de l’ouest de la France qui sont des terres de vieille catholicité, là où les paroisses se sont le plus longtemps identifiées aux communautés rurales, là où elles conservent encore les plus forts ancrages et où, par voie de conséquence, leur effacement progressif suscite les questions et les malaises les plus profonds (Frémont, 1997 : 8) ».

Les travaux de ces géographes comportent deux axes principaux qui composent une géographie de la religiosité, bien plus qu’une géographie des faits religieux: les pratiques individuelles et collectives, d’une part, et la pertinence du maillage paroissial, d’autre part. Jean-René Bertrand, un des principaux animateurs de cette géographie, appelait de ses vœux un renouvellement de l’approche géographique du fait religieux : « Il nous semble que le renouveau des études géographiques de la religion et de ses manifestations passe d’abord par un recentrage des travaux sur la religiosité des populations ou pour le moins sur les comportements religieux (…). Il nous paraît indispensable de mettre en chantier une géographie de la religiosité des populations » (Bertrand, 1997 : 215-216).

Alors que l’espace, qu’il s’agisse de ses dimensions matérielle ou idéelle, est quelque peu laissé de côté par cette géographie de la religiosité, la géographie culturelle propose précisément de replacer l’espace au cœur de ses analyses. Elle souhaite mettre en lumière les relations dialectiques entre l’espace et la société. Ses outils conceptuels et méthodologiques rappellent que les lieux et les espaces du religieux ne sont pas donnés, mais produits.

Les faits religieux, objets privilégiés des approches culturelles

Dans le champ de la géographie française, la géographie culturelle a joué un rôle important dans le travail de réorientation de la Géographie du fait religieux. La revue Géographie et Cultures, y a consacré plusieurs articles et dossiers (Claval, 1992). Les nouvelles options de recherche de la géographie culturelle française doivent beaucoup aux mutations de la géographie tropicaliste qui se nourrit largement des travaux de l’anthropologie culturelle. Joël Bonnemaison résume cette approche quand il affirme que la géographie culturelle « replace l’homme au centre de l’explication géographique : l’homme, ses croyances, ses passions, son vécu » (Bonnemaison, 2004 : 9). Le chemin parcouru depuis le programme de recherche de Deffontaines est considérable puisque ce dernier entendait réduire « le point de vue religieux à ses seuls éléments visibles et physionométriques, laissant délibérément de côté le domaine majeur de la vie intérieure » (Deffontaines, 1948 : 10).

Replacer l’homme au centre de l’explication géographique constitue un axe important de la géographie culturelle, notamment quand elle prend la forme d’une géographie des représentations (Dardel, 1957 ; Frémont, 1976), inspirée par la phénoménologie et par le tournant herméneutique des sciences sociales. Par exemple, Joël Bonnemaison ne s’intéresse pas à l’espace en soi, détaché de tout sujet, mais à la «représentation d’un espace, c’est à dire un paysage » (Bonnemaison, 2004 : 26). Cette attention aux représentations collectives et individuelles de l’espace émerge dans la notion de géosymbole, « la structure symbolique d’un milieu, d’un espace, ses significations (Bonnemaison, 2004 : 26), qui constitue une des trois dimensions de l’ « espace-paysage » identifiée par Bonnemaison. La géographie anglophone – notamment par le biais de la « humanistic geography » (Tuan, 1976) – présente un intérêt similaire pour les représentations et les valeurs de l’espace des croyants (Büttner, 1980 ; Cooper, 1992). Le programme de recherche de La « géographie humaniste » intègre l’étude du fait religieux dans la meure où il constitue un cadre de référence pour le croyant, cadre qui procure une structure stable dans la lecture du monde.

Dans le champ anglophone, la géographie culturelle offre une matrice de recherche déterminante dans la mise en place d’une véritable « geography of religions and belief systems ». Ainsi, le Companion to cultural geography (Duncan et al., 2004) comporte un chapitre consacré à la religion, des revues comme Social & Cultural Geography, Journal of Cultural Geography ou Cultural Geographies proposent régulièrement des dossiers et articles portant spécifiquement sur les faits religieux . Par ailleurs, les revues sont également des espaces de débats et de discussions où les auteurs échangent sur les évolutions des approches spatiales des faits religieux (Clark, 1991 ; Cooper, 1992 ; Kong, 1990, 2001 et 2010 ; Levine, 1986 ; Sopher, 1981 ; Wilson, 1993).

Thématiques contemporaines

Si les approches des faits religieux par les géographes peuvent être analysés à partir de méthodes et des paradigmes de la géographie, elles peuvent également être analysées à partir des terrains et des objets privilégiés par les travaux sociologiques et anthropologiques. Actuellement, un type d’espace et une thématique dominent les productions : les expressions des faits religieux dans les espaces urbains et leur globalisation ou transnationalisation. Ces deux thématiques se trouvent intimement liées puisque de nombreux travaux interrogent les impacts de la globalisation du religieux sur les recompositions des pratiques religieuses dans les villes, en particulier dans le contexte des villes du Nord. Rendre compte de thématiques et non pas seulement de méthodes permet d’insister sur le fait que ces approches spatiales portent la marque de l’interdisciplinarité et que les géographes ne sauraient réclamer l’exclusivité des approches par l’espace, au moment même où des chercheurs venus d’autres disciplines reconnaissent la richesse des approches spatiales des faits religieux (Hervieu-Léger 2002, Davie, 2012 ; Garbin, 2012). Pour ne prendre que l’exemple du judaïsme, plusieurs ouvrages récents sont pleinement consacrés à la lecture spatiale de l’expérience juive dans la multiplicité de ses déclinaisons (Brauch, Lipphardt et al., 2008 ; Azria 2013)

La ville, espace de prédilection des faits religieux

La ville est un espace paradoxal: si elle est le lieu par excellence du religieux (Racine, 1993), elle a également été décrite comme le tombeau de la religion, notamment par les premiers sociologues des religions français. On ne peut pas ne pas penser à cet extrait fameux de Gabriel Le Bras : « Je suis pour ma part convaincu que, sur cent ruraux s’établissant à Paris, il y en a à peu près 90 qui, au sortir de la gare Montparnasse cessent d’être des pratiquants » (Le Bras, 1956 : 480). Le renouvellement historiographique du fait religieux en ville (McLeod, 1995 et 2000 ; McLeod et Ustorf, 2003) a permis de considérablement nuancer cette hypothèse et a montré comment les villes européennes et nord-américaines constituaient des espaces de prédilection pour l’innovation religieuse. Si la ville industrielle a été indubitablement une scène de crise de la pratique religieuse, elle a également été un formidable terrain pour le renouvellement missionnaire (Encrevé, 1993 ; Winston, 1999) et pour un travail de recomposition des paysages religieux.

Si un tel travail de réévaluation a été effectué dans le cadre d’analyses historiques, il est encore actuel puisque de nombreux travaux s’attachent à montrer comment les villes contemporaines ne sont pas tant marquées par la disparition des faits religieux, mais davantage par des processus de recomposition (Bonneville, 2001 ; Racine et Walther, 2003). Dans la perspective d’une double analyse – celle des mutations des signes visibles des faits religieux et celle de l’inscription des pratiques des fidèles dans l’espace – les travaux s’intéressent alors à analyser et interroger les nouvelles tendances, les pratiques en émergence, plutôt que d’établir la longue liste des pratiques religieuses traditionnelles en voie de disparition. Dans le contexte des villes du Nord les travaux interrogent les dimensions spatiales du processus de sécularisation (Howe, 2009 ; Wilford, 2010) pour montrer comment ce dernier se caractérise par des formes d’adaptation à un contexte culturel en évolution rapide. Sur ce terrain, les travaux de l’écologie religieuse sont particulièrement riches (Ammerman, 1997 ; Cimino, 2011 ; Eiesland, 2000 ; Form et Dubrow, 2005). Les mutations des paysages religieux constituent le cœur des travaux qui se concentrent plus spécifiquement sur les villes du Sud. En France, une longue tradition africaniste – chez les géographes et chez les anthropologues – est à l’origine d’un nombre considérable de travaux (Fourchard et al, 2009 ; Otayek, 1999). Nombre d’entre eux insistent sur le rôle des groupes confessionnels dans des contextes de dysfonctionnements étatiques et de crises des sociétés urbaines, et sur l’émergence de véritables « marchés » des biens religieux en contexte urbain (Dorier-Apprill, 2001 et 2002 ; Fancello, 2009 ; Mary, 2009 ; Mayrargue, 2009).

Les approches spatiales des faits religieux concernent également les franges et les territoires urbains en émergence. Il s’agit pour les auteurs de montrer comment les banlieues et les grandes banlieues se caractérisent par des paysages et des comportements religieux spécifiques (Baker, 2005 ; Connell, 2005 ; Dejean, 2010 ; Chatelan 2012 ; Dwyer, Gilbert et Shah, 2012 ; Warf et Winsberg, 2010 ; Wilford, 2012). Loin d’être des territoires irréligieux, elles sont au contraire de véritables laboratoires dans lesquels les groupes religieux élaborent de nouveaux rapports à l’espace, autant dans leurs manières de se mettre en scène dans le paysage urbain que par les pratiques des fidèles et par les formes de négociations originales qu’ils élaborent avec les pouvoirs publics (Hackworth et Stein, 2011).

A l’heure de la globalisation : migrations et transnationalisation religieuse

Le thème de la globalisation suscite depuis une vingtaine d’années d’intenses débats et discussions auxquels les sciences sociales prennent activement part. Néanmoins, les thèmes économiques et commerciaux ont longtemps dominé, au point que certains auteurs regrettent que la composante religieuse ne soit arrivée que tardivement dans le champ de la recherche (Beckford, 2003 ; Csordas, 2007). Si « l’exportation des religions hors de leurs territoires d’ « origine », leur déterritorialisation, est un phénomène certes très ancien » (Bastian et al., 2001 : 9) – que l’on pense seulement à l’expansion de l’Église catholique ou de l’Islam – les travaux actuels reconnaissent des spécificités contemporaines, à savoir la rapidité de la diffusion, l’interconnexion des lieux et des territoires, et la circulation facilitée des individu.

Au sein du pléthorique corpus bibliographique consacré aux migrations depuis les années 1990, des travaux portant plus spécifiquement sur les liens entre religion et migration ont vu le jour et parmi eux, certains portent un intérêt particulier à l’espace. Ces travaux peuvent être classés selon différentes approches qui tendent à se chevaucher. Tout d’abord, certains travaux sont centrés sur la participation des migrants aux transformations des pays d’accueil, privilégiant les terrains urbains et l’analyse des nouveaux paysages de la diversité religieuse. En France depuis les années 2000, des travaux se sont penchés sur la pluralisation religieuse et les phénomènes de cohabitations engendrés par les migrations (Dorier-Apprill, 2001 ; Grémion, 2012). D’autres se sont intéressés aux fêtes religieuses et aux rituels urbains amenant à des « reconquêtes de la rue » et à des fabrications de « folkores métropolitains » (Raulin, 2008), ou mettant en scène la diversité des identités religieuses et politiques de migrants ainsi que leurs réseaux transnationaux (Salzbrunn, 2004).

La dimension spatiale du religieux fait également partie des réflexions menées au cours des vingt dernières années sur les diasporas et sur l’approche transnationale du fait migratoire, prédominante dans les travaux nord-américains sur les migrations. Dans les travaux sur les diasporas, le religieux est considéré comme l’un des vecteurs de recompositions identitaires, de maintien du lien social et d’une appartenance dans la dispersion spatiale (Cohen, 2008 ). Il est un pôle structurant de l’organisation et de la territorialité de certaines diasporas à travers leurs lieux de culte et leurs lieux de mémoire (Bruneau, 2004). Appliquées au champ religieux, les études transnationales mettent l’accent sur les échanges maintenus dans le temps long des individus qu’ils soient ou non en situation de migration ; sur les mobilités, les circulations multiples de fidèles, de messages, d’objets religieux qui peuvent entretenir des liens assidus avec les territoires d’origine. Les actions et les stratégies des individus, les nouvelles formes et les « hybridations » religieuses créées par ces circulations sont au cœur de ces analyses sur les pratiques religieuses transnationalisées (Van Der Veer, 2002 ; Levitt, 2003). Les pèlerinages paraissent emblématiques des mobilités transnationales religieuses contemporaines, entre permanence de pratiques traditionnelles et émergence de mobilités nouvelles liées aux mutations récentes des pratiques religieuses (Hervieu-Léger, 2001). Ils sont étudiés par une vaste littérature anthropologique (Eade et Sallnow, 2001), mais également par des géographes attentifs aux impacts régionaux, sociaux et urbains de ces mobilités religieuses (développements touristiques, échanges commerciaux, « mise à l’épreuve de l’espace public », nouveaux visages des pèlerins) (Bertrand, 2005 ; Madoeuf, 2010).

Les travaux sur la transnationalisation religieuse récemment développés en France ne versent pas dans la déterritorialisation généralisée et la dissolution des Etats-Nations : au contraire, ils affirment que ce processus contribue à re-territorialiser sous une forme nouvelle les phénomènes religieux. La dimension spatiale des faits religieux occupe une place importante dans cette approche qui souhaite « replacer le local au cœur du transnational et le transnational au cœur du local » (Argyriadis, Capone et al 2012). Ce positionnement théorique et méthodologique implique de réaliser des terrains « multi-situés » pour décrypter les processus de transnationalisation religieuse et la démultiplication de lieux mis en réseaux et dispersés à l’échelle planétaire. Ces approches cherchent à dépasser l’opposition entre religions de migrants et d’autochtones (les religions transnationales n’étant pas forcément liées à des flux migratoires) et à saisir les nouvelles configurations mondiales des religions qui proviennent de mobilités du Sud au Nord, mais aussi de Sud à Sud, en multipliant les lieux de référence des religions transnationales devenues polycentriques (Argyriadis, Capone et al.,2012 ; Bava et Capone, 2010 ).

Dans le dossier que nous présentons ici, on retrouve les thèmes de prédilection des approches contemporaines privilégiant les terrains urbains, et attentives aux résonnances mondiales de phénomènes religieux observés à l’échelle locale.

Le premier article, tout en apportant de riches données ethnographiques sur une aire géographique aux configurations sociales et religieuses particulièrement complexes, a pour ambition épistémologique de redonner au social la place qui devrait lui revenir dans la géographie des faits religieux.

A partir de ses recherches menées en Inde du Sud et plus particulièrement sur le cas de l’hindouisme en pays Tamoul, Pierre-Yves Trouillet défend l’intérêt et la légitimité d’une géographie sociale des faits religieux attentive à leurs dimensions socio-économiques. Alors que trop peu d’attention a été portée aux positions sociales dans l’analyse des faits religieux, l’auteur montre que ces derniers ne peuvent s’étudier indépendamment du social, grâce à trois exemples tirés de ses recherches. Tout d’abord, à l’échelle du village tamoul, Pierre-Yves Trouillet met en évidence les rapports sociaux et de domination d’une société où les distinctions entre castes s’expriment dans les espaces rituels. Prenant ensuite l’exemple du pèlerinage à la ville sainte de Palani, l’auteur décrit la ritualisation des relations de pouvoir par les castes dominantes qui utilisent la symbolique religieuse pour affirmer leur statut. Le dernier exemple concerne la mobilisation des espaces religieux dans des situations de lutte et de changement social à l’échelle régionale. Le culte de Murugan et ses lieux de pèlerinage ont ainsi été associés au cours du XXe siècle à la revendication territoriale Tamoule, elle-même en lien avec une lutte sociale et une compétition politique orientée contre les brahmanes.
L’auteur montre ainsi que les espaces religieux en pays tamoul intègrent des rapports sociaux changeants et complexes, et qu’en retour, des phénomènes sociaux tels de la distinction, la domination, l’exclusion et la compétition doivent être pleinement intégrés à l’analyse géographique des faits religieux.

L’article de Julie Picard porte sur les liens entre migrations, religion et transformations urbaines, en prenant pour cas d’étude les migrants Subsahariens chrétiens au Caire. Alors même que peu de travaux ont été consacrés au rôle du religieux dans les mobilités urbaines, l’auteur montre comment des ONG confessionnelles, des églises missionnaires et évangéliques sont capables de polariser des lieux d’ancrage et d’infléchir des itinéraires résidentiels dans la ville. Au-delà de l’offre religieuse à laquelle les migrants ont recours pour maintenir le lien avec le pays d’origine et donner du sens à leur condition précaire, ces ONG et ces églises proposent des services et des emplois dont l’attractivité contribue à fabriquer des centralités africaines chrétiennes. Mais comme le souligne Julie Picard, les migrants d’origine subsaharienne jouent un rôle actif dans les recompositions urbaines au Caire, et ne sont pas seulement dépendants des actions des institutions religieuses. En revitalisant ou en partageant des lieux de culte, en leur conférant un sens nouveau, ils sont pleinement acteurs des recompositions spatiales à l’œuvre. Revisitant les travaux de l’Ecole de Chicago à la lumière du religieux, Julie Picard considère que les lieux d’installation des migrants au Caire ne sont pas se simples lieux de succession de vagues migratoires sans contacts les unes avec les autres, mais au contraire des lieux de réinterprétation et d’ « hybridation » autour des référents religieux.

Hervé Vieillard-Baron montre comment les migrations provenant des Suds reconfigurent les paysages religieux urbains au Nord, à rebours des chemins d’expansion des grandes religions accompagnant celle des empires coloniaux. En prenant l’exemple de la communauté d’agglomération « Val de France », lieu emblématique d’accueil de nombreuses vagues migratoires en région parisienne, l’auteur décrit la démultiplication considérable des lieux de culte liée à l’arrivée successive de migrants de différentes origines géographiques et confessions religieuses. Au travail méticuleux de recension des lieux de culte, remarquable tant la tâche est ardue en raison du caractère dispersé et lacunaire des sources, s’ajoute une enquête directe sur le terrain qui permet de dénombrer et de comparer l’implantation simultanée de plusieurs groupes religieux. L’auteur souligne alors non seulement la variété des confessions qui transforment les territoires urbains, mais leur grande diversité interne en proposant une typologie de lieux de culte et d’usages de l’espace liés à la pratique religieuse. Cet article montre à quel point le pluralisme religieux vécu au quotidien et sa régulation locale reposent bien souvent sur des questions éminemment spatiales : agrandissement des locaux, construction de nouveaux lieux de culte, places de stationnement… Comme le constate l’auteur, en dépit des tensions que la présence de ces lieux confessionnels peut générer, la capacité de cohabitation et de négociation entre les différents acteurs semble prendre le dessus, faisant évoluer au quotidien le statut public des religions dans ces territoires urbains.

L’approche spatiale de régulation locale de la diversité religieuse est précisément développée dans l’article de Fouad Gartet et Rachid Id Yassine qui analyse les incidences multiples de la construction de lieux de culte dans les usages de l’espace urbain et dans les rapports sociaux. Leur « Sociographie des lieux de culte musulman de Perpignan » propose une typologie des mosquées en croisant dispositions architecturales des bâtiments, échelles d’attractivité et interactions entre les communautés religieuses et la société civile à travers les usages de ces lieux. Des lieux de culte insérés dans le tissu urbain préexistant et attirant des fidèles des proches alentours, à la mosquée de Perpignan construite en périphérie de la ville sur sa propre parcelle, en passant par les mosquées situées dans les zones de logement social et en cours d’agrandissement, on peut lire une formalisation spatiale des lieux de culte qui traduit différents degrés de reconnaissance de l’Islam dans la cité.
Au-delà du pluralisme religieux et national à l’intérieur même des mosquées, qui est en soi un apport de ce travail en mettant en lumière une diversité interne difficilement décelable pour le regard extérieur, cet article montre tout l’intérêt d’aborder une question épineuse, à savoir la construction et la fréquentation de mosquées en France, avec une approche spatiale. Alors que les prières de rue et les conflits autour de la circulation et des stationnements autour des mosquées soulèvent de vifs débats, cette approche permet de « dépassionner » le regard en considérant la mosquée comme un équipement inséré dans le tissu urbain, générateur de flux et d’usages de l’espace qui peuvent avoir des effets sur les rapports sociaux. Les auteurs plaident donc pour une meilleure attention portée à l’insertion du lieu de culte dans le fonctionnement de la ville au moment des négociations précédant sa construction (étude d’impact approfondie notamment en termes de besoins, de fréquentation, de circulation et de stationnement). Une meilleure insertion spatiale éviterait que des conflits ne se cristallisent autour des usages de l’espace, au risque de détériorer les rapports sociaux.

L’article de Venceslas Pnevmatikakis concerne également les enjeux portés par des lieux de culte en France, mais il s’agit cette fois de l’orthodoxie russe. En effet, la gestion et la propriété des lieux de culte génère des conflits internes au monde orthodoxe, mais qui dépassent largement le cadre national. L’auteur prend l’exemple de la cathédrale orthodoxe de Nice, très récemment rendue à la Fédération de Russie puis au patriarcat de Moscou, suite à l’échéance du bail emphytéotique datant de 1909 par lequel le tsar Nicolas avait cédé à la ville de Nice le terrain sur lequel elle était bâtie. Venceslas Pnevmatikakis montre que les rivalités autour de la propriété de ce lieu de culte révèlent des clivages entre les défenseurs de l’autonomie par rapport à Moscou et ceux d’une intégration à son patriarcat, dans un contexte où Moscou cherche à promouvoir un « monde russe » hors de Russie qu’il souhaite réunifié. L’article met en lumière les causes multiples de la fragmentation de la « diaspora orthodoxe » qui touchent à son organisation territoriale et juridictionnelle. Tout d’abord, l’organisation des Eglises sur une base ethnique et culturelle, en fonction des origines géographiques des fidèles, fait cohabiter plusieurs juridictions ecclésiastiques sur un même territoire. A ces critères nationaux, se rajoutent des conflits politiques et idéologiques qui contribuent eux aussi à un très fort morcellement des Eglises. Le rapport à la « mère-patrie » est au cœur de ces divergences, entre allégeance et refus des discours nationalistes. Dans ce contexte la juridiction, c’est-à-dire le territoire sur lequel chaque église exerce son autorité est devenue « vecteur, instrument et représentation de pouvoir ». La cathédrale de Nice fait donc l’objet de rivalités entre les Eglises orthodoxes patriarcales en Occident, tandis que des voix s’élèvent pour rassembler tous les orthodoxes de la région en une seule église locale, par-delà les différentes origines nationales des fidèles. Cette tension traduit une forme de chevauchement entre conflits géopolitiques et aspirations communautaires locales.
A travers cette géopolitique du lieu de culte orthodoxe, on voit que la religion est vecteur de liens avec l’ État-Nation à distance et dans la durée, et que le cadre national d’installation influe sur les changements et le devenir des religions réimplantées : ici, la justice française est intervenue dans cette affaire religieuse et géopolitique du monde russe.

S’il porte lui aussi sur une recherche ethnographique réalisée en France, l’article de Jérôme Gidoin décrypte l’émergence et les fonctions d’un lieu religieux en lien avec l’espace mondial : la pagode. En se focalisant sur ce lieu du bouddhisme vietnamien, et en particulier sur le culte des ancêtres récemment intégré dans ce lieu, l’auteur analyse la construction de liens transnationaux et la réinterprétation de l’identité vietnamienne en terre d’exil. Alors que dans le Centre et le Sud Vietnam d’avant 1975, le culte des ancêtres était réalisé dans l’espace domestique, cette pratique est aujourd’hui intégrée dans la pagode qui, fait nouveau, réunit culte bouddhique et culte des ancêtres. A travers ces rites, la pagode devient alors le symbole du lien avec les ancêtres et avec les ressortissants nationaux, c’est-à-dire un lieu à partir duquel se construit et se réinvente une « communauté vietnamienne transnationale » en terre d’exil.
Cette réactualisation de l’identité vietnamienne au moyen d’un culte intégré à un espace religieux montre, comme l’ont fait d’autres travaux récents, que les religions transnationales ne sont pas forcément opposées aux Etats-nations : ici, c’est bien l’identité vietnamienne qui est maintenue et transmise en de nombreux lieux religieux dispersés de par le monde.

Enfin dans la rubrique « Carnets de terrain », Marie-Hélène Chevrier expose la construction de son objet de recherche, située à la croisée d’une approche spatiale des faits religieux et de la géographie du tourisme. En nous faisant partager sa redécouverte d’un site qui lui est familier, Notre-Dame de Lourdes, puis ses premiers pas dans un lieu de pèlerinage inconnu, Notre-Dame de Guadalupe à Mexico, l’auteur expose les allers-retours entre sa réflexion théorique et méthodologique sur les frontières entre pèlerinage et tourisme. Celle-ci l’amène à formuler l’hypothèse que le fonctionnement du site, c’est-à-dire les pratiques de l’espace auxquelles sont incitées les visiteurs sur place, participe d’une reproduction quelque peu artificielle de l’opposition entre pèlerin et touriste. La poursuite de cette recherche pourra contribuer aux réflexions sur la globalisation des faits religieux, entre uniformisation des lieux et des pratiques dont l’auteur esquisse une description et rôle du contexte national dans le maintien de particularismes.

Références bibliographiques

ALLIEVI S. (2012), « Conflicts over mosques in Europe. Policy issues and trends », NEF initiative on religion and democracy in Europe, Network of European Foundations.
AMMERMAN N. (1997), Congregation and Community, New Brunswick, Rutgers University Press.
AGYRIADIS K., CAPONE S. et al (2012), Religions transnationales des Suds : Afrique, Europe, Amérique, Paris, IRD, L’Harmattan.
AZRIA R. (2013), Les lieux du judaïsme, Paris, Le Cavalier Bleu.
BAKER C. (2005), « Religious faith in the exurban community », City, vol. 9 num. 1, pp. 109-123.
BASTIAN J.-P. (et al.) (2001), La Globalisation du religieux, Paris, L’Harmattan.
BASTIAN J.-P. (éd.) (2007), Pluralisation Religieuse et Logique de Marché, Bern, Peter Lang.
BAVA S. et CAPONE S. (2010), « Religions transnationales et migrations : regards croisés sur un champ en mouvement», Autrepart, num. 56, pp. 3-16.
BECKFORD J. (2003), Social Theory and Religion, Cambridge, Cambridge University Press.
BELBHARI A., BENCHARIF L. et MICOUD A. (2004), « Difficile visibilité de l’Islam. Écologie d’un espace religieux à Saint-Étienne », Annales de la Recherche Urbaine, num. 96, pp. 103-113.
BERTRAND, J.-R. (1997), « Éléments pour une géographie de la religiosité », Norois, vol. 44, num. 174, pp. 215-233.
BERTRAND, J.-R. (2005), « Saint-Jacques de Compostelle: le patrimoine religieux, du contexte au prétexte », Téoros, vol. 24, num. 2, pp. 26-38.
BETZ H.-G. et MERET S. (2009), « Revisiting Lepanto: the political mobilization against Islam in contemporary Western Europe », Patterns of Prejudice, vol. 43, num. 3-4, pp. 313-334.
BONNEMAISON J. (2004), La géographie culturelle, Paris, Editions du comité des travaux historiques et scientifiques.
BONNEVILLE M. (2001), « Les paroisses entre ancienne et nouvelle figures de la proximité », Les Annales de la recherche urbaine, num. 90, pp. 190-198.
BOUTRY P. et ENCREVÉ A. (dir.) (2003), La religion dans la ville, Bordeaux, Editions Bière.
BRAUCH J., LIPPHARDT A. et al (dir.) (2008), Jewish Topographies. Visions of Space, Traditions of Place, Aldershot Burlington, Ashgate.
BRUNEAU M. (2004), « Diasporas et espaces transnationaux », Paris, Anthropos.
BÜTTNER M. (1980), « Survey article on the history and philosophy of the geography of religion in Germany », Religion, vol. 10, num. 1, pp. 86-119.
CESARI J. (2001), L’Islam dans les villes européennes, Paris, Le Plan Urbanisme, Construction et Architecture.
CESARI J. (2005), « Mosques in French cities: towards the end of a conflict », Journal of Ethnic and Migration Studies, vol. 31, num. 6, pp. 1025-1043.
CHAMUSSY Henri, 1992, « Religions dans le monde », In BAILLY A. (et al.), Encyclopédie de la Géographie, Paris, Economica, pp. 879-892.
CHATELAN O. (2012), L’Eglise et la ville. Le diocèse de Lyon à l’épreuve de l’urbanisation (1954-1975), Paris, L’Harmattan.
CHIVALLON C. (2000), « La diaspora antillaise au Royaume-Uni et le religieux », L’Espace géographique, vol. 2, num. 4, pp. 315-328.
CIMINO R. (2011), « Neighborhoods, niches, and networks: The religious ecology of gentrification », City & Community, vol. 10, num. 2, pp. 157-181.
CLARK M. (1991), « Developments in human geography: niches for a Christian contribution », Area, vol. 23, num. 4, pp. 339-344.
CLAVAL Paul, 1992, « Le thème de la religion dans les études géographiques », Géographie et cultures, Num. 2.
COHEN R. (2008), Global diasporas, an introduction, London, Routledge.
CONNELL J. (2005), « Hillsong: a megachurch in the Sydney suburbs », Australian Geographer, vol. 36, num. 3, pp. 315-332.
COOPER A. (1992), « New directions in the geography of religion », Area, vol. 24, num. 2, pp. 123-129.
CSORDAS T. (2007), « Modalities of transnational transcendence », Anthropological Theory, vol. 7, num. 3, pp. 259-272.
DAVIE G. (2012), « A short afterword: thinking spatially about religion », Culture and Religion, vol. 13, num. 4, pp. 485-489.
DEFFONTAINES Pierre, 1948, Géographie et religions, Paris, Gallimard.
DEHANAS, D. et PIERI, Z. (2011), « Olympic Proportions: The Expanding Scalar Politics of the London ‘Olympics Mega-Mosque’ Controversy », Sociology, vol. 45, num. 5, pp. 798-814.
DEJEAN F. (2010), Les dimensions spatiales des Eglises évangéliques et pentecôtistes dans une commune de banlieue parisienne (Saint-Denis) et dans deux arrondissements montréalais (Rosemont et Villeray), Thèse de doctorat, Université Paris Ouest-Nanterre-La Défense et INRS-UCS.
DEJEAN F. (2012), « Pierre Deffontaines, géographe de la « Noosphère ». Une lecture de Géographie et religions », Cahiers de Géographie du Québec, Vol. 56, num. 159, pp. 543-556.
DORIER-APPRILL E. (2001), « The new Pentecostal networks of Brazzaville », in CORTEN A. et MARSHALL-FRATANI R. (dir.), Between Babel and Pentecost, Bloomington and Indianapolis, Indiana University Press, pp. 293-308.
DORIER-APPRILL E. (2002), « Les églises néotraditionnelles dans le pluralisme religieux africain. Le cas de Mvulusi, une église guérisseuse à Brazzaville », Géographie et cultures, vol. 42, num. 2, pp. 73-92.
DUNCAN J. (et al.) (2004), A companion to Cultural Geography, New York, Blackwell.
DUNN K. (2005), « Repetitive and troubling discourses of nationalism in the local politics of mosque development in Sydney, Australia », Environment and Planning A, vol. 23, num. 1, pp. 29-50.
DWYER C., GILBERT D. et SHAH B. (2013), « Faith and suburbia: secularisation, modernity and the changing geographies of religion in London’s suburbs », « Transactions of the Institute of British Geographers », vol. 38, num. 3, pp. 403-419.
EADE J. et SALLNOW M. (2000), Contesting the Sacred: The Anthropology of Pilgrimage, Chicago, University of Illinois Press.
EIESLAND N. (2000), A particular place: urban restructuring and religious ecology in a Southern suburb, New Brunwick, Rutgers University Press.
ENCREVÉ A. (1993), « Traits généraux de l’implantation des lieux de culte protestants à Paris et dans sa banlieue (1802-1960) », in MESLIN M. (dir.), Paris et ses religions au XXème siècle, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, pp. 37-68.
ENDELSTEIN L. (2006), « Religion, transformation des quartiers populaires et recomposition des identités diasporiques. Le renouveau du judaïsme orthodoxe à Paris », Espace, Populations, Sociétés, vol. 1, pp. 83-94.
ENDELSTEIN L. (à paraître), « L’erouv, une frontière dans la ville? », Ethnologie française, vol. XLIII, num. 4, pp. 643-651.
FANCELLO S. (2009), « Du village au temple : les assemblées pentecôtistes comme espaces de sociabilité urbaine en Afrique, in FOURCHARD L., GOERG O. et GOMEZ-PEREZ M., Lieux de sociabilité urbaine en Afrique, Paris, L’Harmattan, pp. 357-380.
FORM W. et DUBROW J. (2005), « Downtown metropolitan churches: ecological situation and response », Journal for the Scientific Study of Religion, vol. 44, num. 3, pp. 271-290.
FOURCHARD L., GOERG O. et GOMEZ-PEREZ M. (2009), Lieux de sociabilité urbaine en Afrique, Paris, L’Harmattan.
FRANCAVAGLIA R. (1978), The Mormon landscape: existence, creation, and perception of a unique image in the American West, New York, AMS.
FRÉMONT A. (1976), La région espace vécu, Paris, Presses Universitaires de France.
FRÉMONT A. (1997), « Préface », in Mercator, La fin des paroisses, Paris, Le Cerf, pp. 1-10.
de GALEMBERT C. (1995), « De L’inscription de l’Islam dans l’espace urbain », Les Annales de la recherche urbaine, num. 68-69, pp. 178-188.
de GALEMBERT C. (2005), « The city’s nod of approval for the Mantes-la-Jolie mosque project: mistaken traces of recognition », Journal of Ethnic and Migration Studies, vol. 31, num. 6, 1141-1159.
GARBIN D. (2012a), « Marching for God in the global city: Public space, religion and diasporic identities in a transnational African church », Culture and Religion, vol. 13, num. 4, pp. 425-447.
GARBIN D. (2012b), « Believing in the city », Culture and Religion, vol. 13, num. 4, pp 401-404.
GREMION C. (2012), Les religions dans la ville d’aujourd’hui, Paris, L’Harmattan.
HACKWORTH J. et STEIN K. (2011), « The Collision of Faith and Economic Development in Toronto’s Inner Suburban Industrial Districts », Urban Affairs Review, vol. 48, num. 1, pp. 37-63.
HERVIEU-LEGER D. (2001), Le pèlerin et le converti : la religion en mouvement. Paris, Flammarion.
HERVIEU-LEGER D. (2002), « Space and Religion: New Approaches to Religious Spatiality in Modernity. », International Journal of Urban and Regional Research, vol. 26, num.2, pp. 99-105.
JONKER G. (2005), « The Mevlana mosque in Berlin: an unsolved conflict », Journal of Ethnic and Migration Studies, vol. 31, num. 6, pp. 1067-1081.
KNIBBE K. (2009), « We did not come here as tenants, but as landlords’: Nigerian Pentecostals and the Power of Maps », African Diaspora, vol. 2, num. 2, pp. 133-158.
KONG L. (1990), « Geography and Religion: trends and prospects », Progress in Human Geography, vol. 14, num. 3, pp. 355-371.
KONG L. (2001). Mapping new geographies of religion: politics and poetics in Modernity. Progress in Human Geography, vol. 25, num. 2, pp. 211-233.
KONG L. (2010), « Global shifts, theoretical shifts: changing geographies of religion», Progress in Human Geography, vol. 34, num. 6, pp. 755-776.
LE BRAS G. (1945), « Un programme: la géographie religieuse », Annales d’histoire sociale, vol. 8, num. 1, pp. 87-112.
LE BRAS G. (1956), Études de sociologie religieuse. Tome 2: de la morphologie à la typologie, Paris, Presses Universitaires de France.
HOWE N. (2009), « Secular iconoclasm: purifying, privatizing, and profaning public faith », Social & Cultural Geography », vol. 10, num. 6, pp. 639-656.
LEVINE G. (1986), « On the Geography of religion », Transactions of The Institute of British Geographers, vol. 11, num. 4, pp. 428-440.
LEVITT P. (2003), « You know, Abraham was really the first immigrant. Religion and transnational migration », International Migration Review, vol. 37, num. 3, 847-873.
MADOEUF N. (2010), Les pèlerinages au Moyen Orient et au Maghreb, Espaces publics, espaces du public, Damas, Presses de Sciences Po.
MARY A. (2009), « Lieux et non lieux du religieux », In FOURCHARD L., GOERG O. et GOMEZ-PEREZ M. (dir.), Lieux de sociabilité urbaine en Afrique, Paris, L’Harmattan, pp. 345-356.
MAYRARGUE C. (2008), « Les lieux de l’expansion évangélique à Cotonou », Social Sciences and Missions, vol. 21, pp. 253-278.
McLEOD H. (1995), European religion in the age of great cities (1830-1930), London, Routledge.
NAYLOR S. et RYAN J. (2002), « The mosque in the suburbs: negotiating religion and ethnicity in South London », Social & Cultural Geography, vol. 3, num. 1, 39-59.
OTAYEK R. (1999), Dieu dans la cité. Dynamiques religieuses en milieu urbain ouagalais, Talence, CEAN.
PEACH C. et GALE R. (2005), « Muslims , Hindus and Sikhs in the new religious landscape of England », The Geographical Review, vol. 93, num. 4, pp. 469-490.
de PLANHOL X. (1957), Le monde islamique: essai de géographie religieuse, Paris Presses Universitaires de France.
RACINE J.-B. (1993), La ville entre Dieu et les hommes, Paris, Presses Bibliques Universitaires et Anthropos.
RACINE J.-B. et WALTHER O. (2003), « Géographie et religions: une approche territoriale du religieux et du sacré », L’Information géographique, vol. 67, num. 3, pp. 193-221.
RAPOPORT M. (2011), « Creating place, creating community: the intangible boundaries of the Jewish `Eruv’ », Environment and Planning D, vol. 29, num. 5, pp. 891-904.
RAULIN A., (2008), « Utopies locales et laboratoire social : l’exemple du 13e arrondissement de Paris », L’année sociologique, vol. 58, num. 1, pp. 47-70.
SALZBRUNN M. (2004), « The Occupation of Public Space through Religious and Political Events: How Senegalese Migrants Became a Part of Harlem, New York », Journal of Religion in Africa, vol. 34, num. 4, pp. 468-492.
SAUER C. (1925), « The Morphology of Landscape », University of California Publications in Geography, vol. 22, pp. 19-53.
SIEMIATYCKI M. (2005), « Contesting sacred urban space: The case of the Eruv », Journal of International Migration and Integration / Revue de l’integration et de la migration internationale, vol. 6, num. 2, pp. 255-270.
SOPHER D. (1967), Geography of religions, Englewood Cliffs, Prentice Hall.
SOPHER D. (1981), « Geography and religions », Progress in Human Geography, vol. 5, pp. 510-524.
STOKER V. (2003), « Drawing the line: hassidic jews, Eruvim and the publis space of Outremont, Quebec », History of religions, vol. 43, num. 1, pp. 18-49.
TORREKENS C. (2009), L’Islam à Bruxelles, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles.
VAN DER VEER P. (2002), « Transnational religion: Hindu and Muslim Movements », Global Networks, vol. 2, num. 2, pp. 95-111
VAN DER MEULEN M. (2009), « The Continuing Importance of the Local. African Churches and the Search for Worship Space in Amsterdam », African Diaspora, vol. 2, num. 2, pp. 159-181.
VIEILLARD-BARON H. (2004), « De l’objet invisible à la présence ostensible? L’Islam dans les banlieues », Les Annales de la recherche urbaine, num. 96, pp. 91-102.
WARF B. et VINCENT P. (2007), « Religious diversity across the globe: a geographic exploration », Social & Cultural Geography, vol. 8, num. 4, pp. 597-613.
WATSON S. (2005), « Symbolic spaces of difference: contesting the eruv in Barnet, London and Tenafly, New Jersey », Environment and Planning D, vol. 23, num. 4, pp. 597-613.
WILFORD J. (2010), « Sacred archipelagos: geographies of secularization », Progress in Human Geography, vol. 34, num. 3, pp. 328-348.
WILFORD J. (2012), Sacred Subdivisions: The Postsuburban Transformation of American Evangelicalism, New York, New York University Press.
WILSON D. (1993), « Connecting social process and space in the geography of religion », Area, num. 25, pp. 75-76.
WINSTON D. (1999), « The cathedral of the open air: the Salvation’s Army and the sacralization of secular space, In ORSI R. (dir.), Gods of the City, Bloomington and Indianapolis: Indiana University Press, pp. 367-392.
ZELINSKY W. (1961), « An approach to the religious geography of the United States: patterns of church membership in 1952 », Annals of The Association of The American Geographers, vol. 51, num. 2, pp. 139-193.