CLOTILDE LUQUIAU

Université Paris Ouest Nanterre
Doctorante en géographie
Centre Asie du Sud-Est, UMR 8170
clotilde.luquiau@ymail.com

 

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Résumé
Cet article traite du tourisme animalier de vision dans le « sanctuaire » faunistique de la plaine alluviale de la Kinabatangan, une zone protégée du nord de Bornéo, en Malaysia. Fondé sur des données collectées au gré de plusieurs séjours entre 2006 et 2012, il explore la question de la reconnaissance de l’animal comme acteur. Le récit et la mise en scène de la rencontre avec l’animal (non-humain) sont mis en perspective grâce à la prise en compte du rôle de l’homme dans l’espace dit « naturel » et à l’analyse de la concurrence entre acteurs pour l’organisation de ce territoire. L’observation de la zone protégée montre que la place de la faune est en permanente négociation et que le tourisme animalier opère un glissement spatial en requalifiant l’espace liminaire entre forêt et terroir villageois. Le travail de terrain démontre que la liberté de déplacement de la faune est reconnue par les acteurs pour servir leurs propres intérêts. La fréquentation des bordures du « sanctuaire » par les animaux est un vecteur de conflits avec les sociétés locales mais elle compose également le cœur du produit touristique.

Abstract
This article is about wildlife watching tourism in the Lower Kinabatangan Wildlife Sanctuary of the state of Sabah, Malaysia. It is based on a research project through which data was collected during several fieldtrips from 2006 to 2012. It aims at assessing the potential for recognising the “agency” of animals. It also explores the concept of “humanimal collective” in order to qualify the existing relationship between human society and local fauna in Lower Kinabatangan. The narrative and the staging of the encounter of humans and (non-humans) animals is put into perspective through the analysis of human interactions with the so-called “wilderness” and through the examination of competition for the organisation within this territory. Observations carried out in respect to the protected area reveal that wildlife habitat is continuously being negotiated. It also shows that wildlife-tourism is in itself the precursor of a spatial shift that now causes a requalification of the space that exists between the village and the forest. Indeed, animals increasingly frequent the margins of the sanctuary and this is creating conflicts with the local people. And yet wildlife is the core of the tourism product. This article argues that animals are given more liberty when it serves the interests of the stakeholders.

Introduction

Le tourisme animalier de vision consiste en la rencontre pacifique entre êtres humains et animaux « sauvages » dans leur habitat « naturel ». Dans l’état malaisien du Sabah, au nord de Bornéo (figure 1), le sanctuaire faunistique de la basse Kinabatangan (figure 2) a été créé pour protéger l’habitat d’orangs-outans, d’éléphants pygmées, de singes nasiques, de calaos, etc…. Habitants et touristes ne peuvent pas pénétrer dans cette zone sans autorisation spéciale. Malgré les clôtures électriques et les chenaux de drainages des plantations alentours (figure 3), la faune reste libre de se déplacer hors de la zone protégée. Cette autonomie représente un atout pour la mise en scène du produit touristique mais une menace pour les agriculteurs. Pour assurer le succès du produit touristique, les animaux doivent fréquenter l’espace liminaire entre la zone protégée et l’espace habité et cultivé: le bord du fleuve Kinabatangan, les rives des étangs et surtout les abords des hôtels. Le tourisme participe à la protection de l’environnement en lui apportant une justification économique mais tours opérateurs et environnementalistes ont des conceptions différentes de la nature et de l’espace à protéger (Dalla Bernardina, 1996). Les premiers défendent la préservation d’un paysage à forte densité de macrofaune tandis que les seconds visent la protection d’un habitat assurant la pérennité des espèces menacées, quitte à ce qu’elles ne soient plus visibles.

La faune est à la fois un produit touristique, un patrimoine constitutif de la biodiversité et une nuisance. Sa place est donc en perpétuelle négociation. Quels sont les enjeux sociaux et spatiaux de la mise en tourisme d’un espace protégé, dans lequel la rencontre avec l’animal est à la fois facilitée par la conservation, recherchée par les touristes et évitée par les habitants?

Cet article prend source dans une recherche portant sur les liens entre développement, protection de l’environnement et tourisme dans la plaine de la Kinabatangan. De 2006 à 2011, une cinquantaine d’entretiens formels et informels ont été menés auprès d’acteurs clés de la conservation, du tourisme et de l’administration du Sabah, 118 questionnaires ont été effectués auprès de touristes et 160 auprès des habitants. Ces données sont complétées par une observation participante, d’abord en tant que touriste puis en tant que géographe enquêtrice hébergée chez l’habitant et enfin comme guide accompagnatrice d’un groupe de touristes francophones. Des courriels ont été exploités pour compléter les données.

Après avoir situé notre position scientifique, nous montrons en quoi la logique de conservation s’articule avec la mise en tourisme du territoire. Ensuite, nous analysons les modalités des conflits entre la société locale et la faune pour explorer la notion de territoire et de collectif humanimal (Baratay, 2010). Enfin, nous montrons que la mise en scène de la nature sauvage sert avant tout l’intérêt économique des opérateurs et assure la satisfaction des touristes.

L’animal, un acteur de l’écosystème

Une partie des opérations de conservation de la zone protégée de la basse Kinabatangan est financée par la vente d’œuvres peintes par les animaux du zoo de Houston. Cette opération est, à bien des égards, emblématique. Le site du zoo présente un à un ses pensionnaires en les nommant, en décrivant leur caractère et leurs techniques d’artistes. « Parmi les plus productifs des artistes (…), Cheyenne [une femelle orang-outan], peint avec ses doigts mais en général, elle manie son pinceau d’une façon caractéristique en traçant des rayures d’un côté à l’autre. Parfois, elle ajoute de l’eau avec sa bouche en créant une technique de peinture mixte ». Cette description présente un primate agissant suivant son inspiration, individualisé des autres et réalisant un produit culturel. Dans le tourisme animalier de vision, nombreux sont ceux qui adhèrent cette conception des animaux.

Il n’est pas question de trancher le débat entre les comportementalistes, qui considèrent que les bêtes n’agissent qu’en réponse à des stimuli pour satisfaire leurs besoins, et les défenseurs de l’éthologie cognitive qui soutiennent que l’animal est un sujet capable d’apprendre, possédant une culture (Lestel, 2001: 10). Les stratégies des animaux nous viennent de la description faite par les scientifiques et les habitants. Force est de constater que nos informateurs décrivent la faune, surtout les primates et les éléphants, en les dotant d’« intelligence », de « liberté ». Des scientifiques affirment qu’ils possèdent une « culture » (Van Schaik & Ancrenaz, 2003). Ce champ lexical rejoint la notion d’agentivité, qui désigne la capacité d’agir de façon intentionnelle et imprévisible d’un sujet démontrant des capacités d’apprentissage et de réflexivité. Nous admettons ici que les non-humains peuvent être considérés comme des « actants » (Lussault, 2007) et même comme des acteurs, dans la mesure où ils peuvent transformer le système auquel ils appartiennent (Baratay, 2010 ; Mounet, 2007 :18). En effet, les animaux ne se confinent pas à l’espace qui leur est assigné par les hommes. L’incursion d’une nouvelle espèce comme le loup en Vanoise, bouleverse l’ordre préexistant en favorisant la création de réseaux entre des mondes auparavant fermés (Mauz, 2005).

Figure 1 : Les principales aires protégées du Sabah

Le succès du tourisme animalier de vision dans la basse Kinabatangan: la requalification de l’espace animal Le tourisme animalier désigne la visite d’une faune non domestiquée dans son habitat « naturel » ou reconstitué, en captivité ou non, dans le cadre de la plongée, la chasse, la pêche ainsi que la visite de parcs zoologiques. L’engouement pour ce secteur résulterait du « besoin de nature » ressenti par les classes urbaines (Estebanez, 2006). Selon les estimations de Higginbottom, le tourisme animalier représente 20 à 40% du tourisme et 600 millions de personnes visitent des parcs où les animaux sont en captivité. Les zones protégées totalisent 12% des terres émergées (Higginbottom, 2004). En général, ce sont à la fois des aires récréatives pour les touristes qui s’affranchissent des normes sociales de leur vie professionnelles (Mowforth et Al., 2008) et des aires contraignantes pour les habitants dont les usages quotidiens sont encadrés et subordonnés à la conservation de la nature (Dalla Bernardina, 1996).

La « nature sauvage » est une notion construite, un espace idéalisé où l’anthropisation apportée par les peuples locaux, peu visible, est oubliée, voire niée par l’utilisation de termes tels que « vierge », « primaire », « intouchée » (Héritier, 2008 ; Mowforth & Munt, 2008 ; Michaud 2011 b ; Mittman, 1999). Cette représentation conduit parfois à l’éviction de peuples autochtones (Gunnell, 2009 :173). Et pourtant, les travaux d’anthropologues, de géographes et d’agronomes prouvent que les sociétés humaines participent à la richesse de la biodiversité (Dove et Al., 2005) et tout particulièrement les habitants de Bornéo (Padoch et Al., 2003 ; Sellato, 1998 ; De Koninck, 2007).

Avec la « reforestation », il est même évident que l’homme participe à la reconstitution d’écosystèmes artificiels. Les degrés de « naturalité » des paysages sont variables (Godet, 2010) et l’appréciation du caractère naturel d’un lieu dépend d’un ensemble de représentations (Michaud, 2011 a ; Zeppel & Muloin, 2008 :117) : là où les scientifiques voient une forêt secondaire dégradée, l’habitant voit les vergers plantés par ses ancêtres et le touriste accompagné par un guide peu scrupuleux est invité à admirer une forêt vierge.

Le tourisme animalier introduit de nouveaux acteurs : les opérateurs touristiques et leurs clients qui veulent admirer les animaux. Comme le montre Isabelle Mauz, chaque groupe d’acteurs a sa conception de leur place : pour les habitants, la place des espèces domestiques est proche de la maison, celle des espèces « sauvages » est dans les endroits éloignés et même inaccessibles (Mauz, 2002). Au contraire, dans une logique touristique, pour des raisons d’accessibilité, la place idéale de la faune est dans l’espace liminaire entre l’espace fréquenté par les touristes et l’espace « naturel » où a lieu la rencontre homme-animal. Il est donc préférable que la population animale soit dense pour augmenter sa visibilité. Les opérateurs « vendent » en effet un paysage constitué d’une végétation d’apparence naturelle et peuplée d’une faune photogénique. En pratique, le secteur touristique bénéficie donc des contraintes qui restreignent l’habitat animal.

Grâce à sa forêt tropicale, ses fonds marins et la relative qualité de ses infrastructures, le Sabah vient régulièrement en tête des destinations du tourisme animalier d’Asie (Revolinski, 2012). Les sites phares sont la réserve de forêt « primaire » de Danum Valley, la fosse marine de l’île de Sipadan, le centre de réhabilitation des orangs-outans de Sepilok, le parc du mont Kinabalu et le sanctuaire de la basse Kinabatangan (figure 1). Cette dernière est l’objet d’un tourisme animalier de vision concernant une faune sauvage en liberté dans une zone protégée et officiellement non-clôturée.


Figure 2 : Le projet de couloir écologique présenté par WWF Malaysia en 2001

NB : Le sanctuaire est constitué des parcelles vert clair, la surface jaune est le couloir que WWF appelle à reboiser. Il est constitué de villages et de plantations. C’est majoritairement là que les conflits entre la faune et les humains sont rapportés.

Une dizaine de villages sont situés à la lisière du sanctuaire. Les habitants, nommés Orang Sungai (gens de la rivière) possèdent en général un petit potager attaché à leur maison et de petites parcelles de palmiers à huile. Anciens chasseurs-cueilleurs semi-itinérants vivant principalement du commerce des nids d’hirondelles jusque dans les années cinquante, puis de la coupe du bois, ils tirent aujourd’hui leurs revenus de petites plantations de palmiers à huile, de la pêche et de modestes activités liées à l’économie résidentielle. Abai, Sukau, Bilit et Batu Puteh, totalisant environ 500 foyers, sont les quatre villages disposant d’hébergements touristiques marchands et d’un homestay : une association d’habitants proposant des chambres aux touristes.

Les hôtels, nommés lodges, sont une quinzaine et offrent près de 400 chambres. Il y aurait environ 50 000 touristes par an dans la partie touristique de la Kinabatangan, de Sungei Lokan à Abai (figure 2). Même si les retombées directes sont limitées, le tourisme offre désormais des revenus complémentaires à quelques villageois qui travaillent dans les lodges, aux propriétaires qui louent une parcelle aux opérateurs touristiques et enfin aux soixante-dix familles des homestays (estimations 2010).

Cette forme de community based tourism a été accompagnée par les ONG environnementales locales : le Fond Mondial pour la Nature (WWF-Malaysia), présent au Sabah depuis les années 80 (Payne 1989) et l’ONG Hutan, créée en 1997 par deux Français, une biologiste, Isabelle Lackman et un vétérinaire, Marc Ancrenaz (ainsi que d’autres ONG et bailleurs de fond qui eux, ne sont pas implantés directement dans le sanctuaire). Enfin, Hutan et Danau Girang Field Center, la station scientifique liée à l’université de Cardiff, ouverte en 2008, accueillent chercheurs et étudiants. Les ONG et les scientifiques travaillent en collaboration avec le Sabah Forestry Department et avec le Wildlife Department, lui-même rattaché au Ministry of Tourism, Culture and Environment Sabah, comme en témoignent les publications communes et les projets cofinancés (Ambu & Al., 2012).

En 2005, les réserves forestières bordant la Kinabatangan et gérées par le Sabah Forestry Department, sont transformées en wildlife sanctuary. Le « sanctuaire » est constitué de parcelles boisées disjointes totalisant 26 100 ha (Sabah State, 2005) (figure 2). Il est coupé en son sein par deux routes, les habitations et le fleuve. La protection de la jungle locale établit un rempart plus sûr à l’extension des plantations de palmier à huile. Cela sécurise les tours opérateurs existants et attire de nouveaux concurrents. La loi les oblige à choisir des parcelles jouxtant les zones habitées ce qui valorise les terrains situés entre villages et forêt.


Figure 3 : carte des obstacles au passage des éléphants (légende traduite d’Estes et Al., 2012)

Un territoire humanimal au-delà de la rhétorique du conflit
Une première approche consiste à lire les relations homme animal sous le prisme du conflit. En effet, la majorité des petits planteurs autochtones et des propriétaires terriens d’origine urbaine considère que la faune est nuisible. Entretenir un potager revient à attirer des singes et des troupeaux de sangliers à barbe (Sus barbatus) qui les saccagent (entretiens Abai, Bilit, Sukau, 2008-2009). Dans la Kinabatangan, entre 1990 et 2000, Lee Shan Kee rapporte 75 conflits avec des plantations, 41 avec des villageois et une dizaine d’éléphants abattus illégalement, les éléphants causant en moyenne 15 000 RM de dommages (env. 3000€ de l’époque) sur une même plantation. Depuis 1995 le Sabah Wildlife Department s’assure que les espèces protégées ne sont pas abattues mais transportées vers des réserves (Ambu & Al., 2002 :16). Ne pouvant plus légalement tuer les animaux, les grandes compagnies ont progressivement ceinturé leurs plantations de clôtures électriques. Même si leur efficacité est limitée (figure 4), cette mise en défens a pour effet de fermer le sanctuaire d’un côté et de reporter les nuisances sur les terroirs villageois de l’autre (figure 3).

Parallèlement, l’augmentation de la conversion des forêts non protégées en plantations de palmiers à huile (Bissonnette, 2011 :142) force les bêtes à se réfugier dans le sanctuaire (Ancrenaz & Al., 2005 ; SWD, 2011). La densité y augmente donc régulièrement : les éléphants sont passés de 100 à 300 individus au cours des années 2000 (Estes et Al., 2012), les orangs-outans sont environ 1100 dans le sanctuaire (Ancrenaz & Al., 2005). Par conséquent, la fréquentation des terroirs villageois par la faune est de plus en plus fréquente. Or, les déplacements des animaux hors du sanctuaire les rendent vulnérables : ils menacent les cultures et suscitent des conflits avec les habitants et les planteurs (SWD, 2011). De plus, les pièges tendus pour le gibier blessent sans distinction, que l’espèce soit protégée par la loi ou non (Sabah State, 1997). 20% des 300 éléphants du sanctuaire ont des blessures (SWD, 2011 :6). Les ONG et le Sabah Wildlife Department invoquent ces faits pour promouvoir la création d’un couloir végétal continu qui engloberait les villages en élargissant les voies de contournement (Ancrenaz & Al., 2005 ; SWD, 2011). Le projet du fonds mondial pour la nature fait environ 120 kilomètres d’est en ouest et 10 à 20 kilomètres de large (WWF, 2001) (figure 2). Or, même si ce projet se concrétise, les terroirs villageois seront toujours ouverts à la faune.

En outre, les portes et les barrières n’arrêtent pas les animaux les plus agiles. Nurzhafarina Othman, biologiste, prouve que les éléphants élaborent des stratégies complexes pour franchir les clôtures (figure 4), (Bucknell, 2012). Dans les villages, les singes ouvrent les fenêtres des maisons et mangent la nourriture conservée dans les placards (observations personnelles, Sukau, Avril 2009). Les entretiens révèlent que le problème principal réside dans l’ « intelligence » de ces mammifères. La capacité de l’animal à produire des solutions pour détruire ou contourner un obstacle complique les modalités de la conservation. Leur comportement force les décideurs à penser des solutions au-delà de la protection des animaux et des limitations des conflits. Il s’agit de créer les modes de cohabitation entre espèces animales et humaines (interview de Marc Ancrenaz, Mongabay, 2010).


Figure 4 : Eléphants franchissant une clôture électrique de façon individualisée (Nurzhafarina Othman, in Bucknell, 2012) :
« Sandy, le plus grand, s’électrocute, se recule, évalue la situation, et prend le temps de franchir lentement la clôture sans la toucher. Le second éléphant, plus petit, trouve un creux qu’il approfondit avec ses défenses pour se faufiler sous la clôture » (ma traduction) (Bucknell, 2012).

Ce partage de l’espace, qui est un problème pour les habitants, est en revanche un atout pour le tourisme. Or, si les habitants n’acceptent pas la faune, le conflit homme-animal autour des cultures risque de glisser vers un conflit entre habitants et touristes.

Avant la création du sanctuaire, les villageois étaient nombreux à pratiquer le braconnage et à faire des coupes illégales dans les réserves forestières (Vogel, 2005). En 1999, l’un d’eux déclare « Pourquoi les tours opérateurs peuvent-ils gagner de l’argent à nos dépens ? Si nous ne pouvons pas bénéficier du tourisme, nous irons tuer le dernier singe nasique, comme ça, les tours opérateurs n’auront plus rien à montrer à leurs touristes ! » (ma traduction) (Schulze et Al., 1999). Le tourisme suscite l’incompréhension chez de nombreux habitants, surtout les plus âgés (Hussin, 2006). Les raisons de coopérer à la protection de l’environnement sont minces. Dans le but de susciter l’adhésion des habitants, Hutan, puis WWF prennent en compte l’intérêt des populations sur trois plans : ils offrent des emplois à des villageois (une quarantaine d’emplois permanents chez Hutan, des emplois temporaires chez WWF), tentent d’apaiser les conflits et utilisent le tourisme pour faire accepter leur présence (Lackman, 2003 ; Ancrenaz, 2007). Tout d’abord, Hutan investit dans une clôture électrique pour le cimetière de Sukau dont le saccage régulier est le plus grand sujet de colère chez les habitants. Ensuite, ils développent des systèmes peu coûteux et inoffensifs pour les animaux. Par exemple, ils protègent le tronc des arbres avec des plaques de zinc pour empêcher les orangs-outans d’y grimper et d’en manger les fruits (Lackman, 2003). Un réseau de gardes de la faune, les « wildlife wardens » et un dispositif d’alerte sont créés en 2001 par quelques habitants, des institutions locales, des membres d’ONG et des scientifiques. Quand un troupeau d’éléphants approche, des pétards sont lancés pour les effrayer et les détourner des villages et des plantations. La liberté de déplacement des grands mammifères hors des zones protégées est ici considérée comme une donnée avec laquelle les habitants doivent apprendre à vivre ce qui suscite la constitution de structures englobant plusieurs groupes d’acteurs aux intérêts à priori divergents.

Les récits des rencontres hommes-animaux : l’émergence d’un collectif

Malgré les désagréments encourus, le regard des habitants sur les bêtes est respectueux. Un villageois de Bilit possédant de petits étangs artificiels, saccagés près d’une fois par an par les éléphants, les désigne sous le nom affectueux de Nenek, grand-parent, et de Raja Binatang, roi des animaux. Il personnifie leur comportement en expliquant qu’ils aiment jouer dans l’eau et qu’il est impossible de les faire fuir car « ils n’ont pas peur et préfèrent s’amuser » (entretien 18/01/2009, n°9, Bilit).

Ce discours est révélateur de l’attitude de nombreux habitants. Au cours d’épisodes dramatiques comme les inondations de février 2010, la vie du collectif homme-animal devient visible. « Je pense que la rencontre la plus inoubliable a été celle d’un adulte orang outan qui était coincé en haut d’un arbre en raison de la crue (…) il était déjà là depuis plusieurs jours et (…) les villageois lui avaient donné de la nourriture pour l’aider » (courriel 2012, touriste anglophone, cadre, séjour janvier février 2010). Au-delà de l’anecdote valorisante pour le touriste qui la raconte, c’est une manifestation de la relation riche et complexe entre humains et animaux, spécifique à la plaine alluviale de la Kinabatangan. Celle-ci semble jouer un rôle dans l’atténuation des conflits hommes-animaux.

Cette attitude rejoint la proximité symbolique existant entre les habitants et leur milieu. Des légendes du Sabah mettent en scène un collectif homme-animal. Elles font référence « au temps où les animaux parlaient » (ma traduction), leurs héros sont des hommes et des bêtes qui appartiennent à la même fratrie. Selon une légende de la basse Kinabatangan, les crocodiles de rivière descendent des humains et respectent les orang sungai. Ils ne les attaquent pas et ceux-ci les respectent (Shim, 2002 : 50). Malgré ce pacte symbolique, les habitants pêchent toujours en bateau et quand ils se baignent dans la rivière, ils restent peu dans l’eau. Les dernières personnes qui ont été attaquées par des crocodiles sont des travailleurs immigrés qui pêchaient dans un lac, le corps à moitié immergé dans l’eau (terrain, 18/05/09). La proximité romancée existant entre les sociétés et la faune locale se double d’habitudes qui consistent à ne pas s’exposer aux risques représentés par les prédateurs. Cet ensemble favorise leur cohabitation en minimisant les conflits homme-animal.

Le collectif « humanimal » actuel hérite également de pratiques anciennes. Des vergers plantés par les habitants, mais passés inaperçus aux yeux des premiers explorateurs, enrichissent la jungle en aliments comestibles. Cette particularité de l’écosystème local explique en partie pourquoi les primates survivent malgré les fortes densités rencontrées (entretien avec I. Lackman 10/01/2008). La « capacité de charge » du sanctuaire a donc été augmentée grâce à l’action humaine.

En outre, les habitants, musulmans dans leur immense majorité, respectent de nombreuses espèces en raison des interdits de leur religion. L’Islam les autorise à chasser le cerf sambar (cervus unicolor) mais la viande des primates, celles des éléphants bien d’autres encore, est strictement interdite (Boubakeur, 2001 ; entretiens). Ces interdits religieux sont invoqués par les habitants qui se présentent comme responsables de la forte densité actuelle de primates dans leur région (entretiens).

L’évolution du collectif société-animaux a donc donné naissance au paysage actuel. L’irruption du tourisme revalorise rétroactivement ces liens. Comme le dit le chef du village de Bilit : « la forêt est vraiment belle, s’il n’y a pas de forêt, il n’y a pas de touristes » (Bilit, Janvier 2009). Pour un homme dont le fils travaille en collaboration avec WWF et dont plusieurs enfants et neveux sont employés dans le tourisme, l’utilité de la jungle comme produit touristique est évidente.

La mise en scène de la rencontre homme-animal par les opérateurs touristiques

La faune étant libre de se déplacer où bon lui semble à l’intérieur voire à l’extérieur du sanctuaire, chaque séjour comporte le risque de voir peu d’animaux iconiques tels que les orangs-outans et les éléphants. Comme le relate un touriste au sujet des éléphants « les guides sont généralement de type à prévenir les touristes que la rencontre de l’animal (…) est possible mais qu’il ne faut pas y compter» (courriel, 2012, cadre français, séjour en septembre 2006). Pour voir des orangs-outans, ils leur conseillent d’aller au centre de réhabilitation de Sepilok ; des itinéraires intègrent d’ailleurs les deux destinations (figure 1). Les guides gratuits édités par le Sabah Tourism Board ne mentionnent pas les orangs-outans et les éléphants dans les pages concernant la Kinabatangan (STB, 2005). Celle-ci est présentée comme l’habitat des singes nasiques, des calaos et autres oiseaux car ils sont beaucoup plus faciles à voir. Et pourtant, comme le déclare un touriste : « mon objectif en venant sur l’ile de Bornéo était avant tout d’avoir la chance d’observer l’orang-outan dans son milieu naturel, mais sans connaitre avec précision cet animal (…). J’étais également très désireux de visiter la jungle et son ambiance si particulière(…) Je n’étais pas franchement [intéressé] de voir les animaux dans des parcs type Sepilok» (courriel 2012, touriste français, cadre, séjour en juin 2008). En effet, les touristes nomment l’orang-outan en tête des espèces qui motivent leur visite dans la Kinabatangan (entretiens auprès de 73 touristes qui ont visité la zone d’étude, mai 2009). Les opérateurs ont deux choses à gagner en présentant le risque de ne pas voir beaucoup d’animaux. D’une part, comme la satisfaction des touristes est étroitement liée à la rencontre de l’un de ces mammifères (Chan et Al., 2007), les touristes seront moins déçus. D’autre part, ils peuvent vendre des séjours de trois jours et deux nuits, au lieu d’une nuit. Avec les quatre croisières sur la rivière, les deux marches de jour et deux marches de nuit, les chances d’admirer la faune sont doublées ainsi que les profits des tours opérateurs, dans une optique gagnant-gagnant.

L’espace qui prend de la valeur est là où la rencontre homme-animal peut être maitrisée. Dans la Kinabatangan, cela correspond majoritairement au fleuve qui offre une discontinuité dans l’espace semi-opaque de la forêt où la faune est difficile à discerner. Sur la terre ferme, la lisière de la forêt et les lacs offrent des ruptures dans le couvert végétal. C’est près de ces discontinuités que les opérateurs cherchent à construire les hébergements.

La liberté d’action et de déplacement des bêtes est mise en scène par les opérateurs touristiques. Ils reprennent les habitudes des villageois en plantant des arbres fruitiers, non pas pour leurs besoins alimentaires mais pour attirer les animaux. Au lodge d’Abai en août 2010, les touristes ont pris leur petit déjeuner dehors en admirant les circonvolutions d’une femelle orang-outan dans les arbres situés au-dessus de leurs assiettes. Le soir, un écureuil volant a fait une démonstration de vol plané entre les bungalows. Après le dîner, un loris paresseux de Bornéo a attiré tous les convives auprès d’un petit bosquet situé au centre des bungalows.

Pour maximiser les possibilités de rencontre, les lodges se dotent de passerelles de bois qui surplombent le sol marécageux et offrent ainsi un parcours de promenade à l’abri des crocodiles. En termes de conservation, la plate-forme fixe semble plus respectueuse de la liberté de l’animal. Les touristes aiment constater que c’est l’animal qui s’approche d’eux, « librement ». Au contraire, la plate-forme mobile constituée par le bateau effectue une intrusion sur le territoire de l’animal où l’homme maîtrise la distance (Higham, 2008). L’animal peut intimider les visiteurs comme le relate ce touriste au sujet d’une ballade en barque : « il [l’orang-outan] ne fût pas content de nous voir, […] il nous a lancé des baies, des branches […] pour tenter de nous effrayer et de nous faire fuir !» (courriel 2012, touriste anglophone, cadre, séjour Batu Puteh, janvier-février 2010). Parfois des touristes se sentent trop près des animaux et se plaignent au guide (observations personnelles, Abai, 2010). En revanche, d’autres proposent de l’argent pour inciter le guide à se rapprocher, ce que les professionnels ont pour consigne de refuser (entretiens Sukau, décembre 2007). La conception de la distance idéale varie selon le type de plate-forme, la perception du danger, le désir de faire une bonne photo mais aussi l’attitude de l’animal.

Des discours compensateurs sont aussi utilisés. A une touriste qui n’a vu ni éléphants, ni orang-outans, le guide de Batu Puteh lui indique qu’elle a vu plusieurs espèces de calaos en insistant sur la rareté du phénomène (entretien informel 27 mars 2012). Voici comment elle relate son expérience par courriel: « Et alors que la promenade s’axait sur la recherche de l’orang outang qui resta caché, j’ai été surprise par la diversité des animaux qui m’entourent, et qui, sans l’œil avisé de mon guide, me seraient restés invisibles. Si l’observation des singes étranges que sont les nasiques et le rire qu’a provoqué la voltige des macaques étaient le plus recherché mais aussi le plus accessible, mon guide m’a aidé à prendre conscience de la chance que j’avais de voir des spécimens d’oiseaux rares» (courriel 2012, étudiante française, séjour avril 2012). Pourtant, les observations menées lors d’autres croisières dévoilent que, quand les orangs-outans ou les éléphants sont en vue, les guides s’arrêtent à peine devant les calaos et les nasiques. Dans ce cas, il est clair que les guides parviennent subtilement à prévenir la déception de la touriste en insistant sur des particularités qu’ils ne mentionnent pas quand les espèces les plus charismatiques sont présentes.

Figure 5 : Démonstration de l’intelligence pratique d’une éléphante nageant en aval de son petit. (Photo de l’auteur : Septembre 2006)

L’intelligence pratique des animaux fait sensation. « Oh, il utilise un bâton… c’est génial » s’extasie une touriste qui admire un macaque cherchant à capturer un crabe (observations personnelles, Août 2010). Lors d’une croisière à Bilit, l’ingéniosité d’une mère éléphant pour protéger son petit rend les voyageurs béats. « La vue lors du deuxième jour d’une femelle traversant la rivière ainsi que sa façon de protéger son petit du courant m’a rendu complètement frénétique (…) de même que les autres touristes dans l’embarcation, et [a] ainsi laissé un souvenir indélébile dans mon esprit(…). Cet instant a peut-être été le moment le plus marquant du séjour en Malaisie» (cadre supérieur français, séjour en septembre 2006). En effet, la mère nageait en aval ce qui empêchait que l’éléphanteau ne soit emporté par le courant (Bilit, septembre 2006). La traversée du fleuve par les éléphants est le point culminant du séjour pour beaucoup de touristes, or, non seulement c’est un signe de l’insuffisance de la taille du sanctuaire mais en plus, c’est un facteur de stress pour les pachydermes (Estes et Al., 2012).

La fascination exercée par les animaux sur les touristes a donné naissance à Red Ape Encounter, le tour opérateur villageois de Sukau, monté avec le soutien de Hutan. Chaque année, un maximum de trois-cents touristes passionnés par les primates s’offre une expérience en éthologie appliquée. Ils ont l’autorisation d’accompagner des assistants de recherche dans un site scientifique situé dans le sanctuaire. Ils suivent les orangs-outans dans leurs déplacements et décrivent leur comportement par écrit. Ils repèrent les outils utilisés pour la construction des nids, les modes d’interactions sociales, la nourriture choisie etc…. Les primates sont désignés par un prénom et les touristes qui participent à cette expérience expriment une sorte d’attachement pour eux (entretiens, Sukau 2009). La présence humaine cause un niveau de stress moins élevé aux orangs-outans fréquentant le site qu’à leurs comparses (Muehlenbein, 2012).

L’habituation des primates signe une perte du « sauvage » souvent considérée comme négative (Shelton et Al. 2007), or il s’agit peut-être d’une évolution caractérisant une nouvelle forme de collectif homme-animal incluant les touristes et redéfinissant les paradigmes de la cohabitation entre la faune et la société locale à moyen terme, ceci, en raison du changement de comportement des orangs-outans et du regard des habitants. En effet, certains habitants adoptent parfois un comportement similaire à celui des touristes. À plusieurs reprises, nous avons vu des éléphants pénétrer dans les jardins des homestays où nous logions, les parents sont allés chercher les enfants, et se sont postés à une fenêtre pour profiter du spectacle en famille, sans chercher à les faire fuir (observations personnelles, Bilit, 2008 et 2009).

Conclusion

Le sanctuaire est un espace refuge dans lequel l’augmentation de la densité des mammifères est bénéfique au tourisme. Dans le cadre de leur mise en scène de la nature, les opérateurs touristiques sont ceux qui ont le plus intérêt à ce que les villageois ne s’opposent pas à la proximité des bêtes sauvages. En retour, c’est grâce à ce secteur qu’une partie de la population accepte les animaux et les mesures de protection de l’environnement. Les acteurs locaux et les touristes attribuent aux animaux un statut d’individus libres et intelligents, dont le comportement est source d’admiration. Or, ces caractéristiques leur permettent de contourner les obstacles et force les groupes humains à redéfinir les modes de préservation des espèces et de cohabitation entre habitants et animaux. En tant qu’acteurs, les animaux suscitent donc de nouvelles alliances entre institutions, habitants, ONG environnementalistes, scientifiques et opérateurs touristiques comme le montre la création de nouvelles associations telles que les gardes de la faune, le tour opérateur villageois Red Ape Encounter, le homestay etc… La fréquentation des espaces villageois par les animaux réactive les symboles du collectif homme-animal hérités d’une période où les animaux sauvages étaient hors des villages. Progressivement, les sociétés et la faune locale inventent un nouveau collectif homme-animal.

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Pourquoi une géographie sociale et électorale des espaces périurbains français ?

Jean Rivière

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« On enregistre peu de différences entre le vote des banlieues ouvrières pavillonnaires ou non, et une enquête récente […] a montré qu’au niveau des bureaux de vote, on n’en enregistre guère non plus entre quartiers pavillonnaires et grands ensembles » (Raymond, 1966). « Même banlieue nord de Paris, même commune mais des choix politiques aux antipodes. […] D’un côté, le quartier du Vert-Galant, une zone de pavillons assez modestes, où Nicolas Sarkozy et Jean-Marie Le Pen obtiennent au total 50 % des suffrages, contre un peu plus de 23 % pour Ségolène Royal. De l’autre côté, un quartier sensible, appelé Fontaine Mallet, où Ségolène Royal recueille 44 % des suffrages, contre 27 % au total pour MM. Le Pen et Sarkozy » (Bronner, 2007).

Quatre décennies se sont écoulées entre ces deux analyses. Que s’est-il passé entre-temps ? C’est à cette question que j’ai tenté d’apporter quelques éléments de réponse dans le cadre d’une thèse de géographie récemment soutenue à l’Université de Caen (Rivière, 2009). Pour cela, ce travail invite à une exploration des rapports entre le processus de périurbanisation, la redistribution des cartes de la division sociale de l’espace qu’il entraîne et les comportements électoraux que ces mutations participent à produire dans trois aires urbaines moyennes (Caen, Metz et Perpignan) exemplaires de la diversité des situations périurbaines françaises. Plus largement, c’est la question du changement social qui est au cœur de l’analyse, et ce dans des espaces généralement considérés comme l’univers des couches moyennes par excellence (Jaillet, 2004).
Cependant et à la différence des « aventuriers du quotidien » des années 1970-1980 et de leurs trajectoires ascendantes (Bidou, 1984), les couches moyennes contemporaines sont plutôt vues par les chercheurs en sciences sociales comme « déstabilisées ou à la dérive, repliées sur elles-mêmes ou sécessionnistes » (Bacqué & Vermeersch, 2007). Depuis le scrutin présidentiel de 2002 et le référendum sur le Traité constitutionnel européen de 2005, nombre de travaux ont justement souligné certaines spécificités supposées des choix électoraux des habitants des espaces périurbains, qui tendraient à se distinguer des comportements adoptés par les citadins dans l’isoloir (Lévy, 2003). La notion de « gradient d’urbanité » y est invoquée pour expliquer ce clivage croissant qui traduirait l’idée que la localisation résidentielle dans tel ou tel type d’espace (central ou périurbain) résulte du système de valeurs des habitants (rapports au Monde et à l’Autre), ces valeurs s’exprimant aussi dans leurs bulletins de vote (Ripoll & Rivière, 2007). Afin de démontrer que la seule localisation résidentielle périurbaine ne permet en rien d’éclairer les choix électoraux qui y ont lieu, cette thèse se propose d’analyser la production des votes en la ré-encastrant avec les appartenances et trajectoires socio-résidentielles des habitants d’une part, et en la saisissant là où elle fait sens d’autre part.
Pour éviter les pièges de l’approche surplombante, c’est la quête du réalisme sociologique qui a été privilégiée dans la manière de comprendre les choix électoraux des périurbains, d’où le recours à un « métissage méthodologique » (Passeron, 1997) qui repose sur l’idée de complémentarité des matériaux, des méthodes et des techniques. Après une première partie historiographique qui se propose d’étudier les regards scientifiques portés sur les votes des périurbains, la deuxième partie se penche sur les effets sociaux et électoraux de quatre décennies de périurbanisation. Le propos s’appuie pour cela sur l’analyse secondaire de données (recensements de l’INSEE de 1968 à 2006, résultats électoraux de 1969 à 2007) agrégées selon plusieurs échelles géographiques et traitées grâce aux outils de la statistique multivariée couplés à des représentations cartographiques. La troisième partie met ensuite les votes des périurbains à l’épreuve de leurs appartenances sociales et résidentielles via l’exploitation de questionnaires « sortie des urnes » collectés à l’occasion du scrutin présidentiel de 2007 dans huit communes emblématiques des trois aires urbaines étudiées. Enfin, la quatrième partie traite de la construction de la question de l’urbanisation comme enjeu politique local grâce à une enquête de terrain (entretiens, observations) conduite lors des municipales de 2008 dans deux communes de la périphérie caennaise qui constituent des idéaux-types des configurations dégagées jusqu’alors.
Contrairement aux sondages d’opinion nationaux qui extirpent les enquêtés de leurs sphères (locales) de socialisation tout autant qu’ils leur imposent de trancher sur des enjeux potentiellement extérieurs à leurs propres préoccupations, cette thèse tente ainsi de contribuer au renouveau des approches contextuelles des pratiques électorales, à l’image de travaux récemment menés dans un quartier populaire de grands ensembles (Braconnier & Dormagen, 2007) ou dans une zone pavillonnaire urbaine de « petits-moyens » (Cartier et al., 2008). Pour éviter les postures normatives, il est en effet urgent de rappeler que des structures sociales pèsent sur les pratiques des acteurs, y compris derrière les rideaux de l’isoloir.

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Fiche informative

Thèse disponible en ligne
https://www.carnetsdegeographes.org/wp-content/uploads/2020/02/Le_pavillon_et_l_isoloir.pdf

Discipline

Géographie

Directeur

Robert Hérin, directeur (Caen Basse-Normandie)
Michel Bussi, co-directeur (Rouen)

Université

Caen-Basse Normandie

Membres du jury de thèse, soutenue le 30 novembre 2009

– Mme Martine Berger, Professeure de géographie à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne, UMR LADYSS 7533 CNRS (Rapporteur)
– M. Martin Vanier, Professeur de géographie à l’université Joseph Fourrier de Grenoble I, UMR PACTE 5194 CNRS (Rapporteur)
– M. Patrick Lehingue, Professeur de science politique à l’université de Picardie Jules Verne, UMR CURAPP 6054 CNRS (Examinateur)
– M. Michel Bussi, Professeur de géographie à l’université de Rouen, UMR IDEES 6266 CNRS (Co-directeur de thèse)
– M. Robert Hérin, Professeur émérite de géographie à l’université de Caen Basse-Normandie, UMR ESO 6590 CNRS (Directeur de thèse)

Situation professionnelle actuelle

Chercheur Post-Doctoral à l’Université de Rouen, membre associé à l’UMR ESO 6590 CNRS

Contact de l’auteur

jean.riviere@unicaen.fr

La double vie d’une multinationale minière junior

QUENTIN MEGRET

Doctorant et ATER
CREA – Université Lumière Lyon2

 

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Introduction
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A la suite des recommandations émises par la Banque mondiale et le FMI au début des années 1990 (The World Bank, 1992), l’État burkinabé s’est progressivement engagé à mettre en œuvre des réformes bien connues sous le nom de programmes d’ajustement structurel. Le secteur minier, appelé à devenir un moteur du développement économique du Burkina Faso, n’a pas échappé à ce processus de libéralisation (Luning, 2008), dont une des lignes directrices consiste à favoriser l’entrée des investissements extérieurs. Ce contexte d’ouverture a notamment profité aux compagnies minières juniors, des multinationales spécialisées dans l’exploration et la découverte de gisements. La plupart de ces sociétés sont cotées en bourse et une relation étroite se tisse entre le terrain de l’exploration minière et l’information destinée aux investisseurs des marchés financiers. Pour les juniors, Internet est un outil indispensable de communication et de marketing.

Après avoir présenté les principaux traits qui caractérisent ces sociétés, je propose, à partir de l’exemple du site internet de l’une d’entre elles, de montrer dans quelle mesure cet espace virtuel permet d’accéder à des informations et de soulever des interrogations spécifiques qu’une investigation uniquement fondée sur le terrain ne peut à elle seule faire émerger. Inversement, une « radiographie du cyberespace » (Rouquette, 2009) ne saurait se substituer ici à une investigation in situ, puisque c’est bien sur le terrain que se tissent les interactions entre la société minière junior et son espace hôte. Dans le cas présent, où il s’agit notamment d’étudier l’impact local d’un projet d’exploration minière situé au cœur de la région Sud-ouest du Burkina Faso, la combinaison de ces deux approches ouvre une nouvelle perspective de compréhension du phénomène. En effet, les enjeux identifiés permettent de questionner la mise en rapport d’acteurs qui, tout en évoluant dans des temporalités et des spatialités divergentes, entretiennent des rapports de contiguïté, voire de concurrence, autour de l’accès à un territoire.

De l’inscription en bourse…

Spécialisée dans l’exploration, la tâche d’une junior consiste à identifier les potentialités de ses acquisitions, des « permis de recherche » obtenus auprès de l’administration centrale étatique. Au Burkina Faso, à la suite de la libéralisation du secteur minier, la distribution de ces permis a connu un très large succès auprès des opérateurs miniers. L’ensemble des acquisitions d’une junior forme son « portefeuille », lequel s’étend le plus souvent, pour des raisons stratégiques, à l’échelle de plusieurs pays. Lorsqu’une nouvelle propriété minière est acquise (« gold-rich property »), des programmes d’exploration visant l’évaluation des capacités minérales du sous-sol sont mis en œuvre par la société afin d’en consolider et d’en faire croître la valeur économique. Contrairement aux géants miniers qualifiés par contraste de seniors ou majors, les minières juniors ne disposent pas des liquidités nécessaires au financement de leurs travaux de recherche. Ces sociétés ne sont pas engagées dans des activités de production leur permettant de dégager des revenus miniers qui pourraient être réemployés à des fins d’exploration et de découverte. La première tâche des juniors, de laquelle dépend la portée de leurs opérations, repose donc sur la quête de financements. Au Canada, où l’industrie minière tient une place de premier rang (Russel, Shapiro, Vining, 2010), les bourses TSX (Toronto Stock exchange) et TSX Venture Exchange constituent les marchés des titres à petite capitalisation. Le second est spécialisé pour les sociétés « en émergence » ou en « phases de démarrage », à l’instar des minières juniors. Selon un document de promotion du groupe TMX (Toronto Montréal Exchange), regroupant des données compilées en 2010, 50% des 9 700 projets d’exploration minière des sociétés internationales inscrites à la Bourse de Toronto et à la Bourse de croissance TSX sont situés à l’extérieur du Canada. 70 sociétés inscrites au TSX auxquelles il faut additionner 98 sociétés pour la bourse TSXV ont ainsi des projets sur le continent africain. Cette entrée sur le marché boursier assure aux juniors un accès au capital. L’aptitude d’une compagnie à se développer dépend donc étroitement de sa capitalisation boursière.

… À l’exploration en brousse

Lors de mon premier séjour dans le sud-ouest du Burkina Faso, je comptais, au moyen de données ethnographiques recueillies sur place, rendre compte des recompositions sociales et culturelles causées par l’installation des premiers campements aurifères itinérants implantés par plusieurs milliers de chercheurs d’or migrants ouest-africains et les populations commerçantes les accompagnant (Cros, Mégret, 2009). Ayant appris qu’une société minière, présente sur le terrain par intermittence, menait des travaux sur des territoires également occupés par les chercheurs d’or et chevauchant plusieurs villages lobi, j’ai immédiatement cherché à entrer en contact avec ses membres. Les seuls représentants accessibles (géologues burkinabés, manager chargé d’assurer le bon déroulement des opérations de la société au niveau régional et national) ne m’ont cependant livré que peu de renseignements sur la taille, la structure ou le fonctionnement de la compagnie. De même, les orpailleurs comme les interlocuteurs lobi à qui j’ai posé la question de savoir qui étaient ces personnes, ce qu’elles faisaient, si elles envisageaient de rentrer dans une phase d’exploitation à travers la construction d’une mine, n’en savaient pas davantage.

Selon C. Ballard et G. Blanks (2003), le niveau d’attention que les chercheurs consacrent aux sociétés minières est secondaire en comparaison de celui accordé aux populations locales riveraines des mines. Cette absence en termes d’investigation aurait notamment pour conséquence de présenter les compagnies minières sous la forme de blocs monolithiques et homogènes, ne permettant pas par exemple de saisir la gouvernance interne, les enjeux politiques et économiques qui parcourent ces multinationales. Les auteurs ajoutent que cette pénurie d’informations tient très vraisemblablement à l’opacité tenace des sociétés minières, d’une réticence de leurs membres à s’exposer au regard du chercheur. En ce sens, l’étude de ces acteurs, par l’intermédiaire des informations disponibles sur Internet, permet de répondre à certaines interrogations demeurées en suspens parce que situées hors du champ économique et politique local. Un certain nombre d’informations, obtenues via le site internet de la société, permettent en revanche de mesurer les incidences concrètes que certains événements sont susceptibles d’engendrer localement.

Un espace virtuel : la compagnie face aux investisseurs et aux actionnaires

G. Coronado et W. Fallon (2010) ont tenté récemment, à partir d’une étude exclusivement basée sur Internet, de décrypter les dimensions politiques des relations entre compagnies minières et différents groupes de populations aborigènes en Australie. Les auteurs ont proposé une approche socio-sémiotique consistant en une lecture critique des textes diffusés sur Internet, à la fois par les compagnies, des commentateurs critiques et des journalistes, les agences gouvernementales, des activistes « anti-business », des ONG et les différentes communautés aborigènes, dans le but de questionner la manipulation rhétorique de la notion de responsabilité sociale (« corporate social responsibility » ou CSR) par les compagnies minières. Leur analyse repose sur un corpus de données obtenues à travers la recherche de connections, implicites ou explicites, reliant entre eux des textes formant un « hypertexte ». La démarche prend forme à partir du choix sémantique de termes pertinents (tels que « aboriginal » et « mining ») pour le champ d’étude identifié auxquels sont progressivement associés d’autres termes, en particulier le nom des compagnies minières.

Dans le cas présent, une recherche aussi extensive n’est pas concevable, eu égard au stade de développement du projet, demeurant à un niveau exploratoire, et à son faible impact médiatique. Cependant, une investigation basée sur le seul site internet de la société junior apporte déjà des éléments utiles à la compréhension des préoccupations qui animent une telle entreprise. Le contenu du site montre très clairement la prédominance de la communication et du marketing financier dont dépend l’activité concrète de la société sur le terrain.

J’ai mené mes premières investigations par le biais d’Internet avec ces deux mots clés : « Wentworth Gold Pty, Ltd. », qui correspond au nom de la société, associé au terme de « Kampti », du nom du bourg situé à proximité du permis de recherche. J’ai ainsi découvert que Wentworth Gold Pty, Ltd. n’était en réalité qu’une filiale locale d’une multinationale plus vaste : Volta Resources Inc., laquelle dispose d’un site internet présentant l’ensemble de sesopérations. Une analyse centrée sur l’espace virtuel de Volta Resources Inc. montre que la société privilégie un certain type de données (présentation des projets en cours, du portefeuille d’acquisitions, curriculum vitae montrant la crédibilité de la société à travers la mise en avant des qualifications, de l’expérience et du dynamisme des membres de l’équipe dirigeante, le cours en bourse de la société et des rapports techniques relatifs à l’état des finances). Ce choix de l’information diffusée, bien qu’il ne me soit pas possible ici de procéder à un examen minutieux pour en faire la démonstration approfondie, reflète clairement les enjeux centraux qui traversent la société, à savoir séduire les investisseurs potentiels et renouveler la confiance des actionnaires. En effet, c’est ce cycle articulant quête de financements suivie de campagnes d’exploration sur le terrain accompagnées d’une communication rapide des résultats, via le média Internet, qui permet à la société de se développer. En ce sens, et au vu du contenu informatif disponible, ce sont finalement les seuls actionnaires et investisseurs qui trouveront un intérêt à fréquenter quotidiennement le site internet de la société. Il y a donc une sélection stratégique et ciblée du type d’information divulguée. En revanche, aucun onglet n’est consacré à la « responsabilité sociale » de l’entreprise. Contrairement à la plupart des majors qui, parce qu’engagées dans d’importantes activités de production, sont plus visibles dans le champ médiatique, la junior apparait comme une société travaillant à l’abri des regards. Il faut reconnaître que celle-ci, par la taille modeste qui la définit et une implication sur le terrain qui se limite à l’exploration, interpelle moins l’opinion publique et la société civile que des majors imposantes telles que la Barrick Gold Corporation, BHP Billiton ou Rio Tinto.

L’espace hôte : la compagnie minière face aux acteurs locaux

La métaphore d’une « double vie » vise à mettre en exergue les différentes temporalités et spatialités qui permettent, autant qu’elles contraignent, le déploiement de la junior. La société minière occupe de fait une position ambivalente. Soumis à des impératifs de résultat sous peine de sanction immédiate (par exemple une perte de confiance des actionnaires entrainant une baisse du cours de l’action), l’opérateur doit faire preuve d’efficacité et de réactivité. Le temps est donc une ressource stratégique et un facteur essentiel. Il l’est aussi dans l’optique d’instaurer un dialogue patient et une écoute attentive aux demandes des autorités administratives et coutumières, des « communautés locales » et des orpailleurs. La prise en compte des acteurs locaux pâtit de cette nécessité qu’ont les juniors de travailler avec une marge de manœuvre très étroite. L’intégration de certaines dimensions sociales et éthiques dans le domaine de l’exploration s’avère donc problématique. Bien que tolérés, les milliers d’orpailleurs artisanaux, qui occupent le permis de recherche « Kampti III », pourraient être déguerpis et expulsés en cas de découverte significative. Les habitants d’au moins deux villages sont également directement concernés. D’une part, par le fait qu’une entreprise vienne réaliser des travaux de prospection, avec la possibilité qu’une mine s’implante dans le futur, sur des territoires investis d’usages et de significations culturelles et religieuses (Mégret, 2008). D’autre part parce que de nombreux jeunes gens au chômage nourrissent l’espoir de travailler un jour dans une mine industrielle. Le positionnement de la junior vis-à-vis des populations locales se limite à une stratégie d’apaisement en cas de tensions trop vives (tolérer les chercheurs d’or tout en refusant de légaliser leur présence, financer le sacrifice d’un bœuf pour permettre l’exploration de lieux réputés sacrés). Parmi l’ensemble des parties prenantes, ce sont donc les actionnaires qui, en raison de leur statut, jouissent d’une réelle considération et semblent les mieux armés pour faire valoir leurs intérêts, rappelant les propos tenus en 1970 par l’économiste américain M. Friedman dans un article au titre évocateur

Conclusion

A quels engagements une minière junior, par son statut particulier d’exploratrice et non d’exploitante, est-elle tenue vis-à-vis des acteurs locaux ? L’emprise foncière sur le sol, en termes notamment de superposition des droits, n’étant pas de même nature selon qu’il s’agit d’un permis d’exploration ou d’exploitation, dans quelle mesure ce degré d’« implantation » et de présence (spatio-temporalité) détermine-t-il proportionnellement l’investissement local d’une entreprise en termes de responsabilité sociale et éthique ? Quelles attentions à l’égard des habitants dont le territoire, transformé en « permis de recherche » par l’entremise de l’administration centrale, se voit doté d’une valeur économique par des entrepreneurs qui ne rendent prioritairement des comptes qu’à leurs actionnaires internautes ?
L’étude des espaces virtuels offre ici une voie originale de construction de l’objet de recherche, en élargissant le champ des acteurs impliqués. Cet angle d’approche permet de saisir le déploiement de logiques économiques, politiques et sociales qui, bien que mises en œuvre dans d’autres contextes, participent néanmoins à la construction des enjeux locaux. Face à un terrain de plus en plus en prise avec des flux (Marcus, 1995), la tâche de l’ethnographe, habitué à exercer son regard à une échelle rigoureusement circonscrite, se complexifie considérablement et nécessite la prise en compte de ces jeux d’acteurs et d’échelle. Pour comprendre l’activité et le positionnement de la société minière, il faut garder en vue que son action dépend non seulement du contexte politique national et local, mais également de contraintes extra-locales, difficilement appréciables à partir d’une investigation fondée uniquement sur le terrain du projet. En ce sens, l’analyse de contenu d’un site internet met en lumière certaines zones d’ombre. Cette démarche semble d’autant plus pertinente lorsque d’une part, l’établissement des relations entre les membres de l’entreprise et le chercheur s’avère malaisé, et que d’autre part, ce média constitue, pour les acteurs étudiés, un espace stratégique. Au cœur des processus de mondialisation, les nouvelles technologies de l’information et de la communication jouent un rôle qu’il convient de questionner de façon plus approfondie (Escobar, 1994). Dans cette perspective, l’association d’enquêtes de terrain et d’investigations basées sur les sites internet, offre une piste de réflexion féconde, dans le prolongement des recherches qui interrogent la construction des rapports de force entre acteurs miniers et milieux d’accueil (Magrin, 2009).

Bibliographie

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Construits à partir de récits de journées de terrain et de textes soulevant des questions méthodologiques, les Carnets de terrain exposent les « coulisses de la recherche ». Au fondement de la construction des savoirs géographiques, le terrain est considéré comme matrice de nouveaux objets, pratiques et discours de la recherche.